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mercredi 25 février 2026

Le Complotisme. Anatomie d'une Religion, par Christophe Bourseiller, Les Editions du Cerf, 2021.

 

Les complots existent. De nombreux évènements, bien souvent tragiques, résultent d’une conspiration entre un petit groupe d’individus, réunis pour nuire à une personne ou à un autre groupe de personnes. Nul ne peut nier ces faits tant ils sont clairement établis. Le complotisme, c’est autre chose. C’est la croyance selon laquelle un petit groupe d’hommes, ou de « non-hommes » agirait en secret pour nuire à l’humanité toute entière, pour élaborer en secret un plan pour dominer la planète.

Certains complotistes croient même que cette domination, établie déjà depuis bien longtemps, est à l’œuvre actuellement et que les faits et gestes des êtres humains sont régis partout dans le monde par une entité supérieure qui les guident, sans que personne n’en prenne conscience. Ces complotistes s’érigent eux-mêmes en quasi-sauveurs de cette humanité dominée, puisqu’eux-seuls savent ce qui se trament et le dénoncent haut et fort.

Dans cet ouvrage très simple à lire, donc accessible à tout le monde, Christophe Bourseiller, ancien acteur devenu historien, écrivain et journaliste, dresse d’abord une galerie de portraits de complotistes célèbres qu’il a choisis dans une période s’étendant de la toute fin du 18ème siècle à nos jours. L’auteur les a sélectionnés parce que chacun d’entre eux est à l’origine d’un mensonge complotiste encore bien vivant de nos jours. Ainsi des ponts se créent entre passé et présent et mettent en lumière les bases des idées complotistes actuelles. Augustin Barruel par exemple, aristocrate et jésuite, initié un temps à la Franc-maçonnerie, s’en détache assez rapidement et dénonce la Révolution française comme un coup d’état satanique organisé par des sociétés secrètes : les Francs-maçons, les Illuminati... Sa pensée irrigue encore aujourd’hui le catholicisme traditionnaliste.

D’autres idéologues ont posé les bases de certaines idées complotistes qui visent des groupes cibles ou des grands domaines de la vie de tous les jours. Des premiers qui accusent les Juifs, les protestants ou les étrangers, on peut retenir le nom de Lyndon Larouche qui accuse les Rockefeller et la couronne d’Angleterre de répandre en secret le chaos, la maladie et la famine dans le monde. Christophe Bourseiller met aussi en avant l’obscur néonazi d’origine allemand Ernst Zündel, négationniste bien connu, qui pensait dans les années 1980 qu’Hitler n’était pas mort et qu’il s’était réfugié au pôle Sud, d’où il poursuivait ses activités avec les extraterrestres. Pour les seconds, les maladies sont le fait de complots visant à détruire une partie de l’humanité : Boyd Graves pense que le Sida a été inventé et répandu dans cet objectif. Quant au célèbre Thierry Meyssan, son itinéraire particulier est retracé par le chercheur. Homme tout à fait respectable à l’origine, journaliste, libre-penseur et franc-maçon initié au Grand-Orient de France, combattant contre l’extrême droite, il a totalement vrillé dans les années 1990, d’abord en constatant les échecs de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à partir du 11 septembre 2001, quand il affirme haut et fort avoir découvert les preuves de la machination des attentats qui, selon lui, sont organisés par Ben Laden et Al-Qaida, sous contrôle de la CIA.

La seconde moitié du livre est consacrée à des « récits complotistes ». Force est de constater que plus c’est gros et incroyable (au vrai sens du terme), plus le nombre de croyants est important. Les Illuminati, Pearl Harbor, le Rock et la drogue pour affaiblir les esprits des jeunes, les extra-terrestres, les attentats de 2015 et le réchauffement climatique, tout fait de société, tout fait politique ou géopolitique est récupéré, transformé, adapté pour diffuser des idées fausses, bien souvent au profit d’idéologies haineuses, racistes ou antisémites.

La dernière partie est rédigée sous forme de conclusion. Une question est posée : pourquoi ça marche si bien ? La première réponse est liée à une sorte de dévoiement du principe démocratique de base : « La parole au peuple ». Ainsi les complotistes disent redonner la parole au commun des mortels, parole trop souvent confisquée selon eux par les puissants. En dénonçant les malversations de ces derniers, les théoriciens du complot donnent l’impression de contrer les « dirigeants du monde » et de rendre au peuple le pouvoir. Le web et les réseaux sociaux, en plein essor depuis deux décennies et complètement dérégularisés, sont aujourd’hui des vecteurs efficaces et sans limite à la propagation d’idées émanant de gens qui se disent spécialistes de tout. Sous couvert d’une pseudo scientificité, ils empilent les arguments et donnent l’impression de détenir le savoir.

Dans le contexte de crise mondiale actuelle, alors que des dirigeants adeptes eux-mêmes des idées complotistes gouvernent les pays les plus puissants de la planète, les théories complotistes sont en plein essor. Aveuglés par les méthodes des diffuseurs de mensonges, la plupart de ceux qui croient le font de bonne foi, sans se douter de ce qui se cachent derrière. Christophe Bourseiller qualifie le complotisme de religion, tant les croyants sont persuadés de détenir la vérité ultime, tant ils sacralisent leur unique crédo, celui du doute. Douter c’est bien, encore faut-il que le doute soit raisonné et raisonnable. Pour y arriver : l’éducation et le développement de l’esprit critique. Mais est-ce suffisant face à la déferlante des idées fausses qui polluent internet ? Permettez-nous d’en douter…

samedi 29 avril 2023

Jean-Louis Roch, Vivre la misère au Moyen âge, Belles Lettres, Collection « Histoire », Paris, 2023.

 



Jean-Louis Roch, Vivre la misère au Moyen âge,
Belles Lettres,
Collection « Histoire »,
Paris, 2023.

L’image de Saint-François d’Assise qui arpente les campagnes et nourrit des oiseaux, dans un état de dénuement total, est classique et souvent représentative du pauvre au moyen âge. Cette vie de misère est cependant loin d’être celle de la majorité des pauvres de l’époque médiévale, pour la bonne et simple raison que François d’Assise et les Franciscains après lui, ont fait vœux de pauvreté et que, volontairement, ils mendient, pour vivre une vie conforme à celle du Christ. De ces « pauvres volontaires », on ne se méfie pas et on donne, car leur faire aumône était gage de salut pour leur bienfaiteur.

