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mercredi 13 mai 2026

Une bande-dessinée pour en finir avec Auschwitz ?

Ari Richter, Plus jamais je ne visiterai Auschwitz : un roman graphique sur le trauma et la mémoire, Delcourt, Paris, 2025.

Ari Richter est né à Tampa en Floride en 1983. Il n’est pas né lorsque Maus commence à être publié aux Etats-Unis. C’est un artiste et un professeur à l’Université de la ville de New-York. Il est le petit-fils de survivants de la Shoah et fils de thérapeutes. Dans le titre de son album, le mot essentiel est « je ».

Dans le premier chapitre de son roman graphique, « A l’ombre de la Shoah », il raconte de manière sincère et touchante son enfance et son adolescence en Floride. Il évoque ses difficultés à grandir dans une famille juive qui observe assez scrupuleusement sa religion. Il explique ses sentiments lorsqu’il entendait ses grands-parents évoquer l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale. L’omniprésence de ces événements et d'un monde surgi d'un passé auxquels il ne pouvait s’identifier. Il mentionne ses difficultés à s’assimiler et à s’intégrer alors que sa judaïté se rappelle constamment à lui. Il rapporte ses difficultés face à l’antisémitisme ordinaire.

Pas évident d’échapper à « l’ombre de la Shoah » lorsque l’on est prénommé en référence à un personnage interprété par Paul Newmann dans Exodus… Richter raconte aussi son amour des comics et des figurines à collectionner. Il justifie ce besoin de balancer des blagues antisémites avant que les autres ne le fassent. C’est pour lui une manière de prouver que sa judaïté ne le définit pas. Il confesse n’avoir aucune envie d’être juif en public mais… d’être sans cesse renvoyé à sa judaïté en privé ! Tout cela est narré avec beaucoup de franchise et un humour précieux qui montre le recul de l’auteur sur sa propre histoire. Qui plus est, son écriture est assez subtile et lui permet en une seule case de préciser la nuance entre l’humour juif pratiqué entre juifs et les vannes antisémites qu’il balance à tour de bras en public.

La partie centrale de son roman graphique est consacrée à ses recherches généalogiques, la collecte des témoignages des membres de sa famille qui ont survécu à la Shoah et son voyage sur les traces de sa famille. C’est le choc de la fusillade dans la synagogue Tree of Life de Pittsburgh en octobre 2018 qui provoque chez lui une espèce de dépression et le pousse à sonder la mémoire familiale. Plus il se renseigne sur l’antisémitisme, plus il est noyé d’informations angoissantes. Les attaques contre Georges Soros, les propos de Donald Trump lors de sa campagne électorale, les tags antisémites dans les cimetières… Triste, déprimé et angoissé, il commence à fouiller dans les vieux papiers de sa famille. Il se met à élaborer un arbre généalogique de sa famille. Et réalise qu’une trentaine de membres de sa famille sont morts dans des camps, ont été abattus, se sont suicidés sous la contrainte… Entre traumatisme et mémoire, il commence à prendre la mesure de l’héritage familial et du poids anxiogène de celui-ci.

Ari Richter collectionne des objets de toutes les sortes : des action figures, des comics, des trading-cards, des CDs, des DVDs, des cigales mortes, des figurines qui pissent… Et pourquoi donc ne pas collectionner les récits de ses grands-parents ? Pourquoi ne pas préserver l’histoire de sa famille ? Pourquoi ne pas mettre à profit sa sensibilité d’artiste pour cela ? Il rassemble donc tous les journaux ou tous les enregistrements de témoignages qu’il peut trouver et se met à dessiner ce qu’il découvre. C’est là le cœur du roman graphique. Un assemblage de dessins, de collages, de reproductions de photographies ou de documents d’archives qui donne vie à l’histoire d’une famille. Richter a une approche très concrète de l’art et des témoignages collectés.

« C’est ce qui s’est passé. » C’est ainsi que s’intitulent les chapitres centraux du roman graphique. En mettant en images et en exergue les anecdotes récoltées en auscultant la mémoire familiale, Richter émeut et bouscule son lecteur. Tous ces événements et ce monde qui lui semblaient si étrangers lorsqu’il était plus jeune l’obsèdent et prennent un tout autre sens au fur et à mesure de son enquête.

Arrive l’étape qui donne son titre au roman : le voyage mémoriel sur les traces de sa famille. Avec un humour toujours mordant, Ari Richter évoque d’abord le tabou de l’impossible retour vers l’Allemagne. « Honnêtement j’ai toujours eu plus la trouille de Freddy Krueger que du criminel de guerre nazi Friedrich-Wilhelm Kruger ! » Avec sa femme Irin, il part donc à l’été 2019 en Allemagne et en Pologne. Il sonde alors le traumatisme de rencontre en rencontre et de visite en visite. Comme ces Allemands qui pleurent en avouant qu’ils ont perdu le sens de l’humour en perdant leurs juifs… 

Le chapitre consacré à la visite d’Auschwitz est tout à la fois drôle et tragique. Avec humour et avec un recul impressionnant, Ari Richter passe ses souvenirs à la moulinette. Le chaos ambiant de la visite, la foule cosmopolite, les tickets de couleurs différentes pour identifier la langue parlée par les visiteurs qui lui évoquent les marquages sur les tenues des déportés, les selfies à gogo… Mais ce qui le traumatise surtout lors des trois heures de visite guidée, c’est le discours du guide polonais qui insiste sur les souffrances des non-juifs polonais. La marginalisation des victimes juives et la séparation systématique des Polonais et des victimes juives… « Pourquoi ne dit-il jamais juifs polonais ? » Cette déjudaïsation de la Shoah digne d’un régime communiste le dérange ! Son expérience malheureuse à Auschwitz apporte un éclairage des plus pertinents sur les politiques mémorielles et les rapports à la mémoire des descendants de survivants, des descendants de persécuteurs et des Polonais !

C’est en lisant ces pages extrêmement critiques et mordantes que le lecteur doit se remémorer le titre : « Plus jamais JE ne visiterai Auschwitz ». Ari Aster livre son ressenti et pointe des travers qui sont des réalités et qui servent parfois de leviers à certains discours antisémites. L’artiste américain n’est pas du nombre de ceux qui fièrement clament avoir été deux fois à Auschwitz dont une fois à moins vingt degrés pour prendre possession d’un héritage ancestral. Il ne tourne pas en dérision ceux qui clament la nécessité de ne pas oublier et arborent ces voyages mémoriels comme des badges sur leur poitrail. Non. Il dit simplement que fort de sa connaissance de la mémoire et des traumatismes de sa famille, sa visite à Auschwitz a été plus problématique que thérapeutique. Il remet en cause certains aspects des politiques mémorielles et la muséographie d'Auschwitz. En cela, le roman graphique peut trouver maints échos dans le film de Jesse Eisenberg, A Real pain (2024). Dans ce dernier, deux frères partent en voyage mémorielle sur les traces de leur grand-mère et visitent Varsovie et Majdanek. L’approche sensible et sarcastique de la mémoire familiale est commune aux deux œuvres.  

