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mercredi 15 avril 2026

Diabolik et les fumetti : le chaînon manquant italien entre les romans de gare à la française et les comics américains ?

 

Les grandes nations de la bande-dessinée que sont la France, la Belgique, les Etats-Unis ou le Japon oublient parfois que dans l’ombre, de petites nations se tiennent prêtes à frapper lorsque l’on s’y attend le moins. L’Italie est de celles-ci ! Terre natale des fumetti, la péninsule italienne héberge un certain nombre de talents de grand renom (Hugo Pratt, Milo Manara…), de revues mythiques (Topolino, Tex Willer, Dylan Dog…) et de héros plus ou moins hauts en couleurs. Diabolik est un anti-héros qui a traversé les années et les frontières et doit autant aux super-héros de comics qu’à la littérature populaire française. Enquête sur les traces d’un super-criminel très clip crap bang vlop zip wizzz swiissss !

Danger Diabolik, Mario Bava, Italie, 1968.

Reflet dans un diamant noir, Hélène Catet et Bruno Forzani, France, 2025.

A l’aube des sixties, dans la très industrieuse Milan, Angela et Luciana Giussani créent Diabolik, criminel qui suit son propre code moral des plus ambigu. Angelina est une jeune-femme émancipée et indépendante. Dans une Italie en plein boom économique, cette ancienne mannequin fonde sa propre maison d’édition, Astorina. Après la publication de comics américains traduits et adaptés au marché italien, elle cherche à créer un héros cent pour cent italien. En piochant ici et là dans la culture populaire, elle confectionne un personnage trouble de criminel fortement inspiré de Fantômas mais évoquant aussi Moriarty, Judex, Arsène Lupin. Diabolik doit beaucoup à la personnalité de sa créatrice, furieusement indépendante et volontiers anarchiste. Il est taillé sur mesure pour venir animer les pages de fumetti de petit format que les masses d’employés qui empruntent quotidiennement les transports en commun peuvent glisser dans une poche et lire sur les trajets aller-retour du domicile au travail et vice-versa. Diabolik est un pur produit du capitalisme triomphant et du miracle économique italien avec un petit twist à la Robin Hood. Le criminel s’en prend aux riches et aux puissants. Il est impitoyable, cruel, doué de facultés quasi-surnaturelles. Luciana Giussani vient prêter main forte à sa sœur pour l’écriture des scenarii. La partie graphique est confiée à divers artistes plus ou moins doués : Angelo Zarcone, Enzo Facciolo... 

 

Dans un décor de roman-photo qui évoque aussi bien la Côte-d’Azur que la Californie, Diabolik et sa compagne Eva Kant tuent, volent, torturent, massacrent, manipulent. Diabolik est impitoyable alors qu’Eva est plus prompte à prendre le parti des faibles ou des femmes. Les politiciens corrompus, les riches délinquants, les trafiquants de tous les bords sont les adversaires et victimes du duo diabolique. Les pendolari apprécient le ton violent, sexy et anticapitaliste des aventures de Diabolik. Quelque-part entre un héros de roman de gare et un super-vilain, ce curieux personnage se pose comme une figure fascinante et la face cachée d’une Italie en plein essor économique et en pleine reconfiguration sociale. Il y a nécessairement quelque-chose d’un Robin Hood dans cette silhouette encagoulée et moulée dans son justaucorps noir.

Ce fumetto nero rencontre le succès, entre dans l’histoire et dans la culture populaire italienne et est largement imité par les Kriminal, Satanik et autres émules rivalisant de violence et de cruauté pour surpasser leur modèle. Quatre ans après son apparition dans les pages des magazines, des producteurs de cinéma se penchent sur une adaptation filmique des aventures de Diabolik. Au milieu des années 1960, les Fantômas d’André Hunebelle sont passés par là et James Bond explose le box-office. Dino De Laurentiis, géant de la production italienne, est prêt à mettre les petits plats dans les grands pour porter à l’écran les exploits de Diabolik. C’est là que tout se complique pour le criminel masqué !

