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mercredi 15 avril 2026

Diabolik et les fumetti : le chaînon manquant italien entre les romans de gare à la française et les comics américains ?

 

Les grandes nations de la bande-dessinée que sont la France, la Belgique, les Etats-Unis ou le Japon oublient parfois que dans l’ombre, de petites nations se tiennent prêtes à frapper lorsque l’on s’y attend le moins. L’Italie est de celles-ci ! Terre natale des fumetti, la péninsule italienne héberge un certain nombre de talents de grand renom (Hugo Pratt, Milo Manara…), de revues mythiques (Topolino, Tex Willer, Dylan Dog…) et de héros plus ou moins hauts en couleurs. Diabolik est un anti-héros qui a traversé les années et les frontières et doit autant aux super-héros de comics qu’à la littérature populaire française. Enquête sur les traces d’un super-criminel très clip crap bang vlop zip wizzz swiissss !

Danger Diabolik, Mario Bava, Italie, 1968.

Reflet dans un diamant noir, Hélène Catet et Bruno Forzani, France, 2025.

A l’aube des sixties, dans la très industrieuse Milan, Angela et Luciana Giussani créent Diabolik, criminel qui suit son propre code moral des plus ambigu. Angelina est une jeune-femme émancipée et indépendante. Dans une Italie en plein boom économique, cette ancienne mannequin fonde sa propre maison d’édition, Astorina. Après la publication de comics américains traduits et adaptés au marché italien, elle cherche à créer un héros cent pour cent italien. En piochant ici et là dans la culture populaire, elle confectionne un personnage trouble de criminel fortement inspiré de Fantômas mais évoquant aussi Moriarty, Judex, Arsène Lupin. Diabolik doit beaucoup à la personnalité de sa créatrice, furieusement indépendante et volontiers anarchiste. Il est taillé sur mesure pour venir animer les pages de fumetti de petit format que les masses d’employés qui empruntent quotidiennement les transports en commun peuvent glisser dans une poche et lire sur les trajets aller-retour du domicile au travail et vice-versa. Diabolik est un pur produit du capitalisme triomphant et du miracle économique italien avec un petit twist à la Robin Hood. Le criminel s’en prend aux riches et aux puissants. Il est impitoyable, cruel, doué de facultés quasi-surnaturelles. Luciana Giussani vient prêter main forte à sa sœur pour l’écriture des scenarii. La partie graphique est confiée à divers artistes plus ou moins doués : Angelo Zarcone, Enzo Facciolo... 

 

Dans un décor de roman-photo qui évoque aussi bien la Côte-d’Azur que la Californie, Diabolik et sa compagne Eva Kant tuent, volent, torturent, massacrent, manipulent. Diabolik est impitoyable alors qu’Eva est plus prompte à prendre le parti des faibles ou des femmes. Les politiciens corrompus, les riches délinquants, les trafiquants de tous les bords sont les adversaires et victimes du duo diabolique. Les pendolari apprécient le ton violent, sexy et anticapitaliste des aventures de Diabolik. Quelque-part entre un héros de roman de gare et un super-vilain, ce curieux personnage se pose comme une figure fascinante et la face cachée d’une Italie en plein essor économique et en pleine reconfiguration sociale. Il y a nécessairement quelque-chose d’un Robin Hood dans cette silhouette encagoulée et moulée dans son justaucorps noir.

Ce fumetto nero rencontre le succès, entre dans l’histoire et dans la culture populaire italienne et est largement imité par les Kriminal, Satanik et autres émules rivalisant de violence et de cruauté pour surpasser leur modèle. Quatre ans après son apparition dans les pages des magazines, des producteurs de cinéma se penchent sur une adaptation filmique des aventures de Diabolik. Au milieu des années 1960, les Fantômas d’André Hunebelle sont passés par là et James Bond explose le box-office. Dino De Laurentiis, géant de la production italienne, est prêt à mettre les petits plats dans les grands pour porter à l’écran les exploits de Diabolik. C’est là que tout se complique pour le criminel masqué !

D’écriture en réécriture, les aventures de Diabolik deviennent plus légères et comiques. Il perd de son mordant. Sa compagne, Eva Kant, qui est son égale dans les fumetti, devient un peu plus un love interest qu’une aventurière. Une première tentative d’adaptation capote en cours de tournage au Royaume-Uni. Le français Jean Sorel, le réalisateur britannique Seth Holt et l’ensemble des équipes sont remerciés. Dino De Laurentiis aurait-il torpillé le projet pour mieux le récupérer ? Peut-être…

Mais quel réalisateur choisir pour porter à l’écran les aventures de Diabolik ? Le génie du cinéma qu’est Mario Bava bien entendu ! Caméraman et technicien virtuose héritier d’une longue lignée d’artistes, inventeur et innovateur génialissime, il est également un grand lecteur de fumetti dont il comprend les subtilités, les techniques narratives et les spécificités. Le cinéaste se retrouve à la tête d’un budget comme il n’en a jamais obtenu. Il est maître du calendrier et termine son film en avance. Il bataille pour préserver au mieux ce qui fait le sel du personnage de Diabolik et de son univers. Danger Diabolik ! est un film absolument prodigieux et bourré d’inventivité, d’images folles et d’une énergie toute sixties. Le film est un monument de la pop culture qui a tout compris au matériau qu’il adapte.

Là où Roger Vadim s’est complètement vautré en adaptant Barbarella au même moment, Bava crée un authentique fumetto qui bouge et qui respecte les codes de la bande dessinée en les adaptant au médium cinématographique. Conscient de ce que le neuvième art est avant tout une affaire de séquençage et de découpage, il se contraint à découper ses plans à la manière d’une page de bande dessinée. Il place sa caméra derrière les étagères d’une bibliothèque de manière à créer des cases dans lesquelles s’inscrivent les personnages filmés. Il se sert du reflet dans un rétroviseur pour insérer un gros plan sur les yeux du personnage dans un séquence. Il filme l’action à travers des éléments de décor, de manière à scinder ses plans. La grande maîtrise technique et le courage de Bava qui ne choisit jamais la facilité sont remarquables. Le film est bluffant et respecte le ton résolument anarchiste du fumetto. Le plutôt sage Mario Bava se laisse aller à des poussées hédonistes dans sa représentation de l'idylle entre Diabolik et Eva Kant.

John Philip Law joue très bien du sourcil sous le masque du super-criminel. Marisa Mell est sublimée par la caméra de Bava qui souvent la filme en contre-plongée ce qui renforce son côté puissant et furieusement indépendant. Michel Piccoli campe un tenace inspecteur Ginko. La musique d’Ennio Morricone est particulièrement inspirée, sensuelle et pétillante. L’ingéniosité de Mario Bava permet à Dino De Laurentiis d’économiser des centaines de milliers de dollars. Et le film est... une grande déception au box-office !

