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lundi 3 avril 2017

Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation. Rwanda (1994-2016), Editions du Seuil, Paris, 2017.




Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation. Rwanda (1994-2016),
Editions du Seuil,
Paris, 2017.

Lorsqu'en 2008 Stéphane Audoin-Rouzeau partait pour la première fois au Rwanda à l'invitation de jeunes chercheurs qui travaillent sur le génocide des Tutsi, il était loin de se douter de l'impact de l'événement et de sa mémorialisation sur lui et sur sa carrière. Une initiation est le récit de ces bouleversements à la fois professionnels et personnels provoqués par la (re)découverte pour un historien de cet « épisode » inédit de l'histoire du monde.

Entre récits de rencontres et mises au point historiques, le spécialiste des violences commises pendant la Première Guerre mondiale explique de façon claire le rôle joué par la France avant et pendant le génocide, ses relations désormais compliquées avec le gouvernement rwandais, et, dans ces contextes, le malaise d'être un Français qui assiste sur place aux commémorations des massacres. Tout est raconté avec une limpidité à faire frémir les journaux négationnistes qui osent aujourd'hui donner la parole à d'ex-membres du gouvernement français de l'époque, impliqués jusqu'au cou dans l'affaire et qui clament ne rien avoir à se reprocher malgré l'évidence de leurs actes. Ce massacre d'une telle intensité n'a été possible qu'après une préparation de longue date et un soutien logistique efficace. Tous les rapports et témoignages prouvent que, pour des raisons qui restent encore obscures, les premières missions françaises visaient à stopper l'avancée du FPR, alors que l'armée gouvernementale et les miliciens massacraient hommes, femmes et enfants avec une sauvagerie sans égale. Puis ce fut la protection et l'exfiltration plus ou moins volontaires des tueurs que l'Opération Turquoise accompagnait.

Cet événement sans égal dans l'histoire a peu à peu et durablement transformé l'historien et a métamorphosé de façon irrémédiable son rôle. Invité à témoigner lors du procès de génocidaires, l’historien a du contextualiser les faits reprochés aux accusés. Il est aussi amené à expliquer pourquoi une certaine "raison d'Etat" pousse encore récemment un Premier Ministre à justifier la conduite d'un ancien Président de la République du même bord politique que l'actuel afin de ne pas discréditer un parti dont la cote de popularité s'effondre depuis les premiers mois du dernier quinquennat. Comment peut-on encore supporter devant l'évidence d’une telle erreur de parler d'un "double génocide" en sous-entendant que finalement les Tutsi n'avaient pas volé ce qui leur arrivait? 

Le bouleversement qui s'opère dans la vie de Stéphane Audoin-Rouzeau est surtout provoqué par les récits des rescapés qu'il rencontre au fil de son séjour au Rwanda. Joséphine, dernière rescapée d'une famille décimée et à qui on avait offert une vache, raconte comment cette dernière est morte de faim car ses voisins, certainement aussi les tueurs de ses proches, ne voulaient pas qu’elle paisse dans les champs alentours, prouvant ainsi que la haine est encore bien vivante au Rwanda. Émilienne, elle aussi rescapée, trouve la force, comme thérapeute, de faire raconter les pires horreurs subies par ses patients afin de les soulager. Massacres entre voisins, déchaînement de violence, cruauté...même en spécialiste des violences de guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau n’aurait pu imaginer entendre de telles paroles, apprendre de telles horreurs.

Un éclairage indispensable est fait aussi sur la grande question que toute personne qui s'intéresse au sujet ne peut que se poser: comment des coreligionnaires, aussi croyants soient-ils, ont-ils pu en arriver à  tuer leurs "frères" ou leurs prêtres, à l'intérieur même des églises, lieux sacrés, faisant office jusqu’alors de refuges en cas de danger ?