D’écriture en réécriture, les aventures de Diabolik deviennent plus légères et comiques. Il perd de son mordant. Sa compagne, Eva Kant, qui est son égale dans les fumetti, devient un peu plus un love interest qu’une aventurière. Une première tentative d’adaptation capote en cours de tournage au Royaume-Uni. Le français Jean Sorel, le réalisateur britannique Seth Holt et l’ensemble des équipes sont remerciés. Dino De Laurentiis aurait-il torpillé le projet pour mieux le récupérer ? Peut-être…

Mais quel réalisateur choisir pour porter à l’écran les aventures de Diabolik ? Le génie du cinéma qu’est Mario Bava bien entendu ! Caméraman et technicien virtuose héritier d’une longue lignée d’artistes, inventeur et innovateur génialissime, il est également un grand lecteur de fumetti dont il comprend les subtilités, les techniques narratives et les spécificités. Le cinéaste se retrouve à la tête d’un budget comme il n’en a jamais obtenu. Il est maître du calendrier et termine son film en avance. Il bataille pour préserver au mieux ce qui fait le sel du personnage de Diabolik et de son univers. Danger Diabolik ! est un film absolument prodigieux et bourré d’inventivité, d’images folles et d’une énergie toute sixties. Le film est un monument de la pop culture qui a tout compris au matériau qu’il adapte.

Là où Roger Vadim s’est complètement vautré en adaptant Barbarella au même moment, Bava crée un authentique fumetto qui bouge et qui respecte les codes de la bande dessinée en les adaptant au médium cinématographique. Conscient de ce que le neuvième art est avant tout une affaire de séquençage et de découpage, il se contraint à découper ses plans à la manière d’une page de bande dessinée. Il place sa caméra derrière les étagères d’une bibliothèque de manière à créer des cases dans lesquelles s’inscrivent les personnages filmés. Il se sert du reflet dans un rétroviseur pour insérer un gros plan sur les yeux du personnage dans un séquence. Il filme l’action à travers des éléments de décor, de manière à scinder ses plans. La grande maîtrise technique et le courage de Bava qui ne choisit jamais la facilité sont remarquables. Le film est bluffant et respecte le ton résolument anarchiste du fumetto. Le plutôt sage Mario Bava se laisse aller à des poussées hédonistes dans sa représentation de l'idylle entre Diabolik et Eva Kant.

John Philip Law joue très bien du sourcil sous le masque du super-criminel. Marisa Mell est sublimée par la caméra de Bava qui souvent la filme en contre-plongée ce qui renforce son côté puissant et furieusement indépendant. Michel Piccoli campe un tenace inspecteur Ginko. La musique d’Ennio Morricone est particulièrement inspirée, sensuelle et pétillante. L’ingéniosité de Mario Bava permet à Dino De Laurentiis d’économiser des centaines de milliers de dollars. Et le film est... une grande déception au box-office !

Pourquoi ce chef-d’œuvre du cinéma comic booky ne trouve-t-il pas son public ? Tout rapide et efficace qu’il est, Bava ne parvient pas à battre en vitesse les équipes des adaptations des Kriminal, Satanik ou autres Phénoménal et le trésor de Toutânkhamon du débutant Ruggero Deodato qui n’est pas encore versé dans le cannibalisme cinématographique… Danger Diabolik ! arrive sur les écrans avec une longueur de retard. Et c’est fort dommage parce qu’avec le temps, le film est devenu culte et assure au super-criminel italien une renommée mondiale ! Les adaptations plus récentes des frères Manetti certes appliquées et fidèles manquent de fougue et de fureur et font pâle figure à côté de l’œuvre de Mario Bava !

La publication des aventures du criminel se poursuit en Italie. Le clip des Beastie Boys Body Movin s’inspire et rend largement hommage au film de Mario Bava. Pour ce qui est des comics américains, il n'est interdit de percevoir Diabolik comme le prédécesseur avec plus de vingt ans d'avance de tous ces anti-héros très dark and gritty qui apparaissent dans le sillage des travaux de Frank Miller et Alan Moore à la fin des années 1980.  L’hommage le plus remarquable et notable est cependant français ou belgo-italo-franco-luxembourgeois. Le duo de cinéastes Hélène Cattet et Bruno Forzani s’est rendu célèbre par des réalisations maniéristes extrêmement travaillées et sous très forte influence giallesque ou italienne. Le très fou et virtuose Reflet dans un diamant mort, dont il serait vain d’essayer de résumer l’histoire, est une lettre d’amour et une évocation émue de tout un pan de la culture populaire et de Diabolik en particulier. Les réalisateurs renouent avec la folie visuelle du métrage de Bava et la pulsion scopique est jouissive !