Les dernières pages de l’album sont consacrées au retour aux Etats-Unis, à la pandémie, à l’assaut sur le Capitole et à l’essor d’un trumpisme inquiétant, à un autre séjour mémoriel en Allemagne et à une visite de Dachau, aux angoisses d’Ari et de sa femme Irin quant à l’avenir de leurs enfants, aux conséquences du 7 octobre 2023 simplement évoqué par un collage… Ce roman graphique n’est sans doute pas un album qui entend en finir avec Auschwitz. C’est un ouvrage intéressant et un regard très sincère, personnel et touchant sur le traumatisme de la Shoah, sur la mémoire et le rapport des différentes générations à celle-ci, sur l’art moins comme exutoire des névroses que comme outil d’appropriation et de transmission d’une mémoire et d’une histoire.

mercredi 29 avril 2026

Les Etats-Unis dans le viseur du Punisher (1) : des origines aux années Reagan.

 

Durant le mois de juin 1975, la police de New-York distribue un pamphlet appelé « fear city pamphlet » pour donner aux habitants des conseils de survie dans une ville dont le taux de violence et de criminalité atteint des sommets. Des coupes budgétaires entrainent la suppression de 11 000 emplois dans la police ou les brigades de pompiers. L’insécurité s’installe et la peur s’abat sur la ville. On note au passage la tête de mort qui orne la première page du pamphlet de 1975.

On pourrait croire à une blague ou au synopsis d’un film ou d’un comic book mais il s’agit bien de la triste réalité new-yorkaise au milieu des années 1970. La Grosse Pomme voit sa population chuter de 7 896 000 habitants à 7 072 000. Le nombre de meurtres s’élève à 1 690 pour la seule année 1975. La poussée de violence est choquante et la ville est dans un état de déliquescence avancée. Les immeubles délabrés, les terrains vagues, les rats et autres nuisibles… Cette New-York pourrie est montrée dans des films comme Maniac de William Lustig, Escape from New York de John Carpenter ou Wolfen de Michael Waldleigh.

C’est dans ce contexte sordide que Frank Castle A.K.A. le Punisher est créé et apparaît dans Amazing Spider-man # 129. Le personnage tragique est un antagoniste dans cette aventure de l’arachnide humain. Le scénariste Gerry Conway s’inspire d’une série de romans de Don Pendleton, The Executioner. Mack Bolan est un ancien soldat qui part en guerre contre le crime dans quelques 631 romans. Le Punisher est la version super-héroïque de cet infatigable combattant du crime organisé.

Frank Castle est un ancien US marine dont la famille a été massacrée par la mafia en plein Central Park. Il s’est donné pour mission de pourchasser et d’éliminer tous les criminels et adopte l’identité du Punisher. Son costume, conçu par John Romita, reflète son manichéisme primaire et sa guerre impitoyable contre les criminels : un justaucorps noir sur lequel se dessine une tête de mort blanche. Pour le Punisher, il n’y a pas de nuances entre le Bien et le Mal  et pas d’autre échappatoire que la mort pour les criminels. Pour les scénaristes binoclards et les dessinateurs gringalets, le Punisher devient une manière d’exorciser la peur quotidienne de se faire violenter et agresser par des criminels. Le personnage rencontre un succès qui surprend Gerry Conway. Ses apparitions en tant que personnage secondaire des aventures de Spider-Man se multiplient de 1974 à 1981. Il a droit à quelques aventures en solo dans les pages de Marvel Preview et Marvel Super Action

Au milieu des années 1980, sa popularité croissante et un passage entre les mains de Frank Miller lui assurent d’apparaître dans les pages de sa propre série limitée écrite par Steven Grant et dessinée par Mike Zeck. Après ce galop d’essai, Frank Castle a droit à sa première série régulière à partir de 1987. Dès l’année suivante, une deuxième série intitulée Punisher War Journal lui est consacrée. En l’espace de quelques années, il est devenu l’un des personnages-phares immédiatement reconnaissables de la firme Marvel. Cette période faste pour le Punisher est également celle de nombreux anti-héros pensés comme plus adultes, plus radicaux et plus violents dans le sillage des Watchmen ou du Dark Knight Returns d’Alan Moore et Frank Miller.

Cette figure très westernienne et très américaine s’épanouit dans le contexte des années Reagan. Le run de Carl Potts et Jim Lee sur Punisher War Journal #1-19 est en cela fort intéressant et révélateur. Les origines du personnage sont un peu revues et corrigées. C’est un deal entre narco-trafiquants qui tourne mal et provoque le massacre de la famille Castle. Ce sont alors les années « just say no » de la guerre contre la drogue menée par l’administration Reagan. Les ennemis du Punisher sont des gangs, des junkies, d’anciens membres des escadrons de la mort… La guerre contre la drogue devient l’un des combats principaux du personnage. Même ses souvenirs de vétéran du Vietnam sont hantés par cette lutte. Le brave héros américain a été confronté à des officiers corrompus organisant un trafic d’opioïdes en dissimulant la drogue dans les dépouilles des GIs rapatriés au pays. Frank Castle devient le Père Fouettard et la mauvaise conscience de l’Amérique qui règle tous les problèmes à coups de fusil mitrailleur, de grenade, de bazooka ou de couteau de combat. Et en bon patriote, il achète américain et utilise un Goncz 9 pour dézinguer les malandrins. La série donne une piètre image de la presse en dépeignant une jeune et jolie journaliste comme une consommatrice de drogues dures. 

Plus la série avance et plus les scénarii se font audacieux. Le comic-book n’est pas seulement un relais de la rhétorique reaganienne, il devient une critique radicale des méthodes policières dans le numéro 11 initulé Shock treatment. Dans cet épisode, Frank s’interroge et remet en cause les méthodes employées par la police pour lutter contre les narcos et celles utilisées pour réinsérer ou rééduquer les délinquants juvéniles. Trois pages à charge semblent suggérer que les forces de police sont responsables d’une escalade de la violence et n’emploie pas des méthodes efficaces dans la lutte contre le crime. Ces trois pages forment un épilogue dans lequel le héros n'apparaît pas. Ces trois pages montrent que la police est l'unique responsable de dérapages violents et n'agit pas efficacement contre les dealers. Cela n’a rien d’anodin dans une revue qui offre à son jeune lectorat de pleines pages détaillant par le menu l’arsenal du héros. Oui tout cela est très américain et tellement « gun country » mais…

