Affichage des articles dont le libellé est antisémitisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est antisémitisme. Afficher tous les articles

mercredi 25 février 2026

Le Complotisme. Anatomie d'une Religion, par Christophe Bourseiller, Les Editions du Cerf, 2021.

 

Les complots existent. De nombreux évènements, bien souvent tragiques, résultent d’une conspiration entre un petit groupe d’individus, réunis pour nuire à une personne ou à un autre groupe de personnes. Nul ne peut nier ces faits tant ils sont clairement établis. Le complotisme, c’est autre chose. C’est la croyance selon laquelle un petit groupe d’hommes, ou de « non-hommes » agirait en secret pour nuire à l’humanité toute entière, pour élaborer en secret un plan pour dominer la planète.

Certains complotistes croient même que cette domination, établie déjà depuis bien longtemps, est à l’œuvre actuellement et que les faits et gestes des êtres humains sont régis partout dans le monde par une entité supérieure qui les guident, sans que personne n’en prenne conscience. Ces complotistes s’érigent eux-mêmes en quasi-sauveurs de cette humanité dominée, puisqu’eux-seuls savent ce qui se trament et le dénoncent haut et fort.

Dans cet ouvrage très simple à lire, donc accessible à tout le monde, Christophe Bourseiller, ancien acteur devenu historien, écrivain et journaliste, dresse d’abord une galerie de portraits de complotistes célèbres qu’il a choisis dans une période s’étendant de la toute fin du 18ème siècle à nos jours. L’auteur les a sélectionnés parce que chacun d’entre eux est à l’origine d’un mensonge complotiste encore bien vivant de nos jours. Ainsi des ponts se créent entre passé et présent et mettent en lumière les bases des idées complotistes actuelles. Augustin Barruel par exemple, aristocrate et jésuite, initié un temps à la Franc-maçonnerie, s’en détache assez rapidement et dénonce la Révolution française comme un coup d’état satanique organisé par des sociétés secrètes : les Francs-maçons, les Illuminati... Sa pensée irrigue encore aujourd’hui le catholicisme traditionnaliste.

D’autres idéologues ont posé les bases de certaines idées complotistes qui visent des groupes cibles ou des grands domaines de la vie de tous les jours. Des premiers qui accusent les Juifs, les protestants ou les étrangers, on peut retenir le nom de Lyndon Larouche qui accuse les Rockefeller et la couronne d’Angleterre de répandre en secret le chaos, la maladie et la famine dans le monde. Christophe Bourseiller met aussi en avant l’obscur néonazi d’origine allemand Ernst Zündel, négationniste bien connu, qui pensait dans les années 1980 qu’Hitler n’était pas mort et qu’il s’était réfugié au pôle Sud, d’où il poursuivait ses activités avec les extraterrestres. Pour les seconds, les maladies sont le fait de complots visant à détruire une partie de l’humanité : Boyd Graves pense que le Sida a été inventé et répandu dans cet objectif. Quant au célèbre Thierry Meyssan, son itinéraire particulier est retracé par le chercheur. Homme tout à fait respectable à l’origine, journaliste, libre-penseur et franc-maçon initié au Grand-Orient de France, combattant contre l’extrême droite, il a totalement vrillé dans les années 1990, d’abord en constatant les échecs de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à partir du 11 septembre 2001, quand il affirme haut et fort avoir découvert les preuves de la machination des attentats qui, selon lui, sont organisés par Ben Laden et Al-Qaida, sous contrôle de la CIA.

La seconde moitié du livre est consacrée à des « récits complotistes ». Force est de constater que plus c’est gros et incroyable (au vrai sens du terme), plus le nombre de croyants est important. Les Illuminati, Pearl Harbor, le Rock et la drogue pour affaiblir les esprits des jeunes, les extra-terrestres, les attentats de 2015 et le réchauffement climatique, tout fait de société, tout fait politique ou géopolitique est récupéré, transformé, adapté pour diffuser des idées fausses, bien souvent au profit d’idéologies haineuses, racistes ou antisémites.