Voilà pour ce film, ces fumetti et cette chronique qui donnent furieusement envie de faire des clip crap bang vlop zip wizzz swiissss !!!


mercredi 4 février 2026

Images qui bougent vs papier : les Sentinelles contre la Brigade Chimérique !


  

A ma droite, une série Canal + mettant en scène des super-héros français de la Grande Guerre. A ma gauche, une bande dessinée regroupant des super-héros européens oubliés du premier vingtième siècle. Des Sentinelles ou de la Brigade chimérique qui va l'emporter dans cette lutte sans merci ? 

Les Sentinelles (série télévisée Canal +), Thierry Poiraud et Edouard Salier, France, 2025.

D’après Xavier Dorison (scénario) et Enrique Breccia, Les Sentinelles (4 tomes), Delcourt, Paris, 2009-2014.

Les créateurs et réalisateurs de la série de Canal + sont très clairs : leur adaptation de la bande dessinée de Dorison et du dessinateur argentin Breccia est très libre et s’éloigne beaucoup du récit et du ton des quatre albums parus chez Delcourt entre 2009 et 2014. Cette série a connu un certain succès en librairie ce qui peut expliquer son adaptation sous forme d’une série en huit épisodes.


L’idée de Dorison était de créer des super-héros français et européens opérant sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Le scénariste n’en a pas fait un secret, il avait en tête les comics américains en donnant vie à Taillefer, Djibouti ou Pégase. Au fil des tomes, le travail collaboratif avec Breccia s’harmonise et les planches sont mieux découpées, la narration est plus fluide. Le postulat est simple : et si durant la Première Guerre Mondiale des « super-soldats » améliorés par la science avaient pris part aux combats sur le Front Occidental ou dans les Dardanelles ? Le récit oscille entre steampunk, rétro-science-fiction et bande-dessinée guerrière. Le scénario n’évacue pas complètement la vraisemblance historique et montre l’utilisation des gaz de combat ou questionne les décisions de l’état-major qui cherche par moment une victoire à tout prix. L'ensemble convainc son lectorat. 

De cette bande-dessinée rétrofuturiste, les créateurs de la série Canal + ne conservent que les noms des personnages et le postulat de départ. Le héros, Gabriel Féraud, n’est plus un inventeur antimilitariste mutilé par la guerre qui crée sa propre panoplie de super-héros (qui a dit Peter Parker ?). Il est un simple Poilu fauché par un obus à qui un officier énigmatique propose un marché non moins énigmatique. L’esthétique un peu folklorique et artisanale conçue par Breccia pour les armures des héros est abandonnée au profit de designs plus léchés, plus industriels et plus comic-booky. En adaptant cette histoire de super-soldats, les équipes créatives de Canal + entendent rivaliser avec les productions Marvel Studios et accentuent l’aspect comic-booky de l’ensemble. Photographies, costumes, scénario... Tout fait penser à un produit américain. Faut-il y voir une trahison ? Point du tout parce qu’en interview, Dorison citait volontiers Spider-Man comme influence et source d’inspiration pour la création de l’antagoniste des Sentinelles, l’Übermensch allemand.

 

L’adaptation est-elle une franche réussite ? Nous avons pu lire ça et là que la série Canal + cherchait à mixer trop de genres à la fois : super-héros, guerre, espionnage, drame… Ce n’est pas entièrement faux. Même si les scénaristes et réalisateurs se targuent d’avoir produit une série plus ambitieuse que la bande-dessinée dont elle s’inspire en multipliant les sous-intrigues impliquant des espions à la solde des Allemands, l’enquête journalistique de la femme du héros ou de sombres menées dans les bas-fonds parisiens. En multipliant les sous-intrigues, l’adaptation dénature un peu le récit et s’écarte du front et des champs de bataille qui sont peu montrés à l’écran. Exit aussi l'arrière-plan historique ou les considérations sur le sacrifice des troupes par l'état-major. Ce que les créatifs de Canal + n’admettent pas c’est que d’un point de vue budgétaire, il est beaucoup plus raisonnable de donner à voir aux spectateurs des décors de laboratoires, de cabarets ou de cantonnements militaires que de vastes champs de batailles avec des débauches d’effets pyrotechniques… Sans être une série au rabais, Les Sentinelles n’est qu’une série d’action à la manière des comics américains. Les sous-intrigues et rebondissements sont assez prévisibles et diluent malheureusement le récit plus qu'ils ne lui donnent corps. A côté de cela... Le grand méchant Übermensch troque son scaphandre de plongée pour une panoplie de Dark Vador façon Grande Guerre, respiration asthmatique comprise… Hum! Il manque quelque originalité et exubérance à cet honnête produit trop calibré pour être honnête. Ce qui ne la rend pas désagréable à suivre pour autant !