Qu’en est-il des autres pauvres de cette période, dont le nombre ne fait qu’augmenter au fil du temps et des terribles fléaux (peste, guerres, disettes...) qui touchent le Moyen-âge ? Répondre à cette question est ardu pour l’historien qui ne dispose que de très peu de sources. Mais quand l’historien dispose de compétences en linguistique, tout devient possible. C’est le cas de Jean-Louis Roch, maitre de conférences honoraire en histoire à l’université de Rouen.

Par un décryptage fin et poussé de textes littéraires, pièces de théâtre, bréviaires, poèmes, chants…, il reconstitue la manière dont on nommait, considérait, traitait et vivait la pauvreté à une époque où tout l’ordre social, toute sa hiérarchie, était vu comme une immuable création divine, un certain ordre normal des choses. Mais si le pauvre est aussi une création de dieu, alors il doit être pris en considération sous peine, pour le riche, de subir le châtiment divin. C’est toute cette relation ambiguë entre ceux qui n’ont rien et ceux qui possèdent tout et la place du miséreux dans la société médiévale que met en lumière le chercheur.

Doit-on accepter dans les villes ces « gueux » qui peuplent les rues et dont l’allure peut faire peur ou repousser ? Comment distinguer celui qui est réellement pauvre, de celui qui « truande » pour profiter de la solidarité des gens afin de rester oisif ? Comment les pouvoirs publics ou religieux gèrent-ils ce problème croissant ? Que ressent le pauvre et celui qui le côtoie ?

Le cœur de l’ouvrage, et son principal intérêt, réside dans l’étude linguistique et étymologique que fait Jean-Louis Roch des mots et expressions utilisés pour définir ou qualifier la pauvreté au moyen âge. Le champ lexical de la misère, en français et dans certaines langues régionales, est décortiqué avec minutie. L’origine des mots et leur sens primitif sont mis à jour. On ressort souvent étonné par l’évolution de la langue française corrélée à celle de la considération et la représentation que l’on avait des pauvres. Prenons pour simples exemples parmi tant d’autres les termes de « Méchants », « malheureux » ou « truands », dont le sens, pas forcément négatif à l’origine, s’est énormément transformé, pour prendre celui qu’il a aujourd’hui.

Bien qu’appartenant à la collection « Histoire » des Belles Lettres, le livre intéressera tout aussi bien les passionnés de langue française, ceux du moyen âge et tout autre lecteur curieux. Mais tous y verront à coup sûr des réminiscences dans la société d’aujourd’hui.  


dimanche 16 avril 2023

Stéphanie Courouble-Share (Avec la participation de Gilles Karmasyn), Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux, Eyrolles, Paris, 2023.


 

Stéphanie Courouble-Share

(Avec la participation de Gilles Karmasyn), Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux,

Eyrolles,

Paris, 2023.

 

Doit-on discuter avec les négationnistes ? La question avait déjà été posée dans les années 1980, au moment où le mouvement prenait une importance de plus en plus considérable dans le débat public. Certains historiens, comme Vidal-Naquet, estimaient que non; d’autres, plus récemment, les interviewaient afin de comprendre les mécanismes de leur idéologie. 
 
Il est vrai que le moindre l’article, le moindre procès donne aux falsificateurs de l’Histoire, au minima un droit de réponse, au pire une tribune, par lequel ils proclament leur logorrhée haineuse, voire antisémite. La loi Gayssot de 1990 a pu porter un sérieux coup dans la possibilité pour eux de débattre sur leur prétendu titre d’«historiens révisionnistes », mais on le voit encore aujourd’hui, cet arsenal législatif n’est de loin pas suffisant. Or quel que soit le moyen, il est indispensable de ne pas leur laisser le dernier mot. 
 
Par cet ouvrage, véritable outil pour connaître, comprendre et, chose rare, réfuter les idées négationnistes, Stéphanie Courouble-Share, assistée de Gilles Karmasyn, offre à tous un véritable vade-mecum anti-négationniste pour ne plus se laisser berner par les idées fausses qui manipulent et dévoient l’histoire de la Shoah.
 
La chercheuse complète sa monumentale encyclopédie du négationnisme parue l’année dernière par ce petit ouvrage qui commence par un Digest de ses recherches sur l’histoire du réseau négationniste mondial. A l’aide de ses travaux de réfutation qu'il mène depuis de très nombreuses années, l’infatigable Gilles Karmasyn, directeur du site PHDN, propose quant à lui des fiches outils pour permettre à tout un chacun de pouvoir vérifier et répondre aux mensonges qui prolifèrent sur les réseaux sociaux et sur internet en général.
 
Instrument indispensable pour les enseignants d’abord, pour les historiens ensuite, mais aussi pour le grand public, le livre est également nécessaire pour éveiller et former à l’esprit critique. Le sommaire très détaillé permet un accès rapide pour répondre et, s’il le faut, même dans l’urgence aux propos haineux. Il liste aussi des ressources pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur l’histoire de la Shoah.
 
C’est effectivement en l’apprentissage de la méthode historique et en l’éducation aux médias et à l’information que se trouvent les solutions essentielles aux problèmes que posent les profanateurs de l’Histoire.
 
Le combat est difficile et long tant dans les temps actuels la tendance est à la contestation radicale et violente et aux dérives haineuses à travers internet, un média de moins en moins contrôlable. Le but de certains malhonnêtes est de faire le buzz pour empocher des sommes d’argent proportionnelles au nombres de vues qu’ils suscitent. En cela, rien de tel que le mensonge, le complotisme et les violences qu’ils entraînent.
 