Pourquoi ce chef-d’œuvre du cinéma comic booky ne trouve-t-il pas son public ? Tout rapide et efficace qu’il est, Bava ne parvient pas à battre en vitesse les équipes des adaptations des Kriminal, Satanik ou autres Phénoménal et le trésor de Toutânkhamon du débutant Ruggero Deodato qui n’est pas encore versé dans le cannibalisme cinématographique… Danger Diabolik ! arrive sur les écrans avec une longueur de retard. Et c’est fort dommage parce qu’avec le temps, le film est devenu culte et assure au super-criminel italien une renommée mondiale ! Les adaptations plus récentes des frères Manetti certes appliquées et fidèles manquent de fougue et de fureur et font pâle figure à côté de l’œuvre de Mario Bava !

La publication des aventures du criminel se poursuit en Italie. Le clip des Beastie Boys Body Movin s’inspire et rend largement hommage au film de Mario Bava. Pour ce qui est des comics américains, il n'est interdit de percevoir Diabolik comme le prédécesseur avec plus de vingt ans d'avance de tous ces anti-héros très dark and gritty qui apparaissent dans le sillage des travaux de Frank Miller et Alan Moore à la fin des années 1980.  L’hommage le plus remarquable et notable est cependant français ou belgo-italo-franco-luxembourgeois. Le duo de cinéastes Hélène Cattet et Bruno Forzani s’est rendu célèbre par des réalisations maniéristes extrêmement travaillées et sous très forte influence giallesque ou italienne. Le très fou et virtuose Reflet dans un diamant mort, dont il serait vain d’essayer de résumer l’histoire, est une lettre d’amour et une évocation émue de tout un pan de la culture populaire et de Diabolik en particulier. Les réalisateurs renouent avec la folie visuelle du métrage de Bava et la pulsion scopique est jouissive !

Voilà pour ce film, ces fumetti et cette chronique qui donnent furieusement envie de faire des clip crap bang vlop zip wizzz swiissss !!!


mercredi 1 avril 2026

Les Dents de la mer : un pamphlet antiaméricain et anticapitaliste ?

  

Du haut de son demi-siècle, le film de Steven Spielberg n’a pas à rougir : pour sa ressortie en salle en 2025, il s’est classé pendant quelques semaines dans les cinq premiers films du box-office et a raflé 16,2 millions de dollars de recettes ! Il semble que tout a été dit, redit, vu ou revu sur ce film ou sur le roman dont il s’inspire… Mais qui se rappelle que lors d’une interview, Fidel Castro confiait avoir lu Les Dents de la mer. Quoi ?!? El Caballo lit de la soupe commerciale étatsunienne ?!? Hé non ! Comme il le souligne lui-même : ce n’est pas un très bon livre mais c’est un livre marxiste ! Hein ?!?

Peter Benchley, Les Dents de la mer, Gallmeister, Paris, 2024.

Jerome Wybon (texte) et Toni Cittadini (dessin), Les Mâchoires de la peur, Huginn & Muninn, 2025.

Les Dents de la mer : les secrets d’un film culte (documentaire), Laurent Bouzereau, Etats-Unis, 2025.

« Attends qu’on expédie ces pignoufs tout droit sur les hauts fonds ! Va y avoir du sport moi j’te l’dis ! Ils en avaleront leur acte de baptême quand ça va râcler dans le fond du bateau et que ça cabrera de la proue p*tain ! »

Les Dents de la mer est un film admirable et admiré pour de très nombreuses raisons. Techniquement, il est très réussi et efficace. N’est-ce pas cette grande gueule de Quentin Tarantino qui dit qu’il appartient au nombre restreint des films parfaits ? C’est aussi un film ambitieux et réalisé dans des circonstances infernales par un très jeune réalisateur qui s’imagina un temps que ce serait le dernier film qu’il réaliserait à Hollywood… C’est un blockbuster qui cassa le box-office et inaugura auprès des grands studios la tradition des blockbusters estivaux. Ce n’est pas un modèle de production mais c’est un film qui a repoussé les limites de ce qu’une équipe de cinéma pouvait réaliser en pleine mer. C’est aussi un film dont le tournage a été documenté de manière inédite par Carl Gottlieb, ami de Spielberg, acteur sur le film mais surtout script-doctor et assistant personnel du réalisateur durant une bonne partie du tournage. Lors de la sortie sur les écrans, le film est accompagné du Jaws log, un journal de tournage qui détaille les coulisses du film.

« On va avoir besoin d’un plus gros bateau ! »

Forts de la masse documentaire existante sur le film Les Dents de la mer, Jerome Wybon et Toni Cittadini nous offrent un beau making-of en bande dessinée d’un film considéré comme culte. Qu’apporte cette nouvelle narration des coulisses du métrage ? Il s’agit d’une belle synthèse, graphiquement plaisante et travaillée mais surtout bien documentée et assise sur les archives du tournage. Le lecteur y retrouve avec plaisir les moments-clefs du tournage, les péripéties incroyables, les coulisses de la distribution et les secrets de fabrication d’un blockbuster… S’il subsiste quelques scories (notamment sur la création de l’affiche emblématique), le récit canonique est bien restitué. Et au fil des pages, le lecteur pourra s’étonner de lire que Spielberg n’a jamais pu approcher le grand Hitchcock qu’il adulait et à qui il pensait fortement en réalisant son film de requin… Il pourra tiquer en découvrant que le futur réalisateur John Landis est venu mettre la main à la pâte pour la construction de décors du film ! Il s’amusera aussi des âneries de la bande de copains de Spielberg, les Scorcese, Millius et autres George Lucas, qui auraient abimé le requin mécanique en jouant avec…

« Ils sont dans le jardingue, ils risquent riengue ils sont pas bien loingue. »