Serge Lehman (dir.), Chasseurs de chimères : l’âge d’or de la science-fiction française, Omnibus, Paris, 2006.

Serge Lehman & Fabrice Colin (scénario) et Guess (dessin), La Brigade chimérique-L’intégrale, L’Atalante, Paris, 2012 (rééd. 2015).

Serge Lehman (scénario) et Stéphane de Caneva (dessin), La Brigade chimérique-Ultime Renaissance, Delcourt, Paris, 2022.

L’ambition des équipes de Canal + s’acharnant à donner à la culture populaire française des super-héros combattant durant la Grande Guerre nous évoque l’ambition de Serge Lehman avec sa « Brigade chimérique ». L’auteur français exhume, assemble et préface en 2006 une anthologie de récits de science-fiction français datés de 1887 à 1953. Tel un archéologue littéraire, Lehman redécouvre des auteurs et des œuvres complètement oubliés et occultés par l’irruption des grands auteurs américains après 1945. Jean de la Hire, Octave Béliard, Maurice Renard... Des récits de rencontres extraterrestres, du space opera, du voyage temporel, des guerres interstellaires… Il est étonnant et surprenant de redécouvrir ce continent oublié de la littérature française sous les auspices de Serge Lehman.

Au moment même où Dorison et Breccia donnent vie à leurs Sentinelles, Lehman ramène à la vie et se réapproprie des héros oubliés de la littérature populaire française du premier vingtième siècle. A la manière d’Alan Moore avec sa « Ligue des Gentlemen Extraordinaires », Serge Lehman conçoit une Brigade chimérique qui compte en ses rangs des super-héros oubliés. La création de l’écrivain français a un but : montrer et expliquer la disparition de ces héros français et de la science-fiction française en imaginant une grande fresque fantastique dans laquelle les petits héros populaires croisent de grands héros issus de la littérature plus « sérieuse », du cinéma ou de l’Histoire.

Le résultat est bluffant et l’ambition de Lehman est cyclopéenne et admirable. La Brigade chimérique prend pour cadre l’Europe de la fin de la Grande Guerre à la fin des années 1930. Les fascistes et bolcheviques y apparaissent mais l’auteur s’amuse à distordre l’Histoire. Le Docteur Mabuse est un génie du Mal qui manipule les foules fiévreuses et permet à  Adolf Hitler d’asseoir son contrôle des masses. Marie Curie, « reine du radium », est une vraie héroïne de pulps. Parmi les héros redécouverts, citons le Nyctalope crée par Jean de la Hire, aventurier-explorateur-détective-espion et mélange savant de Fantômas et d’Arsène Lupin. La série est une franche réussite. La bande dessinée fourmille de références à Kafka, à Edgar P. Jacob, à H.-G. Wells. Au jeu des références et de la création de liens entre les diverses fictions utilisées, Lehman n’a rien à envier à Alan Moore. Le passage de flambeau des héros de la « super-science » aux super-héros américains dans les dernières pages est une belle trouvaille… Les dessins de Guess font parfois songer à Mike Mignola, ce qui est plutôt une excellente idée ! Nous n'en écrirons pas davantage pour laisser au lecteur le soin de découvrir ces héros oubliés !