Le livre proposé par Stéphanie Courouble-Share et Gilles Karmasyn est un exemple de ce qui peut se faire de mieux au point de vue pédagogique. Cependant pour que les idées fausses meurent un jour, il sera nécessaire de relayer les connaissances qui s’y trouvent et de transmettre les techniques pour accéder à la vérité historique, notamment auprès du jeune public, afin que ces aides précieuses ne restent pas simplement imprimées sur les pages d’un livre. Absolument indispensable.

samedi 11 février 2023

Stéphanie COUROUBLE SHARE, Les idées fausses ne meurent jamais. Le négationnisme, histoire d’un réseau international

 


Stéphanie COUROUBLE SHARE, Les idées fausses ne meurent jamais. Le négationnisme, histoire d’un réseau international,
Le bord de l’eau,
Lormont, 2021.

« Les idées fausses ne meurent jamais » … cependant elles tuent. Les assassinats liés directement au négationnisme sont rares me direz-vous, mais ils existent (attentat de Halle en Allemagne en 2019) et même si les victimes sont peu nombreuses, rien qu’une seule, en est déjà une de trop.

En France, on a tendance à penser que le négationnisme est une création nationale, et que ce sont nos « faussaires de l’histoire » bien de chez nous qui ont tout inventé, puis diffusé en Europe et dans le monde.

La réalité mise en lumière par Stéphanie Courouble Share, historienne et chercheuse associée à l’Institute for the Study of Global antisemitism and Policy de New York, montre que le négationnisme français n’est en rien précurseur, mais constitue plutôt un maillon d’un réseau bien plus vaste, dont le berceau se situe en Allemagne et aux Etats-Unis. Sans nier aucunement l’originalité des falsificateurs de l’histoire français (Bardèche tout de suite après la guerre, l’ancien déporté Rassinier ou Faurisson qui introduit l’impossibilité technique de gazer les Juifs), l’ouvrage permet de mettre en lumière des figures bien moins connues chez nous et qui posèrent, en leur temps, les bases du mensonge négationniste : Hoggan et Butz (Etats-unis), Christophersen (Allemagne) ou Harwood (Grande-Bretagne). Les Français n’avaient plus qu’à « surfer sur une vague » dont les remous ont agité notre pays, surtout à partir de la fin des années 1970, début d’une sorte d’ « âge d’or » du négationnisme hexagonal.

Terme créé en 1987 par Henry Rousso pour qualifier ceux qui se définissaient eux-mêmes comme des révisionnistes, les négationnistes forment un ensemble de personnes dont les idées ont pour but de clamer que le génocide des Juifs n’a jamais eu lieu et qu’il ne s’agit que d’un mensonge constitutif du grand complot juif de domination mondiale. Bien que se défendant pour la plupart d’entre eux d’être antisémites, les négationnistes diffusent des messages haineux, sous couvert de recherches pseudo-scientifiques visant à s’en prendre à la communauté juive et à tous ceux qui combattent les idées mensongères qu’ils diffusent.

Toute occasion est bonne pour se mettre en valeur. Outre les évènements politiques ou géopolitiques internationaux, détournés pour illustrer ou prouver leurs théories, ce sont souvent les scandales liés à leurs écrits, discours ou interviews, ainsi que les procès qui leur sont faits, qui ont pu servir de tribunes à ceux hommes et ces femmes, à l’égo surdimensionné. La presse, souvent malgré elle, mais toujours très maladroite, a contribué à diffuser les idées des négationnistes, en leur offrant des droits de réponse, prétextant les règles de la liberté d’expression.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le négationnisme n’est pas le fait de fieffés idiots, mais bien trop souvent d’universitaires ou de chercheurs qui profitent de leur titre ou de leur place dans un centre de recherche, pour assoir et légitimer leurs idées, installant ainsi encore plus fortement et durablement le doute dans l’esprit de leurs lecteurs ou adeptes. Alors, quand en plus ils bénéficient du soutien d’intellectuels (Noam Chomsky) ou de personnalités publiques (l’Abbé Pierre), l’affaire devient encore plus compliquée pour ceux qui défendent l’Histoire au sens noble du terme.

Véritable encyclopédie du négationnisme, l’ouvrage est un guide indispensable qui doit ouvrir les yeux à tout historien, mais aussi à toutes celles et ceux qui s’intéressent, de près ou de loin à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, des génocides, de la Shoah, et plus généralement aux questions sensibles. Car en effet, on ne s’improvise pas historien. La démarche historique et rigoureuse et appelle une étude précise des documents. L’esprit critique n’est pas la remise en cause systématique de tout ce qui est scientifiquement prouvé et la vérité historique existe, à partir du moment où elle est étayée solidement par les preuves.

Le génocide des Juifs d’Europe en est une. Indiscutable, mais cela ne veut pas dire que la recherche à ce sujet soit complète et close, en témoignent les excellents ouvrages qui paraissent actuellement. Seuls la poursuite de cette démarche et de cette recherche scientifique, couplée à une éducation rigoureuse faite en classe pourra contrer les idées nauséabondes, complotistes et vectrices de haines et de violence de ses « assassins de la mémoire ». 


samedi 3 février 2018

Annette Wieviorka, Le procès de Nuremberg, Editions Liana Levi, Paris, 2006.




Annette Wieviorka, Le procès de Nuremberg,
Editions Liana Levi,
Paris, 2006.


Premier procès de son genre, précurseur de la justice internationale telle qu'on la connait aujourd'hui, les détails de cet événement sont finalement peu connus du grand public. Comment fut-il créé? Qui en fut à l'origine? Comment a-t-il été composé? Qui sont les grands accusés? Comment ont-ils été choisis? En quoi le contexte de futur guerre froide, a-t-il marqué les décisions prises? C'est sur tous ces points que nous éclaire Annette Wieviorka. Initialement paru pour commémorer les cinquante ans du procès en 1995, ce livre a connu deux rééditions, l'un en 2005 et celle-ci un an plus tard.

Le découpage de l'ouvrage est assez classique. L'historienne commence par exposer les prémices et origines du procès. On y apprend que l'idée de juger les criminels de la Seconde Guerre mondiale naît pendant l’événement puisque dès 1943 une commission d'enquête sur les crimes de guerre voit le jour à Londres et que la Déclaration de Moscou signée par Staline, Churchill et Roosevelt la même année servira de base à la conclusion de Churchill lors de la conférence de Yalta: il souhaite l'exécution des criminels nazis, une fois leur identité trouvée.

