Affichage des articles dont le libellé est Seconde Guerre mondiale. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Seconde Guerre mondiale. Afficher tous les articles

mercredi 14 janvier 2026

Struthof. Un camp pour épurer l'Alsace, par Frédérique Neau-Dufour, La Nuée Bleue


S’il y avait un livre nécessaire, c’était bien celui-ci. Depuis tant d’années circulent les rumeurs, les fausses informations et les contre-vérités sur cette si complexe période de l’épuration. C’est essentiellement dans les milieux autonomistes que se sont répandues ces fake-news sans qu’aucun contre-discours ne leur était jusqu’alors apporté. C’est enfin chose faite par l’historienne Frédérique Neau-Dufour qui s’est plongée pendant de longues années dans les archives de l’épuration, celles de la gendarmerie et dans des archives privées, confiées par les descendants de celles et ceux qui ont été enfermés au Struthof entre 1944 et 1945. C’est pendant cette année que le camp de concentration de Natzweiler est devenu le camp d’internement administratif du Struthof.

 En réutilisant quelques anciens décrets, le gouvernement provisoire de la République française a voulu sécuriser le territoire français et épurer l’ancienne région annexée, fraîchement libérée, alors que la guerre était encore loin d’être terminée. En insistant sur ce fait, et sans en nier les dérives, l’historienne retrace dans un premier temps la dure transition qui s’est faite pour reconvertir le camp nazi en instrument d’épuration. Des décennies plus tard, il est aisé de remarquer que l’idée n’était peut-être pas la meilleure. Cependant, c’est parce que les combats continuaient à faire rage que le pragmatisme primait sur le reste. Cette installation carcérale était bien pratique pour enfermer ceux qu’on considérait comme de dangereux ennemis.

Mais dans une région annexée et rattachée au Reich hitlérien, les choses n’allaient pas se faire sans encombre. Les Allemands venus peupler le territoire alsacien devaient être les premiers internés. Hommes, femmes, enfant, nourrissons et vieillards remplissaient des baraquements en attendant leur extradition vers leur pays d’origine. Dans cette masse de personnes, comment distinguer les vrais nazis des Allemands qui étaient là par simple volonté ou opportunité ? Quelques semaines plus tard, arrivent plus d’un millier d’Alsaciens considérés, à tort ou à raison, comme trop proches des Allemands. Dès lors coexistent ici deux mondes qui ne s’entendent pas forcément et qui sont encadrés par un personnel peu formé.

Quatre commandants se succèdent à la tête du camp. Tous doivent faire face à des difficultés de gestion du lieu : manque de personnel qualifié pour assurer la surveillance honnête des internés, manque de nourriture et d’approvisionnement en matériel, violences, vols et abus entous genres. L’alcoolisme et les désirs de vengeance touchent certains des gardiens. En tout, ce sont près de 8000 détenus qui ont été enfermés dans des conditions souvent difficiles dans un camp ou règne un ennui sans borne.

Le commandant Rofritsch est celui qui a laissé le plus de traces dans l’imaginaire collectif. Et pourtant c’est lui qui, sous une poigne de fer certes, a amélioré les conditions d’existence dans ce lieu. Frédérique Neau-Dufour dépeint un militaire acharné et brutal, mais qui réussit tout de même à faire venir du matériel, des médecins et de la nourriture au camp.

Après un an d’existence, le camp d’internement laisse place à un centre pénitentiaire, une prison, dans laquelle ce sont cette fois des personnes dont la collaboration a été avérée qui y purgent leur peine ou qui attendent leur procès. Les innocents, enfermés ici auparavant par erreur ou après une fausse dénonciation, sont censés avoir été libérés. Mais l’expérience de l’internement leur colle durablement à la peau et leur image est dégradée pour longtemps. Certains, pour qui cela est devenu insupportable, se suicident quelques temps après leur libération.

