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mercredi 4 février 2026

Images qui bougent vs papier : les Sentinelles contre la Brigade Chimérique !


  

A ma droite, une série Canal + mettant en scène des super-héros français de la Grande Guerre. A ma gauche, une bande dessinée regroupant des super-héros européens oubliés du premier vingtième siècle. Des Sentinelles ou de la Brigade chimérique qui va l'emporter dans cette lutte sans merci ? 

Les Sentinelles (série télévisée Canal +), Thierry Poiraud et Edouard Salier, France, 2025.

D’après Xavier Dorison (scénario) et Enrique Breccia, Les Sentinelles (4 tomes), Delcourt, Paris, 2009-2014.

Les créateurs et réalisateurs de la série de Canal + sont très clairs : leur adaptation de la bande dessinée de Dorison et du dessinateur argentin Breccia est très libre et s’éloigne beaucoup du récit et du ton des quatre albums parus chez Delcourt entre 2009 et 2014. Cette série a connu un certain succès en librairie ce qui peut expliquer son adaptation sous forme d’une série en huit épisodes.


L’idée de Dorison était de créer des super-héros français et européens opérant sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Le scénariste n’en a pas fait un secret, il avait en tête les comics américains en donnant vie à Taillefer, Djibouti ou Pégase. Au fil des tomes, le travail collaboratif avec Breccia s’harmonise et les planches sont mieux découpées, la narration est plus fluide. Le postulat est simple : et si durant la Première Guerre Mondiale des « super-soldats » améliorés par la science avaient pris part aux combats sur le Front Occidental ou dans les Dardanelles ? Le récit oscille entre steampunk, rétro-science-fiction et bande-dessinée guerrière. Le scénario n’évacue pas complètement la vraisemblance historique et montre l’utilisation des gaz de combat ou questionne les décisions de l’état-major qui cherche par moment une victoire à tout prix. L'ensemble convainc son lectorat. 

De cette bande-dessinée rétrofuturiste, les créateurs de la série Canal + ne conservent que les noms des personnages et le postulat de départ. Le héros, Gabriel Féraud, n’est plus un inventeur antimilitariste mutilé par la guerre qui crée sa propre panoplie de super-héros (qui a dit Peter Parker ?). Il est un simple Poilu fauché par un obus à qui un officier énigmatique propose un marché non moins énigmatique. L’esthétique un peu folklorique et artisanale conçue par Breccia pour les armures des héros est abandonnée au profit de designs plus léchés, plus industriels et plus comic-booky. En adaptant cette histoire de super-soldats, les équipes créatives de Canal + entendent rivaliser avec les productions Marvel Studios et accentuent l’aspect comic-booky de l’ensemble. Photographies, costumes, scénario... Tout fait penser à un produit américain. Faut-il y voir une trahison ? Point du tout parce qu’en interview, Dorison citait volontiers Spider-Man comme influence et source d’inspiration pour la création de l’antagoniste des Sentinelles, l’Übermensch allemand.

 

L’adaptation est-elle une franche réussite ? Nous avons pu lire ça et là que la série Canal + cherchait à mixer trop de genres à la fois : super-héros, guerre, espionnage, drame… Ce n’est pas entièrement faux. Même si les scénaristes et réalisateurs se targuent d’avoir produit une série plus ambitieuse que la bande-dessinée dont elle s’inspire en multipliant les sous-intrigues impliquant des espions à la solde des Allemands, l’enquête journalistique de la femme du héros ou de sombres menées dans les bas-fonds parisiens. En multipliant les sous-intrigues, l’adaptation dénature un peu le récit et s’écarte du front et des champs de bataille qui sont peu montrés à l’écran. Exit aussi l'arrière-plan historique ou les considérations sur le sacrifice des troupes par l'état-major. Ce que les créatifs de Canal + n’admettent pas c’est que d’un point de vue budgétaire, il est beaucoup plus raisonnable de donner à voir aux spectateurs des décors de laboratoires, de cabarets ou de cantonnements militaires que de vastes champs de batailles avec des débauches d’effets pyrotechniques… Sans être une série au rabais, Les Sentinelles n’est qu’une série d’action à la manière des comics américains. Les sous-intrigues et rebondissements sont assez prévisibles et diluent malheureusement le récit plus qu'ils ne lui donnent corps. A côté de cela... Le grand méchant Übermensch troque son scaphandre de plongée pour une panoplie de Dark Vador façon Grande Guerre, respiration asthmatique comprise… Hum! Il manque quelque originalité et exubérance à cet honnête produit trop calibré pour être honnête. Ce qui ne la rend pas désagréable à suivre pour autant !

Serge Lehman (dir.), Chasseurs de chimères : l’âge d’or de la science-fiction française, Omnibus, Paris, 2006.

Serge Lehman & Fabrice Colin (scénario) et Guess (dessin), La Brigade chimérique-L’intégrale, L’Atalante, Paris, 2012 (rééd. 2015).

Serge Lehman (scénario) et Stéphane de Caneva (dessin), La Brigade chimérique-Ultime Renaissance, Delcourt, Paris, 2022.

L’ambition des équipes de Canal + s’acharnant à donner à la culture populaire française des super-héros combattant durant la Grande Guerre nous évoque l’ambition de Serge Lehman avec sa « Brigade chimérique ». L’auteur français exhume, assemble et préface en 2006 une anthologie de récits de science-fiction français datés de 1887 à 1953. Tel un archéologue littéraire, Lehman redécouvre des auteurs et des œuvres complètement oubliés et occultés par l’irruption des grands auteurs américains après 1945. Jean de la Hire, Octave Béliard, Maurice Renard... Des récits de rencontres extraterrestres, du space opera, du voyage temporel, des guerres interstellaires… Il est étonnant et surprenant de redécouvrir ce continent oublié de la littérature française sous les auspices de Serge Lehman.

