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mercredi 18 mars 2026

Les super-héros contre la censure : qui du Docteur Wertham ou de la loi du 16 juillet 1949 est le plus terrible adversaire des encapés ?

 

Tous les lecteurs de comics ont un jour lu ou entendu des trucs sur le docteur Fredrick Wertham. C’est cet illuminé qui est parti en croisade contre les comics et a contraint les éditeurs à adopter un organisme d’autorégulation, le Comics Code Authority. Mais qui est donc ce docteur ? Et pourquoi est-il parti en croisade contre les comics entre la fin des années 1940 et le reste de sa vie ?

Harold Schechter (scénario) et Eric Powell (dessin), Dr. Wertham: l’homme qui étudia les tueurs en série (et faillit tuer la bande-dessinée), Delcourt, Paris, 2025.

Dans ce gros album en noir et blanc, le dessinateur Eric Powell avec Harold Schechter poursuit un peu son exploration de la psyché des serial-killers entamée dans Ed Gein, autopsie d’un tueur en série. En effet, une bonne partie des pages du premier tiers de la bande-dessinée sont consacrées aux cas étudiés par Fredrick Wertham entre 1922 et 1948. Cette nécessaire remise en contexte du personnage permet de comprendre quel genre de psychiatre il était et quels types de patients il a suivis. Il y a beaucoup à lire dans ces pages et il vaut mieux avoir le cœur bien accroché tellement la description de certains supplices est atroce. L’œuvre est documentée et précise et relate les difficultés qu’a rencontrées Wertham pour se faire une place dans le milieu.

Le docteur Wertham s’est trouvé confronté au cas d’Albert Fish, le « vampire de Brooklyn », voyeuriste, sadomachiste, fétichiste, zoophile, pédophile, coprophile, cannibale… Le psychiatre a participé au procès de cet ogre monstrueux. Il a suivi et traité d’autres patients non moins effrayants. Toutes ces expériences pourraient peser sur certaines de ses marottes. Dans le même temps, il contribue à mettre en place une clinique dans le quartier de Harlem. Le docteur n’est pas qu’un ultra-conservateur hargneux et réactionnaire. C’est un praticien investi, soucieux du bien-être des afro-américains dans une Amérique encore très raciste et ségrégationniste.  Certes, le comic-book fait de Wertham le portrait de quelqu’un de narcissique et d’extrêmement ambitieux mais savoir qu’arrivé à l’âge de cinquante ans, il avait contribué à l’étude de quelques-uns des pires criminels des Etats-Unis et à la lutte contre le racisme et la ségrégation, cela donne une toute autre dimension au personnage.


De même, la croisade anti-comics est réinscrite par Powell et Schechter dans un contexte général de remise en question des lectures des jeunes états-uniens par des associations de parents ou par des religieux en vue. C’est d’ailleurs dans ces pages consacrées à la croisade que Powell redonne une forme comic-booky plus traditionnelle à l’ouvrage. Des reproductions de cases tirées des EC Comics ou d’autres comics servent à montrer ce qui irrite et interpelle le psychiatre : la violence, les monstres, les stéréotypes racistes, la misogynie… De fait, l’album donne à voir l’obstination de Wertham qui semble virer à l’obsession. Il s’agit bien pour lui de partir en guerre pour sauver la jeunesse américaine. La sauver d'elle-même et de ses nocives habitudes ! Il met tout en œuvre pour amasser quantité de preuves que les comics pervertissent la jeunesse, allant jusqu’à transformer la clinique de Harlem en lieu où il peut récolter les témoignages d’enfants sur leur consommation de comics.

Sa lutte contre le racisme et la ségrégation recoupe sa croisade anti-comics : les comics d’après-guerre regorgent pour certains de représentations racistes des noirs. Wertham ne désarme pas et s’exprime à la radio pour accuser Superman d’être une icône nazie. Lorqu’il est question de la maison d’édition EC Comics, contre laquelle la fureur de Wertham et des autres pourfendeurs de comics se déchaîne, la bande-dessinée prend le temps de nous conter l’histoire de Bill Gaines, directeur de cette maison célèbre pour ses anthologies d’horreur (Tales from the crypt, Vault of horror…). C’est un fait, de nombreux comics d’horreur ou des anthologies de récits policiers étaient particulièrement riches en scènes de tortures et meurtres particulièrement graphiques. Au moment de la publication de son livre somme Seduction of the Innocent, le bon docteur est complètement aveugle aux aspects très progressistes et anti-racistes de certaines revues d’EC Comics. 