Il y a fort à penser que l’orientation très right wing du Punisher a provoqué quelques réactions en coulisses. Curieusement les épisodes 14 et 15 voient apparaître Spider-Man dans les pages de la série. L’intrusion de Spidey est toujours l’occasion d’attirer davantage de lecteurs sur une série. C’est aussi le moment choisi par l’équipe créative pour montrer que non, Frank Castle n’est pas un nazi ! La preuve ? Il affronte de vrais nazis héritiers directs de l’idéologie d’Adolf Hitler et propagateurs de messages de haine. Un groupe de suprémacistes et son leader proprement halluciné s’introduisent dans les locaux du journal Daily Bugle et prennent en otages le patron de Peter Parker A.K.A. Spider-Man ainsi que sa petite amie. Les auteurs n’y vont pas par quatre chemins : ces malfrats défenestrent une otage, abattent l’hélicoptère du SWAT, assassinent de pauvres badauds, prophétisent une guerre raciale à venir… Tout cela peut paraître cousu de fil blanc et terriblement caricatural mais la crainte de voir le personnage du Punisher récupéré par des groupuscules d’extrême-droite se profile déjà au tournant des années 1980. A la manière d'un Dirty Harry dans Magnum Force, confronter le très extrême anti-héros à plus extrême est une manière d’aseptiser et de le rendre moins dangereux et offensif. Pour enfoncer le clou et redorer quelque peu le blason d’un justicier à tendance nazillarde, l’épisode 16 envoie le brave Frank punir de viles magouilleurs texans responsables de la ruine de braves citoyens américains.

En cette fin de décennie 1980, le personnage est des plus populaires. Il tente dès 1989 une transition vers le cinéma dans un film signé Mark Goldblatt et interprété par Dolph Lundgren. Le film est une production modeste. Le costume emblématique du personnage est laissé au placard. L’intrigue est très basique mais après tout, le personnage l’est tout aussi. Le film n’est pas distribué en salles aux Etats-Unis mais il l’est en Europe. Le succès n’est pas au rendez-vous mais cela n’entache guère la réputation du héros. C’est en grande forme qu’il s’avance vers la décennie suivante qui sera moins glorieuse pour lui.

Mais ceci est une autre histoire… A suivre…

 

mercredi 8 avril 2026

God Bless America, un thriller décevant dans l'Amérique de la Guerre froide


Septembre 1954, dans le Colorado aux Etats-Unis, une voiture s’arrête dans une station-service pour faire le plein. Un étrange homme défiguré est au volant. Il file ensuite à bord de son véhicule. Le lendemain, dans l’état voisin de l’Utah le shérif Nick Corey patrouille et découvre une voiture abandonnée au bord de la route. Alors qu’il l’examine attentivement en relevant une douce odeur de parfum, un grand bruit déchire la tranquillité du moment : un avion de l’armée, passablement endommagé, est en train de s’écraser. Le shérif se rend sur place après avoir parcouru quelques miles de distance depuis l’endroit où il se trouve. Il n’avait trouvé aucun conducteur dans la voiture, il ne découvre aucun pilote dans l’avion. Commence dès lors une course poursuite entre le shérif, un tueur en série et un groupe de soldat séditieux, dans une Amérique en pleine guerre froide.

Une superposition d’affaires repose alors sur les épaules de Nick Corey. L’armée et le FBI lui mettent la pression pour élucider un mystère plutôt embarrassant pour l’état. S’agirait-il d’un complot fomenté par les Soviétiques, visant à détourner quelques ogives nucléaires ? Un étrange inspecteur du FBI s’associe au shérif. Qui est-il ? Que lui veut-il ? Pourquoi sa présence trouble-t-elle tant l’enquêteur ?


Mais ce sont surtout de terribles souvenirs qui refont surface dans l’esprit de Nick. Des traces et des intuitions lui rappellent l’horreur qu’il a vécue enfant quand il a découvert les cadavres atrocement mutilés de ses parents. Tous les faisceaux de preuves convergent vers cette idée : l’homme qui a assassiné ces derniers est bien le même qui agit ici depuis quelques jours. Il le précède à chaque étape de l’enquête, semant derrière lui des pauvres victimes torturées et laissées pour morte dans de bien macabres mises en scène.

L’histoire ainsi dressée fournit tous les bons ingrédients d’un thriller réussi : une Amérique paranoïaque en proie à la chasse aux sorcières et qui traque tout ce qui peut être différent ; d’étranges protagonistes secondaires mais qui alimentent l’ambiance tendue de ces états arriérés et en marge de la modernité ; d’autres personnages dont les déviances (sexuelles) prennent souvent le pas sur la raison ; des mystères qui s’enchainent et qui donnent un caractère plutôt haletant et motivant au début de l’histoire dans laquelle le lecteur se plonge assez vite. Il a envie de savoir.

Mais malheureusement, au fur et à mesure des planches et des évènements, on perd le fil et la narration dévient souvent incohérente et répétitive. Le shérif suit les traces du fameux tueur et tente de déjouer en même temps le complot visant l’Amérique. Les bons choix pris par le héros de l’histoire sont systématiquement dictés par des intuitions, procédé un peu facile et rapide pour un ouvrage qui se veut une enquête policière. Trop peu de place est laissée également à l’histoire du tueur en série. Que cherche-t-il réellement ? Que s’est-il passé dans la chambre des parents il y a des années de cela ? Pourquoi reproduit-il les actes commis ? Pourquoi s’acharne-t-il autant sur le shérif ? La succession des meurtres lasse assez vite elle aussi. On devine que le shérif arrivera à chaque fois trop tard pour ne retrouver que les corps sans vie des personnes qu’il vient de quitter. Quant au dénouement final (qui n’en est pas un en réalité), il ne peut que laisser sur sa faim.

Au niveau graphique, c’est une Amérique et une société états-unienne très sombre qui est campée. La production du livre a été soignée : format impressionnant, gros grammage et beau grain du papier.  Le dessin très (trop) charbonneux, retire un peu de la netteté de certaines scènes et paysages qu’on aurait aimé être plus mis en valeur.


D’une bande dessinée aussi mise en avant et autant plébiscitée depuis sa sortie, on en attendait certainement de trop. Devant autant d’attente, on est peut-être aussi trop exigeants et très facilement déçue aussi.

God Bless America, d'après le roman Le Cherokee de Richard Morgièvre, adapté par PF Radice, Sarbacane, 2026.

mercredi 1 avril 2026

Les Dents de la mer : un pamphlet antiaméricain et anticapitaliste ?

  

Du haut de son demi-siècle, le film de Steven Spielberg n’a pas à rougir : pour sa ressortie en salle en 2025, il s’est classé pendant quelques semaines dans les cinq premiers films du box-office et a raflé 16,2 millions de dollars de recettes ! Il semble que tout a été dit, redit, vu ou revu sur ce film ou sur le roman dont il s’inspire… Mais qui se rappelle que lors d’une interview, Fidel Castro confiait avoir lu Les Dents de la mer. Quoi ?!? El Caballo lit de la soupe commerciale étatsunienne ?!? Hé non ! Comme il le souligne lui-même : ce n’est pas un très bon livre mais c’est un livre marxiste ! Hein ?!?

Peter Benchley, Les Dents de la mer, Gallmeister, Paris, 2024.

