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mardi 10 février 2026

L' Abolition. Le Combat de Robert Badinter - Par Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden - Glénat - 2025



11 mai 1987. La cour d’assises de Lyon est pleine à craquer. Témoins, journalistes, victimes et simples spectateurs assistent à une audience médiatique. S’ouvre ce jour le procès de Klaus Barbie, le boucher de Lyon, assassin et tortionnaire nazi qui œuvra des années durant dans la ville. Robert Badinter aurait pu regretter à ce moment-là d’avoir combattu pendant si longtemps pour supprimer la peine de mort tant Barbie aurait mérité son passage sur l’échafaud pour les crimes qu’il a commis pendant l’occupation. Et pourtant, l’homme de loi n’a pas cillé et est resté fidèle à ses convictions.

C’est tout le parcours qui a mené à l’abolition de la peine de mort qui est retracé de manière fidèle et dynamique dans ce roman graphique scénarisé par l’historienne Marie Bardiaux-Vaïente et mis en dessins Malo Kerfriden. Par un savant jeu de flashback à plusieurs échelles, les auteur.e.s mettent en lumière le périple effectué par Robert Badinter pour réussir le projet de supprimer la peine capitale, tout en éclairant son histoire personnelle qui a forgé les convictions d’un des hommes les plus marquant de l’histoire politique de France.

Tout commence pourtant par un échec. En 1972, deux hommes, dont un presque innocent, sont mis à mort « coupés en deux » pour avoir commis un terrible double assassinat dans l’infirmerie d’une prison. Roger Bontems qui avait assisté Claude Buffet, l’auteur de l’égorgement sauvage de ses otages, devait lui aussi mourir. Certainement pressé par la volonté des masses qui criaient vengeance, le Président Pompidou venait de lui refuser la grâce demandée par les avocats.

Au milieu des année 1970, c’est l’affaire Patrick Henry qui marque un premier tournant dans l’univers judiciaire français. Robert Badinter le sait, son client est coupable d’un meurtre odieux : celui d’un enfant. Mais plus que de défendre l’assassin psychologiquement détraqué, il s’agit plutôt pour l’avocat de faire en sorte que la justice française ne soit plus une justice meurtrière. Fort d’une première victoire dans ce procès (Patrick Henry a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité), Robert Badinter poursuit son combat.

Nommé Garde des sceaux sous la présidence fraîchement acquise par François Mitterrand, c’est cette fois devant l’hémicycle qu’il va devoir persuader son auditoire. Devant lui, quelques centaines de députés peu favorable à supprimer la peine de mort. Encore plus compliqué sera le passage devant les sénateurs. Et pourtant, au-delà des partis, c’est chacun, en son for intérieur, qui eut la lourde tâche de décider.

Mu par une profonde humanité et par un ardent humaniste, Robert Badinter a, jusqu’à la fin de ses jours, été l’homme des combats pour la liberté et la mémoire (on se souviendra de cette prise de parole si forte contre Robert Faurisson qu’il qualifiait à juste titre de « faussaire de l’histoire »). Cette lutte pour la liberté et le respect des victimes de la Shoah lui vient de son expérience personnelle relatée en quelques belles planches inspirées des photographies d’Auschwitz. Et peu importe qu’il n’y ait pas eu de telles sélections à Sobibor où son père a été assassiné. L’essentiel et de faire comprendre l’indicible aux lecteurs.

Pour raconter une histoire aussi forte, il fallait une scénariste toute aussi forte. Qui de mieux que Marie Bardiaux-Vaïente pour occuper ce rôle. Quand au dessin, le style graphique de Malo Kerfriden, à la fois efficace et sans fioriture convient parfaitement. Un ouvrage qui prouve pourquoi il était nécessaire et judicieux de panthéoniser ce grand homme.

dimanche 14 janvier 2018

Sylvain Venayre, Etienne Davodeau, La ballade nationale. Les origines, Editions La Découverte/ La Revue dessinée, Paris, 2017.




Sylvain Venayre, Etienne Davodeau, La ballade nationale. Les origines,
Editions La Découverte/ La Revue dessinée,
Paris, 2017.