Ce que l’album donne également à voir, ce sont les conséquences de la croisade pour les dessinateurs montrés du doigt et ostracisés. Si un Jack Kirby clairement reconnaissable à son gros cigare coincé entre les lèvres se moque des menées de ce tordu de Wertham, d’autres expriment leur mal-être et leurs difficultés. Schechter et Powell rassemblent également tous les éléments qui permettent de démonter les raisonnements du psychiatre. Le « groupe témoin » étudié ne contient que des enfants psychologiquement perturbés et aucun enfant équilibré. De même, les auteurs pointent les déformations et modifications apportées par Wertham aux témoignages des enfants pour asseoir ses théories.

En outre, lorsqu’il est question du fameux témoignage de Bill Gaines devant la commission sénatoriale de 1954, nous comprenons que les acteurs du petit monde des comics laissent méchamment EC Comics couler et s’enfoncer pour sauver leur peau et leurs propres titres. La mise en place d’un organisme d’autorégulation et d’autocensure ainsi que la rédaction d’un code de bonne conduite ne concerne pas tous les éditeurs mais assure la disparition de tous les titres phares de la maison d’édition de Gaines. Il faut calmer la moral panic à tout prix ! Les comics sortent durablement transformés de cette crise. Wertham quant à lui triomphe.

La dernière partie de la bande-dessinée dévoile la suite et fin de carrière assez pathétique du docteur Fredrick Wertham. Il continue à taper fort sur les comics alors qu’ils ne montrent plus que des histoires d’animaux rigolos et de super-héros inoffensifs. Une page dévoile une rencontre avec Alfred Hitchcock. Wertham passe lentement d’une place prééminente aux coulisses d’une scène médiatique où il n’a plus sa place. Sa nécrologie dans le New York Time occulte toutes ses actions contre la ségrégation et se focalise sur sa croisade anti-comics. Il ne parvient jamais à se détacher de cette lutte qui change à jamais le médium comic-book en l’édulcorant et en le désarmant pour une bonne trentaine d’année…

Marvel 14 : les super-héros contre la censure, Philippe Roure et Jean Depelley, France, 2010.

Et en bon Franchouillards, nous nous disons : « ces Ricains quand même avec leur censure des comics, ils sont graves ! » HA ! C’est oublier la manière féroce dont l’Etat français a cherché à limiter l’importation et la traduction de comics américains après 1945 ! Philippe Roure et Jean Depelley racontent dans leur documentaire leur enquête sur le mythique numéro 14 de Marvel, magazine français interdit à la vente aux mineurs en mars 1971 par la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse (créée en 1949 par des parlementaires catholiques du MRP et du Parti communiste, soucieux de défendre leurs titres pour jeunes face au déferlement des comics). Cette quête du Graal pour collectionneurs de comics est un bon prétexte pour revenir sur la censure des comics en France et sur l’histoire de la maison d’édition lyonnaise LUG, un temps dirigée par madame Claude Vistel.

Imaginez-vous cela : des comics édulcorés et passés au crible par un organisme d’autocensure traquant les moindres traces de contenu antiaméricain sont repassés au crible et parfois interdits au nom d’un antiaméricanisme porté par le gouvernement français, les partis influents (MRP et PCF) et les associations catholiques. C’est du délire total nous direz-vous ? Attendez de savoir que le texte de loi de 1949 visant à une bonne surveillance des publications pour la jeunesse reprend un projet de loi écarté par le gouvernement de Vichy durant l’occupation !

Catholiques et communistes, comme Raoul Dubois, s’acharnent sur tous les illustrés américains et n’y trouvent rien à sauver. Des singes intelligents dans Tarzan ? A bannir !!! Des robots dans Flash Gordon ? A interdire !!! Tous les éléments subversifs doivent être effacés ! Zorro et Flash perdent leur masque… Les outrances, les monstres, les combats… Autant d’éléments qui pervertissent la jeunesse française ! L’antiaméricanisme primaire et féroce est affiché et assumé. La science-fiction ? Un danger !!! Alors que Wertham s’emploie à désarmer et condamner l’industrie américaine des comic-books, la France part en guerre contre les comics !