Au moment même où Dorison et Breccia donnent vie à leurs Sentinelles, Lehman ramène à la vie et se réapproprie des héros oubliés de la littérature populaire française du premier vingtième siècle. A la manière d’Alan Moore avec sa « Ligue des Gentlemen Extraordinaires », Serge Lehman conçoit une Brigade chimérique qui compte en ses rangs des super-héros oubliés. La création de l’écrivain français a un but : montrer et expliquer la disparition de ces héros français et de la science-fiction française en imaginant une grande fresque fantastique dans laquelle les petits héros populaires croisent de grands héros issus de la littérature plus « sérieuse », du cinéma ou de l’Histoire.

Le résultat est bluffant et l’ambition de Lehman est cyclopéenne et admirable. La Brigade chimérique prend pour cadre l’Europe de la fin de la Grande Guerre à la fin des années 1930. Les fascistes et bolcheviques y apparaissent mais l’auteur s’amuse à distordre l’Histoire. Le Docteur Mabuse est un génie du Mal qui manipule les foules fiévreuses et permet à  Adolf Hitler d’asseoir son contrôle des masses. Marie Curie, « reine du radium », est une vraie héroïne de pulps. Parmi les héros redécouverts, citons le Nyctalope crée par Jean de la Hire, aventurier-explorateur-détective-espion et mélange savant de Fantômas et d’Arsène Lupin. La série est une franche réussite. La bande dessinée fourmille de références à Kafka, à Edgar P. Jacob, à H.-G. Wells. Au jeu des références et de la création de liens entre les diverses fictions utilisées, Lehman n’a rien à envier à Alan Moore. Le passage de flambeau des héros de la « super-science » aux super-héros américains dans les dernières pages est une belle trouvaille… Les dessins de Guess font parfois songer à Mike Mignola, ce qui est plutôt une excellente idée ! Nous n'en écrirons pas davantage pour laisser au lecteur le soin de découvrir ces héros oubliés !

 

L’univers de l’Hypermonde crée dans La Brigade Chimérique est prolongé par quelques « séries dérivées ». En 2022, Serge Lehman donne une suite aux aventures de la Brigade en imaginant leur réapparition dans le Paris contemporain. Les références fusent une fois encore et le scénario tisse de nouveaux liens avec l’histoire des super-héros. S’il n’est pas forcément souhaitable de voir l’œuvre de Lehman adaptée en série télévisée, il est plus que recommandable de découvrir ou redécouvrir cette ambitieuse fresque qui redonne à la France ses super-héros oubliés et sa place de pionnière dans la littérature de science-fiction. Dans notre cœur, la Brigade de Lehman l'emporte haut la main sur les Sentinelles de Canal + !!!

jeudi 3 janvier 2019

Pat Mills, Joe Colquhoun, La Grande Guerre de Charlie. 17 octobre 1916-21 février 1917. Vol. 3 Delirium, 360 Media Perspective-Editions çà et là, Nogent-sur-Marne, Bussy-Saint-Georges, 2012.




Pat Mills, Joe Colquhoun, La Grande Guerre de Charlie. 17 octobre 1916-21 février 1917. Vol. 3
Delirium, 360 Media Perspective-Editions çà et là,
Nogent-sur-Marne, Bussy-Saint-Georges, 2012.

Ce troisième volume de la série retraçant l'itinéraire de Charlie Bourne dans la Première Guerre mondiale marque un véritable tournant par rapport aux deux précédents tomes. Il est le reflet sublime de la définition de ce qu'est la "guerre totale" magistralement définie par Jean-Vincent Holeindre dans son article paru dans la tout récente Histoire de la guerre de XIXème siècle à nos jours.

"Guerre totale" tout d'abord par la volonté des belligérants d'anéantir leurs adversaires. On avait fermé le deuxième tome des aventures de Charlie sur le début de l'Opération Wotan, menée par l'atroce "Escadron du jugement dernier" allemand contre la petite troupe de Charlie bloquée dans quelques marmites du front de la Somme. Les auteurs nous plongent cette fois dans la sauvagerie de cet escadron qui n'hésite pas à utiliser tous les moyens, mêmes les plus inhumains pour écraser leurs ennemis, comme par exemple ligoter certains de leurs prisonniers à des poteaux au dessus de leurs tranchées pour servir de boucliers humains. Mais dans cette histoire, les Anglais ne sont pas en reste dans les exactions, les auteurs ayant de souci de montrer comment de simples hommes peuvent devenir des tueurs déshumanisés quand leur propre vie est en danger ou quand il s'agit de se faire bien voir par l'Etat major.

"Guerre totale" ensuite dans la mesure où ce troisième tome fait intervenir pour la première fois les civils dans le conflit, exposant ainsi la mobilisation de toute la société dans l'effort de guerre. On y voit les familles à l'arrière recevoir les nouvelles tragiques du front, avec la crainte du facteur, oiseau de mauvaise augure, apportant avec une déconcertante normalité, l'annonce de la mort d'un proche. On y trouve aussi le retour provisoire des blessés et l'incompréhension, voire le conflit entre eux et ceux qui ne connaissent pas les horreurs du front. On met en scène les femmes dans les usines en train de fabriquer les armes, sous les bombardements de l'aviation.