Vingt tomes sont prévus. Rien que cela... Se lancer dans la mission de refaire une Histoire de France en bande dessinée, plusieurs décennies après celle de Larousse, est déjà une entreprise phénoménale et risquée, cette dernière étant aujourd'hui largement dépassée et n'intéresse plus grand monde, que ce soit dans le domaine scientifique ou scolaire.

Ce premier volume, parfaitement original à tous points de vue, laisse cependant présager une série exceptionnelle. Original tout d'abord par son format qui semble plus proche des romans graphiques que de la BD plus classique. Original ensuite par ses auteurs: un historien collabore avec un dessinateur, celui-ci issu plutôt du monde de la BD indépendante (l'éditeur La Revue dessinée, né il y a à peine quelques années, s'était entouré d'une équipe de dessinateurs à l'origine peu connus dans l'objectif de réaliser des compilations de reportages en Bande dessinée). Original enfin par son histoire et sa narration, ce premier tome en est un parfait exemple.

L'histoire s'ouvre avec la discussion entre cinq personnages historiques: Michelet, Jeanne d'Arc, Marie Curie, Molière et Dumas père. Ils viennent de s'emparer du cercueil de Pétain qu'ils souhaitent inhumer quelque part en France, dans un lieu hautement symbolique et adapté pour recevoir la dépouille de celui qui fut dans un premier temps considéré comme le vainqueur de Verdun et qui incarna par la suite les plus sombres pages de l'histoire de France. Débute alors un formidable tour de France des grands lieux qui ont été marqués par leur importance, réelle ou fantasmée, dans la construction de la Nation française. De Carnac au Puy de Dôme, en passant par Calais, Paris, Reims, l'Alsace, Marseille et bien d'autres lieux, on circule à travers les âges et l'histoire, et on débat sur ce qu'est la France et la Nation française.

Tout dans cette BD est savamment réfléchi, choisi, finement pesé et expliqué. Tout est contextualisé pour être soit confirmé, soit corrigé voire totalement démonté. Partout on retrouve des références aux personnages principaux. On croise aussi d'autres figures de l'histoire, tel le soldat inconnu qui reconnait la voix de Pétain braillant sans cesse de son cercueil, et qui, pour rester dans l'anonymat, se couvre le visage de l'écharpe tricolore de Dumas père. Vercingétorix, quant à lui, que l'on mentionne devant le monument à Gergovie, n'a pas souhaité rencontrer la petite troupe. Tout est chargé de symboles pour faire réfléchir sur le fameux roman national créé surtout au cours du 19ème siècle.

Car une part belle est effectivement faite à la Troisième République, responsable en partie de la construction du nationalisme français et de la volonté de rassembler, sous quelques symboles forts, un peuple français qui venait de subir une terrible défaite contre le voisin allemand. Ces idées, pas toujours justes, même très souvent contestables, perdurent encore aujourd'hui dans certains esprits. Le premier tome de la série ne s'arrête pas seulement à les corriger, il explique aussi pourquoi elles ont vu le jour.

Un dossier final accompagne la BD. Celui-ci propose une courte, mais nécessaire et efficace biographie des personnages principaux et complète les planches dessinées dans leur réflexion sur ce qui unit la Nation française. Du grand art pour un art justement trop longtemps mis au ban et bien mal considéré. Une excellente mise en bouche qui place très haut la barre et qui, à mon sens, met une sacrée pression aux autres collaborateurs de cette série qui s'annonce magistrale.

dimanche 26 novembre 2017

Benjamin Stora, Sébastien Vassant, Histoire dessinée de la guerre d'Algérie, Seuil, Paris, 2016.




Benjamin Stora, Sébastien Vassant, Histoire dessinée de la guerre d'Algérie,
Seuil,
Paris, 2016.

Réaliser un travail retraçant l'histoire de la guerre d'Algérie, un sujet si épineux pour nous Français, plus encore dans le contexte actuel, en 190 pages, en voulant être le plus complet et le plus scientifiquement juste, relève de l'exploit. Exploit plus grand encore quand les 190 pages sont  190 planches de bande dessinée. Sébastien Vassant, le dessinateur qui s'était déjà illustré par son Procès Pétain, dont la chronique se trouve sur ce blog, s'est attaché les services de Benjamin Stora, LE spécialiste français de la question, pour nous livrer cette bande dessinée tout aussi exceptionnelle que sa précédente sur le chef de l'Etat français.