L’un des aspects du film et de son tournage qui nous semble le plus intéressant et remis en lumière par cette bande dessinée ou le documentaire de Laurent Bouzereau pour l’anniversaire du métrage, est la folie de vouloir tourner in situ et non en studio et le traumatisme de ce tournage pour Spielberg. Lorsqu’il se lance dans l’aventure d’adapter le roman de Peter Benchley, Steven Spielberg n’a pas trente ans, n’a tourné qu’un long-métrage de cinéma (Sugarland Express) et a surtout œuvré à la télévision (Columbo ou le téléfilm Duel). Sur son téléfilm et son premier long métrage de cinéma, le jeune homme a su imposer à la production ses critères et desiderata de cinéaste. Pas de studio, pas de rétroprojection et des acteurs non-professionnels pour faire couleur locale. Sur Les Dents de la mer, il s’en tient aux mêmes idées et il a diablement raison. Dans sa version remaniée du récit, les personnages centraux sont sympathiques et le spectateur frémit pour eux là où Benchley balançait des personnages quasiment tous haïssables en pâture au requin… Brody ? Un vieux schnock impuissant. Hooper ? Un sale type arrogant qui fait cocu le chef Brody en couchant avec sa femme ! Quint ? Un psychopathe qui appâte le requin avec des bébés dauphins ! Le maire Vaughn ? Un escroc en cheville avec la mafia ! Spielberg fait dégager tout ça et veut un petit groupe de héros sympathiques et attachants. Autour d’eux, des personnages secondaires tous recrutés sur place pour ancrer l’histoire dans le décor du Massachussetts. Le pêcheur Ben Gardner au langage fleuri, l’adjoint du shérif un peu benêt, la mère du jeune Alex dévoré par le requin… Tous d’authentiques insulaires parfaitement castés et dirigés !

Lorsqu’il lit le roman, Steven Spielberg sait que la seconde partie du récit, la traque du requin en pleine mer par les trois héros, est un grand moment de cinéma en devenir. Il veut les perdre en pleine mer, loin de tout et à la merci d’un léviathan monstrueux. L’un des moments dont le réalisateur est le plus fier, c’est ce moment de calme entre deux attaques du requin au cours duquel Brody, Quint et Hooper discutent et boivent un coup à bord de leur si petit rafiot. C’est LE grand moment de Quint qui raconte le naufrage de l’USS Indianapolis. Ce croiseur dont le naufrage reste aujourd’hui encore le plus meurtrier de l’histoire de la marine militaire américaine. Le 30 juillet 1945, après avoir livré des composants des bombes atomiques Little Boy et Fatman a la base de Tinian, l’USS Indianapolis est torpillé par la marine impériale japonaise. Le navire coule en moins de vingt minutes. Les survivants se retrouvent en pleine mer à la merci des requins pendant plusieurs jours… Quint raconte le sourire aux lèvres le traumatisme et l’horreur… Un très très grand moment de cinéma, idéalement interprété par un Robert Shaw touché par la grâce qui déclame un texte qu’il a lui-même retravaillé… Spielberg a raison : son film est plus une histoire d’hommes, dans toute leur fragilité, qu’une histoire de requin ! Et c’est bien cela qui rend le film unique dans la longue lignée de films de requins qui tentèrent de mordre à l’appât !

« Au revoir et adieu, jolie fille madrilène

Au revoir et adieu, jolie fille d’Espagne

J’ai reçu l’ordre de repartir à Boston

Et jamais plus je ne reviendrai en Espagne. »

 

Si Quint a été traumatisé par le naufrage d’un croiseur lourd pendant la guerre du Pacifique, Spielberg a été profondément traumatisé par le tournage du film Les Dents de la mer. Difficultés dès la préproduction avec un début de tournage avancé par la production alors que le scénario et les effets mécaniques ne sont pas au point. Les calamités du tournage en mer avec des requins mécaniques qui ne fonctionnent peu ou pas. Vrai naufrage de l’Orca, le bateau des héros. Tournage qui s’éternise plus que de raison. Scénario réécrit au jour le jour par Spielberg et Gottlieb. Equipes techniques et acteurs à bout de nerfs. Isolement sur l’île de Martha’s Vineyard. Descente des producteurs curieux de comprendre les dépassements de planning et de budget… Un vrai cauchemar très bien raconté dans la bande dessinée.

« J'aimerais que vous soyez conscient que Amity est une station balnéaire. Et que nous, on baigne dans le dollar. »

Et pourtant grâce aux talents conjugués de Spielberg, du directeur-photo Bill Buttler et de la monteuse de légende Verna Fields, le film est une grande réussite et un chef-d’œuvre boudé par les Oscars car trop commercial. Commercial ? Vraiment ? Le jeune réalisateur ne s’est-il pas défendu devant ses producteurs de vouloir passer pour un cinéaste sérieux ? Et alors cette lecture marxiste du film ou du livre ? Un poisson d’avril ou un serpent de mer ? 

 

En examinant le contexte de réalisation du film et en scrutant les éléments visuels ou narratifs que Spielberg place devant la caméra, il y a bien quelque chose à écrire sur Les Dents de la mer. 1975, le souvenir du scandale du Watergate est encore très présent. La manière dont le personnage du maire Vaughn est écrit n’est pas déconnectée des événements qui conduisent à la démission de Nixon. De même la défiance vis à vis de cette figure d’autorité fait très hippie ! Quant à toute cette paranoïa autour du requin, cette scène de panique sur la plage avec un hélicoptère en arrière-plan… Le film baigne dans les années 1970, le souvenir de la guerre du Viêtnam… Quant à tous ces élus ou membres respectables de la communauté d’Amity qui pensent davantage aux dollars qu’à la sécurité des baigneurs HA HA la voilà la critique marxiste ! Il va sans dire que si Benchley s’inspire de nombreux faits divers ou est sous l’influence de quelques films documentaires sur les requins, il trouve dans la pièce d’Ibsen, Un ennemi du peuple, un squelette narratif pour mettre en mots le combat du chef Brody contre une communauté sourde et aveugle à ses avertissements et mises en garde. A bien y regarder, le chef Brody et Quint sont de vrais workingclass heroes ! Leurs antagonistes, le maire, les commerçants ou l’effroyable journaliste campé par Carl Gottlieb sont tous des représentants d’une élite méprisante et méprisable qui ironise et plaisante après le tragique décès d’un petit garçon sur la plage. Les choix de Spielberg accentuent et cristallisent davantage ceci en recouvrant l’intrigue et ses acteurs d’un vernis tellement réaliste et concret.

« Ah c’est du bon, du beau, du rupin que vous avez emmené avec vous chef !! »

Toutefois, des esprits chagrins ou simplement attentifs pourraient nous dire que cette lecture marxiste entre grandement en conflit avec le caractère profondément commercial du film et surtout la stratégie marketing féroce des producteurs lors de la distribution du film. De plus, pour un film progressiste du début des années 1970, Les Dents de la mer manque cruellement de personnages féminins ou afro-américains d’envergure. Madame Brody est une brave maman. Les personnages de couleur sont relégués à l’arrière-plan. Et puis… Si le vrai héros populaire qu’est Quint se fait mastiquer par le requin, le brave chef de police et l’océanographe un peu aristo survivent. L’ordre est rétabli par une figure d’autorité un peu prolétaire mais pas tant que cela ! HA HA alors bon marxiste ou pas ? Peter Benchley aurait bien voulu pouvoir faire la promotion de son roman en citant Fidel Castro mais… Les Dents de la mer n’est pas un pamphlet marxiste ! Ce qui n’ôte rien à l’excellence de ce long-métrage qu’il faut découvrir ou redécouvrir et dont les coulisses méritaient bien l’édition d’un album de bande dessinée soigné et documenté !