"Guerre totale" enfin car effectivement, il est question pour la première fois d'aviation, et plus généralement de nouveaux types d'armes utilisés allégrement d'un coté comme de l'autre pour faire le plus de victimes possibles: gaz de combat, armes chimiques et bactériologiques (certes un simple élevage de rats, mais c'est un début…), Zeppelin et aviation, tanks et autres blindés. Les morts se comptent par milliers. Les blessés par dizaines de milliers. 

Le caractère un peu grotesque des débuts de Charlie dans la guerre a disparu. Celui-ci montre beaucoup plus de maturité, il pense et réfléchit, critique ses supérieurs et cette guerre en générale qu'il exècre de plus en plus alors qu'il était volontaire pour partir et qu'il avait tout fait, jusqu'à trafiquer son âge, pour être engagé dans l'armée britannique. ce qui l'importe désormais c'est de sauver sa vie et celle de ses camarades. On ne se bat plus pour son pays, ni pour les gradés, hommes politiques, ou autres profiteurs de guerre, mais simplement pour vivre une heure de plus, une journée de plus...

Les dessin et la mise en page sont toujours aussi fantastiques. La couleur apparait dans les premières pages de chaque épisode et cette fois encore, l'album se termine par des explications historiques très précieuses fournies par les auteurs qui justifient chacune de leurs planches. C'est tout simplement magistral. 

dimanche 5 novembre 2017

Pierre Lemaitre, Au Revoir là-Haut, Albin Michel, Paris, 2013.




Pierre Lemaitre, Au Revoir là-Haut,
Albin Michel,
Paris, 2013.

Quand un roman commence par la mort de son personnage principal, il est aisé de deviner que toute la suite sera tragique. C'est exactement ce qui se passe tout au long de l'ouvrage de Pierre Lemaitre qui a valu à son auteur le prix Goncourt, une adaptation en bande dessinée et aujourd'hui un film.

Nous sommes dans les tout derniers jours de la Première Guerre mondiale, en novembre 1918. Par orgueil et carriérisme, le lieutenant Pradel veut absolument finir cette guerre par un grand fait d'arme qui lui vaudra la promotion qu'il pense mériter: prendre la côte 113. Mais pour ce faire, il a besoin de motiver des troupes qui sentent que la fin de la guerre est proche et qui ne veulent plus risquer leur vie. Par une machination bien orchestrée, il parvient à susciter un dernier épisode de haine anti-allemands qui va pousser ses hommes à se lancer dans un dernier assaut particulièrement meurtrier. C'est à ce moment que Albert, notre héros, connait sa première mort, puisqu'à la suite de l'explosion d'un obus non loin de lui, il se retrouve enseveli sous quelques mètres cubes de terre. Albert se meurt dès les premières pages du roman, au coté d'une tête de cheval en décomposition. Mais c'était sans compter sur la persévérance d'un autre jeune soldat, Edouard Péricourt, un peu artiste et rêveur, fils rebelle d'une famille bourgeoise, qui n'hésite pas à creuser la terre à mains nues pour sauver son compagnon d'infortune, y laissant par la même occasion toute la partie inférieure de son visage, fauchée par une balle allemande.

Dès lors, Albert se sent redevable de son nouvel ami. A son chevet pendant toute sa convalescence, et l'accompagnant pendant toute sa reconstruction physique et mentale, Albert sacrifie tous ces moments libres, alors qu'il pourrait profiter des "années folles" et de l'insouciance de ces compatriotes trop contents d'en avoir fini avec celle qu'ils considéraient comme la "der des der". Au péril de sa vie, Albert ira même jusqu'à trouver les doses de morphine nécessaire à calmer son ami devenu de plus en plus accroc.

Parallèlement à l'histoire des deux anciens combattants, on assiste à la montée en puissance de Pradel, rendu à la vie civile et organisateur et gestionnaire du grand marché de l'inhumation des victimes de la guerre. Dans le but de récupérer un maximum d'argent pour aménager la grande propriété qu'il fait construire, celui-ci n'hésite pas à économiser des bouts de chandelle pour dégager le plus de bénéfices possibles: embauches d'Africains et d'Asiatiques, commande de cercueils trop petits...les malversations sont nombreuses: erreurs d'attributions des tombes, confusions entre soldats français et allemands et horribles démembrements des cadavres pour les faire entrer coûte que coûte dans leur trop petites sépultures.

Alors dans ce contexte, pourquoi Edouard lui-même ne profiterait-il pas de ce commerce de la mémoire en montant une formidable escroquerie? Très bon dessinateur, et motivé par la rencontre avec la petite Louise, le "gueule cassée" retrouve difficilement goût à la vie et propose à son compagnon de se lancer dans la création d'une entreprise fictive de vente de monuments aux morts afin d'amasser un butin considérable pour ensuite disparaître dans les colonies. 

Peaky Blinders, magnifique série, montre déjà sur le petit écran la brutalisation de la société d'après-guerre en Angleterre. Avec Au-Revoir Là-haut, c'est un autre pan peu glorieux de la société d'après-guerre que l'on découvre: escroqueries, trahisons, intrigues politiques, tromperies, orgueil, désorganisation de la société, et sentiment de rejet de ceux qui ont combattu, pensent-ils, pour leur pays. 

Une fiction historique magnifique qui s'appuie cependant sur des faits bien réels, conseillée et relue par les plus grands historiens de la période. Totalement indispensable! 

dimanche 15 octobre 2017

Paolo Cossi, Medz Yeghern. Le grand mal, Dargaud, Paris, 2009.




Paolo Cossi, Medz Yeghern. Le grand mal,
Dargaud,
Paris, 2009.