C'est donc à la fin de la guerre que les Alliés vont juger les criminels nazis. C'est aussi à ce moment que les premières divergences vont apparaître. Les Américains insistent sur leur volonté de mettre en avant les charges de "crime contre la paix" et de "complot" alors que Français et Soviétiques sont désireux d'appuyer plutôt sur la notion de "crime de guerre". La liste des accusés potentiels fluctue aussi: une quinzaine de noms au départ, puis d'autres s'y ajoutent, chacun des vainqueurs souhaitant voir ses "prises de guerre" mises en lumière. Finalement après avoir retiré le sénile Krupp, ce sont 24 dignitaires nazis, essentiellement des militaires, qui s'assoient sur les banc des accusés. Le siège permanent du tribunal fixé à Berlin regroupe des juges français, américains, soviétiques et britanniques. Chaque procès pourra se dérouler n'importe où où des crimes ont été commis. Le premier procès se tient à Nuremberg, en zone d'occupation américaine, à l'endroit même où Hitler promulguait dix ans auparavant les fameuses lois antisémites. 

Ce premier procès rassemble une myriade de journalistes, plus que de témoins, finalement peu nombreux: une soixantaine pour la défense, moitié moins pour l'accusation. On s'ennuie énormément. Peu de coups d'éclat et de fracassantes dépositions; les documents et preuves sont choisis et consultés à l'avance par les différentes parties. Le ton est monotone, l'ambiance morose...

Les trois chefs d'accusations sont parfaitement expliqués par l'historienne. Finalement, on retiendra contre les accusés la charge de "crime contre la paix" et de "complot" visant à provoquer la guerre: l'idéologie nazie avait pour objectif la construction d'un "espace vital" par l'agression des pays à l'est de la frontière allemande. Mais ce chef d'accusation, cher aux Américains, met dans l'embarras Français et Anglais qui ont tardé à intervenir suite à l'invasion de la Pologne; et surtout les Soviétiques quand est évoqué le pacte secret Molotov/Ribbentrop. Les "crimes de guerre" sont aussi retenus: spoliation, pillages, crimes sur des civils, camp de concentration et mauvais traitements des prisonniers de guerre, germanisation forcée des territoires conquis. Là encore, les Soviétiques se retrouvent dans une position délicate, notamment quand est rapidement évoqué l'épisode de Katyn, encore plus rapidement étouffée. Enfin la question du génocide des juifs entre en compte dans le procès en janvier 1946. Sous le terme de "crime contre l'humanité", ce sont la déposition d'Ohlendorf sur les actions des Einsatzgruppen et celle de Höss sur les gazages des juifs à Birkenau qui mettent en lumière la tuerie. Le journal d'Hans Frank compléte l'ensemble sur la situation des ghettos. 

Il est regrettable que le tribunal n'ait pas souhaité retenir le principe d'une condamnation collective en jugeant les organisations (SA,SS, Gestapo...), ce qui aurait pu mener à la condamnation en masse de milliers de participants aux crimes nazis. Le verdict est plus connu. Les principaux chefs nazis sont condamnés à mort par pendaison. Quelques-uns enfermés pour une période plus ou moins longue à la forteresse de Spandau. Une petite minorité est acquittée, mais immédiatement condamnée par un tribunal allemand de dénazification. C'est le 16 octobre 1946 que les exécutions ont lieu, juste après la découverte du corps suicidé de Göring.

D'autres procès des criminels nazis ont eu lieu depuis, menant à la condamnation de plus de 5000 personnes, par différents tribunaux nationaux. En France ce sont Barbie, Touvier, et Papon qui ont été jugés; René Bousquet abattu avant son procès échappe à la justice. En 1948, l'ONU adopte le terme de "génocide". Le procès Eichmann dans les années 1960 met encore en lumière les crimes nazis. De cet événement judiciaire inédit et hors-du-commun sont nés d'autres grands procès: ceux pour les crimes commis en ex-Yougoslavie ou au Rwanda par exemple.

samedi 9 décembre 2017

Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie, Gallimard, Paris, 2017.




Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie,
Gallimard,
Paris, 2017.

Le projet nazi est une révolution culturelle. Une révolution au sens premier du terme, au sens d'un retour aux origines de la "race aryenne". Le projet c'est aussi une promesse, celle de délivrer le peuple allemand de toutes les entraves qui font de lui, depuis des siècles, les jouets des puissances étrangères et de ses ennemis et en particulier des juifs, véritable menace bactériologique dangereuse qu'il faut éradiquer.

Dans ce recueil d'articles, Johann Chapoutot expose tout ce qui sert de base à l'élaboration de l'idéologie nazie et qui justifie leurs actions, même les plus abjectes, en les connectant avec les croyances et les angoisses nazies. En pénétrant l'univers mental de chacun d'entre eux, en décortiquant les grands principes de cette culture nazie, en analysant leurs écrits fondateurs, pas seulement Mein Kampf, Johann Chapoutot réfute l'idée transmise par Primo Levi dans Si c'était un homme, et reprise dans Nuit et brouillard: "ici il n'y a pas de pourquoi...". Ce "pourquoi" qui justifie chaque action nazie, existe bien dans leur mode de penser, dans cette révolution culturelle nazie. C'est ce qu'explique de façon claire, parfois brutale, l'historien du nazisme.

La base de tout réside dans deux éléments fondamentaux, intimement liés l'un à l'autre: le "sang" et le "sol". C'est un "sang parfait" qui détermine un "être parfait" et qui fait de ses actes des "actes parfaits". Celui-ci ne peut que vivre en communauté, l'individu seul n'a pas de sens. Sa communauté est celle de sa "race", attachée au territoire qui la fait vivre et la rend forte. Ce fameux "espace vital" dont on prive les Allemands depuis trop longtemps va être reconquis par les nazis. Hitler en fait la promesse! L'"homme parfait" ressemblera de nouveau aux statues grecques antiques, l'antiquité de Platon, ce défenseur à son époque de la "race", un moment où les Grecs, descendants directs des peuples nordiques ne s'étaient pas encore mélangés avec les Asiatiques.