 

L’univers de l’Hypermonde crée dans La Brigade Chimérique est prolongé par quelques « séries dérivées ». En 2022, Serge Lehman donne une suite aux aventures de la Brigade en imaginant leur réapparition dans le Paris contemporain. Les références fusent une fois encore et le scénario tisse de nouveaux liens avec l’histoire des super-héros. S’il n’est pas forcément souhaitable de voir l’œuvre de Lehman adaptée en série télévisée, il est plus que recommandable de découvrir ou redécouvrir cette ambitieuse fresque qui redonne à la France ses super-héros oubliés et sa place de pionnière dans la littérature de science-fiction. Dans notre cœur, la Brigade de Lehman l'emporte haut la main sur les Sentinelles de Canal + !!!

vendredi 25 avril 2025

William Blanc, Justine Breton & Jonathan Fruoco, Robin des Bois de Sherwood à Hollywood, Libertalia, Montreuil, 2024.

 

William Blanc, Justine Breton & Jonathan Fruoco, Robin des Bois de Sherwood à Hollywood, Libertalia, Montreuil, 2024.

Sans égaler en nombre d'apparitions dans différents médias les champions incontestés que sont Sherlock Holmes ou Dracula, Robin Hood est une figure mythique qui a remarquablement traversée les siècles pour être remaniée, ré-imaginée, complètement renversée parfois et énormément récupérée à des fins militantes ou politiques. 

Comment un mythe naît-il au cours de l’époque médiévale, se transforme-t-il lors de l’époque moderne et se diffuse-t-il jusqu’à l’époque contemporaine en infusant la culture populaire comme la culture des élites ? Robin Hood est un excellent sujet d’étude pour élucider ces questions. Jonathan Fruoco, médiéviste, part d’un constat : il n’existe en France que peu d’études sérieuses ou d’ouvrages synthétiques sur les légendes de Robin des Bois. Il s’associe à William Blanc et Justine Breton pour élargir son propos purement médiéviste et aborder la place du personnage dans la culture populaire. A six mains et en neuf chapitres, cette joyeuse bande d’auteurs explore les origines historiques et littéraires du mythe (Jonathan Fruoco), son exportation aux Etats-Unis dans la culture populaire et son acclimatation en France (William Blanc) et les dimensions enfantine et féminine du mythe (Justine Breton). Cette belle étude, complète mais non-exhaustive, s’ouvre sur une magnifique préface de Michel Pastoureau qui relie la naissance de sa vocation de brillant médiéviste à ses souvenirs d’enfance des versions hollywoodiennes de Robin Hood et d’Ivanhoe.

Les balades de Robin des Bois sont des textes anglais écrits entre les 14ème et 15ème siècles. Robin est un personnage fictif qui semble très présent dans la culture populaire anglaise dès le Moyen Âge. Sa première mention écrite le met d’ailleurs immédiatement en compétition avec l’establishement puisqu’il est dit qu’il est plus populaire que le sacro-saint « Notre Père » pour la paysannerie anglaise ! Dès ses premières aventures écrites, les grandes lignes et grands épisodes de sa geste sont réunis. Les aventures de Robin des Bois sont, dès les prémices de l’imprimerie, l’un des premiers best-sellers en Angleterre.


Robin apparaît comme un yeoman, un petit paysan libre propriétaire terrien. Aux 14ème et 15ème siècles, les archers de l’armée royale sont recrutés parmi les yeomen. Ce groupe social démographiquement nombreux devient très revendicatif et se rebelle au cours de cette période. Dans les balades originelles, les aventures de Robin ne sont pas contextualisées historiquement. Il n’est pas dit qu’il vit sous le règne de Jean-Sans-Terre. Des chroniques un peu plus tardives cherchent à le rendre historique et à l’ancrer dans des événements insurrectionnels attestés par des sources judiciaires. Robin, le yeoman en révolte contre le roi et l’Eglise, appelle ses hommes à tabasser et détrousser les membres du clergé. Dans les couches populaires, ces récits circulent et sont adoptés par des yeomen bien réels et quelque peu revendicatifs.

En revanche, au cours du 16ème siècle, ce très populaire héros est élevé au rang de noble dans le théâtre élisabéthain. La noblesse anglaise s’approprie le mythe du personnage en le transformant en comte tombé en déchéance. Cette version de la légende s’inscrit définitivement dans les mémoires et cristallise cette origin story. Avec le fait de se cacher en forêt et celui de dépouiller les riches, cette disgrâce du petit noble fait partie intégrante de l’ADN du mythe alors qu’il s’agit d’une réécriture élisabéthaine. Cette réinvention permet aussi de redéfinir la mission de Robin pour biffer sa mission sociale et en faire un légitimiste qui veut remettre sur le trône le souverain légitime en même temps qu’il retrouve son rang. Cela confère aussi au personnage en révolte contre l’évêque local ou le shérif de Nottingham un caractère national qu’il n’avait pas jusque-là.