Les bandes dessinées sur le génocide des Arméniens fleurissent depuis quelques temps. Elles sont de qualités inégales. Celle-ci, parue en Italie en 2009, est antérieure à l’effervescence des productions qu'on a connues depuis le centenaire de l’événement et celui de la Grande Guerre.

Difficile à acquérir aujourd'hui à un prix raisonnable (elle coûtait 9,50 euros à sa parution...), l'histoire dramatique racontée ici commence pourtant par un espoir: celui de ces soldats que l'on apprend rapidement être Arméniens, et qui sont démobilisés en 1915 par l'armée ottomane sous prétexte de sécuriser l'intérieur du pays. De l'arrière, ils n'en connaîtront plus que les quelques premiers kilomètres qui les séparent de leur lieu d'exécution. Le génocide vient de commencer. Alors que dans tout le pays on massacre hommes, femmes et enfants, on "épure" l'armée de ceux que l'ont considère désormais comme des éléments nocifs. Partout on assassine "traîtres et ennemis à la pureté de la race turque".

Le massacre est vu à travers les regards de plusieurs acteurs: un soldat arménien que l'on a "oublié" d'achever pendant une tuerie de masse; sa mère, à des kilomètres de lui, qui est poussée dans une colonne de déportés que l'on mène à la mort dans le désert; celui d'un soldat allemand que l'on dégrade pour s'être intéressé de trop près aux actions meurtrières et sanglantes de l'allié ottoman et celui de ce mystérieux vendeur d'esclaves qui, moyennant finances et peut être pris de remords, réussira à sauver quelques victimes de la mort.

Le génocide en lui-même est exposé sans filtre; la couverture du roman graphique en témoigne. Les scènes de tuerie sont violentes et sauvages, et retransmettre parfaitement l'ambiance de la situation et la détermination sauvage des bourreaux fanatiques. Viols, décapitations, famine et folie d'hommes et de femmes, de jeunes et de vieux, poussés à bout par les sentiments de survie les plus bas, sont représentés crûment. Part belle est faite aussi à la résistance arménienne, volonté de montrer que les Arméniens ne furent pas des sacrifiés passifs et dociles en attente de leur funeste destin. L'ouvrage est aussi bourré d'influences artistiques diverses et variées; citons la terrible vignette influencées par Guernica de Picasso.

Scientifiquement au point, l'édition française est agrémentée de cartes et documents utiles pour comprendre et faire comprendre un épisode de l'Histoire encore trop souvent méconnu ou volontairement déformé. 

dimanche 14 mai 2017

Pat Mills, Joe Colquhoun, La Grande Guerre de Charlie. Volume 2, Delirium, Paris, 2012.




Pat Mills, Joe Colquhoun, La Grande Guerre de Charlie. Volume 2,
Delirium,
Paris, 2012.

À l'issue du tome 1 nous avions laissé Charlie Bourne, ce jeune Britannique qui avait tout fait pour s'engager dans l'armée et combattre contre les Allemands malgré son jeune âge, en plein bombardement le jour de son anniversaire.

Après les treize échecs des estafettes chargées d'aller prévenir leurs supérieurs qu'ils étaient en train de leur tirer dessus, c'est finalement Charlie qui prenait son courage à deux mains pour se lancer à travers les tranchées afin d'avertir qu'il fallait cesser les tirs meurtriers qui décimaient sa section.

Dans ce second épisode plus sombre que le précédent, c'est tout autant l'officier zélé ou imbu de lui-même que l'Allemand qui sont les ennemis. Trois gradés incarnent cette haine du supérieur: tout d'abord le Lieutenant Thomas qui assomme Charlie pour se servir de lui comme bouclier humain. Puis c'est le Lieutenant Snell, un planqué, qui  préfère finir son repas au lieu de faire cesser les tirs amis sur les compagnons de Charlie. Enfin, c'est l'ignoble Sergent Bacon, Sous-officier chargé de la basse besogne de faire régner la discipline qui sera l'ennemi de Charlie durant toute la première partie de la BD.

Ce second volume sera aussi celui qui met en avant le caractère industriel de cette Première Guerre mondiale, avec la première utilisation des chars d'assaut sur les champs de bataille. Véritables monstres d'acier difficilement maniables, ils rendent fous leur pilote à cause des gaz toxiques qu'ils projettent dans les cabines. La crainte qu'ils inspirent est sans précédent.

Les conditions de vie des soldats sont aussi plus rudes dans cet épisode. Ils y connaissent la boue, les rats, la mort de leurs proches, l'angoisse, la peur, la faim. C'est le début des tentatives de désertion: on se blesse volontairement pour éviter les combats et rentrer au plus vite chez soi. Cette bataille de la Somme dans laquelle les soldats sont engagés depuis le premier tome, c'est la fin des illusions d'une guerre courte et propre. C'est la fin des espoirs d'une victoire rapide et définitive sur les Allemands. C'est la fin d'un sentiment d'héroïsme et de supériorité. La mort de Ginger, le plus proche ami de Charlie le traumatise et attise sa haine. Les quelques planches sur cet épisode sont fantastiques.

Ce troisième tome, c'est enfin celui qui marque la rupture définitive de Charlie avec le monde extérieur, avec l'arrière, symbolisé par son pleutre de beau-frère totalement incapable de se débrouiller tout seul et mettant à plusieurs reprises Charlie en danger par son incompétence au combat.

Ce deuxième volume se termine avec le début de la terrible opération Wotan, où l'Escadron du Jugement Dernier, des soldats extrémistes allemands, abusent de l'éducation et des valeurs des  Britanniques pour les prendre en traîtres.