Mais les ennemis sont partout et depuis toujours jalousent l'aryen. Dès l'antiquité, les Stoïciens remettaient en cause la puissance aryenne et venaient porter les premiers coups. L'histoire est ensuite totalement revue: le christianisme, invention juive pour affaiblir les peuples, impose la monogamie à une "race forte" qui devrait se reproduire le plus possible quitte à le faire de façon polygame; le droit romain, code enjuivé qui rompt le lien entre l'individu et la communauté et fractionne le sol en inventant la propriété privée; l'humanisme, les Lumières, la Révolution française de 1789 imposent les fausses idées d'égalité et de fraternité. Car pour les nazis, ce n'est pas parce qu'on possède la bipédie en commun avec les esquimaux qu'on est leurs frères semblables. Plus proche encore d'eux c'est le Traité de Versailles, résurgence d'actes français anti-allemands depuis Richelieu, qui est vu comme un acte de guerre, nouvel épisode de cette "guerre des races" qui dure depuis bien trop longtemps et que l'on veut maintenant finir.

On l'a bien compris, pour les nazis, toute ces atteintes à l'intégrité du "sang" et du "sol" germaniques sont le fait de cette menace bactériologique qu'incarne le juif, être sans foi ni loi, sans attache territoriale, qui, depuis plus de 6000 ans n'a que le désir de dominer, par une destruction lente et insidieuse, les autres "races" et en particulier le peuple allemand sur lequel elle s'acharne depuis des siècles. Alors pourquoi l'Action T4? Pourquoi "la solution finale"? Pourquoi Eichmann? C'est justement pour tout cela! Ce soldat zélé, fanatique fanatisé et fanatisant, satisfait uniquement par les listes de chiffres des victimes dont il organisait la mort en  masse de manière froide, était intimement persuadé qu'il mettait un terme définitif à cette menace millénaire...

samedi 22 juillet 2017

Sarah Farmer, 10 juin 1944. Oradour. Arrêt sur mémoire, Perrin, Paris, 2007.




Sarah Farmer, 10 juin 1944. Oradour. Arrêt sur mémoire,
Perrin,
Paris, 2007.


Y a-t-il eu un épisode plus sensible dans l'après-guerre et pendant l'épuration que le massacre d'Oradour-sur-Glane et le procès qui s'en suivit? A l'heure des grandes commémorations mises en scène par notre nouveau gouvernement, nous nous sommes plongés dans l'ouvrage de Sarah Farmer, non pas principalement consacré au massacre en lui-même, mais à sa mémoire et à son utilisation politique, sociale, voire économique.

Du massacre à proprement parler, l'auteure n'y consacre que quelques pages dans un chapitre relativement court. Il est cependant bon ici d'en rappeler les grandes lignes. Le 10 juin 1944, à 14h00, un commando de 120 soldats Waffen SS, issus de la division Das Reich, basée depuis quelques mois à Montaban et appelée à rejoindre les plages de Normandie pour résister au débarquement allié, entre à Oradour. En moins d'une heure, l'ensemble de la population de ce bourg du Limousin est rassemblé sur le champ de foire. Très vite, femmes et enfants sont séparés des hommes. Ceux-ci sont dispatchés dans six granges du village pour y être abattus à la mitrailleuse. Dans l'église du village, les femmes et les enfants sont assassinés. Les nazis mettent enfin le feu au village et aux corps des victimes, dont certaines ne sont pas encore mortes. Seuls six hommes issus de la grange Laudy réussissent à sortir vivants de cette tuerie qui fera au final 642 victimes. Le lendemain, un groupe de nazis revient sur les lieux pour enterrer à la hâte les cadavres dans des fosses communes, faisant ainsi disparaître leur crime tant bien que mal. Officiellement les nazis étaient venus là pour punir la résistance; une cache d'armes leur aurait été signalée dans le village. Dans la réalité, il s'agissait de reproduire en France des actes que cette fameuse division SS avait l'habitude de commettre à l'est dans le cadre d'une guerre d'anéantissement visant à faire table rase des ennemis s'opposant à la constitution du grand Reich  voulu par Hitler, et dont les espoirs s'envolaient dès la fin 1942.

L'intérêt de l'ouvrage n'est pas dans le récit des faits. La préface donne immédiatement quelques grandes problématiques auxquelles le livre devra se charger de répondre: les mémoires individuelles sont-elles compatibles avec la mémoire collective? Quelles relations les sociétés entretiennent-elles avec leur passé? Comment un événement est-il perçu par ceux qui l'ont vécu? Comment d'autres vont-ils s'en servir? Le contexte spécifiquement français de la Seconde Guerre mondiale complexifie les choses car c'est aussi de l'impact de Vichy et de la collaboration dont il est fortement question dans tout l'ouvrage: comment la France et son gouvernement d'après-guerre ont-il tenté de laver le déshonneur, voire de le faire disparaître, afin de se placer du côté des nations victorieuses? A ce titre, l'épisode d'Oradour fut bien et reste bien encore aujourd'hui, un enjeu fondamental.

Dès l'immédiat après-guerre, Oradour connait un destin particulier. En 1945, le Général De Gaulle se rend sur les lieux. En 1946, le village devient sous la pression gaullienne monument historique et acquière un statut spécial: le fait que sa population ait été totalement annihilée par les nazis, ne permet pas la reconstruction immédiatement d'un nouveau village sur les ruines de l'ancien. Les traces de la cruauté nazie sont là, brutes...le village devient immédiatement un symbole. Il devient village martyr.

Les premières cérémonies sont organisées, les commémorations y tiennent place. On se pose rapidement la question de la conservation des ruines, tout en essayant d'en préserver leur authenticité et de mettre en avant les traces évidentes du massacre: impacts de balles, traînées de sang, traces de l'incendie.... C'est une dimension quasi religieuse que récupère le lieu: on vient à Oradour comme quand on se rend dans un lieu de pèlerinage; on se recueille sur les tombes des victimes sanctifiées; on considère les  survivants comme des miraculés. Une vie austère est imposée aux habitants du nouveau bourg qui voit finalement le jour à quelques encablures des ruines. Le lieu devient un sanctuaire: une enceinte l'enferme et le protège des entrées et venues des descendants des victimes qui ont encore du mal à considérer que ces terres, ces jardins, ces maisons n'appartiennent plus à leur famille.