Un imaginaire fait de mythes, de fantasme et d’erreurs est né. Il est récupéré et amplifié par une frange assez importante de militants qui, jusqu’à nos jours, colportent et amplifient cette légende qui vise à faire croire qu’au Struthof, les Français se sont comportés de façon encore pire que les nazis. Un épisode reste gravé dans les esprits, celui qui a eu lieu le 27 janvier 1945, où, pour la première fois, des Alsaciens intègrent le camp, sous les violences des FFI. Frédérique Neau-Dufour consacre une part importante de la dernière partie du livre à remettre de la vérité et à contrer « les bobards » de ceux qui instrumentalisent les erreurs et les mensonges du passé à des fins haineuses (négationnisme, terrorisme…).

Un livre nécessaire, disait-on, qui participe d’une série de recherches fiables et objectives et qui renouvellent l’historiographie du camp de concentration de Natzweiler et qui éclaire sur la période qui a suivi la période nazie. Plus généralement c’est aussi sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Alsace et sur l’épuration en France que le lecteur est renseigné.

mercredi 16 avril 2025

Cédric Apikian et Denis Rodier, La 3ème Kamera, Glénat, Paris, 2024





Cédric Apikian et Denis Rodier, La 3ème Kamera,
Glénat, Paris, 
2024

Au printemps 1945, l’Allemagne nazie est défaite. Berlin est en ruines. Des monceaux de gravas bordent des rues cabossées dan lesquels les alliés circulent au péril de tomber sur quelques embusqués qui n’acceptent pas la défaite et sont prêts à se battre jusqu’à la mort pour un Führer qui est en passe de se suicider dans son bunker.

C’est dans ces ruines qu’un officier nazi se planque avec sa bande d’acolytes. Il n’en n’a pas fini avec ceux qu’ils considèrent comme ses ennemis et avec les Werwolf, ces irréductibles qui refusent de rendre les armes, il poursuit le combat à son échelle, entrainant des militaires dans les bas-fonds berlinois pour leur régler leur compte. Mais si Strauss se cache, c’est aussi parce qu’il a, comme de nombreux SS, du sang d’innocent sur les mains et il craint d’être attrapé par l’armée ennemie qui prépare le procès de Nuremberg.

                                       

Dans ce monde sauvage où règlement de compte et loi de la jungle règnent, Krabe, un autre allemand, déambule, un appareil photo en bandoulière. Il tient à ce précieux objet qui intéresse les alliés. Il s’agirait peut-être de la 3ème Kamera, comme on avait tendance à surnommer ce troisième appareil avec lequel les membres du service de la propagande nazie prenaient des clichés inofficiels. Contiendrait-il des documents susceptibles d’apporter les preuves indiscutables de la culpabilité des chefs nazis qui allaient comparaitre devant la justice internationale ?

Dans un époustouflant théâtre postapocalyptique de fin de Seconde Guerre mondiale, Cédric Apikian au scénario et Denis Rodier au dessin (qui s’était déjà illustré dans l’excellent roman graphique La Bombe qui retrace l’histoire de l’arme atomique), entrainent le lecteur dans une enquête pleine de suspens et de rebondissements, jusqu’au dénouement final assez inattendu. Une version couleur existe, mais l’édition collector noir et blanc donne une vraie profondeur et une immense force à l’ensemble.


                                      

Trois grandes thématiques historiques émergent de ce roman graphique. La première, et peut-être la plus connue, est celle de la traque des chefs nazis alors que la guerre n’est pas encore totalement finie. Des commissions d’enquête cherchent des preuves accablantes afin de préparer un procès inoubliable qui était censé donner une leçon d’humanité au monde pour que de telles horreurs ne puissent se reproduire. Moins connues, est celle des photographies inofficielles prises par des membres de la SS sur les lieux d’assassinat en Europe de l’Est. Ces photographies, très largement diffusées et utilisées dans toutes les classes de France et d’ailleurs sont souvent exhibées sans qu’on en explique l’arrière du décor au sens propre du terme, à savoir qui est derrière l’objectif, et quelles sont les circonstances et les raisons de ces prises de vues.