Entre 1950 et 1970, les publications pour la jeunesse françaises sont des illustrés souvent de petit format distribués dans les maisons de la presse et autres kiosques à journaux. La maison LUG est basée à Lyon et édite un certain nombre de revues traduisant du matériel importé d’Italie, des fumetti, ou des créations françaises. A l’été 1968, Claude Vistel succède à son père à la tête de LUG et cherche du nouveau matériel à publier. Son œil est attiré par les publications Marvel : les Fantastic Four, le Silver Surfer, Galactus, Spider-Man… Les séries signées par Stan Lee et Jack Kirby ressourcent et réinventent le comic-book super-héroïque. La revue Fantask est lancée en 1969 et traduit plusieurs séries Marvel. Un jour, un courrier à entête du Ministère de la Justice vient mettre en demeure LUG de cesser la publication de Fantask sous peine de poursuite judiciaire. Motifs invoqués dans ce courrier : les couleurs trop « violentes » de la revue ainsi que des récits de science-fiction terrifiants… 


Les éditions LUG sont effrayées par ce courrier même si Claude Vistel avoue ne pas trop comprendre les accusations. Fantask disparaît des kiosques. La revue se vendait bien pourtant. Du côté des jeunes lecteurs, un mélange de colère et d’incompréhension se fait sentir. LUG lance deux nouveaux magazines Strange et Marvel. Les couleurs jugées trop violentes sont remplacées pas du noir et blanc avec une couleur d’accompagnement. Les lecteurs s’en plaignent et au bout de quelques numéros, la couleur revient. En décembre 1970, le couperet tombe pour la revue Marvel : le contenu est trop brutal et dangereux pour les jeunes lecteurs. Le 19 mars 1971, l’interdiction de vente aux mineurs est décrétée. LUG essaie de dialoguer et de comprendre comment et pourquoi une revue de bande-dessinée destinée à la jeunesse se voit reléguée au rang de revue pornographique. Une loi de finance unique est votée en 1971 pour surtaxer les publications frappées d’une interdiction de vente à la jeunesse. La menace d’une TVA à 33,33 % pousse LUG à jeter l’éponge, Marvel 14 ne paraîtra jamais…

Ce qui frappe dans cette histoire, c’est la volonté féroce de mettre à mort une revue destinée à la jeunesse. Les menaces de poursuites judiciaires ne suffisent pas. Il faut une loi votée spécialement pour anéantir Marvel. Tout cela paraît insensé. Dans le dernier numéro de la revue, le numéro 13, une lettre de Stan Lee est publiée dans le courrier des lecteurs. Il félicite l’éditeur de la qualité de la revue et souhaiterait pouvoir proposer les mêmes magazines sur le marché américain !

 

Autre objet de sidération : les épisodes de comics publiés dans les revues françaises sont retouchés dans les bureaux de LUG par divers artistes dont Jean-Yves Mitton et Reed Man. Les onomatopées, coups, tous les éléments jugés trop brutaux sont effacés. Les planches sont modifiées et redécoupées. Des pages entières disparaissent et les retouches sont nombreuses. Jusqu’au début des années 1990, tous les épisodes sont retouchés avant publication. Des planches approuvées par le Comic Code Authority et déjà sévèrement expurgées de tout élément choquant sont encore une fois examinées et modifiées. Et pourtant, la commission de surveillance trouve à redire ! 

Tout au long de l’histoire des éditions LUG, des séries sont abandonnées en cours de parution par peur de poursuites et l’autocensure reste la règle durant des décennies. Pendant longtemps, les lecteurs ne savent pas comment se conclue la saga des Eternals de Jack Kirby… L’irruption du jeune Frank Miller sur Daredevil ou Wolverine ne se fait qu’avec des planches lourdement remaniées et retouchées… Les aventures du chevalier de l’espace Rom s’arrêtent en plein milieu d’une intrigue… Les lecteurs les plus exigeants le reprochent à l’éditeur français. Les lecteurs plus compréhensifs s’offusquent d’être pris pour des abrutis par une commission de vieux singes bien-pensants…

Sans Wertham, les comics américains ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Sans la loi de 1949 sur les publications jeunesse, la revue Strange qui vendait à plus de 130 000 exemplaires n’aurait pas initié des milieux de jeunes lecteurs aux super-héros de Lee et Kirby. La manière aveugle dont Wertham tape sur des créateurs de comics souvent issus de l’immigration et aucunement mal intentionnés vaut bien la brutalité et la férocité avec lesquelles une commission française assassine des revues jeunesse au nom d’un antiaméricanisme primaire. Pourtant de 1945 au début des années 2000, les revues traduisant des comics ont été les hôtes réguliers des kiosques à journaux, maisons de la presse et autres bureaux de tabac. La revue Strange est autant un sésame qu’une madeleine de Proust pour ces vieux collectionneurs qui dépensent aujourd’hui des fortunes en librairie pour acquérir les rééditions en intégrales des séries qu’ils lisaient antan dans Strange, Spécial Strange, Strange Spécial Origines, Titans, Spidey, Nova

 

 

Ce texte est affectueusement dédié à Jean-Pierre Putters, producteur du documentaire Marvel 14 : les super-héros contre la censure, cinéphile et créateur de la revue Mad Movies. Tonton Mad ton amour inconditionnel du cinéma fantastique et ton sens de l’humour sans pareil nous manquent cruellement…

vendredi 25 avril 2025

William Blanc, Justine Breton & Jonathan Fruoco, Robin des Bois de Sherwood à Hollywood, Libertalia, Montreuil, 2024.