Jerome Wybon (texte) et Toni Cittadini (dessin), Les Mâchoires de la peur, Huginn & Muninn, 2025.

Les Dents de la mer : les secrets d’un film culte (documentaire), Laurent Bouzereau, Etats-Unis, 2025.

« Attends qu’on expédie ces pignoufs tout droit sur les hauts fonds ! Va y avoir du sport moi j’te l’dis ! Ils en avaleront leur acte de baptême quand ça va râcler dans le fond du bateau et que ça cabrera de la proue p*tain ! »

Les Dents de la mer est un film admirable et admiré pour de très nombreuses raisons. Techniquement, il est très réussi et efficace. N’est-ce pas cette grande gueule de Quentin Tarantino qui dit qu’il appartient au nombre restreint des films parfaits ? C’est aussi un film ambitieux et réalisé dans des circonstances infernales par un très jeune réalisateur qui s’imagina un temps que ce serait le dernier film qu’il réaliserait à Hollywood… C’est un blockbuster qui cassa le box-office et inaugura auprès des grands studios la tradition des blockbusters estivaux. Ce n’est pas un modèle de production mais c’est un film qui a repoussé les limites de ce qu’une équipe de cinéma pouvait réaliser en pleine mer. C’est aussi un film dont le tournage a été documenté de manière inédite par Carl Gottlieb, ami de Spielberg, acteur sur le film mais surtout script-doctor et assistant personnel du réalisateur durant une bonne partie du tournage. Lors de la sortie sur les écrans, le film est accompagné du Jaws log, un journal de tournage qui détaille les coulisses du film.

« On va avoir besoin d’un plus gros bateau ! »

Forts de la masse documentaire existante sur le film Les Dents de la mer, Jerome Wybon et Toni Cittadini nous offrent un beau making-of en bande dessinée d’un film considéré comme culte. Qu’apporte cette nouvelle narration des coulisses du métrage ? Il s’agit d’une belle synthèse, graphiquement plaisante et travaillée mais surtout bien documentée et assise sur les archives du tournage. Le lecteur y retrouve avec plaisir les moments-clefs du tournage, les péripéties incroyables, les coulisses de la distribution et les secrets de fabrication d’un blockbuster… S’il subsiste quelques scories (notamment sur la création de l’affiche emblématique), le récit canonique est bien restitué. Et au fil des pages, le lecteur pourra s’étonner de lire que Spielberg n’a jamais pu approcher le grand Hitchcock qu’il adulait et à qui il pensait fortement en réalisant son film de requin… Il pourra tiquer en découvrant que le futur réalisateur John Landis est venu mettre la main à la pâte pour la construction de décors du film ! Il s’amusera aussi des âneries de la bande de copains de Spielberg, les Scorcese, Millius et autres George Lucas, qui auraient abimé le requin mécanique en jouant avec…

« Ils sont dans le jardingue, ils risquent riengue ils sont pas bien loingue. »

L’un des aspects du film et de son tournage qui nous semble le plus intéressant et remis en lumière par cette bande dessinée ou le documentaire de Laurent Bouzereau pour l’anniversaire du métrage, est la folie de vouloir tourner in situ et non en studio et le traumatisme de ce tournage pour Spielberg. Lorsqu’il se lance dans l’aventure d’adapter le roman de Peter Benchley, Steven Spielberg n’a pas trente ans, n’a tourné qu’un long-métrage de cinéma (Sugarland Express) et a surtout œuvré à la télévision (Columbo ou le téléfilm Duel). Sur son téléfilm et son premier long métrage de cinéma, le jeune homme a su imposer à la production ses critères et desiderata de cinéaste. Pas de studio, pas de rétroprojection et des acteurs non-professionnels pour faire couleur locale. Sur Les Dents de la mer, il s’en tient aux mêmes idées et il a diablement raison. Dans sa version remaniée du récit, les personnages centraux sont sympathiques et le spectateur frémit pour eux là où Benchley balançait des personnages quasiment tous haïssables en pâture au requin… Brody ? Un vieux schnock impuissant. Hooper ? Un sale type arrogant qui fait cocu le chef Brody en couchant avec sa femme ! Quint ? Un psychopathe qui appâte le requin avec des bébés dauphins ! Le maire Vaughn ? Un escroc en cheville avec la mafia ! Spielberg fait dégager tout ça et veut un petit groupe de héros sympathiques et attachants. Autour d’eux, des personnages secondaires tous recrutés sur place pour ancrer l’histoire dans le décor du Massachussetts. Le pêcheur Ben Gardner au langage fleuri, l’adjoint du shérif un peu benêt, la mère du jeune Alex dévoré par le requin… Tous d’authentiques insulaires parfaitement castés et dirigés !

Lorsqu’il lit le roman, Steven Spielberg sait que la seconde partie du récit, la traque du requin en pleine mer par les trois héros, est un grand moment de cinéma en devenir. Il veut les perdre en pleine mer, loin de tout et à la merci d’un léviathan monstrueux. L’un des moments dont le réalisateur est le plus fier, c’est ce moment de calme entre deux attaques du requin au cours duquel Brody, Quint et Hooper discutent et boivent un coup à bord de leur si petit rafiot. C’est LE grand moment de Quint qui raconte le naufrage de l’USS Indianapolis. Ce croiseur dont le naufrage reste aujourd’hui encore le plus meurtrier de l’histoire de la marine militaire américaine. Le 30 juillet 1945, après avoir livré des composants des bombes atomiques Little Boy et Fatman a la base de Tinian, l’USS Indianapolis est torpillé par la marine impériale japonaise. Le navire coule en moins de vingt minutes. Les survivants se retrouvent en pleine mer à la merci des requins pendant plusieurs jours… Quint raconte le sourire aux lèvres le traumatisme et l’horreur… Un très très grand moment de cinéma, idéalement interprété par un Robert Shaw touché par la grâce qui déclame un texte qu’il a lui-même retravaillé… Spielberg a raison : son film est plus une histoire d’hommes, dans toute leur fragilité, qu’une histoire de requin ! Et c’est bien cela qui rend le film unique dans la longue lignée de films de requins qui tentèrent de mordre à l’appât !

« Au revoir et adieu, jolie fille madrilène

Au revoir et adieu, jolie fille d’Espagne

J’ai reçu l’ordre de repartir à Boston

Et jamais plus je ne reviendrai en Espagne. »

 

Si Quint a été traumatisé par le naufrage d’un croiseur lourd pendant la guerre du Pacifique, Spielberg a été profondément traumatisé par le tournage du film Les Dents de la mer. Difficultés dès la préproduction avec un début de tournage avancé par la production alors que le scénario et les effets mécaniques ne sont pas au point. Les calamités du tournage en mer avec des requins mécaniques qui ne fonctionnent peu ou pas. Vrai naufrage de l’Orca, le bateau des héros. Tournage qui s’éternise plus que de raison. Scénario réécrit au jour le jour par Spielberg et Gottlieb. Equipes techniques et acteurs à bout de nerfs. Isolement sur l’île de Martha’s Vineyard. Descente des producteurs curieux de comprendre les dépassements de planning et de budget… Un vrai cauchemar très bien raconté dans la bande dessinée.