                                       

Les Werwolf enfin sont mis en avant, non pas pour être glorifiés, mais pour montrer à quel point de fanatisme et de manipulation ils ont été soumis pour donner leur vie à un Führer, qui, même mort, continuait de soumettre ces jeunes garçons à son idéologie mortifère dont personne dans son camp n’est ressorti vainqueur.

dimanche 13 avril 2025

Robert Morales (scénario) & Kyle Baker (dessin), Captain America : la vérité, Panini Comics, Nice, 2025.


 

Robert Morales (scénario) & Kyle Baker (dessin), Captain America : la vérité, Panini Comics, Nice, 2025.

La vérité, en Histoire, est une notion pour le moins discutée et éparpillée pour le dire d'une manière simple.

La vérité ? L’histoire contemporaine des Etats-Unis n’a pas été écrite que par de « vrais » Américains Blancs Anglo-saxons et Protestants. John Basilone, sergent du corps des Marines, véritable Captain America de la bataille de Guadalcanal, mort au combat à Iwo Jima et récipiendaire de la Médaille d’Honneur et de la Navy Cross, ce brave gars est le sixième d’une famille de dix enfants dont le père est un immigré italien et la mère issue de l’immigration italienne.

La vérité ? Jacob Kurtzberg AKA Jack Kirby l’un des deux pères du Captain America des comics est issu d’une famille juive immigrée et a également servi dans l’US Army en Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale. Comme de nombreux artistes de comics de l’âge d’or ou de l’âge d’argent, il est enfant d'immigrés et cela transparaît dans ses créations. Si le wokisme existe, les comics ont toujours été woke parce que pensés, conçus et réalisés par des créateurs qui cherchent à montrer leur attachement à leur terre d’adoption. Siegel et Schuster en sont les exemples les plus parlants avec leur « Super-immigré » rescapé de Krypton qui porte haut la vérité, la justice et les valeurs si chères aux Américains !

La vérité ? Le très aryen Steve Rogers n’est pas le premier Captain America. Dans ce récit en sept chapitres, en 1942, un régiment de soldats afro-américains sert de cobayes à l’armée américaine qui cherche à mettre au point un sérum du super-soldat afin de pouvoir déployer sur les champs de bataille des super-soldats à même de vaincre les nazis ou les Japonais. Isaiah Bradley est l’un de ces soldats envoyés au camp Cathcart dans le Mississippi. Au quotidien, il est victime du racisme ordinaire de la société américaine des années 1940. Patriote et volontaire, il se soumet aux tests opérés sur lui et ses camarades. Nombre d’entre eux meurent après injection du sérum. Isaiah survit et son corps se transforme. Il devient un super-soldat, super-fort, super-agile, super-motivé. Il vole le costume de Captain America et gagne l’Europe où il combat les nazis, découvre l’horreur des expérimentations médicales dans les camps de concentration ainsi que les chambres à gaz…



 La vérité ? Laissé pour mort et abandonné aux mains des nazis, Isaiah est incarcéré par l’administration Eisenhower pour avoir volé le costume bariolé du héros américain non sans avoir été conduit devant Hitler et Goebbels lors de son emprisonnement en Allemagne. Souffrant des séquelles liées aux expérimentations médicales, Isaiah est proprement jeté à la poubelle par Uncle Sam et condamné à être oublié… Jusqu’en 2003 !

La vérité ? Publiée initialement en 2003 sous le titre Truth : Red White & Black, cette série écrite par le journaliste Robert Morales s’inspire de l’étude de Tuskegee sur la syphilis et des expérimentations illégales pratiquées sur des patients afro-américains par le Service de Santé publique des Etats-Unis à partir des années 1930. Ce scandale sanitaire est révélé dans les années 1970. Il n’est qu’un des nombreux mauvais souvenirs qui pèsent sur la conscience états-unienne. Kyle Baker, cartooniste et dessinateur, met son trait caricatural au service de cette histoire certes fictive mais qui s’applique à illustrer de manière très vivante le racisme de la société des Etats-Unis au cours des années 1940. Le trait très expressif tranche avec la couverture très super-héroïque signée Joe Quesada mais elle ne gâche pas la lecture du présent ouvrage. En fin d’album, pour chaque chapitre, des notes viennent expliciter les sources et références historiques et permettent d’ancrer le récit dans le contexte très discriminant de la Seconde Guerre Mondiale.