L'histoire des plus chaotiques de ce film, qui connaît au final un succès inespéré, est aussi un message d'espoir pour toutes celles et tous ceux qui se démènent, s'investissent à fond dans des projets sans trop savoir s'ils s'égarent ou pas et qui doutent de leurs capacités ou de la pertinence de leurs actes. Si Spielberg avait baissé les bras et abandonné le tournage, sans doute parlerions-nous aujourd'hui du flop gigantesque de ce film de requin et d'une carrière prometteuse stoppée nette par un carcharodon carcharias récalcitrant...

mercredi 4 mars 2026

Le colosse de Rhodes vs Mussolini : quelques remarques sur la représentation des fascistes dans le cinéma italien d’après 1945.

 

« La cinematografia e l’arma piu forte ! »

Nous n’allons pas réécrire ici une histoire du fascisme mussolinien. Rappelons tout de même que la ventennio fascista court sur deux belles décennies. Les dernières années de Benito Mussolini sont marquées par un contexte des plus complexes avec l’armistice de Cassibile et la création d’une Repubblica Sociale Italiana (RSI) après l’évasion du Duce. La période 1943-1945 est caractérisée par une guerre civile entre résistants et RSI ainsi que l’occupation du territoire par les nazis. Rappelons que Cinecitta est une création de Mussolini et l’industrie cinématographique italienne est l’une des armes de pointe de l’appareil propagandiste fasciste. 


La libération de l’Italie et la fin du fascisme s’accompagnent de l’affirmation du néoréalisme dès 1945. Roma citta aperta est un bon exemple de cette recherche formelle d’un cinéma captant le quotidien de manière quasi-documentaire. Ce même cinéma porte un regard renouvelé sur la collectivité plus que sur l’individu et critique ouvertement l’autorité en place. Le film de Roberto Rossellini inscrit le néoréalisme dans l’Histoire comme le cinéma libéré de l’emprise mussolinienne. Dans cette œuvre initiale, le récit qui se concentre sur la fuite d’un ingénieur communiste traqué par les nazis pose également l’un des clichés les plus permanents dans l’Histoire du cinéma italien d’après 1945. Les nazis y sont représentés comme une grande menace alors que les fascistes sont relégués au second plan.

Dans les comédies italiennes comme celle de Luigi Comencini ou de Dino Risi, les fascistes sont tournés en ridicule. Le fasciste est un bouffon alors que le nazi lui est un vrai méchant. Ce cliché a la vie dure parce que dans le film de Claudio Bisio, L’Ultima volta che siamo stati bambini (2023), s’il est question d’extermination des Juifs italiens, les fascistes ridicules du film n’y prennent aucune part à l’écran. Il y a de notables exceptions à cette règle dans le cinéma italien mais cette timidité dans la représentation des fascistes doit être relevée.

Notons également que l’industrie cinématographique italienne renaissant au moment du miracle économique d’après-guerre repose sur trois filone exploités jusqu’au tarissement complet : le péplum, le giallo et le western italien dit western spaghetti. Curieusement, dans chacun de ces filone, l’évocation du fascisme se fait d’une manière parfois déguisée mais très expressive et impactante. Ainsi dans deux œuvres matricielles du thriller à l’italienne, le giallo, l’ère mussolinienne et son emprise sur la société italienne des années 1960 à 1970 sont évoquées. Dans La Ragazza che sapeva troppo (1963), Mario Bava choisit pour cadre d’un long moment de tension le Foro italico de Rome qui s’appela un temps Foro Mussolini ! Les sculptures et l’architecture clairement identifiables suggèrent de manière évidente la persistance d’un malaise lié au fascisme dans une Italie en plein boom économique. Ce sont également les blessures profondes laissées par les années de guerre civile qui laissent de grosses cicatrices dans la psyché italienne. En 1975, dans Profondo Rosso, Dario Argento caste Clara Calamai, actrice vedette des années 1930 à 1940. Elle incarne la mère de l’assassin traumatisé 20 o 30 anni fa, c’est-à-dire en pleine période mussolinienne. Dans une scène du film, le réalisateur montre l’actrice tenant un combiné de téléphone blanc. Ceci est une référence évidente au courant cinématographique de la période fasciste dit cinema dei telefoni bianci. Le film d'Argento repose entièrement et littéralement sur l'idée d'un squelette dans le placard ou d'un cadavre emmuré. De là à songer qu'il s'agit d'une référence aux mauvais souvenirs de la période fasciste...

 

Dans un même ordre d’idée, lorsque Sergio Leone choisit comme contexte de son illustrissime western Il Buono, il brutto, il cattivo (1966) la guerre de Sécession, comme antagoniste Sentenza, un officier nordiste brutal et sadique ou comme cadre d’une longue séquence un camp de concentration, nous sommes en droit de songer à une évocation à peine déguisée de la période de guerre civile qui a durablement marqué les mémoires italiennes. Mais alors, nous direz-vous, des péplums évoquent le fascisme ?!?

Le Colosse de Rhodes, Sergio Leone, Italie, 1961.

Aussi curieux que cela puisse paraître, Sergio Leone, quelques années avant d’exploser grâce à une poignée de westerns, entend faire d’un scénario de péplum plutôt générique une œuvre évoquant la lutte contre le fascisme mussolinien. Dans un premier temps, il envisage de donner au colosse du titre les traits du Duce ! Les statues du Foro italico aurait pu servir de références. Il se replie cependant sur l’idée d’une évocation plus métaphorique.

Le scénario de ce premier long métrage du maestro est assez curieux et évoque par certains aspects une espèce de version en sandales et tuniques de Les Canons de Navarone sorti la même année bizarrement accouplée à une version antique de La Mort aux trousses d'Alfred Hitchcock ! Le falot héros du film, Darios, rend visite à son oncle sur l’île de Rhodes. Il compte fleurettes à Diala mais entre surtout en contact avec un réseau de résistants dirigés par Peliocles. Ces rebelles veulent renverser le despote de Rhodes, Serse et son diabolique second, Thar. Le colosse est une arme secrète qui joue un rôle essentiel dans une intrigue politique impliquant une flotte phénicienne.