La dernière partie est rédigée sous forme de conclusion. Une question est posée : pourquoi ça marche si bien ? La première réponse est liée à une sorte de dévoiement du principe démocratique de base : « La parole au peuple ». Ainsi les complotistes disent redonner la parole au commun des mortels, parole trop souvent confisquée selon eux par les puissants. En dénonçant les malversations de ces derniers, les théoriciens du complot donnent l’impression de contrer les « dirigeants du monde » et de rendre au peuple le pouvoir. Le web et les réseaux sociaux, en plein essor depuis deux décennies et complètement dérégularisés, sont aujourd’hui des vecteurs efficaces et sans limite à la propagation d’idées émanant de gens qui se disent spécialistes de tout. Sous couvert d’une pseudo scientificité, ils empilent les arguments et donnent l’impression de détenir le savoir.

Dans le contexte de crise mondiale actuelle, alors que des dirigeants adeptes eux-mêmes des idées complotistes gouvernent les pays les plus puissants de la planète, les théories complotistes sont en plein essor. Aveuglés par les méthodes des diffuseurs de mensonges, la plupart de ceux qui croient le font de bonne foi, sans se douter de ce qui se cachent derrière. Christophe Bourseiller qualifie le complotisme de religion, tant les croyants sont persuadés de détenir la vérité ultime, tant ils sacralisent leur unique crédo, celui du doute. Douter c’est bien, encore faut-il que le doute soit raisonné et raisonnable. Pour y arriver : l’éducation et le développement de l’esprit critique. Mais est-ce suffisant face à la déferlante des idées fausses qui polluent internet ? Permettez-nous d’en douter…

samedi 23 septembre 2023

Rudy Reichstadt, Au cœur du complot, Grasset, Paris, 2023.


Rudy Reichstadt, Au cœur du complot
Grasset, 
Paris, 2023.

« L’opium des imbéciles », est le titre du premier ouvrage de Rudy Reichstadt. Le complotisme y est présenté comme une substance quasi psychotrope à laquelle les « imbéciles », ceux qui ne peuvent tenir debout sans béquilles, sont soumis et par quoi ils sont aveuglés. Drogue nocive diffusée et vendue par des gourous malveillants et porteurs de haine qui trompent leurs adeptes, eux-mêmes désireux de trouver un refuge et des explications bien trop faciles à des évènements qu’ils ont du mal à comprendre.

Dans ce nouveau petit ouvrage de la « collection jaune » des éditions Grasset, le directeur de l’Observatoire du complotisme revient sur sa jeunesse et sur les raisons qui l’ont poussé à se lancer dans cet énorme travail minutieux et compliqué que constitue la lutte contre les théories du complot. Il y explique comment est né Conspiracy Watch, la démarche scientifique sans haine qu’il suit avec ses proches collaborateurs. Il expose également de façon assez rapide quelques méthodes complotistes et donne des techniques de réfutation des mensonges diffusés sur internet.  Il fait aussi état des avancées de ses recherches psycho-sociales sur les complotistes. Depuis peu dans le comité de rédaction de Franc-Tireur, c’est une audience plus large encore qui peut découvrir les travaux de l’inlassable chercheur qui avoue qu’au départ, les théories du complot ne le passionnaient pas plus que ça.

Le plus marquant de l’ouvrage réside certainement dans la lecture des réactions très souvent rageuses de ses contradicteurs qui, pétris de violence et, pour certains, d’envies de meurtre, crachent leurs insultes au visage d’une équipe qui n’a qu’une volonté, celle d’éclairer le public pour qu’ils ne se laissent pas duper par ceux que d’autres appellent « les artisans de la haine ». A elle seule, la lecture de ces commentaires, souvent anonymes, devrait décrédibiliser celles et ceux qui les profèrent. Ce serait si simple, et pourtant ….