   

La vérité ? Le Marvel Cinematic Universe (MCU) n’a rien d’une pierre philosophale et ne parvient pas à transcender le matériau comic-book pour en faire des métrages d’exception à même de secouer le public et de l’amener à se questionner. Isaiah Bradley apparait dans le tout récent Captain America Brave New World, métrage qui n’a pas atteint les sommets espérés au box-office. La réédition du présent ouvrage n’est pourtant pas une mauvaise chose en 2025. Alors que l’administration Trump s’est lancée dans une grande entreprise de « purification » du récit national états-unien, ce grand et bel ouvrage est un très beau et bienvenu rappel des racines beaucoup plus bigarrées et métissées de la société américaine que celles tant vantées et fantasmées par tous ces mâles alphas blancs plus ventripotents qu’autre chose ! Réinjecter un peu de Rouge ou de Noir dans l’Histoire des Etats-Unis ne semble pas complètement insensé par les temps qui courent !

La vérité ? Où est l’Axe du Mal dans ce récit dans lequel les expérimentations du gouvernement américain sur les soldats afro-américains ne diffèrent pas trop de celles menées par les nazis sur les juifs d’Europe !?! Bonne question... Sous ses apparences parfois grossières et cartoonesques, le présent récit pointe plus de choses du doigt qu’il n’y paraît et invite son lecteur à réfléchir, s’interroger, se renseigner sur nombre de choses.

Make America Red, White and Black Again ? Yep ! Gommer de l'Histoire des Etats-Unis les récits dits clivants pour ne conserver qu'un récit célébrant l'unité, c'est refuser de se confronter à des épisodes douloureux et à des clivages bien présents aujourd'hui encore, c'est aussi se renier soi-même et s'enfermer dans une sorte de fable mensongère sur ses origines et sur l'histoire de son pays... Pas forcément un choix très heureux... Et certainement pas un modèle à suivre !

jeudi 24 août 2023

Gabriele Mainetti (réalisation et scénario), Freaks out, Metropolitan Vidéo, Paris, 2022.

 Gabriele Mainetti (réalisation et scénario), Freaks out, Metropolitan Vidéo, Paris, 2022.


Ce petit film italien n'est pas (encore) dans le top 10 des films sur la Seconde Guerre Mondiale de l'IGN (non pas l'Institut de Géographie, l'autre IGN : Imagine Games Network) mais mériterait une place tout autant qu'Inglorious Basterds ou Jojo Rabbit ! Avant d'aborder cette oeuvre de fiction singulière et originale, petit retour en arrière sur les représentations de la Shoah dans le cinéma mainstream et plus particulièrement dans les films de super-héros...

A peine trois ans après la diffusion de la série Holocaust sur la chaîne américaine NBC, Chris Claremont fait entrer la Shoah dans l’histoire des X-men de la Marvel dans l’épisode 150 de la série Uncanny X-men (juillet 1981). Le « mauvais » mutant Magneto se rappelle le funeste destin de sa famille exterminée par les Nazis. Le personnage est entièrement redéfini et réinventé au cours des années 1980 et de persécuteur raciste et extrémiste, il devient rescapé traumatisé et hanté par les souvenirs sombres de l’extermination des Juifs d’Europe par les Nazis. De 1981 à 2000, le passé de Magneto et son impact sur la psyché du personnage sont explorés et étoffés au gré de nombreuses séries ou mini-séries dans lesquelles le mutant apparaît.