Une nouvelle fois, les dessins époustouflants et un scénario bien élaborés sont les clefs de la réussite de ce numéro d'une longue série que l'on ne se lasse pas de lire

mercredi 1 mars 2017

Gorune Aprikian, Stéphane Torossian, Jean-Blaise Djian, Varto. 1915, deux enfants dans la tourmente du génocide des Arméniens, Steinkis, Paris, 2015.




Gorune Aprikian, Stéphane Torossian, Jean-Blaise DjianVarto. 1915, deux enfants dans la tourmente du génocide des Arméniens,
Steinkis,
Paris, 2015.

Paris, 2015. Une jeune femme et son fils se présentent à la porte d'un appartement avec un petit paquet. Ils se font violemment refouler par un vieillard qui ne veut ni les voir, encore moins leur parler. Ce qu'ils ont à dire, il ne veut pas l'entendre...

Commence alors un long flash-back qui nous ramène un siècle en arrière, dans un Empire ottoman en pleine déroute. Celui-ci vient de connaitre de lourdes défaites et les extrémistes au pouvoir se lancent dans une forme d'épuration ethnique. Varto et sa sœur sont deux enfants arméniens que l'on retrouve au début du livre dans une ferme. Ils ne savent pas pourquoi ils se trouvent là, car du génocide qui est en cours ils ne connaissent encore rien. Tout ce qu'ils savent, c'est que leur père les a confiés à ce vieil homme qui a promis de les faire conduire dans la montagne, chez un oncle, afin de les mettre en sécurité.

Mais l'homme est trop vieux et trop malade et sur son lit de mort il fait promettre à Hassan, son fils, de conduire cette expédition pour mettre à l'abri les deux jeunes enfants, le plus loin possible du théâtre des tueries. C'est lors des pérégrinations qu'Hassan, adolescent turc, et les deux enfants arméniens vont découvrir l'horreur crue du sort que font subir les Ottomans aux Arméniens. La première découverte sera celle d'un charnier à ciel ouvert, tas de cadavres mutilés qui pourrissent dans un marécage. Au fil des rencontres, les faits se précisent peu à peu: le marchand d'esclaves sexuelles veut acheter la jeune fille à Hassan; un groupe de réfugiés en loques racontent... Les trois voyageurs prennent conscience peu à peu du danger auquel ils sont soumis.

Alors Hassan hésite, Hassan s'énerve. Il veut tout abandonner; il veut rentrer chez lui. Pourquoi devrait-il sauver ces deux inconnus? Pourquoi devrait-il continuer à partager avec eux les maigres rations qui lui restent? Pourquoi doit-il traîner malgré lui d'autres réfugiés qui se sont joints au voyage et qui le mettent encore plus en danger?

L'ultime rencontre avec des militaires ou miliciens turcs marquera un tournant définitif à cette odyssée, à la fois pour Hassan et pour les deux enfants. Il n'est pas dévoiler totalement l'histoire que de dire que le chemin des enfants se séparera ici à tout jamais. Qui sont les deux visiteurs du début de la bande dessinée? Qui est ce vieillard qui refuse de les voir? Pourquoi avoir fait un si long voyage pour remettre ce mystérieux paquet?


Cette belle BD d'une centaine de planches réalisées totalement en lavis et complétée par un dossier documentaire bien réalisé sur le génocide des Arméniens. On y apprend les origines lointaines et immédiates du massacre. La chronologie est remise en place afin de montrer que tout n'a pas commencé du jour au lendemain en 1915; que les Arméniens, principales victimes, n'ont pas été les seuls à subir le racisme des Jeunes Turcs. Le rôle de l'allié allemand est aussi éclairé et enfin part est faite aux procès, au négationnisme d'état turc et à la reconnaissance internationale du génocide. Les portraits en deuxième et troisième de couverture sont sublimes et viennent parachever un très beau travail.

mercredi 18 janvier 2017

Pat Mills, Joe Colquhoun, La Grande Guerre de Charlie. La Bataille de la Somme-1, Editions Delirium, 2011.




Pat Mills, Joe ColquhounLa Grande Guerre de Charlie. La Bataille de la Somme-1,
Editions Delirium,
2011.

Charlie est un jeune Britannique, un peu naïf, pas très intelligent. Amoureux de chevaux, il vit de petits boulots. En 1916, Charlie n’a que seize ans. C’est à ce moment qu’il apprend que l’armée britannique recrute des hommes car une grande offensive est prévue pour battre définitivement les Allemands. Sans hésitation, il ment sur son âge pour intégrer les troupes britanniques qui vont aller combattre en France, sur la Somme.

Car c’est bien de cet épisode dont il est question dans ce premier tome de la longue série consacrée à l’itinéraire de Charlie dans sa Grande Guerre. Au fil d’époustouflantes planches en noir et blanc réalisées par Joe Colquhoun, on peut suivre les péripéties de Charlie et de ses compagnons : les assauts meurtriers, les tentatives de captures de prisonniers, leur égarement dans les tranchées ennemies, les gaz, les tirs amis…A chaque fois, par des concours de circonstance aussi incroyables qu’hasardeux, le héros s’en sort in extremis.