Pourtant, à l’heure de la libération de la parole extrémiste, de celle qui n’a plus aucune limite tant dans son contenu que dans sa diffusion (les algorithmes effectuant le travail), ce sont bien les comptes des menteurs qui sont le plus suivis sur les réseaux sociaux. Le jeu de les contrer en vaut-il la chandelle quand on a une famille et qu’on la menace de mort ? Est-ce qu’il faut courir le risque de continuer à se battre avec la science comme seule arme quand un livre calomnieux est publié sur vous et vendu sur toutes les grandes plateformes de e-commerce ?

Le travail que mène Rudy Reichstadt n’est pas vain et doit être relayé par toutes celles et ceux qui sont en contact avec un jeune public avide de connaissances et de vérité. Enseignants, pédagogues, médiateurs… devraient tous récupérer les fruits du travail long et fastidieux de l’équipe des contributeurs de Conspiracy Watch pour alimenter leurs cours et leurs réflexions et les transmettre avant que les faiseurs de haine ne s’emparent de la jeunesse. Une fois que le ver est dans le fruit, il sera plus difficile de l‘extraire que de l’empêcher d’y rentrer en exerçant l’esprit critique dès le plus jeune âge.

Pris parfois au dépourvu, le pédagogue a du mal à trouver les mots pour débattre ou pour contrer une idée fausse. Exprimer son avis de façon claire et compréhensible peut s’avérer ardue. Cette collection de livres, que certains trouveront onéreuse (15 euros pour 115 pages en général), a le mérite de donner la parole à des spécialistes qui savent de quoi ils parlent et qui maitrisent parfaitement leurs sujets (Delphine Horvilleur, Richard Malka…). Devant la difficulté d’aborder en public les questions sensibles (extrémismes religieux et politiques, racisme, antisémitisme, communautarismes en tous genres), la lecture d’ouvrages comme celui de Rudy Reischstadt devient indispensable car elle constitue un levier pour éclairer, argumenter et rendre facile une discussion ou un débat qui peut faire peur à l’origine. Et pour les plus patients, ils se consoleront lorsque, quelques mois plus tard, les mêmes ouvrages paraitront en poche à un prix plus abordable.

jeudi 24 août 2023

Gabriele Mainetti (réalisation et scénario), Freaks out, Metropolitan Vidéo, Paris, 2022.

 Gabriele Mainetti (réalisation et scénario), Freaks out, Metropolitan Vidéo, Paris, 2022.


Ce petit film italien n'est pas (encore) dans le top 10 des films sur la Seconde Guerre Mondiale de l'IGN (non pas l'Institut de Géographie, l'autre IGN : Imagine Games Network) mais mériterait une place tout autant qu'Inglorious Basterds ou Jojo Rabbit ! Avant d'aborder cette oeuvre de fiction singulière et originale, petit retour en arrière sur les représentations de la Shoah dans le cinéma mainstream et plus particulièrement dans les films de super-héros...

A peine trois ans après la diffusion de la série Holocaust sur la chaîne américaine NBC, Chris Claremont fait entrer la Shoah dans l’histoire des X-men de la Marvel dans l’épisode 150 de la série Uncanny X-men (juillet 1981). Le « mauvais » mutant Magneto se rappelle le funeste destin de sa famille exterminée par les Nazis. Le personnage est entièrement redéfini et réinventé au cours des années 1980 et de persécuteur raciste et extrémiste, il devient rescapé traumatisé et hanté par les souvenirs sombres de l’extermination des Juifs d’Europe par les Nazis. De 1981 à 2000, le passé de Magneto et son impact sur la psyché du personnage sont explorés et étoffés au gré de nombreuses séries ou mini-séries dans lesquelles le mutant apparaît.

En 2000, avec l’adaptation au cinéma des aventures des X-men par Bryan Singer, c’est un public encore plus large qui découvre dès l’ouverture du film le triste passé du héros. Les images représentant la Shoah restent gravées dans les mémoires de millions de spectateurs : pluie, travaux forcés, camps de concentration, séparation des familles, matricules tatoués, extrême maigreur et faiblesse des déportés… En 2011, le court prologue mis en scène par Singer est repris, dilaté et complété dans le film X-men First Class.  La Shoah et la persécution des Juifs par les Nazis sont devenues parties intégrantes de la « franchise X-men ».