Si le génie de Leone n’éclabousse pas ce film plutôt rigolo à suivre, les nombreuses références au fascisme en font une œuvre tout à fait intéressante à analyser sous cet angle ! Ce qui nous interpelle également, c’est cette propension qu’a le cinéma populaire italien à capter et montrer les traumatismes liés à la période mussolinienne. Ce qui nous permet de trouver les fascistes là où nous ne les attendions pas ! Dans quasiment tous les westerns de Leone, une scène ou quelques éléments évoquent le fascisme : le mitraillage d’un détachement de soldats mexicains par les Rojos dans Per un pugno di dollari ou le très nazi colonel Gunther Ruiz dans Giu la testa dont la quasi-totalité du film met en images des souvenirs traumatiques de la période 1943-1945 en Italie. Au tournant des années 1960, les fascistes italiens ne sont que des fantômes du passé ou de mauvais souvenirs. Ils entrent de manière brutale dans le quotidien et le champ politique de la péninsule.

Les Derniers Jours de Mussolini, Carlo Lizzani, 1974.

Lorsque Carlo Lizzani met en chantier sa fresque ambitieuse décrivant les derniers jours du Duce, le cinéma est en Italie LE médium de communication. Toute œuvre cinématographique du milieu des années 1960 au milieu des années 1970 est plus ou moins politique. De nombreux débats éclatent autour de certains films et les partis s’écharpent parfois violemment à cause d’une scène ou d’un métrage. Le film est également mis en chantier après l’attentat de la piazza Fontana dans le centre de Milan le 12 décembre 1969. L’Italie entre dans les années de plomb. Les néofascistes utilisent violence et attentats pour secouer l’Italie. Plusieurs réalisateurs « sérieux » choisissent de se repencher sur la période fasciste pour rappeler aux Italiens les dangers ou erreurs passées. De Sica avec Il Giardino dei Finzi Contini (1970) ou Bertolucci avec Il Conformista (1970) adaptent des œuvres littéraires et invitent à un examen poussé de l’Italie de Mussolini. Lizzani s’inscrit dans cette ligne mais poursuit son propre programme d’éducation des masses. Son cinéma se veut populaire et accessible mais terriblement didactique. Les critiques ont pu reprocher au réalisateur son manque d'audace formelle mais ses visées sont ailleurs.  

Depuis son suicide en 2013, Carlo Lizzani semble être complètement tombé dans l’oubli ainsi que son œuvre. C’est pourtant un acteur majeur de la création du mouvement néoréaliste et un collaborateur régulier de Roberto Rossellini dans l’immédiate après-guerre. C’est un militant communiste et un partisan qui a combattu le fascisme après l’armistice de Cassibile. Dans les années 1950 et 1960, il réalise trois films qui évoquent le combat contre le fascisme : Achtung ! Banditi ! (1951), L’Oro di Roma (1961) et Il Processo di Verona (1963). Son approche est frontale et non métaphorique ou déguisée, sans doute partisane mais documentée. Quelque part, Lizzani s’est mis en tête qu’il devait donner à voir aux Italiens des films édifiants et éducatifs sur le fascisme. C’est un sujet dont il veut parler parce qu’il est nécessaire d’en parler surtout lorsque les néofascistes se font menaçants alors même que les héritiers de Mussolini ne récoltent que de maigres suffrages lors des scrutins.

Ce communiste convaincu passé par le documentaire a été l’un des premiers européens à poser sa caméra sur la Chine de Mao dans les années 1950. Il se donne pour mission de filmer et raconter les derniers jours de Mussolini dans un film ambitieux au casting international. Rod Steiger est Mussolini. Henry Fonda est le Cardinal Alfredo Ildefonso Schuster. Franco Nero incarne un partisan, Valerio, qui se voit confier un rôle de justicier aux yeux clairs, porteur de la sentence de mort de tout un peuple. Le budget est conséquent et permet une reconstitution soignée. Lizzani, comme d’autres, a saisi que Le Jour le plus long de Ken Annakin, Andrew Marton et Bernhard Wicki a durablement ancré dans les mémoires et dans la culture populaire le récit états-unien du débarquement allié en Normandie. Il se dit qu’il convient de donner une version canonique objective et définitive pour l’époque de la fin de Mussolini. 

Ne nous laissons pas abuser par la jaquette du blu-ray de Carlotta, la fresque est soignée et rigoureuse mais absolument pas spectaculaire ! La fin du Duce est pathétique de bout en bout. Lizzani déboulonne soigneusement la statue du grand chef fasciste. Sa fuite est assez minable. Ses histoires de cœur avec Clara Petacci peu glorieuses. Tous les personnages passent de longs moments à attendre. Les tergiversations et hésitations des différents mouvements de résistance sont illustrées. Le personnage campé par Franco Nero ou celui d’un jeune partisan communiste servent à donner la parole à des Italiens issus du popolo italiano. Des séquences de flashbacks viennent rappeler les actions passées de Mussolini. Le soin quasi-documentaire ne l’emporte pas sur le souci de narrer cet ultime acte et le moment au cours duquel Mussolini est reconnu et arrêté est plutôt rondement mis en boîte. Il s'agit de créer du suspense mais sans emphase. La portée idéologique antifasciste du film ne peut attirer la sympathie du spectateur pour le héros en fuite ! 

Le titre italien, Mussoiini ultimo atto, révèle peut-être mieux l’ambition de Lizzani de clore le dossier. Voilà comment s’achève la ventennio fascista.  Voilà comment finit le grand Duce. Voici ce que le peuple italien a à lui reprocher. Voici la période révolue nous devons laisser derrière nous. Le geste du réalisateur est très conscient. Chaque minute du métrage laisse transpirer ce besoin de poser les choses et d’être le plus explicite. Le scénario est précis et très didactique. Lizzani ne peut prévoir qu’un attentat à la bombe va viser un cinéma de Savona projetant le film en avril 1974. Il ne peut pas prédire que l’ère de la télévision berlusconienne va durablement mettre l’industrie cinématographique à l’arrêt et réécrire l’Histoire italienne d’une manière moins scrupuleuse. Il va néanmoins au bout des choses et livre une œuvre engagée, soignée et édifiante sur la fin du fascisme mussolinien. Il ne peut combler l'un des grands manques de la sortie de guerre en Italie en mettant en scène le procès de Mussolini et de la RSI. Il ne veut pas pour autant laisser le champ libre aux néofascistes et leur permettre de s'accaparer la mémoire de cette période.