Il ne s’agit pourtant pas pour Pat Mills, scénariste de la série, de faire de ces soldats des super héros, ni de la série, une suite de BD de propagande incitant à la guerre comme il a pu en exister, même pendant que les combats faisaient rage. Car à Charlie et à ses compagnons, il fait subir les souffrances les plus extrêmes qu’ont pu connaître les soldats dans les tranchées : le désespoir et l’insupportable vie dans les tranchées qui poussent certains d’entre eux à se mutiler ou se suicider, la perte des camarades, les remords après avoir vu mourir l’ennemi ou après l’avoir soi-même tué, les graves blessures au gaz qui vous brûlent les poumons, l’accablement devant la mort par dizaines de magnifiques destriers de combat lors de la toute dernière charge de cavalerie de l’Histoire.

Charlie et ses camarades, sortes d’antihéros, dont certains sont des vétérans endurcis et blasés par tant de souffrances inutiles, ne sont pourtant pas dupes…et c’est à travers leurs yeux et leurs remarques que Pat Mills peut critiquer et remettre en cause à posteriori les décisions des généraux de l’époque qui ont littéralement envoyés à l’abattoir des dizaines de milliers d’hommes, souvent jeunes, lors d’opérations militaires qu’ils savaient inutiles ou perdues d’avance.

Le décalage entre les préoccupations des civils à l’arrière et leurs connaissances de ce qui se passait réellement sur le front et ce que subissaient les soldats est également mis en valeur dans la première partie de l’album. Les auteurs ont veillé à ce que chacun des premiers épisodes débute soit par une lettre envoyée par Charlie à sa famille restée en Angleterre, soit par une missive qui lui a été envoyée. Le contraste est saisissant entre les souhaits d’un frère qui demande s’il peut utiliser son couteau en son absence,  une vieille tante qui se plaint de douleurs futiles ou un proche qui raconte le mariage d’un voisin ; et les tentatives de survie des soldats qui tentent de se protéger sous une pluie d’obus ou de shrapnels.

Créées par la plume de Joe Colquhoun, les images sont fortes et sublimes ; les planches sont remplies au maximum et fourmillent de détails qui donnent vie à un épisode aujourd’hui centenaire. Parue à la fin des années 1970 sous le titre Charley’s War, la série a tenu une place jusqu’au milieu des années 1980 dans la revue Battle Action, un hebdomadaire spécialisé dans les récits de guerre et destiné aux jeunes garçons. Le succès qu’elle y a obtenu est du à la puissance du dessin, renforcé par un scénario qui s’appuie sur des documents, des faits et des recherches historiques racontés par Pat Mills.

Ce premier tome se termine dans les tranchées autour du gâteau d’anniversaire que Charlie s’apprête à manger avant qu’une nouvelle fois il soit obligé de risquer sa vie pour faire arrêter les artilleurs de son propre camp qui sont en train de leur tirer dessus. Le premier tome est aussi complété par une introduction et une préface très détaillées qui expliquent la naissance de Charley’s War et d’une longue postface rédigée par Pat Mills dans laquelle il expose la logique de chaque épisode, le remet dans son contexte historique, et justifie ses choix scénaristiques. Un premier volume qui appelle à se plonger dans les autres le plus rapidement possible.


mercredi 16 novembre 2016

Laure Marchand, Guillaume Perrier, Thomas Azuélos, Le fantôme arménien, Futuropolis, Paris, 2015




Laure Marchand, Guillaume Perrier, Thomas Azuélos, Le fantôme arménien,
Futuropolis,
Paris, 2015.


En 1915, en pleine guerre mondiale, dans un Empire ottoman en crise, a lieu le génocide des Arméniens. Rendus responsables de la décadence du peuple turc, ils sont sauvagement assassinés par milliers par les extrémistes du Comité  Union et progrès qui vient de prendre le pouvoir par la force. Plus d'un million d'Arméniens ont disparu, beaucoup ont fui à l'étranger ou ont été "turquisés" de force pour en faire des esclaves.

Un siècle plus tard, le génocide n'est toujours pas reconnu par l'Etat turc et ce malgré les efforts de la communauté internationale ou ceux des descendants de victimes ou rescapés qui tentent, de façon plus ou moins individuelle, d'organiser à leur manière les commémorations de la mort de leurs aïeux et qui se battent pour que le gouvernement turc accepte d'en assumer la responsabilité.

C'est justement l'une de ces initiatives qu'ont décidé de relater les auteurs de cette BD-reportage: celle de Varou, ou Varoujan, un descendant d' Arméniens de la diaspora, de ces Arméniens qui ont dû fuir pour s'exiler à l'étranger. Varoujan a le projet d'exposer à Diyarbakir, ville où vivait une forte communauté arménienne, des portraits géants de victimes du génocide.

Au fil des planches, on suit Varoujan dans cette ville sur laquelle plane, comme dans tout le pays, le fantôme arménien: cette omniprésence arménienne dans l'architecture de leurs anciennes églises transformées en mosquées, sur les murs incrustés de briques aux motifs typiquement arméniens, dans les consciences et les mémoires des descendants des victimes ou des rescapés du génocide, dans les angoisses qui règnent encore aujourd'hui en Turquie. Ce fantôme est plus que présent aussi sur les lieux qui ont été les théâtres des massacres comme le pont de Diyarbakir d'où hommes, femmes, enfants, vieillards ont été précipités dans le fleuve, cimetière de ces condamnés dont la seule faute était d'appartenir à un peuple jugé nuisible.

Le fantôme arménien est aussi présent dans les consciences, dans celles des descendants en permanente quête d'identité. Restent-ils turcs parce qu'on a obligé leurs ancêtres à le devenir? Sont-ils kurdes? Alevis? Musulmans? Doivent-ils continuer à nier leurs origines? Ou doivent-ils revendiquer haut et fort leur identité arménienne qu'on les a obligés à nier?