En 2000, avec l’adaptation au cinéma des aventures des X-men par Bryan Singer, c’est un public encore plus large qui découvre dès l’ouverture du film le triste passé du héros. Les images représentant la Shoah restent gravées dans les mémoires de millions de spectateurs : pluie, travaux forcés, camps de concentration, séparation des familles, matricules tatoués, extrême maigreur et faiblesse des déportés… En 2011, le court prologue mis en scène par Singer est repris, dilaté et complété dans le film X-men First Class.  La Shoah et la persécution des Juifs par les Nazis sont devenues parties intégrantes de la « franchise X-men ».

La critique donne souvent de certains cinéastes italiens l'image de pistoleros ou mercenaires de la pellicule prêts à toutes les folies et exubérances. Avec Lo chiamavano Jeeg Robot, Gabriele Mainetti rendait un hommage très personnel et original aux créations de Go Nagai, père entre autres de Goldorak, et clamait son amour pour les super-héros et la culture pop. Freaks out est un peu une réponse baroque, extravagante et poétique aux très hollywoodiens X-men...

En 1943, à Rome durant la Seconde Guerre mondiale, Matilde, Cencio, Fulvio et Mario sont quatre freaks du cirque Mezzapiotta, propriété d'un dénommé Israël. Ils ont chacun des pouvoirs surnaturels : l'électricité, le contrôle des insectes, la force surhumaine ou le magnétisme comme un certain Magneto. Ce sont aussi des monstres de foire : nain, albinos ou homme-bête. Séparés d’Israël, les freaks se retrouvent sur les routes dans une Italie en guerre contre elle-même et en partie occupée par les Nazis…

Les influences cinématographiques sont nombreuses dans ce film : le Freaks de Tod Browning y croise une dépiction crue et violente de la guerre que ne renierait pas un Sam Peckinpah. Certains passages, notamment ceux mettant en scène la jeune Matilde, sont empreints d’une poésie baroque qui fait songer à Guillermo del Toro. La photographie est magnifique. Les mouvements de caméra sont amples et maîtrisés. Les longs plans séquences entraînent le spectateur dans un spectacle ambitieux qui se teinte d'accents carpentériens bienvenus. Le film n'est cependant pas qu'un agrégat d'influences ou de plans en hommage à. Manetti cultive un goût certain pour l’étrange et le curieux ainsi qu’une affection certaine pour ces monstres balançant entre survie et résistance. Le film est fou et attachant, extrêmement personnel et audacieux.

Sur leur route, les quatre héros croisent un autre freak au service du Reich, Franz, un pianiste allemand doté d’un sixième doigt. Véritable monstre sensible à l’art et hanté de visions du futur (pêle-mêle : le cube Rubiks, le I-phone, les missions Apollo, le suicide d’Hitler…), Franz souhaite offrir au Führer des super-héros. Ce que les freaks ne sont pas ! 

 

 

Dans la presse cinéma, certains ont cru pertinent de comparer Freaks out à Inglorious Basterds de Quentin Tarantino. L’argument de ces critiques réside dans l’aspect volontairement « exploitatif » et « débridés » voire borderline des deux métrages. Mais là où Tarantino n’apparaît que comme un adulescent dans sa manière caricaturale et grotesque de réinventer la Seconde Guerre Mondiale, Mainetti s’empare d’un épisode particulièrement dramatique de l’histoire contemporaine italienne pour frapper le spectateur en plein cœur. Et c'est là qu'il fait la démonstration de sa maturité de cinéaste et ce, même si le spectateur inattentif à tôt fait d'étiqueter le métrage comme simple fourberie ritalienne aux accents de fumetti dégénérés... Du cœur, les personnages du film et le film lui-même en sont emplis.

A côté de cela, Mario, le nain doté de pouvoirs magnétiques est également sujet à de fréquentes crises de priapisme. Oui Tarantino est battu à plate couture par son collègue italien en matière de bizarrerie et de mauvaises blagues !