 

Lizzani, lors de la réalisation du film, est également un cinéaste encore convaincu que la monstration de l'exécution de Mussolini qu'il donne à voir à tous les Italiens est un geste fondamental. Son œuvre cinématographique précède la télévision et les fictions ou documentaires télévisés contribuant à réécrire l'Histoire. Il précède les analyses critiques d'un Umberto Eco mais s'inscrit dans un moment de l'Histoire italienne où le cinéma était un art majeur. Et c'est par le cinéma qu'il a voulu éduquer et faire avancer son pays. Certes, l’historiographie a depuis progressé et la version lizzanienne des derniers jours de Mussolini est un peu datée et critiquable par certains aspects (lieu exact de l'exécution, chronologie précise des événements...). Néanmoins ce film et San Babila ore 20: un delitto inutile (1976), dont nous avons déjà disserté sur ce même blog, sont d’importants marqueurs dans l’histoire du cinéma italien et de la société péninsulaire des années 1970. Nous traversons une période tellement cruciale de réécriture ou reconfiguration de l’Histoire ou de la mémoire que la vigilance d’un Lizzani devrait nous guider et nous inspirer.

mercredi 7 janvier 2026

L’Amérique de Trump au cinéma : une trilogie de films pour comprendre les Etats-désunis et le trumpisme ?

 

Le président Donald Trump est parfois difficile à suivre ou à comprendre non dans ses propos mais dans ses prises de position.  Le cinéma américain récent nous donne pourtant des clefs d'analyse et de compréhension simples mais parfois anxiogènes. Jetons un œil à une dystopie furibarde et guerrière, à un biopic plus subtil qu'il n'y paraît et à un film plus que glacialement reçu par le public et la critique cannois lors du dernier festival.

Civil War
, Alex Garland (réalisation et scénario), Etats-Unis & Royaume-Uni, 2024.

« Merry Christmas to all, including the Radical Left Scum that is doing everything possible to destroy our Country, but are failing badly. »

Publication de Donald Trump sur les réseaux sociaux Truth Social et X (25 décembre 2025).

Dans l’Amérique de Trump, il n’y a plus de place pour des opposants politiques. Tout dialogue et toute forme de coopération semblent impossibles. Le président n’a que mépris, moqueries et insultes pour ceux qu’il accuse de vouloir détruire et ruiner son pays. Les prises de parole du « leader du monde occidental » sur les réseaux sociaux sont des plus violentes et radicales. Elles sont devenues sa marque de fabrique et contribuent grandement à lui forger une image de grand manitou de l’Amérique blanche arrogante et méprisante pour le reste du monde.

Cette violence omniprésente dans la communication et le champ politique états-unien, Alex Garland en fait l’une des thématiques de son film Civil War sorti sur les écrans en 2024.

Le scénariste et réalisateur britannique est un habitué des récits de science-fiction et d’anticipation. Il a écrit 28 days later pour Danny Boyle et a écrit et réalisé le métrage Dredd, seule adaptation fidèle et réussie des aventures du Judge Dredd publiées dans la mythique revue 2000 AD. Garland imagine dans Civil War le périple d’un groupe de journalistes se rendant à Washington pour décrocher l’ultime interview du président d’un pays déchiré par une guerre civile effroyable. Le film est brillamment porté par Kirsten Dunst en photographe de presse aguerrie mais fatiguée et marquée, Wagner Moura (oui le Pablo Escobar de la série Narcos) en briscard de l’information rompu aux situations extrêmes et la jeune Caelee Spaenny en émule de Kirsten Dunst, jeune, naïve mais courageuse et envieuse de devenir une grande photo-reporteuse. Nous pourrions attendre un propos sur la presse, la déontologie professionnelle dans la couverture d'événements violents et tragiques mais non, Garland s'oriente vers autre chose.

L’action du film se déroule dans un futur proche et quasi-immédiat aux Etats-Unis. Néanmoins, Alex Garland ne se sert pas du contexte politique des années 2020 pour bâtir sa dystopie cauchemardesque. Certes le président états-unien qui a fait basculer son pays dans l’autoritarisme, brigué un troisième mandat et déclenché la guerre peut faire songer à Donald Trump mais les factions en présence ne reflètent pas les divisions politiques de notre temps. Les sécessionnistes sont menés par la Californie et le Texas ainsi que diverses milices armées. Précaution de la part du réalisateur pour ne pas se retrouver étiqueté ? Peut-être... Mais peut-être que le scénariste et réalisateur veut moins jouer au prophète ou au diseur de mauvaise aventure qu'au commentateur lucide d'une situation immédiate extrêmement inquiétante.


Les critiques de cinéma ont été impressionnés par les représentations particulièrement réalistes et âpres du fait guerrier, par les acteurs impliqués et inspirés mais se sont beaucoup interrogés sur le pourquoi de cette débauche de violences. Il faut bien l'écrire, les scènes de guerre et les reconstitutions d'une capitale fédérale anéantie par la guerre sont saisissantes. Certains ont reproché au film de ne pas s’ancrer dans la réalité des années 2020 pour faire réfléchir. Mais à bien y regarder, Alex Garland nous parle bien de ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis.

Dans son film, tout dialogue est devenu impossible entre les factions états-uniennes. Le pays est littéralement éclaté et pour le moins désuni. La seule manière qu’ont les diverses factions pour dialoguer est la guerre, la violence armée et l’anéantissement de l’adversaire. Lorsque nous examinons la rhétorique trumpiste, elle se veut violente, dure et méprisante. Le réalisateur britannique nous amène à penser que cette utilisation massive de la violence verbale dans la communication politique amène, à plus ou moins court terme, à une violence armée bien réelle et à une désunion des Américains. Surtout, il donne à voir à un public parfois prompt à diffuser sur les réseaux sociaux des messages appelant à la révolte ou à la guerre civile des images effroyables et terrifiantes de ce que serait une guerre civile si elle éclatait demain. Spéculer pour éviter des violences futures ? Peut-être... Souligner que la violence et la brutalité sont déjà présentes et bien enracinées dans l'Amérique de Trump ? Très certainement !

L’une des séquences les plus marquantes et anxiogène du film nous montre le groupe de journalistes arrêtés par deux miliciens et interrogés par ceux-ci au bord d’un charnier. « There has to be some mistake. We're American, right? » tente l’un des journalistes pour échapper à la mort. « Okay. What kind of American are you? You don't know? » lance l’un des miliciens, campé par Jesse Plemons. Forcément, certains des journalistes tenus en joue ne sont pas assez blancs, anglo-saxons ou puritains pour ces représentants de la Race Blanche armé jusqu’aux dents et bien déterminés à « rendre sa grandeur à l’Amérique ». Cette séquence de tension cristallise nombre d’images associées aux violences intercommunautaires états-uniennes ou non : lynchage, xénophobie, exécutions sommaires, justice expéditive, vigilantisme… Elle met aussi en exergue la peur de l'autre et le mépris des immigrés clairement énoncé par le président Donald Trump dans maints discours.