Ce spectre arménien, les auteurs tentent de lui redonner vie en faisant le récit des pérégrinations de Varoujan dans le Dersim,  région toujours rebelle, toujours frondeuse, qui a vu mourir des milliers d'Arméniens sous les coups des miliciens extrémistes. Son paysage si beau, composé de falaises abruptes, fut aussi l'instrument du massacre. Il est aujourd'hui constellé de ruines des églises, laissées à l'abandon, comme des pierres tombales, seuls monuments témoignant de la disparition des Arméniens qui vivaient ici. 

Jamais dans cet ouvrage les massacres ne sont représentés, mais ils sont toujours évoqués dans les récits et les histoires que l'on se transmet de génération en génération. Les grands aplats d'encre rouge qui traversent les planches de paysages aux teintes beiges/sépia en sont les seules représentations graphiques.

Récit d'une lutte pour faire revivre le souvenir de ce peuple assassiné, ce livre est aussi le récit du combat d'hommes et de femmes pour sortir du négationnisme étatique turc. Alors que les réminiscences du génocide sont fréquentes en Turquie,  les héros ordinaires de cette histoire risquent leur vie tels les Justes à l'époque qui ont risqué la leur pour sauver quelques enfants du massacre et les ont élevés comme les leurs.

L'histoire se termine à Sivas, une des plus nationalistes et des plus négationnistes des villes de Turquie où Varoujan tient à parcourir quelques mètres sur la route des déportés, dernier chemin emprunté par son grand-père avant de mourir.


Le principe d'un génocide est de faire disparaître un peuple et toutes traces de celui-ci. Mais ironie de l'Histoire, le fantôme arménien continuera de hanter la Turquie tant que ses dirigeants successifs refuseront de reconnaître le crime.

mercredi 9 novembre 2016

Collectif, Maudite, L'Association, Paris, 2016.




Collectif, Maudite,
L'Association,
Paris, 2016.

Elle est à genou, un fichu sur la tête, le visage déformé par la peine et la rage, brandissant son poing, menaçante, maudissant cette guerre qui vient de lui enlever son homme. Cette allégorie de la souffrance et du rejet de la guerre, c'est celle que propose le monument aux morts de Pérrone, un des rares à ne pas glorifier l'événement et le patriotisme exacerbé qui a mené au "sacrifice" de millions d'hommes; un des rares à exposer crûment au monde entier la souffrance et la révolte de ceux qui ont été victimes de Celle qui devait être la "Der des ders".

C'est un peu de cette philosophie que s'inspire Maudite, cet ouvrage collectif réunissant sous la direction de Vincent Vanoli, plus de vingt auteurs, français, allemands, belges, anglais et italiens. Sans faire preuve  d'un antimilitarisme primaire, ils se sont simplement réunis afin de montrer l'absurdité de ce conflit, et d'en dénoncer par là le non-sens.

A une période de célébration du centenaire de la Première Guerre mondiale, on est très loin d'un récit épique des grandes batailles ou de la mise en valeur de l'héroïsme des combattants. D'ailleurs de la guerre à proprement parler, on n'en voit pas grand chose et tous ceux qui veulent revivre la Putain de guerre de Tardi, doivent passer leur chemin. Seul David B,  afin de transcrire les voyages méditatifs et les combats intérieurs d'Alfred Kubin, écrivain et dessinateur autrichien, montre quelques scènes de combat. Frédéric Verry, auteur découvert dans la très intimiste revue Fleshtone, reprend ses déambulations dans des univers très sombres à la  Silent Hill, pour montrer le parcours dans une tranchée d'un soldat ravitailleur qu'on punit comme un enfant parce qu'il n'a pas faim. Manu Poydenot contribue également, à sa manière "début de siècle",  à décrire cette boucherie.  

Tout le reste de l'ouvrage est consacré à l'immédiat avant guerre et surtout à l'après guerre, plus ou moins proche de nous. Vanoli met en scène l'ultime correspondance entre deux poètes qui s'écrivent pour la dernière fois craignant de se retrouver pour s'affronter sur le champ de bataille car l'un est français, l'autre allemand. D'autres auteurs s'attachent à rechercher dans leur grenier de vieux objets pour faire revivre, à posteriori, le souvenir des récits d'un ancien combattant de leur famille. Troubs nous transporte aux antipodes pour nous faire remarquer que dans les îles polynésiennes, il n'existe pas de monument aux soldats coloniaux "morts pour la France". Alors, étrangement, on se retrouve autour de celui commémorant le colon blanc,  pour se remémorer la Grande Guerre. Lolmède reste lui dans la capitale, pour nous servir de guide dans le musée des armées aux Invalides. Il s'étonne de ce qu'on peut y exposer et surtout de l'intérêt pour le macabre et la violence que peuvent éprouver ceux qui viennent le visiter: comment peut-on s'extasier sur des masses d'armes hérissées de pointes et sur des casques troués par ces mêmes armes? Quel goût morbide, quel voyeurisme malsain poussent à exposer des photographies des visages déformés des Gueules cassées?

Le paysage est souvent le héros des histoires du recueil, ce paysage autre victime éternelle de la guerre, qui porte encore les stigmates, cent ans plus tard, des bombardements et de la violence des combats. Les planches anonymes découvertes en Angleterre, magnifiques dessins s'apparentant plus à de la photographie en noir et blanc, sont les témoins d'un paysage apocalyptique après un assaut. Nylso va plus loin dans le détail en cherchant les moyens de représenter au mieux la boue des tranchées. Alors pour cela il va passer des heures, armé de son Rotring pour représenter les mouvements de la terre par des milliers de petits traits. Enfin Sébastien Mercier, habitué à dessiner des lieux abandonnés, remplit ses tranchées de milliers de détritus, désacralisant ainsi les lieux de la mort de milliers d'hommes.