« J'aimerais que vous soyez conscient que Amity est une station balnéaire. Et que nous, on baigne dans le dollar. »

Et pourtant grâce aux talents conjugués de Spielberg, du directeur-photo Bill Buttler et de la monteuse de légende Verna Fields, le film est une grande réussite et un chef-d’œuvre boudé par les Oscars car trop commercial. Commercial ? Vraiment ? Le jeune réalisateur ne s’est-il pas défendu devant ses producteurs de vouloir passer pour un cinéaste sérieux ? Et alors cette lecture marxiste du film ou du livre ? Un poisson d’avril ou un serpent de mer ? 

 

En examinant le contexte de réalisation du film et en scrutant les éléments visuels ou narratifs que Spielberg place devant la caméra, il y a bien quelque chose à écrire sur Les Dents de la mer. 1975, le souvenir du scandale du Watergate est encore très présent. La manière dont le personnage du maire Vaughn est écrit n’est pas déconnectée des événements qui conduisent à la démission de Nixon. De même la défiance vis à vis de cette figure d’autorité fait très hippie ! Quant à toute cette paranoïa autour du requin, cette scène de panique sur la plage avec un hélicoptère en arrière-plan… Le film baigne dans les années 1970, le souvenir de la guerre du Viêtnam… Quant à tous ces élus ou membres respectables de la communauté d’Amity qui pensent davantage aux dollars qu’à la sécurité des baigneurs HA HA la voilà la critique marxiste ! Il va sans dire que si Benchley s’inspire de nombreux faits divers ou est sous l’influence de quelques films documentaires sur les requins, il trouve dans la pièce d’Ibsen, Un ennemi du peuple, un squelette narratif pour mettre en mots le combat du chef Brody contre une communauté sourde et aveugle à ses avertissements et mises en garde. A bien y regarder, le chef Brody et Quint sont de vrais workingclass heroes ! Leurs antagonistes, le maire, les commerçants ou l’effroyable journaliste campé par Carl Gottlieb sont tous des représentants d’une élite méprisante et méprisable qui ironise et plaisante après le tragique décès d’un petit garçon sur la plage. Les choix de Spielberg accentuent et cristallisent davantage ceci en recouvrant l’intrigue et ses acteurs d’un vernis tellement réaliste et concret.

« Ah c’est du bon, du beau, du rupin que vous avez emmené avec vous chef !! »

Toutefois, des esprits chagrins ou simplement attentifs pourraient nous dire que cette lecture marxiste entre grandement en conflit avec le caractère profondément commercial du film et surtout la stratégie marketing féroce des producteurs lors de la distribution du film. De plus, pour un film progressiste du début des années 1970, Les Dents de la mer manque cruellement de personnages féminins ou afro-américains d’envergure. Madame Brody est une brave maman. Les personnages de couleur sont relégués à l’arrière-plan. Et puis… Si le vrai héros populaire qu’est Quint se fait mastiquer par le requin, le brave chef de police et l’océanographe un peu aristo survivent. L’ordre est rétabli par une figure d’autorité un peu prolétaire mais pas tant que cela ! HA HA alors bon marxiste ou pas ? Peter Benchley aurait bien voulu pouvoir faire la promotion de son roman en citant Fidel Castro mais… Les Dents de la mer n’est pas un pamphlet marxiste ! Ce qui n’ôte rien à l’excellence de ce long-métrage qu’il faut découvrir ou redécouvrir et dont les coulisses méritaient bien l’édition d’un album de bande dessinée soigné et documenté !

L'histoire des plus chaotiques de ce film, qui connaît au final un succès inespéré, est aussi un message d'espoir pour toutes celles et tous ceux qui se démènent, s'investissent à fond dans des projets sans trop savoir s'ils s'égarent ou pas et qui doutent de leurs capacités ou de la pertinence de leurs actes. Si Spielberg avait baissé les bras et abandonné le tournage, sans doute parlerions-nous aujourd'hui du flop gigantesque de ce film de requin et d'une carrière prometteuse stoppée nette par un carcharodon carcharias récalcitrant...

mercredi 18 mars 2026

Les super-héros contre la censure : qui du Docteur Wertham ou de la loi du 16 juillet 1949 est le plus terrible adversaire des encapés ?

 

Tous les lecteurs de comics ont un jour lu ou entendu des trucs sur le docteur Fredrick Wertham. C’est cet illuminé qui est parti en croisade contre les comics et a contraint les éditeurs à adopter un organisme d’autorégulation, le Comics Code Authority. Mais qui est donc ce docteur ? Et pourquoi est-il parti en croisade contre les comics entre la fin des années 1940 et le reste de sa vie ?

Harold Schechter (scénario) et Eric Powell (dessin), Dr. Wertham: l’homme qui étudia les tueurs en série (et faillit tuer la bande-dessinée), Delcourt, Paris, 2025.

Dans ce gros album en noir et blanc, le dessinateur Eric Powell avec Harold Schechter poursuit un peu son exploration de la psyché des serial-killers entamée dans Ed Gein, autopsie d’un tueur en série. En effet, une bonne partie des pages du premier tiers de la bande-dessinée sont consacrées aux cas étudiés par Fredrick Wertham entre 1922 et 1948. Cette nécessaire remise en contexte du personnage permet de comprendre quel genre de psychiatre il était et quels types de patients il a suivis. Il y a beaucoup à lire dans ces pages et il vaut mieux avoir le cœur bien accroché tellement la description de certains supplices est atroce. L’œuvre est documentée et précise et relate les difficultés qu’a rencontrées Wertham pour se faire une place dans le milieu.

Le docteur Wertham s’est trouvé confronté au cas d’Albert Fish, le « vampire de Brooklyn », voyeuriste, sadomachiste, fétichiste, zoophile, pédophile, coprophile, cannibale… Le psychiatre a participé au procès de cet ogre monstrueux. Il a suivi et traité d’autres patients non moins effrayants. Toutes ces expériences pourraient peser sur certaines de ses marottes. Dans le même temps, il contribue à mettre en place une clinique dans le quartier de Harlem. Le docteur n’est pas qu’un ultra-conservateur hargneux et réactionnaire. C’est un praticien investi, soucieux du bien-être des afro-américains dans une Amérique encore très raciste et ségrégationniste.  Certes, le comic-book fait de Wertham le portrait de quelqu’un de narcissique et d’extrêmement ambitieux mais savoir qu’arrivé à l’âge de cinquante ans, il avait contribué à l’étude de quelques-uns des pires criminels des Etats-Unis et à la lutte contre le racisme et la ségrégation, cela donne une toute autre dimension au personnage.