Donald Trump sème-t-il les graines d’une guerre civile ? Prêche-t-il la désunion ? Attise-t-il les tensions plutôt qu’il ne les éteint ? Le président Trump est parfois difficile à suivre ou à cerner. Se posant comme un fervent combattant, il affirme vouloir tenir les Etats-Unis le plus loin possible des conflits sans fin. Dans son discours sur l’état de l’Union de mars 2025, il qualifie Joe Biden de « pire président des Etats-Unis » (sic) et affirme « je regarde les démocrates devant moi et je me rends compte qu’il n’y a absolument rien que je puisse dire pour les rendre heureux ou pour qu’ils se lèvent, sourient ou applaudissent. » Il appelle les démocrates à travailler avec son administration à la grandeur et à un nouvel âge d’or mais n’a de cesse de les moquer. Pourquoi tant de haine et de violence ?

The Apprentice, Ali Abbasi, Canada & Etats-Unis, 2024.

« I got three rules. OK? They're my three rules of winning.

Rule one: the world is a mess, OK? The world is a mess, Tony. You have to fight back. You have to have a tough skin. Attack, attack, attack. If somebody comes after you with a knife, you shoot 'em back with a bazooka. OK?

Rule two: what is truth, Tony? What is truth? You know what's truth? What you say is truth, what I say is truth, what he says is truth. What is the truth in life? Deny everything, admit nothing. You know what's true? What I say is true.

And third of all, most important, no matter how fucked you are, you never ever ever admit defeat. You always claim victory. Always. »

C’est ainsi que les trois règles d’or du trumpisme sont exposées à la fin du film d’Ali Abbasi. The Apprentice est un biopic sage et appliqué qui explore les jeunes années de Donald Trump des années 1970 aux années 1990. Sebastian Stan, habitué des productions Marvel Studios, impressionne en jeune Donald Trump. Il s’est imprégné des tics, attitudes, expressions du personnage. Au-delà de la prouesse de caméléon de l’acteur principal, le métrage présente également les liens entre le président en devenir et son conseiller juridique Roy Cohn. Personnage méphitique interprété avec génie et malice par Jeremy Strong, il est présenté comme le mentor du jeune Trump qui reprend à son compte sa doctrine énoncée plus haut. Ce que le jeune promoteur doit aussi à cet avocat américain, qui a fait condamner et exécuter les époux Rosenberg en plein maccarthysme, ce sont la détestation de la Justice et de l'Etat de Droit ainsi qu'une vénération de la brutalité dans les interactions sociales et dans les affaires.

 

Avec une personnalité aussi haute en couleurs que Donald Trump, il est difficile de ne pas céder à la caricature lors de la mise en images d’une partie de sa vie. Le film d’Ali Abbasi est plutôt cynique et fait souvent méchamment sourire son spectateur. Certes, l’évocation des liposuccions ou de la réduction du cuir chevelu visant à réduire une calvitie naissante semble un peu gratuite à côté de la représentation des relations houleuses de Donald et Ivana. L’un des principaux intérêts du film, outre l’exposition des fondements de la doctrine trumpiste, est de réinscrire Donald Trump dans son rôle de real estate agent et de golden boy des années 1980.

Le contexte du présent film est également celui du roman de Bret Easton Ellis, American Psycho. Le héros (?) du roman, Patrick Bateman a une énorme admiration pour Donald Trump dont le nom est cité à de multiples reprises. Bateman est littéralement obsédé par le business man qu’il voit partout ! «Ça n'est pas la voiture de Donald Trump ? fais-je, le regard fixé sur une limousine bloquée dans les embouteillages, juste à côté de nous.» Trump est le héros et modèle de Patrick Bateman. Un symbole de réussite et un modèle de masculinité triomphante. Et étrangement, depuis les années 2010, les memes de Patrick Bateman tirés de l’adaptation cinématographique de Mary Harron, sont devenus des outils de communication de choix dans les sphères MAGA

Cette petite digression du côté de Bret Easton Ellis n'est pas complètement gratuite. Les racines reaganiennes du trumpisme sont plus ou moins évidentes, le slogan Make America Great Again n'est qu'un des emprunts à cette période. Le conservatisme radical et sans concession de Donald Trump se nourrit de références pop-culturelles plus ou moins assimilées et parfois proprement détournées à des fins de communication. Patrick Bateman est l'une de ses références adoptées pour son masculinisme forcené. Le lecteur attentif de Bret Easton Ellis se rappelle toutefois que Bateman est avant tout un yuppie poussé par la vacuité de sa vie personnel et professionnel à s'inventer une anti-vie de psychopathe brutal, homophobe, misogyne et cannibale. Une brebis égarée qui se rêve loup et mâle alpha... Mais tout ceci relève de la fantaisie, de la mythomanie et du délire. Donald Trump serait-il narcissique ? Se verrait-il en plus grand président américain depuis George Washington ? Peut-être...

Ali Abbasi donne à voir un Donald Trump en cours d’élaboration qui veut faire du New-York cauchemardesque de Maniac de William Lustig une cité resplendissante de verre et d’acier. Le jeune promoteur immobilier veut tout rénover, acheter, reconstruire, embellir… Un peu ce que rêve de faire le président Trump lorsqu’il lance de grands travaux de réaménagement de la Maison Blanche ou parle d’acquérir le Canada ou de transformer la Bande de Gaza en resort… Le biopic n’est pas si inintéressant pour comprendre les racines du trumpisme ! Des racines qui pénètrent profondément le conservatisme reaganien, touchent au maccarthysme et s'alimentent d'un vieux fond de racisme et de xénophobie ainsi que d'un mépris des lefties, des rouges ou des gauchos qui paraissait anachronique mais le devient de moins en moins...

Eddington, Ari Aster (réalisation et scénario), Etats-Unis 2025.

« We need to free each other's hearts. »

Le film le plus éloquent, perturbant et pertinent sur l’Amérique de Trump a été présenté à Cannes en mai 2025 et n’a pas été très bien accueilli ni par le public ni par la critique. Et pourtant…

Ari Aster est un jeune réalisateur américain qui a été propulsé sur le devant de la scène après la sortie de deux films de genre particulièrement audacieux et novateurs : Heredity en 2018 et Midsommar en 2019. Lorsqu’il est questionné sur les thématiques abordées dans Eddington, Aster répond avec malice : internet. Et force est de constater qu’internet et son utilisation sont au cœur d’un scénario dense, un peu trop même, qui écorche méchamment l’Amérique du début des années 2020.

