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samedi 13 mai 2023

Zerocalcare, No sleep till Shengal, éditions Cambourakis, Paris, 2023.

Zerocalcare, No sleep till Shengal, éditions Cambourakis, Paris, 2023.


Au début des années 1970, William Friedkin plante ses caméras en Irak pour filmer le prologue de L’Exorciste. Dans ses mémoires, il se remémore ce tournage en terre Yézidi :

« Ils m'ont prévenu que j'aurais à traverser le territoire kurde pour me rendre dans une zone dangereuse sur laquelle ils n'avaient aucun contrôle. On disait que les Yézidis sacrifiaient des animaux et pratiquaient aussi des sacrifices humains. La coutume veut que vous ne marchiez jamais devant un Yézidi parce que si Sheitan lui ordonne de vous tuer, il le fera sans hésiter.

Les Yézidis ne mangent pas de laitue car ils pensent que l'esprit de Sheitan réside dans la laitue. Leurs traditions étaient réprouvées aussi bien par le monde arabe que par leurs compatriotes kurdes. Leurs origines et leurs pratiques ésotériques sont inconnues de la plupart des Occidentaux. J'ai été prévenu que des mouches encerclaient leur campement et on m'a gentiment fait savoir qu'il fallait que je les évite mais que je ne devais sous aucun prétexte en tuer une, car l'esprit de Satan vit dans les mouches et les serpents.

Pour une raison mystérieuse, les hommes Yezidis gardent une de leurs jambes dans leur pantalon lorsqu'ils font l'amour à une femme. J'ai demandé à ce que l'on m'explique cela et Tarik m'a dit que c'était probablement pour que les Yézidis soient prêts à exécuter les instructions du diable à tout instant. Le son sh ne doit jamais être prononcé devant un Yézidi car cela équivaudrait prononcer le nom de Sheitan en vain. Puisqu'il y a de nombreux mots dans la langue arabe qui requièrent d'utiliser le son sh - par exemple dans la très courante salutation Chosh kaka , qui signifie  Bonjour, mon ami. »

Au printemps 2021, Zerocalcare, l’un des dessinateurs de bande dessinée les plus connus de la péninsule italienne, se rend en Irak pour témoigner de la situation des Yézidis ou Ezidis tels qu’ils sont appelés dans le présent album. Bien loin des anecdotes farfelues rassemblées par le réalisateur américain, l’aventurier italien se penche sur le sort de cette communauté coincée entre les potentats irakiens et turcs, victimes des pires massacres depuis plusieurs décennies et sans cesse soumis aux bombardements ou violences. Force est de constater que de la curieuse peuplade aux rites et habitudes étranges, il ne reste plus grand chose... Après avoir rencontré les femmes et résistants kurdes de Kobané en 2014, Zerocalcare met en lumière le combat pour la survie de cette minorité. Un combat qui se déroule dans l’indifférence assourdissante de l’Occident…


Le récit suit ce nouveau périple du plus punk des dessinateurs de bande dessinée italien. Tout comme pour Kobané Calling ou sa série animée autobiographique À découper suivant les pointillés, il aborde les choses par le menu et avec beaucoup d’humour, de distance ou de second degré. L’autodérision est autant un moyen pour l’auteur de respirer, avec son lecteur, entre deux scènes pleines de tensions ou de douleurs qu’une manière de se moquer de notre indifférence ou méconnaissance de la situation des Ezidis.

S’il s’attarde sur les difficultés rencontrées pour atteindre les terres des Ezidis, ses problèmes de sommeil, il met en regard ses maigres problèmes avec ceux d’une communauté opprimée depuis des décennie. Il s’attarde beaucoup sur le sort des femmes et des enfants. Viols, disparitions, assassinats… Il laisse dans ses pages le temps aux personnes rencontrées de se raconter avec beaucoup de sincérité et de simplicité. Il s’appesantit sur les tentatives des Ezidis de mettre en place des structures démocratiques les plus égalitaires possibles, sur les obstacles posés par les gouvernements et autorités d’Irak et sur les déceptions nombreuses de cette communauté… Le récit est prenant.


Le ton oscille entre légèreté et solennité, entre sourires et souffrances. En quelques 200 pages de cases en noir et blanc, sans jamais sermonner ou barber son lecteur, Zerocalcare lui ouvre les yeux sur un groupe de personnes particulièrement malmené, isolé et ignoré de la communauté internationale. Souvent il fait part de son émotion et de ses peurs. Quelques fois, la tête de René Descartes enfermée dans un bocal (oui oui!) vient faire le point sur la situation avec l'auteur. Son album respire la justesse et appelle à plus de justice. Dans sa postface, il déplore de ne devoir se contenter que de mettre en lumière les situations extrêmement tendues et complexes de certaines communautés sans pouvoir y apporter de remèdes, de solution ou de fin… Mais c’est déjà un sacré travail accompli par ce petit Romain depuis maintenant dix ans ! Bravo à lui ! Ce sont incontestablement son engagement, son ton particulier pour narrer ses aventures et son humanité manifeste qui confèrent à cette bande dessinée une grande force d'évocation et incite à la réflexion.