 

William Blanc, Justine Breton & Jonathan Fruoco, Robin des Bois de Sherwood à Hollywood, Libertalia, Montreuil, 2024.

Sans égaler en nombre d'apparitions dans différents médias les champions incontestés que sont Sherlock Holmes ou Dracula, Robin Hood est une figure mythique qui a remarquablement traversée les siècles pour être remaniée, ré-imaginée, complètement renversée parfois et énormément récupérée à des fins militantes ou politiques. 

Comment un mythe naît-il au cours de l’époque médiévale, se transforme-t-il lors de l’époque moderne et se diffuse-t-il jusqu’à l’époque contemporaine en infusant la culture populaire comme la culture des élites ? Robin Hood est un excellent sujet d’étude pour élucider ces questions. Jonathan Fruoco, médiéviste, part d’un constat : il n’existe en France que peu d’études sérieuses ou d’ouvrages synthétiques sur les légendes de Robin des Bois. Il s’associe à William Blanc et Justine Breton pour élargir son propos purement médiéviste et aborder la place du personnage dans la culture populaire. A six mains et en neuf chapitres, cette joyeuse bande d’auteurs explore les origines historiques et littéraires du mythe (Jonathan Fruoco), son exportation aux Etats-Unis dans la culture populaire et son acclimatation en France (William Blanc) et les dimensions enfantine et féminine du mythe (Justine Breton). Cette belle étude, complète mais non-exhaustive, s’ouvre sur une magnifique préface de Michel Pastoureau qui relie la naissance de sa vocation de brillant médiéviste à ses souvenirs d’enfance des versions hollywoodiennes de Robin Hood et d’Ivanhoe.

Les balades de Robin des Bois sont des textes anglais écrits entre les 14ème et 15ème siècles. Robin est un personnage fictif qui semble très présent dans la culture populaire anglaise dès le Moyen Âge. Sa première mention écrite le met d’ailleurs immédiatement en compétition avec l’establishement puisqu’il est dit qu’il est plus populaire que le sacro-saint « Notre Père » pour la paysannerie anglaise ! Dès ses premières aventures écrites, les grandes lignes et grands épisodes de sa geste sont réunis. Les aventures de Robin des Bois sont, dès les prémices de l’imprimerie, l’un des premiers best-sellers en Angleterre.


Robin apparaît comme un yeoman, un petit paysan libre propriétaire terrien. Aux 14ème et 15ème siècles, les archers de l’armée royale sont recrutés parmi les yeomen. Ce groupe social démographiquement nombreux devient très revendicatif et se rebelle au cours de cette période. Dans les balades originelles, les aventures de Robin ne sont pas contextualisées historiquement. Il n’est pas dit qu’il vit sous le règne de Jean-Sans-Terre. Des chroniques un peu plus tardives cherchent à le rendre historique et à l’ancrer dans des événements insurrectionnels attestés par des sources judiciaires. Robin, le yeoman en révolte contre le roi et l’Eglise, appelle ses hommes à tabasser et détrousser les membres du clergé. Dans les couches populaires, ces récits circulent et sont adoptés par des yeomen bien réels et quelque peu revendicatifs.

En revanche, au cours du 16ème siècle, ce très populaire héros est élevé au rang de noble dans le théâtre élisabéthain. La noblesse anglaise s’approprie le mythe du personnage en le transformant en comte tombé en déchéance. Cette version de la légende s’inscrit définitivement dans les mémoires et cristallise cette origin story. Avec le fait de se cacher en forêt et celui de dépouiller les riches, cette disgrâce du petit noble fait partie intégrante de l’ADN du mythe alors qu’il s’agit d’une réécriture élisabéthaine. Cette réinvention permet aussi de redéfinir la mission de Robin pour biffer sa mission sociale et en faire un légitimiste qui veut remettre sur le trône le souverain légitime en même temps qu’il retrouve son rang. Cela confère aussi au personnage en révolte contre l’évêque local ou le shérif de Nottingham un caractère national qu’il n’avait pas jusque-là.