A qui n'est pas au fait de la question cette BD sera très utilise, tant les informations à la fois générales et plus pointues sont racontées de façon limpide. Les origines du nationalisme algérien et les affrontements sanguinaires entre ses différentes composantes sont mises à jour dans un premier temps. Les opinions divergentes des différentes communautés face à la question de l'indépendance, notamment chez les Français de métropole et d'Algérie sont parfaitement retranscrites. Les tentatives, souvent ratées des autorités françaises et les pouvoirs donnés à l'armée sont montrées sans filtre, comme celle menant à l'ouverture de ce qu'on appelle sobrement "camps de regroupement", sorte de camps de concentration, dans le but de couper tout lien entre population locale et FLN. Impuissance des dirigeants, faillite de la Quatrième République et retour de Charles De Gaule au pouvoir, que l'on voit hésiter, faire marche arrière, subir les attaques des plus intransigeants partisans de l'Algérie française. Le coup d'Etat des généraux, le discours sur l'autodétermination, le massacre de l'arrêt Charonne ..., tout y est parfaitement expliqué, décrit et objectivement raconté.

Part belle est faite aussi, et surtout à mon avis, à l'après indépendance: le massacre des Européens restés en Algérie, le sort des harkis, ces supplétifs algériens de l'armée française, dont beaucoup, abandonnés à leur triste sort en Algérie, vont subir les représailles que l'on réserve habituellement aux collabos. C'est aussi l'histoire du retour difficile des pieds noirs en France, avec rien de plus que quelques objets et vêtements regroupés à la hâte dans deux valises, récit raconté en une planche magnifique par Benjamin Stora, témoin direct de cette "fuite" vers un nouvel inconnu.

Énormément de choses, passées et présentes, positives ou négatives, des relations entre la France et ses anciennes colonies et dans l'attitude des Français face au phénomène de l'immigration, trouvent leurs explications dans ces quelques planches qui constituent une oeuvre magistrale, transmise par un média longtemps décrié et qui prend aujourd'hui, par ce genre de travail, tout son sens dans la transmission de l'Histoire.


samedi 6 mai 2017

Mona Ozouf, Jules Ferry. La liberté et la tradition, Gallimard, Paris, 2014.




Mona Ozouf, Jules Ferry. La liberté et la tradition,
Gallimard,
Paris, 2014.

On a tous en tête les deux facettes, quasi incompatibles, de Jules Ferry: celle de l'homme d'Etat, humaniste, qui a rendu l'école gratuite, laïque et obligatoire; et l'autre, plus incompréhensible, moins glorieuse, véhiculée par son discours à la chambre des députés en 1885, dans lequel il justifiait la colonisation en soulignant le devoir pour les "races supérieures" de civiliser les "races inférieures". Comment l'ex-ministre de l'instruction et des affaires étrangères, comment un homme public, pouvait-il proférer de tels propos dans la "Patrie des droits de l'Homme"? En retraçant les origines de Jules Ferry et en replaçant son action politique dans le temps long, Mona Ozouf parvient à remettre en place la réalité et la vérité des décisions prises par Jules Ferry à la fin du dix-neuvième siècle.

Vosgien, grand marcheur, amateur du monde rural, respectueux des traditions et de l'art académique, Jules Ferry vit dans une France bouleversée, dans une France qui a connu trois défaites successives dont elle a du mal à se remettre et qui marquent profondément les esprits de l'époque. Une France également peuplée de Français ambigus, aux comportements parfois étranges, presque contradictoires. Cette situation va peser énormément sur les choix et les actions politiques de Jules Ferry.