De même, la croisade anti-comics est réinscrite par Powell et Schechter dans un contexte général de remise en question des lectures des jeunes états-uniens par des associations de parents ou par des religieux en vue. C’est d’ailleurs dans ces pages consacrées à la croisade que Powell redonne une forme comic-booky plus traditionnelle à l’ouvrage. Des reproductions de cases tirées des EC Comics ou d’autres comics servent à montrer ce qui irrite et interpelle le psychiatre : la violence, les monstres, les stéréotypes racistes, la misogynie… De fait, l’album donne à voir l’obstination de Wertham qui semble virer à l’obsession. Il s’agit bien pour lui de partir en guerre pour sauver la jeunesse américaine. La sauver d'elle-même et de ses nocives habitudes ! Il met tout en œuvre pour amasser quantité de preuves que les comics pervertissent la jeunesse, allant jusqu’à transformer la clinique de Harlem en lieu où il peut récolter les témoignages d’enfants sur leur consommation de comics.

Sa lutte contre le racisme et la ségrégation recoupe sa croisade anti-comics : les comics d’après-guerre regorgent pour certains de représentations racistes des noirs. Wertham ne désarme pas et s’exprime à la radio pour accuser Superman d’être une icône nazie. Lorqu’il est question de la maison d’édition EC Comics, contre laquelle la fureur de Wertham et des autres pourfendeurs de comics se déchaîne, la bande-dessinée prend le temps de nous conter l’histoire de Bill Gaines, directeur de cette maison célèbre pour ses anthologies d’horreur (Tales from the crypt, Vault of horror…). C’est un fait, de nombreux comics d’horreur ou des anthologies de récits policiers étaient particulièrement riches en scènes de tortures et meurtres particulièrement graphiques. Au moment de la publication de son livre somme Seduction of the Innocent, le bon docteur est complètement aveugle aux aspects très progressistes et anti-racistes de certaines revues d’EC Comics. 

Ce que l’album donne également à voir, ce sont les conséquences de la croisade pour les dessinateurs montrés du doigt et ostracisés. Si un Jack Kirby clairement reconnaissable à son gros cigare coincé entre les lèvres se moque des menées de ce tordu de Wertham, d’autres expriment leur mal-être et leurs difficultés. Schechter et Powell rassemblent également tous les éléments qui permettent de démonter les raisonnements du psychiatre. Le « groupe témoin » étudié ne contient que des enfants psychologiquement perturbés et aucun enfant équilibré. De même, les auteurs pointent les déformations et modifications apportées par Wertham aux témoignages des enfants pour asseoir ses théories.

En outre, lorsqu’il est question du fameux témoignage de Bill Gaines devant la commission sénatoriale de 1954, nous comprenons que les acteurs du petit monde des comics laissent méchamment EC Comics couler et s’enfoncer pour sauver leur peau et leurs propres titres. La mise en place d’un organisme d’autorégulation et d’autocensure ainsi que la rédaction d’un code de bonne conduite ne concerne pas tous les éditeurs mais assure la disparition de tous les titres phares de la maison d’édition de Gaines. Il faut calmer la moral panic à tout prix ! Les comics sortent durablement transformés de cette crise. Wertham quant à lui triomphe.

La dernière partie de la bande-dessinée dévoile la suite et fin de carrière assez pathétique du docteur Fredrick Wertham. Il continue à taper fort sur les comics alors qu’ils ne montrent plus que des histoires d’animaux rigolos et de super-héros inoffensifs. Une page dévoile une rencontre avec Alfred Hitchcock. Wertham passe lentement d’une place prééminente aux coulisses d’une scène médiatique où il n’a plus sa place. Sa nécrologie dans le New York Time occulte toutes ses actions contre la ségrégation et se focalise sur sa croisade anti-comics. Il ne parvient jamais à se détacher de cette lutte qui change à jamais le médium comic-book en l’édulcorant et en le désarmant pour une bonne trentaine d’année…

Marvel 14 : les super-héros contre la censure, Philippe Roure et Jean Depelley, France, 2010.

Et en bon Franchouillards, nous nous disons : « ces Ricains quand même avec leur censure des comics, ils sont graves ! » HA ! C’est oublier la manière féroce dont l’Etat français a cherché à limiter l’importation et la traduction de comics américains après 1945 ! Philippe Roure et Jean Depelley racontent dans leur documentaire leur enquête sur le mythique numéro 14 de Marvel, magazine français interdit à la vente aux mineurs en mars 1971 par la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse (créée en 1949 par des parlementaires catholiques du MRP et du Parti communiste, soucieux de défendre leurs titres pour jeunes face au déferlement des comics). Cette quête du Graal pour collectionneurs de comics est un bon prétexte pour revenir sur la censure des comics en France et sur l’histoire de la maison d’édition lyonnaise LUG, un temps dirigée par madame Claude Vistel.

Imaginez-vous cela : des comics édulcorés et passés au crible par un organisme d’autocensure traquant les moindres traces de contenu antiaméricain sont repassés au crible et parfois interdits au nom d’un antiaméricanisme porté par le gouvernement français, les partis influents (MRP et PCF) et les associations catholiques. C’est du délire total nous direz-vous ? Attendez de savoir que le texte de loi de 1949 visant à une bonne surveillance des publications pour la jeunesse reprend un projet de loi écarté par le gouvernement de Vichy durant l’occupation !

Catholiques et communistes, comme Raoul Dubois, s’acharnent sur tous les illustrés américains et n’y trouvent rien à sauver. Des singes intelligents dans Tarzan ? A bannir !!! Des robots dans Flash Gordon ? A interdire !!! Tous les éléments subversifs doivent être effacés ! Zorro et Flash perdent leur masque… Les outrances, les monstres, les combats… Autant d’éléments qui pervertissent la jeunesse française ! L’antiaméricanisme primaire et féroce est affiché et assumé. La science-fiction ? Un danger !!! Alors que Wertham s’emploie à désarmer et condamner l’industrie américaine des comic-books, la France part en guerre contre les comics !