L’aspect du héros change lorsque ses origines sont réécrites. Le héros à capuche, Robin Hood, devient un héros des bois au cours du 20ème siècle et à cause d’erreurs des traducteurs français hésitants trop entre hood et wood… Le fameux chapeau mou à plume n’apparaît qu’au 19ème siècle et est popularisé par le cinéma. Le hoodie revient dans les comics de Green Arrow (années 1980 et 1990). La verdure du costume attestée dès Chaucer est moins une affaire de camouflage qu’un indice économique : le vert coûte moins cher !

La figure populaire de Robin Hood ne quitte jamais la culture britannique puisque les membres du Gunpowder plot de 1605 sont désignés comme des Robin Hood par le juge qui instruit l’affaire. De même, un capitaine de navire attaqué par des pirates relate, au 18ème siècle, que ses assaillants se réclament comme des Robin Hood lorsqu’ils arraisonnent son vaisseau. Bien avant le cinéma ou la bande-dessinée, le mythe du prince des voleurs est bien présent dans la mémoire et la culture populaire.

Lorsque Joseph Ritson, folkloriste de la fin du 18ème siècle, collecte diverses versions des balades de Robin Hood, alors même que grogne la Révolution Française, le mythe est déjà associé de longue date à certaines formes de contestations populaires. Les Robin Hood Societies de la petite bourgeoisie progressiste moquée par la presse conservatrice se sont appropriées la figure de Robin. Au 19ème siècle, les Chartists se revendiquent de Robin Hood. Avant d’être récupéré par les mouvements nationalistes, le romantique Keats a le temps de chanter Robin Hood, ce mythe révolu pré-industriel mais ô combien nécessaire dans ce fiévreux 19ème siècle…

La traversée de l’Atlantique à destination des Etats-Unis se traduit par d’autres transformations à la fin du 19ème siècle. Robin Hood devient le mètre-étalon pour jauger les figures de hors-la-loi telles que Jesse James. Ce faisant, le mythe se ramollit pour s’adapter aux comparaisons de tous les bords, parfois poussives, et trahissant souvent le mythe originel du yeoman en révolte. La récupération et le remodelage du mythe est quasi constant depuis la fin des années 1860 et aujourd’hui. Bernie Sanders et Ted Cruz débattent dans les années 2010 sur les réformes fiscales à mettre en œuvre aux Etats-Unis. Sanders, progressiste et socialist, évoque l’image d’un Robin Hood pour se voir répondre par le très conservateur et républicain Cruz que les vrais Robin Hood sont dans le camp conservateur des « anti-systèmes » libertariens ! 



Le renversement du mythe est aussi remarquable que représentatif des temps ! Face aux masses oisives profitant des aides sociales, les « Robin des Bois à l’envers » s’en viennent joyeusement tabasser et voler les pauvres pour donner aux riches ! Le livre montre assez bien comment les changements de la société et les transitions Outre-Manche ou Outre-Atlantique permettent cette incroyable récupération du personnage… Après la crise des subprimes, les auteurs notent une hausse de l’utilisation des caricatures de Robin Hood dans le monde anglo-saxon. Lorsque le modèle du welfare state est ébranlé, Robin sort du bois !


Et la culture populaire alors ? Elle alimente ces circonvolutions de la figure mythique récupérée en politique. William Blanc explore de manière synthétique ces aspects. Peu d’aspects sont laissés de côté par les auteurs de l’ouvrage : le militantisme de la figure, les adaptations à la littérature enfantine, les rapports de Robin et Marianne… La dernière partie de l’ouvrage n’est pas inintéressante en ce qu’elle analyse par le menu les thématiques très récurrentes du déguisement et du travestissement dans les divers récits de Robin des Bois. 

L’ouvrage est touffu et fort intéressant. Peu de mythes littéraires ont connu un succès et une récupération comparables à ceux de Robin Hood qui n’a sans doute pas tiré ses dernières flèches au moment où ces lignes sont écrites !

lundi 17 février 2025

Frank Margerin, Dans les petits papiers de Margerin, Robinson, Hachette Livre, Paris, 2024.


Frank Margerin, Dans les petits papiers de Margerin
Robinson, Hachette Livre,
Paris, 2024.

Comment mieux entrer dans l’intimité d’un auteur, et surtout d’un auteur de BD, qu’en se plongeant dans ses carnets de croquis ? Cette étape préparatoire aux œuvres définitives fait état de la réflexion et des techniques de travail propres à chaque artiste.