1793 marque la première défaite. C'est celle de la Première République qui a engendré la Terreur et la mort prématurée des idéaux républicains de liberté, d'égalité et de fraternité sous les coups d'un Robespierre fanatique, ouvrant la voie au coup d'état du 18 Brumaire et à la prise du pouvoir de Bonaparte. La seconde défaite a eu lieu en 1848, au moment où, pleins d'espoirs, les Français récupèrent le droit de vote. Mais ils l'utilisent mal, et contre toute attente place à la tête de l'Etat un autre Bonaparte, assassin lui aussi de la République. Terrible prise de conscience que celle de voir les Français mal utiliser un droit pour lequel ils ont combattu depuis de si nombreuses années. Mais par dessus tout c'est 1870 qui marque le plus les esprits à l'époque du gouvernement de Ferry, cette guerre perdue face à l'ennemi voisin qui ampute durablement la France de l'Alsace-Moselle.

Tout était réuni pour rendre compliquées les réformes de cette homme qu'on accusait de ne rien faire alors qu'il voyait sa terre natale passer aux mains des ennemis. Haï, échappant à des attentats, il fut portant à l'origine de changements fondamentaux, devenus si normaux aujourd'hui, qu'on en oublie même qu'il n'a pas été toujours comme cela. Soucieux de donner plus de pouvoirs aux autorités locales, il retire aux préfets le droits de nommer les maires pour en laisser la nomination au suffrage universel. Les libertés de presse et de réunion furent aussi des chantiers que son action a permis de développer.

Son œuvre la plus importante est sans conteste ses lois scolaires. Déjà en passe de devenir obligatoire et gratuite, l'école sous Jules Ferry devint laïque. Cette révolution scolaire répond à son idéal républicain: le manque d'instruction est la cause la plus évidente de toutes les inégalités et de toutes les erreurs, notamment celles commises dans la mauvaise utilisation du droit de vote des Français. Ainsi selon Ferry la République doit prendre en charge l'éducation pour s'enseigner elle-même. Dès lors, il ne sera plus possible que des Français instruits reproduisent les aberrations du passé. Droits de l'Homme, capacité à exercer un jugement critique, comprendre et participer à la vie de son pays, sont les grands objectifs de la formation citoyenne de l'enseignement sous la Troisième République. Histoire et géographie y occupent une place toute particulière puisque l'histoire doit ancrer la République dans le temps long pour en expliquer ses origines et l'intérêt de la défendre; la géographie l'ancrera dans ses territoires.

Mona Ozouf contextualise ainsi le discours justifiant la colonisation. Loin d'affirmer une théorie raciste telle qu'on pourrait la comprendre à la première lecture du célèbre discours, Ferry fait plutôt preuve d'un grand humanisme: ce qui fait la supériorité de la "race" française sur les "races inférieures", c'est justement cette éducation et cette instruction qu'il souhaite partager avec les colonies afin d'en faire des nations sœurs plus que des nations esclaves. Quant à l'affirmation de la puissance française par la colonisation, tant critiquée par Clemenceau, il faut la replacer dans le contexte géopolitique de l'époque: la perte par la France de leur territoire frontière avec l'Allemagne. Redonner l'impression de force aux Français semblait urgent.


Par une écriture parfaitement maîtrisée, une clarté et une méthode remarquables, Mona Ozouf réussit en 120 pages à lever tous les doutes sur l'un des plus grands hommes politiques qu'ait connu la France et qui s'est mis au service d'une Nation qui ne semble pas avoir immédiatement pris conscience de l'importance de cette personnalité et de la portée de son action.

vendredi 28 avril 2017

Philippe Saada, Sébastien Vassant, Juger Pétain, Glénat, Paris, 2015.




Philippe Saada, Sébastien Vassant, Juger Pétain,
Glénat,
Paris, 2015.

Il est des bandes dessinées que l'on met longtemps à lire, soit parce que, peu motivantes, elles nous tombent des mains, soit parce que, si bonnes, on savoure le plus longtemps possible leur lecture, planche après planche, pour en profiter un maximum. Juger Pétain est de ces dernières. Très complète, s'appuyant sur un socle historique solide, elle se veut très pédagogique et apprend des tas de choses à ses lecteurs, qui, sans nul doute, auront envie d'en savoir plus sur ce qui est raconté dans chaque planche ou sur chaque vignette. Du coup, on s'arrête régulièrement de lire pour vérifier, compléter, en savoir plus, démarches qui ralentissent encore plus la lecture.