Enfin le choc des commémorations, de leur mise en scène, l'organisation du travail de mémoire rwandais ont profondément marqué l'historien. Loin des monuments aux morts des guerres mondiales que l’on a l’habitude de voir en France, au Rwanda, ce sont des fosses communes qu'on ouvre chaque année, ce sont des cadavres qu'on expose dans la position même dans laquelle ils sont morts, témoins des souffrances vécues lors de l'ultime moment où la machette s'abattait sur eux vingt ans plus tôt. Sans oublier non plus ces grandes cérémonies collectives organisées dans les stades, occasions souvent de crises d'hystérie en série lorsque les témoignages des survivants font remonter à la mémoire de ceux qui sont là les terribles images des corps mutilés, les horribles images des scènes de mise à mort.


L'épilogue du livre raconte le retour des chercheurs l’année dernière dans le pays des mille collines. Les esprits ont changé, les temps aussi, mais le souvenir reste vivant. Partout on sent le génocide ; on sent sa présence dans toutes les consciences, sur tous les lieux où ont été tués les victimes. Les relations avec la France restent encore tendues. Mais ce que n'arrivent pas à accomplir les politiques, peut-être les historiens et leur objectivité y arriveront-ils: leurs relations avec les rescapés et leurs recherches sur ce qui s'est réellement passé sur place il y a plus de vingt ans mèneront certainement un jour à la réconciliation entre les deux États.

mercredi 30 novembre 2016

Hippolyte, Patrick de Saint-Exupéry, La fantaisie des Dieux. Rwanda 1994, Les Arènes, Paris, 2014.




Hippolyte, Patrick de Saint-Exupéry, La fantaisie des Dieux. Rwanda 1994,
Les Arènes,
Paris, 2014.

En 1994, Patrick de Saint-Exupéry, journaliste, fondateur de la revue XXI, est en reportage dans un Rwanda en proie à un génocide d'une intensité unique. En trois mois, en cent jours seulement, près d'un million de Tutsi sont sauvagement assassinés, au rythme hallucinant de 8000 victimes quotidiennes.

Cette bande dessinée reportage retrace le parcours du journaliste dans le pays aux mille Collines qui lui semble pourtant si calme aux premiers abords. Mais ce silence est trompeur. Preuve en est le fleuve qui charrie des dizaines de cadavres jetés là par les extrémistes hutu. Car "la marque d'un génocide, ce n'est pas la furie, c'est le silence", conséquence de ce "nettoyage ethnique" orchestré par le nouveau gouvernement qui vient de prendre le pouvoir à la suite de l'attentant perpétré contre le Président Habyarimana dont on ne sait finalement toujours pas qui en est à l'origine.

Silence au Rwanda, mais aussi silence de la communauté internationale. Et surtout de la France. Quand commence ce livre, on est dans le bureau du Président de la République de l'époque, François Mitterrand, qui vient de lire le télégramme le prévenant que des massacres de grande ampleur vont avoir lieu au Rwanda. Et pourtant il ne fait rien, il ne veut pas froisser l'allié rwandais, membre de la grande famille France-Afrique. N'est-ce pas d'ailleurs lui qui a mis à disposition l'avion et son équipage dans lequel sont morts les présidents rwandais et burundais? Cet attentat marque le début d'un déchaînement de violence inouïe contre les Tutsi, ces "cafards", ces "traîtres", ces "cannibales" qu'il faut non seulement tuer, mais tuer sauvagement, pour mieux les déshumaniser.

Le journaliste et son équipe recueillent les récits des rescapés. Ici ce sont 4000 personnes qui ont été massacrées à coups de fusil, de grenades ou de machette, dans une église où elles ont été rassemblées, piégées. Ailleurs ce sont les voisins, les instituteurs, les gendarmes qui ont tué les gens de leur quartier, leurs élèves ou les personnes qu'ils devaient protéger.  On tue à la barricade, véritable piège à Tutsi.