Eddington est une petite ville du Nouveau Mexique dans laquelle est prévue l’installation d’un data center. Durant la pandémie de 2020, le film s’attache à décrire les difficultés et errements d’un shérif incompétent et dépassé (Joaquin Phoenix, parfait !) qui affronte sa belle-mère complotiste, sa femme dépressive qui tombe sous la coupe d’un gourou new age œuvrant sur internet, le maire de la ville démocrate et détestable (Pedro Pascal), une ado rebelle qui s’est mise en tête de lancer une croisade « black lives matter » au milieu de nulle part, deux députés et acolytes tout aussi incompétents que lui…

Peinture cynique, acide, agressive et désabusée d’une communauté mise sous pression par la pandémie, les histoires du passé et du présent et internet ! Tout semble conspirer contre le shérif Joe Cross. Et tout s’envenime à cause d’internet et des réseaux sociaux. Après être venu au secours d’un vieil homme qui manque de se faire molester pour non-respect des gestes barrières, Joe Cross découvre sur Facebook la publication du vieillard qui le remercie. Porté par l’élan de cette publication, certain d'être dans le camp du Bien, le shérif décide de se proposer sa candidature aux prochaines élections municipales et se lance dans une campagne ubuesque, grotesque et débile contre le maire sortant.

Ari Aster détourne les codes du western pour raconter son histoire cruelle et laisser libre cours à sa misanthropie galopante. Aucun des personnages n’est réellement sympathique ou à sauver. Le shérif est stupide. Le maire ne recule devant aucun coup bas pour mettre hors course son rival. L’ado auto-propulsée activiste est tout bonnement ridicule… Tout ce petit monde a l’air des plus imbéciles. Et tout ce petit monde se transforme en poudrière prête à exploser dans le dernier quart du film ! Et c’est bien internet qui accélère, aggrave et fait dégénérer la situation. La belle-mère du shérif est abreuvée de discours complotiste sur des sites conspirationnistes. Le shérif se sert de Facebook pour lancer sa campagne électorale et s’en prendre à son rival. Son épouse se fend d’une confession en postant une vidéo sur les réseaux sociaux, confession qui rend explosive les relations avec le maire Garcia… 

Aster clôt de manière apocalyptique son métrage. Le shérif pète littéralement les plombs, prend les armes (référence appuyée à Rambo-First Blood de Ted Kotcheff), s’en va affronter des antifas dont le spectateur ne sait pas trop s’ils sont réels ou surgis de l’esprit fiévreux et dérangé du pathétique héros du film… Sans trop en dévoiler sur la fin du métrage, Joe Cross finit en bien piètre état. COVID-19, internet, tensions, réseaux sociaux, complotisme, ce sont là pour Ari Aster les germes de la destruction et le terreau fertile sur lequel prospère un trumpisme triomphant.

Ne nous fourvoyons pas, Eddington est un commentaire cinglant et amer sur l’Amérique de Trump. Trop agressif et trop touffu pour convaincre et séduire entièrement son public bien que… Le réalisateur se soucie peu de séduire son public. Il cherche à le caresser à rebrousse-poil, à le secouer et à le faire frémir ou bondir.  Il y a quelque chose de génial dans cette peinture au vitriol des Etats-Unis qui n’épargne personne et pose comme catalyseurs de bien des maux la pandémie et les réseaux sociaux.

En arrière-plan, le film décrit la trajectoire d’un jeune-homme qui se trouve une vocation de militant-activiste des droits des Afro-américains pour plaire à une camarade de classe et achève le film en étant devenu important influenceur qui sur les réseaux sociaux propage sa haine de Michelle Obama avec l'acteur James Woods ! Tout le film évoque l’Amérique de Trump dans laquelle l’opposition est trop molle et auto-satisfaite ou caricaturée en milice paramilitaire antifasciste.

« Who are you talking to? There's nobody here. »

Le Nouveau Mexique, les Etats-Unis, Ari Aster ne les connaît que trop bien ! Il en est originaire. Que cherche-t-il à dire ou à transmettre à son public qui n'a pas déjà été dit ou montré ? Qu'il en a plus qu'assez des inepties, des réseaux sociaux et de la crétinerie ambiante ? Peut-être... Que par notre petite humanité, nous nous condamnons nous-mêmes en cherchant à assouvir notre besoin de reconnaissance et d'amour sur les illusoires réseaux sociaux ? Sans doute... Que si nous sommes aussi pathétiques et ridicules que les habitants d'Eddington nous ne méritons pas de vivre ? Gasp !?!  Peut-être pas !?! Mais il est sans doute du nombre de ces Etats-uniens qui ont fait le vœu de ne pas laisser la peur, la bêtise et la brutalité l'emporter sur la raison, l'intelligence et la réflexion ! Il est sans doute du nombre de ces Etats-uniens que les ouh-ouh ou autres signes de protestation bien vains de la part des Démocrates crispent et agacent alors que la politique américaine se radicalise et de durcit ! Il rejoint aussi tous ceux que cette administration Trump pour qui la simplicité du propos pèse davantage que sa vérité. Forcément, internet est un vecteur redoutable de propagation des fake news et autres faits alternatifs sans lesquels la réécriture de l'Histoire par les trumpistes ne pourrait se faire.

Dans une interview donnée au magazine Slant, Ari Aster explique sa démarche :
« I wanted to make a film where I could pull back and describe what it feels like to live in a world where nobody agrees and less actually happens. The film is a western, I guess, but I wanted it to be inflected by a sort of modern realism. That’s to say, it’s a movie where everybody’s living on the internet; they’re all living in different realities and they’re unreachable to each other. »
La société humaine mondialisée et hyperconnectée est fracturée, fractionnée et isole plus qu'elle ne rapproche ses membres en les séparant toujours davantage. Dans le film, le shérif Joe Cross ne vit pas dans la même réalité que les autres. Tout dans son personnage renvoie à une version déformée de John Wayne mixée aux héros des films d'action hollywoodiens des années 1980 et 1990. Le maire Garcia vit dans un spot de campagne électorale permanent. Et lorsque toutes ces différentes réalités se téléscopent, la situation déraille et explose. C'est bien ce qu'Eddington montre au spectateur et c'est sans doute cette confusion qui profite à certains discours haineux, simplistes et radicaux dont le discours trumpiste est un bon exemple.