A travers la mise en scène des différents témoignages, essentiellement des hommes politiques du gouvernement qui a précédé l'installation du Maréchalat de Pétain, c'est toute la complexité de l'évolution de la vie politique française suite à la défaite de 1940 qui est magistralement exposée. L'accession au pouvoir de celui qui est alors vu comme le héros de Verdun, seul susceptible de prendre en main le pays en pleine débâcle, est clairement contextualisée. Le bombardement de la flotte française à Mers-El Kebir par l'aviation britannique lui donne ensuite l'occasion de se faire octroyer les pleins pouvoirs et de les inscrire durablement dans la constitution du nouvel État Français autoritaire.

Mais, au grand désespoir de De Gaulle, les jours et les témoins se succèdent et le procès devient de plus en plus ennuyeux, d'autant plus que le vieux Maréchal suit impassiblement les discours, décidant de ne plus intervenir, après avoir fait sa fameuse tirade expliquant son sacrifice pour la France. Le véritable tournant interviendra le onzième jour du procès, quand, contre toute attente, le bras droit de Pétain, Laval, extradé d'Espagne par Franco, sera amené à livrer son témoignage au tribunal. C'est de son rôle dans le gouvernement de Vichy qu'il sera dès lors question: ses liens de plus en plus proches avec l'occupant, son éviction par Pétain, qui le juge trop incontrôlable, puis son rappel par le même Maréchal sous la pression allemande, devenue de plus en plus forte après leurs premières défaites à l'est.

Malgré toutes les tentatives de ses avocats et les témoignages apportés par la Défense,  les preuves de sa collaboration et de sa trahison seront trop lourdes pour faire de lui une victime expiatoire de l'occupation nazie. Tout l'accable: pourquoi n'a-t-il pas saisi l'occasion de l'invasion de la zone libre par les Allemands pour rejoindre la Résistance en Afrique? Pourquoi a-t-il donné l'ordre à l'armée française de combattre en Afrique contre l'armée britannique et américaine? Sans oublier bien sûr la déportation de plus de 80 000 juifs français, livrés aux Allemands pour être assassinés dans les centres de la mort à partir de 1942? Fidèles au traitement très succinct qui a été fait pendant le procès à la politique raciale de Vichy, les auteurs consacrent seulement deux planches à la participation active de Vichy à la Shoah.

Les actions d'autres grands collaborateurs, membres de l'administration de L'Etat Français, viendront alourdir les charges contre le Maréchal: le rôle de Darnand qui n'hésitera pas à prêter serment au Führer et à intégrer la Waffen SS pour pouvoir armer la milice qu'il vient de créer; les exactions de ses membres et leur justice expéditive à l'encontre des résistants....

C'est finalement un jury partial, composé de membres soigneusement sélectionnés parmi les parlementaires qui n'avaient pas voté les pleins pouvoirs au Maréchal en 1940 et parmi d'anciens résistants, qui condamnera à mort Pétain. La sentence lui fut annoncée le 14 août 1945 à 3h30 du matin, peine immédiatement commuée par De Gaulle en détention perpétuelle à l'île d'Yeu où il mourut en 1951.


Textes et dessins se complètent et s'éclairent parfaitement, preuves de la parfaite collaboration entre le documentariste/scénariste Philippe Saada et le dessinateur Sébastien Vassant.  Les dessins, parfois proches de la caricature sont d'une efficacité redoutable. Un ouvrage indispensable à la fois pour les profanes intéressés par le sujet et pour les historiens. 

mardi 28 mars 2017

François Durpaire, Farid Boudjellal, Laurent Muller, La Présidente tome 3. La Vague, Les Arènes, Paris, 2017.




François Durpaire, Farid Boudjellal, Laurent Muller, La Présidente tome 3. La Vague, 
Les Arènes,
Paris, 2017.