« De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités. » La devise super-héroïque forgée par Stan Lee et Steve Ditko vient irrémédiablement à l’esprit à la vision du dernier quart du film. D'une manière beaucoup plus colorée, Mainetti fait des ses freaks des émules des X-men, ces mutants qui  luttent pour protéger les humains qui pourtant les craignent et les haïssent. Le spectateur sent bien que le bonhomme est littéralement imprégné de culture populaire ! Le réalisateur met en images la rafle du ghetto de Rome et la déportation des Juifs arrêtés vers Auschwitz en octobre 1943.  Et les freaks épaulés par un groupe de résistants constitué essentiellement de laissés pour comptes, éclopés et mutilés s’en vont combattre les Nazis et libéré leur compagnon Israël… Le film délaisse l’imagerie posée par Bryan Singer dans X-men (pluie, travaux forcés, camps de concentration, séparation des familles, matricules tatoués…). Gabriele Mainetti s’attache à retravailler les images de la déportation : arrestations, camions, trains… Certes ces représentations fictives appellent une analyse et une mise en perspective avec des sources ou études historiennes. Mais…

En Italie comme ailleurs, la mémoire de la Shoah est en compétition avec d'autres mémoires et les souvenirs de cette période sont gênants voire humuliants pour certains. L'historien Lanfranco Di Genio, dans une réflexion sur le refoulement des crimes fascistes et le mythe du bon italien,  constatait en 2010 :
« À la Libération, les nations libérées pouvaient se réjouir de la victoire sur les nazis, tandis que les quelques survivants juifs n’avaient rien à fêter : ils avaient tout perdu et ils ne savaient pas où aller.» Mainetti, dans un numéro d'équilibrisme plus réfléchi et mûri qu'il n'y paraît, touche à cette mémoire avec une certaine candeur teintée de justesse. Dans son récit de fiction, il donne quelque-chose à célébrer aux survivants des persécutions nazies. Cette relecture super-héroïque de la Seconde Guerre Mondiale qui ne saurait se résumer à un « les super-éclopés contre les Nazis » vaut le coup d'oeil ! D'autant que dans le registre du cinéma populaire transalpin, ce petit film qui a un grain est aux antipodes des crapoteuses pellicules de nazisploitation de la décennie 1970 !

Tonitruant, exubérant, violent, drôle, fou, dérangeant, touchant, courgeux, autre… Freaks out est tout cela et c’est un véritable film freak qui mérite d’être vu pour sa singularité et sa sincérité. C’est également une contre-proposition fascinante aux films de super-héros hollywoodiens dont le filone surexploité semble amené à se tarir incessamment sous peu…

lundi 7 août 2023

Garth Ennis (scénario), Peter Snejbjerg et Russ Braun (dessin), Battlefields : femmes en guerre, Komics Initiative, Notre-Dame-d’Oé, 2023.

Garth Ennis (scénario), Peter Snejbjerg et Russ Braun (dessin), Battlefields : femmes en guerre, Komics Initiative, Notre-Dame-d’Oé, 2023.


Putain de guerre !

Garth Ennis est un auteur de comics américains d’origine irlandaise connu pour ses écrits très rentre-dedans, son humour caustique voire gras et un penchant certain pour les récits violents ou ultra-violents. Ses oeuvres-phares sont Preacher paru sous le label Vertigo, sa relecture bourrin du Punisher ou The Boys, comic-book popularisé par la série Amazon Prime. Ennis n’aime pas les super-héros et ne se gêne pas pour les tourner en dérision et alerter ses lecteurs sur les risques des dérives liberticides des exploits de certains vigilantes… Le lecteur ne doit donc pas s'attendre ici à des récits édifiants mettant en valeur des super-héroïnes mais bien à des petites histoires de guerre ramenant les choses à hauteur de femme. Sa démarche n'est pas sans rappeler celle de Pat Mills sur La Grande Guerre de Charlie.