Félicitations et mention spéciale à Brune Seban-Desideri qui a traduit l'album avec beaucoup d'efficacité et a dû affronter les nombreuses expressions argotiques romaines présentes dans la version originale. Chapeau bas !

samedi 7 janvier 2023

Judith Schalansky, Atlas der abgelegenen Inseln: fünfzig Inseln, auf denen ich nie war und niemals sein werde, Mare, Hamburg, 2009.



Judith SchalanskyAtlas der abgelegenen Inseln: fünfzig Inseln, auf denen ich nie war und niemals sein werde, Mare, Hamburg, 2009.

Judith SchalanskyAtlas des îles abandonnées, Arthaud, Paris, 2010 (traduction d’Élisabeth Landes et préface d’Olivier de Kersauson).


Sérieusement un bouquin de géographie ?
Oui mais un beau bouquin et quel bouquin !

Certes la géographie peut se faire avec les pieds. Le présent ouvrage, pour sa part, nous invite à faire de la géographie avec le doigt !  Ce qui est à la fois plus commode et des plus prometteurs !

Judith Schalansky a étudié l’art et l’histoire de l’art. Le présent atlas est avant tout un corpus de cinquante très belles cartes d’îles abandonnées ou éloignées de tout. Des cartes à l’ancienne dans un bel ouvrage relié à l’ancienne. Le plaisir d’explorer ces îles aux formes diverses et parfois improbables est le premier attrait de l’ouvrage. Faire du doigt le tour de côtes, arpenter les reliefs du bout de l’index, caresser le papier et rêver, scruter les points cotés… Quel plaisir de renouer avec l’instinct des découvreurs et explorateurs ! Imaginer l’inconnu, découvrir… Le travail sur l’iconographie cartographique est en lui-même admirable mais Judith Schalansky a plus d’une corde à son arc.

Le deuxième attrait de ce très bel ouvrage est la plume de l’auteure. La préface intitulée « Le paradis est une île. L’enfer aussi. » est une merveille à elle seule. De manière touchante, Judith Schalansky raconte ses rêves de petites filles parcourant le Monde dans un atlas. Avec poésie et nostalgie, elle évoque sa fascination enfantine pour les cartes, les lignes des côtes, des crêtes, les noms exotiques évocateurs, etc. Le texte est d’autant plus touchant qu’elle est née et a grandi en République Démocratique Allemande en temps de Guerre Froide. Les cartes étaient pour elle l’unique moyen de découvrir, parcourir et rêver le Monde, de s'évader. A la fois concrètes et abstraites, ces représentations que sont les cartes sont aux yeux de l’auteure de véritables œuvres d’art et des sésames vers un ailleurs magique.

Les cinquante îles qu’elle présente dans son atlas ont quelque chose de fantastique en ce qu’elles sont désertes, très peu peuplées ou peuplées seulement d’animaux. Des îles éloignées de tout mais loin d'être toutes paradisiaques. Le troisième attrait de l’ouvrage réside là : il s’agit d’une collection de cinquante récits beaux, terribles, fascinants, inquiétants, étranges pour expliquer pourquoi ces îles sont désertes ou quasi-désertes. Une invitation au rêve et à la réflexion également. Mais pourquoi donc ces îles sont si peu ou pas anthropisées ?

Soigneusement ordonnées de l’Océan Arctique à l’Océan Antarctique, ces cinquante histoires sont édifiantes et parfois effrayantes. De l’île de la Solitude murée dans les glaces aux plages de l’île Christmas peuplées de crabes rouges, quels voyages et quelles découvertes ! Cinquante récits courts mais merveilleusement contés dans lesquels le mythe et la légende côtoient l’Histoire et les histoires. Pour chaque île, une double page met face à face un récit et  une carte. Une manière de confronter géographie et littérature.

En scrutant ces miettes de terre, Judith Schalansky nous incite à quelque humilité face aux prodiges de la Nature. Si l’histoire de Rapa Nui est archiconnue, les quarante-neuf autres récits ont de quoi fasciner le lecteur. L’auteure parvient à retrouver un peu l’esprit des explorateurs du 19ème siècle. Elle marie avec brio l’approche scientifique cartographique et l’approche romanesque et littéraire pour chacune de ces îles et chacun de ces courts récits. Nous laisserons au lecteur le soin d'explorer ces terra incognita sans défricher plus avant ces terrains et sans gâcher le plaisir de la découverte ! Sans prétendre dresser pour chaque île une notice exhaustive, le format court ne le permet pas, l'auteure fait naître chez son lecteur fascination, curiosité et surprise.

Cette manière sensible de faire de la géographie avec le doigt nous rappelle que même dans un contexte de mondialisation les îles continuent d’alimenter fantasmes, utopies et imaginations les plus débordantes ! Sans cesse, le lecteur se promène et oscille entre le concret et le tangible et l’abstrait et l’imaginaire. La préface de l’auteure annonçait bien cette schizophrénie propre aux cartes d’un atlas.

Un ouvrage qui prouve que la géographie n'est pas qu'une discipline barbante ! Hum !

L’Atlas des îles abandonnées a remporté en 2009 le premier prix de la Fondation Buchkunst, qui récompense les plus beaux livres allemands, le German Design Award en 2011 et le Red Dot Design Award la même année. Un  ouvrage qui se doit de figurer dans la bibliothèque de tout cabinet de curiosités digne de ce nom...