Sept années, il aura fallu seulement sept années à la "maudite famille" pour détruire une république âgée de plusieurs siècles. Et non contents d'avoir détruit les valeurs et les principes fondamentaux de notre démocratie,  les Le Pen s'évertuent à se détruire eux-mêmes et détruire leurs proches. Voici le scénario élaboré dans le dernier tome de la trilogie de science fiction politique. Rejoins par Laurent Muller qui a participé à la rédaction de l'intrigue, l'historien François Durpaire et le dessinateur Farid Boudjellal nous montrent comment la présidente Marion Maréchal Le Pen installe une dictature 2.0.

Avec l'aide de grandes multinationales sans scrupule, qui ne visent qu'à faire du profit aux dépends d'une certaine liberté, on s'équipe de tous instruments dernier cri pour contrôler la société à tous les échelons: Google équipe la police de lunettes à reconnaissance faciale, revend à la France des systèmes capables de détecter tout excès pouvant être nocifs à la santé afin de catégoriser la population et faire payer plus d'assurance maladie à ceux qui consomment sans prendre gare à leur santé. Pour contrôler l'éducation au sens large du terme, Amazon, qui a mis la main sur l'ensemble de la diffusion des œuvres intellectuelles, propose un service visant à restreindre l'accès à certains écrits jugés subversifs. L'instruction est dispensée à la carte et surtout à domicile selon les  nouvelles valeurs de la dictature "le penienne". Les écoles sont fermées pour éviter tout contact "nocif" et surtout pour économiser de façon radicale sur le budget de l'Education nationale. Tout est mis en œuvre pour asservir par l'ignorance la société et créer cet Homme nouveau totalement soumis au régime en perdant ses facultés critiques et son esprit humaniste.

Au point de vue économique cependant la situation est tout simplement catastrophique. Les barrières douanières contre les "pays du sud", et la politique violente vis à vis de l'étranger ont entraîné pénurie, baisse du pouvoir d'achat, chômage et inflation. Le désastre des jeux olympiques organisés à Paris met à mal le prestige de La Présidente. Sa politique extérieure ne vaut guère mieux: l'association avec un Donald Trump, affaibli lui même par un bilan catastrophique touche à sa fin et se dessine l'arrivée au pouvoir d'une femme démocrate aux Etats-Unis. La France perd de plus en plus de soutien, et le renvoi des réfugiés syriens dans les geôles de Bachar Al Assad provoque un scandal sans précédent.

C'est donc bien sans compter sur l'attachement des Français à leurs libertés et aux vieilles valeurs républicaines que les deux Le Pen ont tenté de gouverner. Et force est de constater qu'un jour tout se paye. Ce n'est pas le retour de Marine aux affaires alors qu'elle avait été évincée du pouvoir dans le tome 2 par les factions de la droite la plus radicale, qui sauvera la situation. Loin s'en faut.

La Vague (on notera la référence à un célèbre roman adapté en film), cette Nouvelle Vague humaniste, portée par deux personnalités politiques qu'on découvrira en lisant la bande dessinée, viendra finalement à bout de ce gouvernement de voyous, mais à quel prix! Celui d'une nouvelle république qui devra ressouder une Nation française meurtrie par sept années de quasi guerre civile. Il faudra réunifier les Français autour de plus de justice, de social, d'un plus grand respect de l'environnement, et surtout en débarrassant la constitution de tout ce qui la pollue, tout ce qu'il y a de monarchique en elle.


Ecrite comme un avertissement politique, cette trilogie se termine par un appel, presque un cri de détresse, de François Durpaire pour former cette vague démocratique qui seule pourra faire contrepoids à la vague nationaliste qui se fait trop entendre aujourd'hui. Plus court, mais plus intense, ce troisième tome se lit d'un trait. Paru à quelques semaines des élections il réussit une nouvelle fois à nous faire nous interroger sur les bons choix à prendre au moment de glisser le bulletin dans l'urne en avril prochain.

Merci aux Editions Les Arènes pour leur soutien et leur confiance.

mercredi 15 février 2017

François Durpaire, Farid Boudjellal, La Présidente tome 2. Totalitaire, Les Arènes BD, Demopolis, Paris, 2017.



François Durpaire, Farid BoudjellalLa Présidente tome 2. Totalitaire,
Les Arènes BD, Demopolis,
Paris, 2017.