1953 marquera cependant une rupture fondamentale et durable dans l'histoire de ce lieu. C'est l'année où s'ouvre le procès de Bordeaux à la demande des familles des victimes constituées en association et désireuses de voir les bourreaux de leurs proches jugés et punis. Quatorze Alsaciens, incorporés de force, figurent parmi les accusés. Ces malgré-nous, contraints depuis 1942 d'entrer jeunes dans l'armée, ont participé à la tuerie. Le tribunal infligera des peines, parfois lourdes, condamnations à mort, emprisonnements, travaux forcés. Mais la semaine suivante, tout fut remis en cause par l'Assemblée Nationale qui, sous diverses pressions, vote l'amnistie. On prétextera la volonté de réconciliation nationale, d'autres y verront plutôt la préservation d'une région riche et au passé déjà compliqué depuis 1870, au détriment d'une région rurale, bien moins dynamique. Ce deuxième martyr, les Limousins le garderont bien ancré dans leur mémoire. Oradour rend alors toutes les marques des hommages qui lui avaient été conférées. Le symbole majeur en est la crypte, construite avec des fonds nationaux pour accueillir les dépouilles des victimes, et qui restera définitivement vides des reliques des assassinés, les habitants lui préférant le monument ossuaire construit  par la municipalité dans le cimetière.

Les temps changent et les populations se renouvellent. Les survivants disparaissent, les familles des victimes oublient peu à peu ou du moins relèguent au second plan cette histoire. Aujourd'hui, Oradour est diversement apprécié par ses visiteurs: lieu de mémoire pédagogique pour les uns ou simple étape sur la route des vacances pour les autres, le lieu reste néanmoins un symbole fort et émouvant, une preuve concrète des crimes nazis et de ce qu'ils ont été réellement. Revenu sur le devant de la scène dans les années 1980 suite aux grands procès des criminels nazis et de leurs collaborateurs (Barbie, Papon, Bousquet, Leguay), le lieu sert aujourd'hui aussi à la communication mémorielle et politique des différents gouvernements.


Un bel ouvrage, synthétique et clair qui pose les questions essentielles à tout travail sur la mémoire et qui y répond de manière claire et précise.

samedi 6 mai 2017

Mona Ozouf, Jules Ferry. La liberté et la tradition, Gallimard, Paris, 2014.




Mona Ozouf, Jules Ferry. La liberté et la tradition,
Gallimard,
Paris, 2014.

On a tous en tête les deux facettes, quasi incompatibles, de Jules Ferry: celle de l'homme d'Etat, humaniste, qui a rendu l'école gratuite, laïque et obligatoire; et l'autre, plus incompréhensible, moins glorieuse, véhiculée par son discours à la chambre des députés en 1885, dans lequel il justifiait la colonisation en soulignant le devoir pour les "races supérieures" de civiliser les "races inférieures". Comment l'ex-ministre de l'instruction et des affaires étrangères, comment un homme public, pouvait-il proférer de tels propos dans la "Patrie des droits de l'Homme"? En retraçant les origines de Jules Ferry et en replaçant son action politique dans le temps long, Mona Ozouf parvient à remettre en place la réalité et la vérité des décisions prises par Jules Ferry à la fin du dix-neuvième siècle.

Vosgien, grand marcheur, amateur du monde rural, respectueux des traditions et de l'art académique, Jules Ferry vit dans une France bouleversée, dans une France qui a connu trois défaites successives dont elle a du mal à se remettre et qui marquent profondément les esprits de l'époque. Une France également peuplée de Français ambigus, aux comportements parfois étranges, presque contradictoires. Cette situation va peser énormément sur les choix et les actions politiques de Jules Ferry.

1793 marque la première défaite. C'est celle de la Première République qui a engendré la Terreur et la mort prématurée des idéaux républicains de liberté, d'égalité et de fraternité sous les coups d'un Robespierre fanatique, ouvrant la voie au coup d'état du 18 Brumaire et à la prise du pouvoir de Bonaparte. La seconde défaite a eu lieu en 1848, au moment où, pleins d'espoirs, les Français récupèrent le droit de vote. Mais ils l'utilisent mal, et contre toute attente place à la tête de l'Etat un autre Bonaparte, assassin lui aussi de la République. Terrible prise de conscience que celle de voir les Français mal utiliser un droit pour lequel ils ont combattu depuis de si nombreuses années. Mais par dessus tout c'est 1870 qui marque le plus les esprits à l'époque du gouvernement de Ferry, cette guerre perdue face à l'ennemi voisin qui ampute durablement la France de l'Alsace-Moselle.

Tout était réuni pour rendre compliquées les réformes de cette homme qu'on accusait de ne rien faire alors qu'il voyait sa terre natale passer aux mains des ennemis. Haï, échappant à des attentats, il fut portant à l'origine de changements fondamentaux, devenus si normaux aujourd'hui, qu'on en oublie même qu'il n'a pas été toujours comme cela. Soucieux de donner plus de pouvoirs aux autorités locales, il retire aux préfets le droits de nommer les maires pour en laisser la nomination au suffrage universel. Les libertés de presse et de réunion furent aussi des chantiers que son action a permis de développer.

Son œuvre la plus importante est sans conteste ses lois scolaires. Déjà en passe de devenir obligatoire et gratuite, l'école sous Jules Ferry devint laïque. Cette révolution scolaire répond à son idéal républicain: le manque d'instruction est la cause la plus évidente de toutes les inégalités et de toutes les erreurs, notamment celles commises dans la mauvaise utilisation du droit de vote des Français. Ainsi selon Ferry la République doit prendre en charge l'éducation pour s'enseigner elle-même. Dès lors, il ne sera plus possible que des Français instruits reproduisent les aberrations du passé. Droits de l'Homme, capacité à exercer un jugement critique, comprendre et participer à la vie de son pays, sont les grands objectifs de la formation citoyenne de l'enseignement sous la Troisième République. Histoire et géographie y occupent une place toute particulière puisque l'histoire doit ancrer la République dans le temps long pour en expliquer ses origines et l'intérêt de la défendre; la géographie l'ancrera dans ses territoires.