Tous dénoncent à leur façon ce conflit en relevant systématiquement l'absurdité de cette guerre pendant laquelle on a forcé des gens à se battre alors que ceux-ci ne connaissaient en rien les causes profondes du conflit. C'est ainsi que, pour clore l'ouvrage, on nous transporte à Strasbourg, dans une Alsace en passe de redevenir française.  Alors que la guerre est perdue, les soldats allemands qui s'y trouvent encore décident de saisir l'occasion pour tenter de créer un monde meilleur, idéal, sur lequel le drapeau rouge de la révolution flotterait, rassemblant sous la même bannière les prolétaires de toutes origines, les vainqueurs et les vaincus,  tous unis pour installer un monde plus juste. Récit d'un événement peu connu car tué dans l'œuf par tous ceux que l'égalité sociale dérange. Finalement comme pour clore un cycle, cette tentative de révolution marque un retour à un monde où chacun est à nouveau à sa place: le dominant domine, le soumis est exploité.

Comme le remarque Vincent Vanoli dans l'introduction du livre, nous célébrons le centenaire de cette guerre, mais l'homme n'est pas immortel et les derniers témoins directs du massacre disparaissent peu à peu. Il n'en restera bientôt plus et seuls quelques traces subsisteront. Ce recueil hors-normes par rapport à ce qui se fait d'habitude sur le sujet en sera à coup sur l'une d'elles. "Faut-il oublier qu'il ne faut pas oublier" de quoi l'Homme est capable? questionne Vanoli. La réponse évidente vient d'un artiste italo-slovène, Zoran Music, qui, sous la plume d'Edmond Baudoin, explique que finalement, le devoir de mémoire ne sert pas à grand chose quand on voit la capacité de l'homme à reproduire, en les amplifiant, les mêmes erreurs que ses aïeux. Espérons cependant qu'il se trompe quand il prédit que la prochaine boucherie sera la plus magnifique.






mercredi 19 octobre 2016

Ernst Jünger, Orages d’acier, Le Livre de Poche, Christian Bourgois, Paris, version française, 1970.




Ernst JüngerOrages d’acier,
Le Livre de Poche, Christian Bourgois,
Paris, version française, 1970.

« Cinq balles de fusil, deux éclats d’obus, une balle de shrapnell, quatre éclats de grenade et deux éclats de balles de fusil, qui m’avaient laissé, compte-tenu des tenu des trous d’entrée et de sortie, une somme exacte de vingt cicatrices », c’est avec ce décompte morbide que ce conclue Orages d’acier, l’histoire d’un de ces « increvables, mais cinglés » soldats de la Première Guerre mondiale. Durant les quatre années qu’a duré la Grande Guerre, ce jeune lieutenant (il est mobilisé à 19 ans) a tenu un carnet qui lui a permis, en 1920, de raconter sa guerre. Increvable, il l’a été puisque Jünger est mort, centenaire, en 1998.
A première lecture, son récit semble être une succession froide et descriptive d’épisodes guerriers, violents et répétitifs…d’autant plus répétitifs qu’on en connaît la fin : il est allemand, donc il perd la guerre, il a écrit ses mémoires, donc il y a survécu.
Mais cette vision s’avère rapidement simpliste et fausse, d’abord car effectivement il est allemand et dans notre cher pays un peu chauvin qu’est la France, on est plutôt mis en contact avec des lettres et récits de guerre de poilus français. Lire un récit émanant du coté allemand, c’est ouvrir plus grand la focale sur cette guerre qui a fait souffrir autant dans les deux camps. On n’y perçoit pas non plus la haine de l’ennemi: Jünger n’est-il pas admiratif devant ces géants néozélandais qui viennent se battre des antipodes ? Ne dédicace-t-il pas son livre aux combattants français qui ont subi, comme lui, les pires horreurs de la guerre ?
D’autre part, on ne nous ressert pas non plus les éternels faits héroïques de généraux lors de grandes batailles. Il s’agit ici de suivre au plus près, presque cote à cote, la progression de petites troupes d’hommes à qui l’on demande de se sacrifier pour récupérer tel trou d’obus, telle mitrailleuse sur le champ de bataille, tel « entonnoir », tel bout de tranchée pris la veille par l’ennemi, alors que déferle sur eux l’ « orage d’acier » de cette guerre moderne et industrielle.
On est aux cotés du soldat quand il se bat, quand il se pose des questions, quand il profite d’une couche plus confortable que la tranchée alors que pleuvent sur lui les obus, quand il se fait la réflexion que la prochaine mission qu’on lui donne sera peut être la dernière, quand il s’extasie devant une caisse de cognac qu’il vient de prendre à l’ennemi anglais…Mais jamais il ne profite seul de rien, il partage tout avec sa troupe…et, étrangement, c’est avec une grande froideur et sans jamais s’épancher qu’il annonce la mort de ses compagnons d’infortune. Jamais plus d’une phrase par mort, tout est devenu banal dans cette société brutalisée par ce conflit. Vivre et mourir à coté des cadavres n’a plus rien d’anormal.

Les déambulations  de Jünger nous emmènent dans les grandes batailles du front ouest, tout le long de la frontière nord de la France, de la Somme aux Flandres, pour finir dans les environs de Cambrai à l’automne 1918, où, répondant aux ordres d’un état-major aux abois, il lance ses hommes pour une dernière bataille, une dernière défaite…