Il en est ainsi de ce très beau recueil qui nous fait entrer Dans les petits papiers de Margerin. L’auteur qu’on ne présente plus livre ici des centaines de feuilles griffonnées de silhouettes et d’esquisses de ses principaux personnages : Lucien, le rockeur à la banane gominée, Manu et Momo, le coursier maghrébin qui parcourent les rues parisiennes sur son scooter.

Sur papier blanc ou sur feuilles à petits carreaux, sur des carnets publicitaires (Maif) ou de croquis,  sont jetées de façon nerveuse les idées des futures planches des bandes dessinées de Margerin. Elles sont régulièrement accompagnées de textes raturés, de remarques et de petits bouts de scénarios.

L’ouvrage est chapitré selon les passions et les intérêts de l’auteur : la bécane, la musique, le sport et surtout un amour de la vie quotidienne. C’est dans cette vie de tous les jours que sont a[e]ncrées toutes les histoires de ses héros ordinaires. Chacun des chapitres est introduit par Frank Margerin qui exprime son point de vue sur les sujets traités.

Lire Margerin, c’est s’immerger dans la société des années 1970-1980, se plonger dans l’ambiance des milieux populaires dans lesquels le lecteur ne peut que se reconnaitre. Les histoires se déroulent au bas de la rue, dans le troquet du coin, dans la salle de répèt du petit groupe de rock local. Lire Margerin c’est retourner dans une France insouciante et qui osait, dans laquelle les espoirs et les possibilités n’étaient pas entravés par des politiques sécuritaires et les esprits n’étaient pas encore sclérosés et abrutis par les réseaux sociaux. Les jeunes, et les moins jeunes, discutaient entre eux et n’étaient pas rivés sur leur portable. Le loubard en blouson noir du quartier était en rébellion contre les injustices de ce monde et non contre son voisin.

C’est bien évidemment de Lucien qu’on parlera plus dans ce livre. Le héros évolue au fil des pages, gagne en maturité et s’assagit en fondant une famille. Lucien, incarnation dessinée peut-être de son auteur, est devenu père de famille et transmet ses passions à sa progéniture, devenue elle aussi personnage clef des récits plus récents.

Outre des croquis tirés des cartons de Frank Margerin, le livre offre à ses lecteurs une histoire inédite et non terminée de Lucien qui cherche un nouveau véhicule auprès d’un concessionnaire qui n’a pas bien compris le caractère traditionnel du rockeur. Des affiches de films et de festivals de musique, ainsi que des dessins réalisés pour des pochettes de disques ou pour des coffrets (Renaud) viennent compléter un ensemble qui constitue un « parfait cadeau pour les fans du dessinateur mythique".

mardi 27 décembre 2022

Indignez-vous! La violente espérance de Stéphane Hessel

 



Frédéric Debomy et Lorena Canottiere, Indignez-vous! La violente espérance de Stéphane Hessel

Editions Indigène,

Bouzigues, 2022.

 

Il y a des femmes et des hommes dont l’histoire et la destinée sont hors du commun. Ils ont su braver les dangers, pour remettre leur vie en péril afin de se battre pour leurs idéaux. Stéphane Hessel est de ceux-là. Son dernier combat, à l’âge de 93 ans, il l’a livré en 2010, à travers un cri d’alerte, diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires en France et dans le monde : « Indignez-vous ! ».

Plus qu’une alarme, ce texte a été et est encore aujourd’hui un appel à la jeunesse, celui de se rendre compte que le monde dans lequel on vit est plein d’injustices et qu’il faut s’insurger contre elles. Injustices d’abord par rapport aux écarts de niveau de vie entre ceux qui n’ont rien, et ceux qui ont tout ; injustices ensuite par rapport aux atteintes aux droits de l’Homme et à la planète.

Cette bande dessinée n’est pas une simple adaptation du manifeste de Stéphane Hessel. Elle est une sorte de Méta-manifeste, une genèse du texte d’origine. Pour ce faire, Frédéric Débomy, scénariste et Lorena Canottiere, dessinatrice ont collaboré, avec l’aide d’Anne Hessel, fille et légataire de Stéphane, pour remonter aux origines les plus profondes de l’ouvrage et en retracer la réception et les retombées.

L’indignation face au nazisme à certainement forgé le caractère combattant de Stéphane Hessel, qui, outré par la violence des théories et des actes nazis, n’a pas hésité à se lancer dans la Résistance, se refusant à accepter le déshonneur. Prisonnier de guerre dans un OF-LAG, il ne pouvait se résigner à rester passif. Sa première évasion le pousse à rejoindre l’Angleterre, où, aux côtés de De Gaulle et de Jean Moulin, il échafaude les plans du futur Conseil National de la Résistance. Renvoyé en France, puis capturé et intégré dans le système concentrationnaire, son irrésistible soif de liberté le mènera à s’évader de deux des camps de concentration les plus durs : Buchenwald et Dora.