La critique donne souvent de certains cinéastes italiens l'image de pistoleros ou mercenaires de la pellicule prêts à toutes les folies et exubérances. Avec Lo chiamavano Jeeg Robot, Gabriele Mainetti rendait un hommage très personnel et original aux créations de Go Nagai, père entre autres de Goldorak, et clamait son amour pour les super-héros et la culture pop. Freaks out est un peu une réponse baroque, extravagante et poétique aux très hollywoodiens X-men...

En 1943, à Rome durant la Seconde Guerre mondiale, Matilde, Cencio, Fulvio et Mario sont quatre freaks du cirque Mezzapiotta, propriété d'un dénommé Israël. Ils ont chacun des pouvoirs surnaturels : l'électricité, le contrôle des insectes, la force surhumaine ou le magnétisme comme un certain Magneto. Ce sont aussi des monstres de foire : nain, albinos ou homme-bête. Séparés d’Israël, les freaks se retrouvent sur les routes dans une Italie en guerre contre elle-même et en partie occupée par les Nazis…

Les influences cinématographiques sont nombreuses dans ce film : le Freaks de Tod Browning y croise une dépiction crue et violente de la guerre que ne renierait pas un Sam Peckinpah. Certains passages, notamment ceux mettant en scène la jeune Matilde, sont empreints d’une poésie baroque qui fait songer à Guillermo del Toro. La photographie est magnifique. Les mouvements de caméra sont amples et maîtrisés. Les longs plans séquences entraînent le spectateur dans un spectacle ambitieux qui se teinte d'accents carpentériens bienvenus. Le film n'est cependant pas qu'un agrégat d'influences ou de plans en hommage à. Manetti cultive un goût certain pour l’étrange et le curieux ainsi qu’une affection certaine pour ces monstres balançant entre survie et résistance. Le film est fou et attachant, extrêmement personnel et audacieux.

Sur leur route, les quatre héros croisent un autre freak au service du Reich, Franz, un pianiste allemand doté d’un sixième doigt. Véritable monstre sensible à l’art et hanté de visions du futur (pêle-mêle : le cube Rubiks, le I-phone, les missions Apollo, le suicide d’Hitler…), Franz souhaite offrir au Führer des super-héros. Ce que les freaks ne sont pas ! 

 

 

Dans la presse cinéma, certains ont cru pertinent de comparer Freaks out à Inglorious Basterds de Quentin Tarantino. L’argument de ces critiques réside dans l’aspect volontairement « exploitatif » et « débridés » voire borderline des deux métrages. Mais là où Tarantino n’apparaît que comme un adulescent dans sa manière caricaturale et grotesque de réinventer la Seconde Guerre Mondiale, Mainetti s’empare d’un épisode particulièrement dramatique de l’histoire contemporaine italienne pour frapper le spectateur en plein cœur. Et c'est là qu'il fait la démonstration de sa maturité de cinéaste et ce, même si le spectateur inattentif à tôt fait d'étiqueter le métrage comme simple fourberie ritalienne aux accents de fumetti dégénérés... Du cœur, les personnages du film et le film lui-même en sont emplis.

A côté de cela, Mario, le nain doté de pouvoirs magnétiques est également sujet à de fréquentes crises de priapisme. Oui Tarantino est battu à plate couture par son collègue italien en matière de bizarrerie et de mauvaises blagues !