Mona Ozouf contextualise ainsi le discours justifiant la colonisation. Loin d'affirmer une théorie raciste telle qu'on pourrait la comprendre à la première lecture du célèbre discours, Ferry fait plutôt preuve d'un grand humanisme: ce qui fait la supériorité de la "race" française sur les "races inférieures", c'est justement cette éducation et cette instruction qu'il souhaite partager avec les colonies afin d'en faire des nations sœurs plus que des nations esclaves. Quant à l'affirmation de la puissance française par la colonisation, tant critiquée par Clemenceau, il faut la replacer dans le contexte géopolitique de l'époque: la perte par la France de leur territoire frontière avec l'Allemagne. Redonner l'impression de force aux Français semblait urgent.


Par une écriture parfaitement maîtrisée, une clarté et une méthode remarquables, Mona Ozouf réussit en 120 pages à lever tous les doutes sur l'un des plus grands hommes politiques qu'ait connu la France et qui s'est mis au service d'une Nation qui ne semble pas avoir immédiatement pris conscience de l'importance de cette personnalité et de la portée de son action.

lundi 3 avril 2017

Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation. Rwanda (1994-2016), Editions du Seuil, Paris, 2017.




Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation. Rwanda (1994-2016),
Editions du Seuil,
Paris, 2017.

Lorsqu'en 2008 Stéphane Audoin-Rouzeau partait pour la première fois au Rwanda à l'invitation de jeunes chercheurs qui travaillent sur le génocide des Tutsi, il était loin de se douter de l'impact de l'événement et de sa mémorialisation sur lui et sur sa carrière. Une initiation est le récit de ces bouleversements à la fois professionnels et personnels provoqués par la (re)découverte pour un historien de cet « épisode » inédit de l'histoire du monde.

Entre récits de rencontres et mises au point historiques, le spécialiste des violences commises pendant la Première Guerre mondiale explique de façon claire le rôle joué par la France avant et pendant le génocide, ses relations désormais compliquées avec le gouvernement rwandais, et, dans ces contextes, le malaise d'être un Français qui assiste sur place aux commémorations des massacres. Tout est raconté avec une limpidité à faire frémir les journaux négationnistes qui osent aujourd'hui donner la parole à d'ex-membres du gouvernement français de l'époque, impliqués jusqu'au cou dans l'affaire et qui clament ne rien avoir à se reprocher malgré l'évidence de leurs actes. Ce massacre d'une telle intensité n'a été possible qu'après une préparation de longue date et un soutien logistique efficace. Tous les rapports et témoignages prouvent que, pour des raisons qui restent encore obscures, les premières missions françaises visaient à stopper l'avancée du FPR, alors que l'armée gouvernementale et les miliciens massacraient hommes, femmes et enfants avec une sauvagerie sans égale. Puis ce fut la protection et l'exfiltration plus ou moins volontaires des tueurs que l'Opération Turquoise accompagnait.

Cet événement sans égal dans l'histoire a peu à peu et durablement transformé l'historien et a métamorphosé de façon irrémédiable son rôle. Invité à témoigner lors du procès de génocidaires, l’historien a du contextualiser les faits reprochés aux accusés. Il est aussi amené à expliquer pourquoi une certaine "raison d'Etat" pousse encore récemment un Premier Ministre à justifier la conduite d'un ancien Président de la République du même bord politique que l'actuel afin de ne pas discréditer un parti dont la cote de popularité s'effondre depuis les premiers mois du dernier quinquennat. Comment peut-on encore supporter devant l'évidence d’une telle erreur de parler d'un "double génocide" en sous-entendant que finalement les Tutsi n'avaient pas volé ce qui leur arrivait? 

Le bouleversement qui s'opère dans la vie de Stéphane Audoin-Rouzeau est surtout provoqué par les récits des rescapés qu'il rencontre au fil de son séjour au Rwanda. Joséphine, dernière rescapée d'une famille décimée et à qui on avait offert une vache, raconte comment cette dernière est morte de faim car ses voisins, certainement aussi les tueurs de ses proches, ne voulaient pas qu’elle paisse dans les champs alentours, prouvant ainsi que la haine est encore bien vivante au Rwanda. Émilienne, elle aussi rescapée, trouve la force, comme thérapeute, de faire raconter les pires horreurs subies par ses patients afin de les soulager. Massacres entre voisins, déchaînement de violence, cruauté...même en spécialiste des violences de guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau n’aurait pu imaginer entendre de telles paroles, apprendre de telles horreurs.

Un éclairage indispensable est fait aussi sur la grande question que toute personne qui s'intéresse au sujet ne peut que se poser: comment des coreligionnaires, aussi croyants soient-ils, ont-ils pu en arriver à  tuer leurs "frères" ou leurs prêtres, à l'intérieur même des églises, lieux sacrés, faisant office jusqu’alors de refuges en cas de danger ?

Enfin le choc des commémorations, de leur mise en scène, l'organisation du travail de mémoire rwandais ont profondément marqué l'historien. Loin des monuments aux morts des guerres mondiales que l’on a l’habitude de voir en France, au Rwanda, ce sont des fosses communes qu'on ouvre chaque année, ce sont des cadavres qu'on expose dans la position même dans laquelle ils sont morts, témoins des souffrances vécues lors de l'ultime moment où la machette s'abattait sur eux vingt ans plus tôt. Sans oublier non plus ces grandes cérémonies collectives organisées dans les stades, occasions souvent de crises d'hystérie en série lorsque les témoignages des survivants font remonter à la mémoire de ceux qui sont là les terribles images des corps mutilés, les horribles images des scènes de mise à mort.