Mickael Géreaume, directeur de la maison d'édition furieusement indépendante Komics Initiative, édite en deux tomes les épisodes de la métasérie Battlefields, publiée entre 2008 et 2013 par Dynamite aux Etats-Unis. Ce tome centré sur les destins de deux femmes durant la Seconde Guerre Mondiale est illustré par le Danois Peter Snejbjerg et l’Américain Russ Braun. Force est de constater que l’auteur irlando-américain quitte quelque peu son habituel ton roublard et caustique pour brosser deux portraits de femmes prises dans l’horreur de la guerre.

Le premier récit relate le sort de Carrie, une infirmière britannique dans l’horrible théâtre de la guerre du Pacifique. Dès la première page, le lecteur découvre frontalement, mais sans aucune esbroufe ou aucun mauvais goût, les viols perpétrés par les soldats japonais sur les femmes de guerre britanniques. Carrie est du nombre des femmes violées et mitraillées. Elle survit, se reconstruit et doit vivre avec ce traumatisme. Elle poursuit sa tâche du mieux qu’elle peut auprès des pilotes anglais blessés et mutilés…


Les violences de guerre sont montrées sans détour au lecteur. La violence graphique peut choquer et c'est bien entendu la volonté d'Ennis d'estomaquer son lectorat. Le ton n’est pas celui d’un récit d’action ou d’aventure mais bien d’un récit de guerre. Le soin apporté par le scénariste et son dessinateur aux recherches documentaires est scrupuleux. Ennis trouve les mots justes pour dépeindre les tourments et traumatismes de Carrie. Le tragique l’emporte dans ce récit à hauteur de femme de la guerre… Le récit est dur et difficile pour l’auteur qui multiplie les choix courageux comme pour le lecteur qui prend des coups comme les personnages de cette fiction fortement documentée.


Ennis n’héroïse pas à outrance son personnage. C’est là un trait commun à tous ses scénarii. Il rend Carrie aussi attachante que fragile et irrémédiablement détruite par la guerre. La narration n'est jamais gnangnan et l'auteur s'attache à créer un personnage doté d'une belle épaisseur psychologique, touchante et crédible.


Le second récit est plus long et non moins ambitieux et s’attache à l’histoire d’Anna, pilote soviétique engagée sur le front européen. Ennis balaie la période de la Seconde Guerre Mondiale mais poursuit son histoire au-delà du conflit. Sans détour une fois encore, l’auteur dépeint les violences de guerre sans occulter les violences sexuelles dont sont victimes les femmes pilotes. Dès les premières pages, se pose la question d’un égal traitement des soldats hommes et femmes dans l’Armée Rouge. La guerre est montrée comme une boucherie broyeuse d’hommes et de femmes dans les deux camps qui s'opposent. Anna, à bord de son avion, s’efforce de survivre et survoler les horreurs du conflit. Elle ne sort pas indemne des effroyables affrontements aériens. Le crash est synonyme de mort, blessures ou des pires atrocités aux mains de l’ennemi…


Ennis n’épargne rien à son « héroïne » : abattue par les Nazis, elle est capturée et emprisonnée puis « libérée », jugée pour trahison et déportée au Goulag… L’affrontement des totalitarismes soviétique et nazi est crûment et durement mis en scène par un auteur fermement décidé à n’idéaliser en rien le second conflit mondial ! L'écriture est fine même si toujours aussi brutale. La guerre est sale, horrible, inhumaine et proprement dégueulasse sous sa plume et le crayon de Russ Braun ! Fort heureusement pour ce personnage attachant pour qui le lecteur frémit au fur à mesure que les pages se tournent, Ennis lui ménage une sortie quelque peu… heureuse... enfin...


Carrie et Anna sont deux femmes extrêmement courageuses, fortes et fragiles à la fois, guidées par une volonté certaine et toutes les deux attachantes en raison de leur humanité fortement mise à l'épreuve par les événements guerriers qu'elles traversent et qui les affectent. Ce volume consacré au sort de la « gente féminine » durant la Seconde Guerre Mondiale est une lecture âpre mais prenante et donne furieusement envie de découvrir le deuxième volume consacré aux « hommes en guerre ».