« De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités. » La devise super-héroïque forgée par Stan Lee et Steve Ditko vient irrémédiablement à l’esprit à la vision du dernier quart du film. D'une manière beaucoup plus colorée, Mainetti fait des ses freaks des émules des X-men, ces mutants qui  luttent pour protéger les humains qui pourtant les craignent et les haïssent. Le spectateur sent bien que le bonhomme est littéralement imprégné de culture populaire ! Le réalisateur met en images la rafle du ghetto de Rome et la déportation des Juifs arrêtés vers Auschwitz en octobre 1943.  Et les freaks épaulés par un groupe de résistants constitué essentiellement de laissés pour comptes, éclopés et mutilés s’en vont combattre les Nazis et libéré leur compagnon Israël… Le film délaisse l’imagerie posée par Bryan Singer dans X-men (pluie, travaux forcés, camps de concentration, séparation des familles, matricules tatoués…). Gabriele Mainetti s’attache à retravailler les images de la déportation : arrestations, camions, trains… Certes ces représentations fictives appellent une analyse et une mise en perspective avec des sources ou études historiennes. Mais…

En Italie comme ailleurs, la mémoire de la Shoah est en compétition avec d'autres mémoires et les souvenirs de cette période sont gênants voire humuliants pour certains. L'historien Lanfranco Di Genio, dans une réflexion sur le refoulement des crimes fascistes et le mythe du bon italien,  constatait en 2010 :
« À la Libération, les nations libérées pouvaient se réjouir de la victoire sur les nazis, tandis que les quelques survivants juifs n’avaient rien à fêter : ils avaient tout perdu et ils ne savaient pas où aller.» Mainetti, dans un numéro d'équilibrisme plus réfléchi et mûri qu'il n'y paraît, touche à cette mémoire avec une certaine candeur teintée de justesse. Dans son récit de fiction, il donne quelque-chose à célébrer aux survivants des persécutions nazies. Cette relecture super-héroïque de la Seconde Guerre Mondiale qui ne saurait se résumer à un « les super-éclopés contre les Nazis » vaut le coup d'oeil ! D'autant que dans le registre du cinéma populaire transalpin, ce petit film qui a un grain est aux antipodes des crapoteuses pellicules de nazisploitation de la décennie 1970 !

Tonitruant, exubérant, violent, drôle, fou, dérangeant, touchant, courgeux, autre… Freaks out est tout cela et c’est un véritable film freak qui mérite d’être vu pour sa singularité et sa sincérité. C’est également une contre-proposition fascinante aux films de super-héros hollywoodiens dont le filone surexploité semble amené à se tarir incessamment sous peu…

mardi 25 avril 2023

Nicholas Meyer, Sherlock Holmes et les Protocoles des Sages de Sion, éditions Archipoche, Paris, 2023.

Nicholas Meyer, Sherlock Holmes et les Protocoles des Sages de Sion, éditions Archipoche, Paris, 2023.


Janvier 1905. Sherlock Holmes et le Dr John Watson sont appelés par Mycroft, le frère du célèbre détective, pour mener une enquête top secret. Le corps d'une agente des Services secrets britanniques a été retrouvé dans la Tamise. Sur elle, des documents détaillant un complot visant à dominer le monde, se fondant sur les Protocoles des Sages de Sion ! Holmes et Watson, accompagnés d'une énigmatique jeune femme, embarquent alors à bord de L'Orient-Express depuis Paris pour rejoindre la Russie des tsars, d'où proviennent ces documents explosifs. Car une question se pose : sont-ils authentiques ? Ou est-ce un faux forgé par les services secrets russes ? Mais, à leurs trousses, se lancent des adversaires déterminés à les empêcher de parvenir à leurs fins. Par tous les moyens. Sans doute l'enquête la plus périlleuse du plus célèbre des détectives anglais…

« The game is afoot ! »

Dans l’art du pastiche holmésien, Nicholas Meyer excelle depuis quelques décennies déjà ! The Seven-Per-Cent Solution, The West End Horror ou The Canary Trainer sont autant de romans dans lesquels l’auteur fait la démonstration de sa connaissance approfondie du « canon holmésien » et du contexte victorien. Avec beaucoup d’ingéniosité et d’audace, Meyer fait croiser au détective londonien Sigmund Freud ou l’énigmatique Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux. Il mêle fiction et Histoire avec talent et joue avec son lectorat à un subtil jeu de renvois et références. A côté de ses travaux pour le cinéma et la télévision, ses écrits ont rencontré un succès certain chez les fidèles lecteurs des nouvelles de Conan Doyle comme chez les profanes. C’est un autre challenge qu’il se fixe avec cette enquête.