Le deuxième tome, et sûrement pas le dernier de cette série de "science fiction civique", comme la désignent les auteurs eux-mêmes, débute en 2022. Cinq années ont passé depuis la fin du premier volume et le rapt de Phillipot qui clôturait La Présidente. Rien ne s'est arrangé: la France est devenue une dictature qui se cache derrière des institutions qui ne servent plus à rien, et la campagne pour les présidentielles qui vient de débuter appuie cet état de fait: le seul concurrent possible à Marine Le Pen est  Mohamed Labbes, dont les traits ressemblent étrangement à un certain Omar Raddad. On ne l'attaque plus sur son programme; on préfère l'attaquer sur son entourage, dénichant une lointaine connaissance compromise dans le terrorisme international. C'est ainsi que cette "gauche dure" pourra être réduite au silence et "ces gêneurs" évincés de la course à la présidence.

De la science fiction politique donc, mais avec bien des aspects réalistes. Exceptés ces robots gardiens des nouveaux centres de rétention/camps de concentration pour immigrés plus ou moins clandestins, le reste est tout à fait crédible car une fois de plus, le gouvernement décrit s'appuie sur des lois déjà existantes et les utilise de façon extrême pour mettre en œuvre un programme politique extrémiste. L'ambiance dans le pays, dans les familles est délétère, les opposants sont emprisonnés, les gens surveillés comme dans 1984 d'Orwell, les expulsions de "faux Français" sont devenues monnaies courantes.

Un attentat survenu à Lourdes doublé d'une fraude électorale permettra à Marine de se faire réélire et de nommer les plus radicaux de l'extrême-droite dans son nouveau gouvernement. Dès lors les mesures réellement totalitaires sont mises en place, celles qui permettent d'éduquer un "citoyen nouveau": géolocalisation des musulmans, bracelets électroniques pour les "suspects", logiciels et équipement de reconnaissance faciale pour la police, ...

Par un concours de circonstance que l'on découvrira en lisant l'ouvrage, ce sera finalement de son propre camp que viendront les attaques les plus dures contre la Présidente. Certaines de ces difficultés avaient déjà été entrevues dans le premier volume. Les plus extrémistes rassemblés autour de la nièce vont réussir le "coup d'état institutionnel " pour faire démissionner Marine et laisser la place à Marion. Celle-ci aux commandes de l'Etat durcira l'"œuvre" engagée depuis cinq ans. La nouvelle devise de la France, "unité, modernité, sécurité" scellera définitivement le sort du gouvernement français qui ne conservera  de la république plus que le nom.

Avec ses amis américain (Trump), russe (Poutine) et anglais (Johnson), Marion Maréchal Le Pen ouvre l'ère d'un nouveau monde bipolaire, non plus scindé est/ouest comme à l'époque de la guerre froide, mais nord/sud. L'objectif est désormais de lutter contre "l'invasion économique, démographique et culturelle du sud", notamment de la Chine et des pays africains.

Comme dans tous les grands régimes totalitaires, l'accent est mis sur une politique nataliste, cela en interdisant l'IVG et l'homosexualité, non créatrice de naissances, et par la réduction à néant  de tout esprit critique et de toute possibilité de se construire intellectuellement grâce à la fermeture des écoles et la mise en ligne d'une éducation officielle totalement propagandiste.

Ce deuxième tome qui paraît en pleine pré-campagne électorale amène encore une fois à se poser des questions réelles sur ce qui pourrait advenir en cas d'élection d'un parti d'extrême-droite en France et sur les conséquences que pourrait avoir la mise entre les mains d'extrémistes  du pouvoir et de lois prises notamment dans le cadre de l'état d'urgence, déjà en vigueur dans notre pays. L'occasion de se dire aussi qu' "il est encore temps d'éviter le pire".


mercredi 28 décembre 2016

François Durpaire, Farid Boudjellal, La Présidente, Les Arènes Bd, Demopolis, Paris, 2015.




François Durpaire, Farid Boudjellal, La Présidente,
Les Arènes Bd, Demopolis,
Paris, 2015.