L’aspect du héros change lorsque ses origines sont réécrites. Le héros à capuche, Robin Hood, devient un héros des bois au cours du 20ème siècle et à cause d’erreurs des traducteurs français hésitants trop entre hood et wood… Le fameux chapeau mou à plume n’apparaît qu’au 19ème siècle et est popularisé par le cinéma. Le hoodie revient dans les comics de Green Arrow (années 1980 et 1990). La verdure du costume attestée dès Chaucer est moins une affaire de camouflage qu’un indice économique : le vert coûte moins cher !

La figure populaire de Robin Hood ne quitte jamais la culture britannique puisque les membres du Gunpowder plot de 1605 sont désignés comme des Robin Hood par le juge qui instruit l’affaire. De même, un capitaine de navire attaqué par des pirates relate, au 18ème siècle, que ses assaillants se réclament comme des Robin Hood lorsqu’ils arraisonnent son vaisseau. Bien avant le cinéma ou la bande-dessinée, le mythe du prince des voleurs est bien présent dans la mémoire et la culture populaire.

Lorsque Joseph Ritson, folkloriste de la fin du 18ème siècle, collecte diverses versions des balades de Robin Hood, alors même que grogne la Révolution Française, le mythe est déjà associé de longue date à certaines formes de contestations populaires. Les Robin Hood Societies de la petite bourgeoisie progressiste moquée par la presse conservatrice se sont appropriées la figure de Robin. Au 19ème siècle, les Chartists se revendiquent de Robin Hood. Avant d’être récupéré par les mouvements nationalistes, le romantique Keats a le temps de chanter Robin Hood, ce mythe révolu pré-industriel mais ô combien nécessaire dans ce fiévreux 19ème siècle…

La traversée de l’Atlantique à destination des Etats-Unis se traduit par d’autres transformations à la fin du 19ème siècle. Robin Hood devient le mètre-étalon pour jauger les figures de hors-la-loi telles que Jesse James. Ce faisant, le mythe se ramollit pour s’adapter aux comparaisons de tous les bords, parfois poussives, et trahissant souvent le mythe originel du yeoman en révolte. La récupération et le remodelage du mythe est quasi constant depuis la fin des années 1860 et aujourd’hui. Bernie Sanders et Ted Cruz débattent dans les années 2010 sur les réformes fiscales à mettre en œuvre aux Etats-Unis. Sanders, progressiste et socialist, évoque l’image d’un Robin Hood pour se voir répondre par le très conservateur et républicain Cruz que les vrais Robin Hood sont dans le camp conservateur des « anti-systèmes » libertariens ! 



Le renversement du mythe est aussi remarquable que représentatif des temps ! Face aux masses oisives profitant des aides sociales, les « Robin des Bois à l’envers » s’en viennent joyeusement tabasser et voler les pauvres pour donner aux riches ! Le livre montre assez bien comment les changements de la société et les transitions Outre-Manche ou Outre-Atlantique permettent cette incroyable récupération du personnage… Après la crise des subprimes, les auteurs notent une hausse de l’utilisation des caricatures de Robin Hood dans le monde anglo-saxon. Lorsque le modèle du welfare state est ébranlé, Robin sort du bois !


Et la culture populaire alors ? Elle alimente ces circonvolutions de la figure mythique récupérée en politique. William Blanc explore de manière synthétique ces aspects. Peu d’aspects sont laissés de côté par les auteurs de l’ouvrage : le militantisme de la figure, les adaptations à la littérature enfantine, les rapports de Robin et Marianne… La dernière partie de l’ouvrage n’est pas inintéressante en ce qu’elle analyse par le menu les thématiques très récurrentes du déguisement et du travestissement dans les divers récits de Robin des Bois. 

L’ouvrage est touffu et fort intéressant. Peu de mythes littéraires ont connu un succès et une récupération comparables à ceux de Robin Hood qui n’a sans doute pas tiré ses dernières flèches au moment où ces lignes sont écrites !