Féru de poésie et de littérature, l’art le fait tenir. Son humanisme sans borne l’entraine à donner à son combat pour les libertés une dimension plus globale. Il participe à la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et rencontre des personnalités comme Eleanor Rossevelt ou le Dalaï-Lama. Mais ce qu’il projette est bien plus terre à terre et proche de lui, de nous tous en fait…

Alors qu’il prononce un discours sur le plateau des Glières en 2009, une éditrice des éditions Indigène vient le trouver pour mettre par écrit sa « violente espérance ». Qui pouvait croire à ce moment au retentissement qui allait suivre ? Qui se doutait que ce petit fascicule deviendrait la référence de tous ceux qui se battent pour les libertés, que ce soit les indignés de Wall Street à New York, ou ceux qui, au péril de leur vie, s’insurgent dans les pays où les liberté set les droits de l’Homme sont bafoués (Syrie de Bachar-El-Assad, Tunisie, où l’on s’immole pour protester contre la dictature, ou au Japon de l’après-Fukushima où l’on manifeste contre l’ultra-nucléarisation du pays…) ?



Par un traitement graphique à la craie grasse, le lecteur est baigné dans les couleurs vaporeuses de la République française. Ce rouge-orangé dominant reste inquiétant, couleur de la révolte, de la violence, de la fureur, de l’indignation…, mais aussi celle de la vie, et pourquoi pas d’une renaissance, d’une prise de conscience…

C’est un homme accompli qui s’exprime, serein devant la mort qui est toute proche. Il l’attend comme une gourmandise, maintenant qu’au crépuscule de sa vie il peut considérer qu’il a définitivement rempli sa mission.

Editer cette bande dessinée douze ans après la parution du fascicule et près de 10 ans après la mort  de Stéphane Hessel, permet de remettre au goût du jour un cri d’alerte et de se rendre compte que finalement, peu de choses ont changé depuis. C’est bien pire même, tant l’état du monde actuel est catastrophique et si forts les dangers qui menacent la paix.

La bande dessinée ne fait cependant pas référence aux polémiques engendrées par les prises de position de Stéphane Hessel sur la Palestine et sur certaines malheureuses paroles et comparaisons bien peu appropriées qui ont été relayées dans les journaux allemands. Mais était-ce là le but de cette BD ? A débattre…

S’indignera-t-on à la hauteur des enjeux actuels après la lecture de cette adaptation ? Surement pas… Mais au moins, ceux qui en sont à l’origine pourront vivre sans les remords ni les regrets de n’avoir rien tenté. A leur échelle, ils proposent à leur tour quelque chose pour contribuer au changement indispensable à la survie de l’Humanité. 


dimanche 2 décembre 2018

Hervé Le Corre, Après la guerre, Payot et Rivages, Paris, 2014.




Hervé Le Corre, Après la guerre,
Payot et Rivages,
Paris, 2014.


Quand Hervé Le Corre se saisit d'un sujet ou d'une période historique pour ses thrillers ou romans policiers, c'est toujours avec force, justesse et certainement une belle préparation en amont leur écriture. On se souvient de L'homme aux lèvres de saphir, roman naturaliste à la Zola, qui nous plongeait dans les grèves du 19ème siècle et le monde des ouvriers de Paris. Cette fois, c'est dans le Bordeaux des années 50 que se déroule cette histoire, dans cette période très trouble de l'après Seconde Guerre mondiale.

Tout commence avec la visite dans un garage d'un mystérieux homme qui vient faire réparer sa vieille Norton. Étrangement, c'est avec bien peu de courtoisie et avec grande méfiance qu'il est accueilli par le gérant du garage, sous les yeux de son employé, Daniel, cet orphelin qu'on a découvert sur le toit d'une maison, une dizaine d'année auparavant. 

Cette visite coïncide avec le début d'une série de meurtres à Bordeaux qui s'apparentent tous à des règlements de compte, d'autant plus qu'ils visent dans la plupart des cas des hommes qui ont participé de près ou de loin à la collaboration dans les sombres années de l'occupation nazie. Le commissaire Darlac, lui-même impliqué dans ces histoires, n'est pas dupe, d'autant plus que sa propre fille est victime du tueur. Commence alors une véritable chasse à l'homme dans laquelle tous les moyens sont bons pour trouver celui qui sème la terreur dans les rues de Bordeaux et dans les esprits de ceux qui n'ont pas la conscience tranquille. Au sein même d'une police corrompue, c'est à savoir qui sera le premier à trouver l'assassin et quel ripou écrasera l'autre afin de se faire bien voir de ses supérieurs, ou d'effacer un passé un peu trop gênant...