Entre 1950 et 1970, les publications pour la jeunesse françaises sont des illustrés souvent de petit format distribués dans les maisons de la presse et autres kiosques à journaux. La maison LUG est basée à Lyon et édite un certain nombre de revues traduisant du matériel importé d’Italie, des fumetti, ou des créations françaises. A l’été 1968, Claude Vistel succède à son père à la tête de LUG et cherche du nouveau matériel à publier. Son œil est attiré par les publications Marvel : les Fantastic Four, le Silver Surfer, Galactus, Spider-Man… Les séries signées par Stan Lee et Jack Kirby ressourcent et réinventent le comic-book super-héroïque. La revue Fantask est lancée en 1969 et traduit plusieurs séries Marvel. Un jour, un courrier à entête du Ministère de la Justice vient mettre en demeure LUG de cesser la publication de Fantask sous peine de poursuite judiciaire. Motifs invoqués dans ce courrier : les couleurs trop « violentes » de la revue ainsi que des récits de science-fiction terrifiants… 


Les éditions LUG sont effrayées par ce courrier même si Claude Vistel avoue ne pas trop comprendre les accusations. Fantask disparaît des kiosques. La revue se vendait bien pourtant. Du côté des jeunes lecteurs, un mélange de colère et d’incompréhension se fait sentir. LUG lance deux nouveaux magazines Strange et Marvel. Les couleurs jugées trop violentes sont remplacées pas du noir et blanc avec une couleur d’accompagnement. Les lecteurs s’en plaignent et au bout de quelques numéros, la couleur revient. En décembre 1970, le couperet tombe pour la revue Marvel : le contenu est trop brutal et dangereux pour les jeunes lecteurs. Le 19 mars 1971, l’interdiction de vente aux mineurs est décrétée. LUG essaie de dialoguer et de comprendre comment et pourquoi une revue de bande-dessinée destinée à la jeunesse se voit reléguée au rang de revue pornographique. Une loi de finance unique est votée en 1971 pour surtaxer les publications frappées d’une interdiction de vente à la jeunesse. La menace d’une TVA à 33,33 % pousse LUG à jeter l’éponge, Marvel 14 ne paraîtra jamais…

Ce qui frappe dans cette histoire, c’est la volonté féroce de mettre à mort une revue destinée à la jeunesse. Les menaces de poursuites judiciaires ne suffisent pas. Il faut une loi votée spécialement pour anéantir Marvel. Tout cela paraît insensé. Dans le dernier numéro de la revue, le numéro 13, une lettre de Stan Lee est publiée dans le courrier des lecteurs. Il félicite l’éditeur de la qualité de la revue et souhaiterait pouvoir proposer les mêmes magazines sur le marché américain !

 

Autre objet de sidération : les épisodes de comics publiés dans les revues françaises sont retouchés dans les bureaux de LUG par divers artistes dont Jean-Yves Mitton et Reed Man. Les onomatopées, coups, tous les éléments jugés trop brutaux sont effacés. Les planches sont modifiées et redécoupées. Des pages entières disparaissent et les retouches sont nombreuses. Jusqu’au début des années 1990, tous les épisodes sont retouchés avant publication. Des planches approuvées par le Comic Code Authority et déjà sévèrement expurgées de tout élément choquant sont encore une fois examinées et modifiées. Et pourtant, la commission de surveillance trouve à redire ! 

Tout au long de l’histoire des éditions LUG, des séries sont abandonnées en cours de parution par peur de poursuites et l’autocensure reste la règle durant des décennies. Pendant longtemps, les lecteurs ne savent pas comment se conclue la saga des Eternals de Jack Kirby… L’irruption du jeune Frank Miller sur Daredevil ou Wolverine ne se fait qu’avec des planches lourdement remaniées et retouchées… Les aventures du chevalier de l’espace Rom s’arrêtent en plein milieu d’une intrigue… Les lecteurs les plus exigeants le reprochent à l’éditeur français. Les lecteurs plus compréhensifs s’offusquent d’être pris pour des abrutis par une commission de vieux singes bien-pensants…

Sans Wertham, les comics américains ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Sans la loi de 1949 sur les publications jeunesse, la revue Strange qui vendait à plus de 130 000 exemplaires n’aurait pas initié des milieux de jeunes lecteurs aux super-héros de Lee et Kirby. La manière aveugle dont Wertham tape sur des créateurs de comics souvent issus de l’immigration et aucunement mal intentionnés vaut bien la brutalité et la férocité avec lesquelles une commission française assassine des revues jeunesse au nom d’un antiaméricanisme primaire. Pourtant de 1945 au début des années 2000, les revues traduisant des comics ont été les hôtes réguliers des kiosques à journaux, maisons de la presse et autres bureaux de tabac. La revue Strange est autant un sésame qu’une madeleine de Proust pour ces vieux collectionneurs qui dépensent aujourd’hui des fortunes en librairie pour acquérir les rééditions en intégrales des séries qu’ils lisaient antan dans Strange, Spécial Strange, Strange Spécial Origines, Titans, Spidey, Nova

 

 

Ce texte est affectueusement dédié à Jean-Pierre Putters, producteur du documentaire Marvel 14 : les super-héros contre la censure, cinéphile et créateur de la revue Mad Movies. Tonton Mad ton amour inconditionnel du cinéma fantastique et ton sens de l’humour sans pareil nous manquent cruellement…

mercredi 18 février 2026

Batman vs Trump : le combat du siècle ?

 

“Mr. Trump?” inquired the lens-wielding William.

“Yes?” said The Helicopter Don.

“Are you Batman?”

“I am Batman.”

#battrump

En 2015, lors d’un rassemblement politique en Iowa, Donald Trump, répondant à la question d’un enfant de 9 ans, a reconnu qu’il était le Batman… Un personnage comme Trump, aussi haut en couleurs que narcissique, se rêve bigger than life et ne peut que s’identifier à ce playboy millionnaire qui combat le crime la nuit venue. Avant même son entrée en politique, le golden boy a fait de nombreuses apparitions au cinéma ou à la télévision (Maman j’ai encore raté l’avion, Le Prince Bel-Air, Spin City…). Trump et la culture populaire ont une longue histoire commune. Son entrée en politique et son premier mandat présidentiel lui ont permis d’apparaître dans des comics. Pas à la manière d’un Barack Obama lorsque Joe Quesada était à la tête de Marvel Comics mais d’une manière plus… critique dirons-nous. Nous vous renvoyons à un précédent article sur The Dark Knight Returns – The Golden Child. Pour mémoire, Frank Miller et Rafael Grampa y font apparaître le candidat à un second mandat présidentiel sous les traits d’un agent du chaos manipulé par le Joker et le grand méchant Darkseid. Toute similitude avec des personnes existantes ou ayant existé n’est pas fortuite du tout !

 

Dans le petit monde des comics, la réélection de Donald Trump en novembre 2024 a été diversement accueillie. L’historique scénariste Mark Waid a fait part sur les réseaux sociaux de sa grande déception et de ses doutes quant à sa capacité à garder confiance en les idéaux super-héroïques que sont la Vérité, la Justice et l’American Way… Le lecteur attentif a pu noter que ça et là, dans les comics de l’éditeur de Batman, DC Comics, apparaissaient quelques formes de critiques ou de piques à l’encontre de la ligne gouvernementale trumpiste. Un petit propos sur l’importance du métier de journaliste dans une série de Superman qui vient contredire la haine affichée de Trump pour les « journalopes ». L’utilisation de l’intelligence artificielle et des médias sociaux par une antagoniste dans le but de dénigrer les superhéros et de les rendre détestables aux yeux du public peut raisonner avec les vidéos partagées par le POTUS qui se voit bien en train de déverser des excréments sur des manifestants qui s’opposent à sa politique…

 

Forcément, le « I am Batman » lancé par Trump en 2015 a marqué les esprits de certains créateurs de comics qui depuis 2024 entendent exprimer leur mécontentement ou leur opposition et faire réfléchir ou réagir leurs lecteurs. Dans un univers somme toute très conservateur comme celui des comics, ces prises de position sont aussi courageuses que notables. Le scénariste britannique Simon Spurrier est très direct dans sa préface à Hellblazer : Dead in America.