Quand finalement, et on ne sait d'ailleurs pas très bien pourquoi, Mitterrand décide de lancer l'Opération Turquoise dans le but de protéger les civils et de mettre fin à ce qu'on faisait passer à l'époque pour des massacres interethniques, Patrick de Saint-Exupéry décide d'accompagner une troupe de militaires français. C'est en héros que ceux-ci sont accueillis... par les tueurs qui voient en l'arrivée des soldats français une aide pour mettre définitivement fin à l'existence des Tutsi dans le pays. Comment en est-on arrivé à cette rocambolesque situation? C'est ce que va chercher à découvrir le journaliste en faisant parler les témoins, victimes et assassins.

Cette découverte et la prise de conscience de la responsabilité de la France dans ce massacre, c'est sur les collines de Bisesero que Patrick de Saint-Exupéry et les officiers de l'armée vont la faire quand ils verront et entendront les assassins eux-mêmes clamer haut et fort qu'ils tuent hommes, femmes et enfants. C'est là aussi qu'ils rencontreront les quelques dizaines de rescapés qui restent des 6000 Tutsi qui s'étaient réfugiés dans ce lieu de résistance historique. Ahuris par leurs témoignages, il leur faudra quand même constater l'existence de charniers remplis de corps mutilés à coups de machette pour qu'ils prennent tout à fait conscience de ce qui se trame ici.

Enfin on prévient les chefs d'état major, les politiciens, les chefs de gouvernement, mais à Paris on fait traîner, c'est compliqué d'organiser des missions militaires... Et pendant ce temps, le nombre de morts ne fait que grandir, celui des rescapés de Bisesero que diminuer. Quand on décide d'intervenir, c'est finalement pour escorter ces longues colonnes de réfugiés vers le camp de Goma. Mais qui sont ces gens qu'on envoie dans le pays voisin? On se rendra compte, une fois de plus trop tard, qu'il s'agit de victimes et surtout de tueurs qui fuient l'arrivée du FPR, l'armée tutsi qui reconquiert progressivement le pays et qui traque une milice extrémiste hutu trop occupée à chercher à tuer les "inyenzis". C'est ainsi qu'on délocalise le génocide dans le pays voisin et l'épidémie de choléra qui accompagne les colonnes de réfugiés, bienvenue pour tous les responsables des tueries, va finalement masquer pour longtemps le génocide.

Ce récit mis en images par Hippolyte est  l'illustration d'un chapitre du livre de Patrick de Saint-Exupéry, L'inavouable. La France au Rwanda, dans lequel le journaliste prouve la part de responsabilité de la France dans ce qui s'est passé en 1994 au Rwanda. Alors que le Président Mitterrand, son secrétaire général Hubert Védrine, et son ministre des affaires étrangères, un certain Alain Juppé, font tout pour se disculper, les acteurs de terrain, comme ce gendarme du GIGN, s'effondrent quand ils se rendent compte que ce sont eux qui ont appris aux tueurs, à la demande du gouvernement français, à manier les armes qui ont servi à tuer des femmes, des enfants, des vieillards, des civils innocents...

Mais c'est aussi le récit du retour de Patrick de Saint-Exupéry accompagné d'Hippolyte vingt ans plus tard  sur les lieux du génocide afin que le journaliste puisse raconter au dessinateur ses terribles souvenirs de cette funeste année 1994. Sorte de complément à l'ouvrage de Patrick de Saint-Exupéry, on découvre derrière la façade d'un pays apaisé, que se cachent toujours les stigmates du troisième génocide du Vingtième siècle. Et ces gardiens des "mémoriaux sans filtre" qu'on a bâti sur les théâtres des plus grands massacres, qui veillent sur les montagnes de crânes et d'ossements de leurs proches, sont là pour que persiste le souvenir des cent jours les plus horribles qu'un pays puisse connaître.

samedi 22 octobre 2016

Gaël Faye, Petit pays, Grasset, Paris, 2016.




Gaël Faye, Petit pays,
Grasset,
Paris, 2016.

Gabriel est un jeune garçon issu de l'union entre un colon européen et une mère d'origine rwandaise réfugiée au Burundi. Avec sa sœur Ana, il vit chichement dans une maison, au fond d'une impasse de Kinanira, quartier de Bujumbura, ville du Burundi.