The Adventure of the Peculiar Protocols confronte le détective consultant à l’un des plus fameux faux de l’Histoire et à un prétendu vaste complot. Nous ne rappellerons pas ici l'histoire de ce plagiat du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly.  Sans trop en dire sur l’enquête pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur, Nicholas Meyer convoque quelques figures historiques : la traductrice Constance Garnetti, les Sionistes Israel Zangwill ou Chaim Weizmann. Il apporte un grand soin au contexte historique. La piste suivie par le limier entraîne le lecteur de Londres à Odessa, en passant par Paris. Peut-être pas dans une enquête trépidante mais dans un bluffant puzzle intellectuel qui met à rude épreuve les capacités de déduction de Sherlock Holmes. A travers la narration du Docteur John H. Watson, le romancier sonde également les sentiments antisémites du temps. De Walter Scott à Mark Twain en passant par William Shakespeare, Watson s’interroge sur les diverses représentations littéraires des Juifs et sur ses propres préjugés antisémites.L'inévitable clin d'oeil à Shylock Holmes est au rendez-vous...

« Mycroft, un mensonge peut parcourir la moitié de la surface de la terre le temps que la vérité enfile ses bottes. »

Nicholas Meyer, dans ses remerciements en fin d’ouvrage, salue l’incontournable Will Eisner. Il renvoie également au travaux de Steven J. Zipperstein de l’Université de Stanford, notamment à son ouvrage paru en 2018 : Pogrom: Kishinev and the Tilt of History. Son récit holmésien est inhabituellement sombre et soigneusement ancré dans son contexte. Les premiers pogroms de Kichinev de 1903 et 1905, l’antisémitisme virulent de certains sujets du Tsar, intimidations et violences d’Etat…  A la lecture des analyses de l’historien de Stanford, Meyer, lui-même issu d’une famille juive new-yorkaise, voit se mettre en place la trame d’une enquête de Sherlock Holmes...

C’est un détective au crépuscule de sa carrière qui est mis en scène dans ces pages. Le poids de l’Histoire pèse un peu trop sur le fil narratif. C'est vrai que l'ensemble manque un peu d'allant et respire un certain désenchantement mais... Mais qui en voudra à son auteur d’avoir tenté de faire découvrir l'histoire d'un document qui a fait couler beaucoup d’encre et de sang ? Et pourquoi ne pas convier le plus grand détective de l’Histoire pour démystifier et démonter l’effroyable machination que sont ces Protocoles ? Et comment, dans le contexte des années 2020, ne pas s’attarder sur les liens entre les hautes sphères politiques ou économiques russes et un certain antisémitisme nauséabond ? Et comment ne pas soutenir le combat du résident du 221B Baker Street et de l’auteur du présent ouvrage contre toutes les formes de fanatisme et d’obscurantisme ? Et comment ne pas s'émouvoir de constater que tous les efforts du détective pour stopper la contamination du poison antisémite demeurent vain ?

« Il y aura toujours une guerre entre la lumière et l’obscurité, entre la science et la superstition, entre l’éducation et l’ignorance. L’ignorance est plus aisée. Elle n’exige aucune étude. La foi est l’ennemie de la pensée, ajouta-t-il, particulièrement satisfait de son aphorisme. »

Pour ces quelques raisons et parce que ce polar est de bonne tenue, le lecteur curieux se doit de jeter un oeil à cette aventure assez singulière ! Certes, Basil Rathbone campait un Holmes combattant les Nazis dans les productions Universal des années 1940 mais Nicholas Meyer nous propose là une oeuvre d'une toute autre teneur !