Il existe un genre littéraire, l'uchronie, qui vise à réécrire l'histoire telle qu'elle aurait pu l'être si les choses avaient été différentes. Le pratiquer n'est pas chose aisée tant il faut maîtriser l'histoire pour pouvoir la modifier de façon crédible. L'ouvrage que proposent François Durpaire et Farid Boujellal n'est pas à proprement parler une uchronie, puisqu'il ne s'agit pas de réécrire l'histoire, mais plutôt d'imaginer un futur proche en le racontant de façon presque historique. L'exercice en est encore plus difficile...

Le récit commence donc en mai 2017, le soir du résultat des élections présidentielles, lorsque Marine Le Pen y recueille la majorité des voix et devient la nouvelle Présidente de la République française. Suivent 160 planches racontant les huit premiers mois du premier quinquennat d'extrême-droite de l'histoire de France. De la constitution du gouvernement Longuet, au choix du portrait présidentiel, tout y est imaginé avec minutie et rigueur.

Parallèlement à cette construction politique, le livre met en scène la vie d'une modeste famille française, dont certains membres sont issus de l'immigration et dont l'aïeule est une ancienne maquisarde, qui décide de s'engager dans la résistance à ce nouveau gouvernement. Le seul moyen de lutte de cette fratrie: un blog internet, sur lequel on diffuse des informations glanées ça et là pour compromettre le nouveau régime.

Afin de rendre l'ouvrage le plus crédible possible, le docteur en sciences de l'éducation et le dessinateur se sont attachés la collaboration de journalistes, d'économistes et autres spécialistes auprès de qui ils semblent avoir tiré des conseils avisés. Ainsi, les deux auteurs ont pu imaginer comment Marine Le Pen, loin de normaliser sa politique, va utiliser les lois et les institutions de la République existantes pour, au contraire, mettre en pratique son programme électoral et en durcir son application. Les lois antiterroristes lui permettent dans l'ouvrage de surveiller étroitement la population, de restreindre les libertés, notamment la liberté d'expression, et d'exercer un contrôle drastique sur les moyens de communication. Les arrestations d'artistes, sont nombreuses car elles visent à faire taire des personnalités influentes surtout auprès des jeunes. La Présidente utilise aussi le référendum pour sortir de l'euro et supprimer le Conseil constitutionnel. Les lois sur l'immigration lui permettent d'expulser tous les sans-papiers, ou de reconduire à la frontière tous les "indésirables".

De nouveaux ministères sont  créés; certains autres se voient attribuer de nouvelles fonctions: Nadine Morano deviendrait ministre de la famille et de la natalité, Marion Maréchal Le Pen, ministre de l'école et des savoirs fondamentaux. Une politique de priorité nationale supplanterait celle de préférence nationale. On sort de l'OTAN, on se protège contre l'invasion économique chinoise, on se rapproche de la Russie de Poutine. Tout est mis en place dans le but de durcir la politique française. On veut "brusquer la République".

Tout cela c'est bien sûr sans compter sur toutes les difficultés qui vont naître avec cette politique d'extrême-droite. Et quand, sur le petit macaron collé sur la premier de couverture, on nous annonce que "vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas", les auteurs ne se défilent pas et font la liste en deux planches de tous les problèmes qui apparaîtront selon eux dès les premiers temps du quinquennat: contestation populaire et sociale, fracture dans la population française, opposition des médias, grèves, problèmes économiques majeurs liés à la sortie de l'euro, problèmes diplomatiques avec les puissances étrangères, violence policière, engorgement des aéroports lié aux trop nombreuses expulsions...et montée en puissance des partis néonazis encore plus radicaux que le Front National.

Avec réalisme, autant dans le récit que dans le dessin, François Durpaire et Farid Boudjellal nous livrent leur vision glaciale d'une France Front National, et bien que certains épisodes ne soient, on le sait aujourd'hui, plus possibles, comme un second tour Hollande/Le Pen, certains aspects de la France actuelle, certains discours entendus dans les rues ou dans les médias, nous montrent que l'essentiel reste encore plausible. Mais cette fois c'est sûr, on ne pourra pas dire qu'on ne savait pas.