Avec quelques autres garçons du coin, il crée son "gang", les Kinanira Boyz, dont le but est de dérober les mangues mûres des jardins des villas du quartier pour les revendre et gagner quelque argent pour s'acheter gâteaux et bonbons qu'ils mangent ensemble dans leur quartier général: un vieux combi Volkswagen à l'abandon au milieu d'un terrain vague voisin. Les adolescents grandissent et les fruits de leurs menus larcins sont désormais consacrés à essayer d'acheter les accessoires de mode hors de prix nécessaires à impressionner les jeunes filles du collège.

1993 arrive, c'est l'année où les Burundais testent l'expérience de la démocratie après plus de vingt années de pouvoir militaire. Gabriel n'y comprend pas grand chose tant son père l'a préservé depuis toujours de la politique. Il se montre simplement impressionné par ces files de personnes qui attendent patiemment devant les bureaux de vote. La proclamation des résultats des élections et la défaite du parti de l'armée ouvre l'espoir d'un renouveau démocratique du pays.

Mais la guerre civile qui éclate quelques jours plus tard et l'assassinat du président fraîchement élu   ruinent ce rêve auquel était attaché nombre de Burundais. Gabriel, réfugié dans sa maison avec son père et sa sœur, entend au loin les coups de feu et écoute les rumeurs au sujet des massacres qui se produisent dans le pays. Tout cela n'a rien de concret pour lui, jusqu'au jour où, dans la cour de son école, éclate une bagarre qui va le happer dans le tourment des violences.

Car à cette guerre civile vient se superposer un génocide importé de l'autre Petit pays voisin: celui des Tutsi par les extrémistes hutu au Rwanda. L'attentat contre le président rwandais et le nouveau président burundais le 7 avril 1994 en marquera le début et constituera le prétexte au massacre de milliers de personnes. Dans le Pays aux mille colonies, près d'un million de Tutsi seront massacrés par des milices extrémistes en une centaine de jours.

Gabriel se rend compte qu'il est tutsi de par ses origines maternelles, et que sa famille est en train de mourir de l'autre côté de la frontière. Comme beaucoup de personnes, Hutu ou Tutsi, il ne connait pas l'origine lointaine et absurde de ce racisme créé de toutes pièces par les colons européens allemands puis belges. Ce qu'il sait c'est qu'on tue désormais simplement pour la couleur de la peau, la longueur d'un nez ou celle d'une nuque. Comme dans tout génocide, on invente une catégorie d'ennemis et on s'en improvise son bourreau.

La sauvagerie qui entre dans le Petit pays de Gabriel transforme les gens. Le gang de petits garçons voleurs de mangues se fait milice d'autodéfense de l'impasse où ils vivent. Les anciens voisins deviennent assassins, les tueurs sont habités par une haine sauvage qui les pousse à s'acharner sur leurs victimes; les rescapés sont hantés par les images insoutenables des corps de leurs proches démembrés à coups de machette. "Le génocide est  une marée noire, ceux qui ne s'y sont pas noyés, sont mazoutés à vie".

Gabriel, lui, tente de se préserver de tout cela en se réfugiant dans des livres que lui prête chaque jour une vieille voisine d'origine grecque et dans une correspondance qu'il entretient avec son amoureuse française qu'il n'a jamais vue. Mais sa position est difficile à tenir: enfant de tutsi, il est vu pas les extrémistes Hutu de son pays comme un autre de ces "cafards" qu'il faut  exterminer; fils d'un père français, il est considéré par les tutsi burundais comme une sorte de collabos qui a participé au massacre au Rwanda.


L'auteur de ce magnifique livre, Gaël Faye, est surtout connu en France dans le monde de la musique et du slam. En nous livrant ici son premier roman semi autobiographique , il nous fait comprendre à travers les yeux d'un enfant, les mécanismes de haine qui poussent les gens à commettre l'irréparable.