« Un candidat vient de remporter une élection présidentielle en se présentant ouvertement comme un conservateur de droite extrémiste, sans aucune nuance. Pour ceux qui constituent sa nette majorité, la simplicité prime sur la vérité. (…) On sent qu’il y a quelque chose dans l’air. Pour moi, cela sent la fumée. »

Et le scénariste jette après cela le désabusé John Constantine sur les routes états-uniennes à la recherche de grains de sable magiques dérobés à Oneiros/Sandman. Et au gré d’un roadtrip baignant dans la magie et la sorcellerie, Spurrier égraine les nombreux aspects de l’Histoire états-uniennes en cours de réécriture par l’administration Trump. Immigration, intégration, rêve américain, fables westerniennes… Tout y passe. Et alors du côté de Gotham-city ? Est-ce que ça bouge ? Est-ce que ça tabasse Trump ?

Chip Zdarsky (scénario), Jorge Jimenez & Tony S. Daniel (dessin), Batman Dark City Tome 6 : Cité mourante, Urban Comics, Paris, 2025.

La situation n’est pas glorieuse à Gotham ! Batman n’a plus la cote ! Un nouveau super-héros, tout étoilé et patriote comme personne, le supplante dans le cœur des citoyens et reçoit l’appui du nouveau commissaire de police. Le Commandant Star entend sauver la ville du chaos et lui rendre sa grandeur passée ! Le maire de Gotham a été assassiné et un oligarque russe manœuvre pour faire élire un homme de paille. Quant à Bruce Wayne, ses initiatives pour assurer un accès aux soins médicaux pour tous sont vivement critiquées par de violents manifestants qui l’accusent d’être un rouge œuvrant à la destruction de Gotham !

 

Ingérence russe, patriotisme exacerbé, discours haineux contre les rouges ou gauchistes… Tout cela fait furieusement référence à l’actualité politique états-unienne. Alors bien entendu, le Batman va parvenir à faire triompher la vérité. Les manœuvres du méchant Russe vont être stoppées. Les émeutiers vont être calmés. Les manipulations vont être dévoilées. Le Commandant Star va être démasqué : il s’agit de KGBeast ! Super-vilain russe lui aussi qui sous couvert de discours patriotiques ne désire que semer le chaos !

La fiction imite et reflète la réalité et Zdarsky invite le lecteur à se montrer prudent face à certains discours. Jack Kirby et Joe Simon expriment leur souhait de voir les Etats-Unis entrer en guerre contre Hitler en 1941 et pour cela créent et mettent en image un Captain America qui cogne Hitler. La démarche de Chip Zdarsky est comparable. Les souvenirs de l’assaut du Capitole de 2021 et des désordres causés par les partisans de Trump sont toujours présents. La menace russe se précise. Clairement Batman se pose comme adversaire des conservateurs de droite extrémistes ! Mais le Dark Knight peut frapper plus fort encore !

Daniel Warren Johnson (scénario et dessin), Absolute Batman Annual 1, DC Comics, Burbank CA, 2025.

Le scénariste Scott Snyder est à l’origine de la création d’un nouvel univers super-héroïque DC en 2024. La ligne Absolute réinvente les grands héros de l’éditeur en les transformant en outsiders ou carrément en working-class superhero pour le justicier de Gotham. Superman est un alien réfugié issu d’une caste de travailleurs kryptoniens qui lutte secrètement pour les masses opprimées et exploitées. Wonder-Woman est la dernière des Amazones élevée aux Enfers par Circé. Le Martian Manhunter parasite l’esprit d’un agent du FBI et combat la mauvaise influence d’un Martien Blanc télépathe dans des quartiers populaires où vivent des minorités. Bruce Wayne est un ingénieur du BTP qui utilise son intellect et sa force physique pour mettre au pas de riches oisifs criminels. Le changement de paradigme est intéressant. Les réinventions sont astucieuses et cette relance des superhéros rencontre un grand succès auprès du public comme des critiques.

Et là, DC Comics marque un grand coup en cette fin d’année 2025. Dans un numéro spécial d’Absolute Batman confié aux bons soins de l’artiste vedette Daniel Warren Johnson, l’éditeur entend raconter les débuts de ce working-class superhero. Comment a-t-il acquis son Bat-truck mais surtout comment a-t-il affronté une milice d’extrême-droite raciste et suprémaciste ? Les luttes entre superhéros et Ku Klu Klan sont aussi vieilles que le genre super-héroïque. Des dessinateurs et scénaristes issus des minorités ne pouvaient que prendre position contre les discours haineux suprémacistes. Superman, Black Panther, Batman ou Mister Terrific ont déjà eu maille à partir avec des racistes encagoulés. Le projet très punchy de Daniel Warren Johnson est sans doute un peu plus engagé et militant.

 

Confier un numéro spécial du best-seller de l’année à une star montante des comics de moins de quarante ans est une chose qui se défend d’un strict point de vue éditorial. C’est un bon coup marketing. Laisser à ce fan de catch la possibilité de jouer avec un très lefty héros opposé à de très MAGA antagonistes relève du geste politique. Et franchement la double page montrant le Batman brisant le bras d’un facho faisant un salut suprémaciste vaut son pesant de cacahuètes ! Mais surtout cette double page est un écho et une réponse brutale au geste d’un certain techno-milliardaire lors d’un meeting de janvier 2025 peu après la seconde investiture de Trump. 

La Batman de Daniel Warren Johnson est large d’épaules, badass en diable, bien énervé et clairement antifasciste. Lors de la dernière New-York Comic-con, l’artiste a été plus loin en croquant son Absolute Batman en train de tordre le cou à l’un des membres de l’I.C.E., l’United States Immigration and Customs Enforcement. Ce geste de l’artiste n’a pas été du goût de tous. Le légendaire scénariste Chuck Dixon (Punisher War Zone) a demandé au très chrétien et conservateur dessinateur Sergio Cariello de montrer un Batman castagnant un antifa pour répondre à cette « provocation » de Daniel Warren Johnson… Hé oui ça tabasse dans les comics et en coulisses dans le petit monde des comics ! 

Mais si nous nous en tenons aux comics publiés par DC, à savoir Absolute Batman ou la série Batman historique, le justicier de Gotham n’est pas vraiment un soutien de Trump. N’en déplaisent à de vieux réacs comme Chuck Dixon ! Nous ne nous étonnerons pas de savoir que la petite-fille du géant Joe Kubert, Katie, est dans le staff éditorial de DC Comics. Batman semble être en de bonnes mains et bien décidé à rappeler que Donald Trump n’est pas Batman bien au contraire !