Mais les années cinquante sont aussi celles des conflits nouveaux qui éclatent. Après la Guerre mondiale, ce sont les guerres d'indépendance des colonies qui font rage, dans un contexte de guerre froide. Daniel est de ce contingent d'appelés qui doit partir "mater" ce qu'on considère encore comme une rébellion de quelques terroristes en Algérie. Très vite il se rendra compte que c'est bien plus que cela, et prendra conscience que lui-même, comme tant d'autres jeunes hommes mal préparés, est capable du pire lorsqu'il à un fusil en main. Malheureusement ce sont les populations civiles, otages des violences du FLN et de l'armée française qui en feront les frais. Aurait-il dû déserter comme quelques-uns de ses amis proches du parti communiste? Doit-il enfreindre les ordres des gradés? Doit-il venger ces civils algériens injustement assassinés devant lui par ses "compagnons"?

Un roman dur, sombre, sans filtre, sur lequel planent les ombres des exactions en Algérie,  les fantômes de la Shoah, les restes des biens juifs spoliés pendant l'occupation, les actions et la trahison de l'ultra-collaboration et tout simplement les horreurs de ce que l'être humain est capable de faire. 

dimanche 28 octobre 2018

Marion Mousse et Koza, La révolte des Terres, Casterman, Paris, 2017.




Marion Mousse et Koza, La révolte des Terres,
Casterman,
Paris, 2017.

A la fin du mois de mai 1941, une grève générale éclate dans tout le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. On y dénonce l'occupation allemande et les conditions de travail dans les mines. Incapables de faire régner l'ordre seules, les forces de police françaises font appel à celles de l'occupant. L'Aktion Pütz aboutit à l'arrestation de 273 mineurs, dont 244 seront déportés en juillet 1941 à Sachsenhausen. 

Cet épisode de l'histoire, considéré comme le premier acte de résistance collectif face à l'occupant nazi, est raconté de façon magistrale dans ce magnifique album. Trois temporalités de superposent ici. L'épisode des grèves qui met en scène une famille de mineurs en particulier, dans laquelle on est tiraillé entre la tradition communiste qui pousse certains membres à s'investir dans le combat, et d'autres, plus détachés, qui se tiennent à l'écart de l'agitation ouvrière. D'autres planches sont consacrées à la vie et aux événements qui ont lieu dans le camp de concentration. Trois planches muettes exceptionnelles exposent la première phase de déshumanisation à l'arrivée dans le camp; les suivantes relatent le travail forcé, les mauvais traitements, les coups, les assassinats, et les marches de la mort lors de l'évacuation du camp vers un autre camp de concentration: Neuengamme. Enfin, une dernière partie de la bande dessinée met en scène des familles de déportés, en 1945, dans le hall de l'hôtel Lutetia, angoissées, attendant d'éventuelles nouvelles d'un proche disparu pendant la guerre.

Par un savant traitement de l'image au lavis, les auteurs transcrivent parfaitement l'ambiance de ces trois temps, et devrait-on dire aussi des trois lieux: l’hôtel, la mine, le camp. Car le noir, le blanc et les nuances de gris, sont les couleurs du charbon et de cette mine, qui avale tous les débuts de journée des centaines d'hommes et qui les recrache chaque soir, sales et exténués. Ce sont aussi les couleurs du ciel bien souvent pluvieux dans cette région de France. Noir et blanc, sont aussi les couleurs du damier du jeu d'échec, auquel s'adonnaient certains personnages de cette histoire avant leur déportation. Enfin ce contraste traduit aussi l'opposition entre le bien et le mal, entre la résistance et la collaboration, entre ceux qui combattent et ceux qui sont résignés, entre kapo et simple détenu, entre l'espoir de retrouver quelqu'un et l'horreur d'apprendre la mort d'un autre ...

De ces 244 déportés, seul un tiers est revenu vivant de la déportation. Cet album, comme d'autres répertoriés sur ce blog, met en lumière une nouvelle fois un épisode bien peu connu de la Seconde Guerre mondiale, épisode qui devrait pourtant être plus mis en lumière quand on en perçoit la portée historique et symbolique. Un bien bel hommage à ces hommes morts car ils n'ont pas voulu renier leurs convictions.