L'épilogue du livre raconte le retour des chercheurs l’année dernière dans le pays des mille collines. Les esprits ont changé, les temps aussi, mais le souvenir reste vivant. Partout on sent le génocide ; on sent sa présence dans toutes les consciences, sur tous les lieux où ont été tués les victimes. Les relations avec la France restent encore tendues. Mais ce que n'arrivent pas à accomplir les politiques, peut-être les historiens et leur objectivité y arriveront-ils: leurs relations avec les rescapés et leurs recherches sur ce qui s'est réellement passé sur place il y a plus de vingt ans mèneront certainement un jour à la réconciliation entre les deux États.

mercredi 22 février 2017

Christian Ingrao, La promesse de l'est. Espérance nazie et génocide 1939-1943, Seuil, Paris, 2016.




Christian IngraoLa promesse de l'est. Espérance nazie et génocide 1939-1943,
Seuil,
Paris, 2016.

Tout était réfléchi, tout était prévu, dans le moindre détail, jusque dans l'intérieur même des maisons qui devaient accueillir les nouveaux arrivants. Le projet nazi de la conquête de l'est et de son intégration dans un vaste empire qui devait vivre mille ans est l'objet de ce nouveau livre de Christian Ingrao. Étudier le nazisme comme un rêve, comme une utopie, promis par Hitler et d'autres intellectuels à un peuple qui se sentait humilié et en danger, depuis la fin de la Première Guerre mondiale est le challenge magistralement relevé par l'historien.

 1939 marque le point de départ du livre: un incident de frontière allait servir de prétexte à l'invasion de la Pologne par les troupes allemandes. Puis c'est Barbarossa, la grand offensive contre l'Union soviétique qui amènera la Wehrmacht aux portes de Moscou. Pour les nazis, le rêve devient réalité, l'empire est en voie de naître, il faut dès lors germaniser le territoire et sa population.

Plusieurs hommes, plusieurs intellectuels, se voient en charge de planifier cette mission. Des « plans généraux pour l'est » voient le jour sous la plume du géographe agronome Meyer-Heitling, puis ce sera Kammler, l'ingénieur économiste et enfin Speer, le célèbre architecte d'Hitler qui y mettront leurs touches personnelles. La SS se dote de structures pour encadrer tout cela. Au départ tout est un peu brouillon, dans l'enthousiasme que suscitent les succès nazis, chacun entre en concurrence avec l'autre, les décisions se prennent rapidement et parfois de façon contradictoire.

Puis on décide de procéder par étapes. La première est d'expulser les populations indésirables du nouveau Reich et de les regrouper dans un territoire dépotoir où, même là, on ne veut pas d'elles. Alors on imagine des plans d'envergure: l'expulsion et la mort à petit feu à Madagascar, île où ces millions de gens ne trouveront de toute façon pas assez de ressources pour y vivre. La seconde étape est celle pendant laquelle on va juger de la bonne "ethnicité" de ceux que l'on veut garder sur place afin de servir la "race supérieure germanique". On favorise l'installation sur les nouveaux territoires conquis des "Allemands ethniques" qui seront chargés de coloniser et d'aménager "l'espace vital". C'est ainsi que de vastes transferts de populations vont être organisés alors même que la guerre n'est pas encore gagnée.

Les nazis invitent des spécialistes, ingénieurs, civils, étudiants, militants, femmes...  à effectuer l'expérience formatrice de l'est, à vivre la grande aventure dans ce lieu de tous les possibles, où, en servant le Reich, chacun pourra construire sa propre carrière et pourra se targuer d'avoir participé au grand sauvetage des "Volkdeutsche" soumis depuis trop longtemps à la domination des peuples slaves que l'on hait tant, tant ils ont mis les "vrais Germains" en danger.

L'étude que fait Christian Ingrao de rapports, de catalogues d'expositions, de chants, de poèmes, de livres, montre comment tout a été prévu et comment tout cela s'ancre dans l'univers mental des acteurs qui reçoivent chacun un rôle précis. L'organisation des villes et des villages, des axes de communication, des futures exploitations agricoles, des communautés d'habitants, prouvent que rien n'avait été laissé au hasard. Les trois "plans pour l'est" qui ont vu le jour dès le début de la guerre constituent bien les preuves que le projet de colonisation de "l'espace vital" était au centre des préoccupations des hiérarques nazis et qu'ils évoluaient au rythme des actions militaires.

Cette germanisation de l'est ne pouvait cependant pas se réaliser sans l'élimination physique des populations jugées nuisibles par l'idéologie raciste et antisémite nazie. Christian Ingrao démontre avec une clarté évidente que le génocide des juifs est intégralement lié à ce projet. L'étude de cas sur  Zamosc et la région de la Zamojszczyzna qui clôt l'ouvrage en est une preuve irréfutable. Ce territoire qui constituait un confins de l'empire jusqu'en 1941, en devient un centre avec l'opération Barbarossa: le glissement du Reich vers l'Union soviétique change totalement la donne pour cette région et ceux qui y vivent. Globocnik, un des nazis les plus zélés, va pouvoir y exercer son gouvernement et montrer ici sa capacité à appliquer à la lettre le projet nazi et à trouver tous les moyens, même les plus radicaux, pour le mettre en œuvre. Appuyé par Himmler, il fera de la Zamojszczyzna le fer de lance de la colonisation et de la germanisation de l'est. Ce véritable "laboratoire" grandeur nature sera aussi celui de l'assassinat en masse des juifs. Ceux-ci sont d'abord regroupés là pour servir de "bétail humain" chargé de construire les grandes infrastructures pour la germanisation du territoire. Les valides y sont regroupés dans des camps et la plupart devra s'éliminer naturellement par le travail en servant le Reich. Les autres, les inutiles, ceux qui ne veulent ou ne peuvent travailler doivent mourir. Pour cela, on va se resservir de ces scientifiques qui ont trouvé quelques années auparavant le moyen d'éliminer "efficacement et proprement" les malades mentaux lors de l'action T4. C'est ainsi que naîtra le centre de mise à mort modèle de Belzec, que l'on dote de chambres à gaz, puis celui de Sobibor où les juifs vont être tués en masse. Quand ces deux centres sont engorgés par l'afflux trop massif de victimes, on fait appel à des escadrons de gendarmes mobiles pour assassiner les juifs dans les forêts voisines au bord de fosses communes. Tout cela se fait au vu et au su de tout le monde; le caractère ostentatoire et souvent cruel des assassinats doit prouver à tous la détermination et la supériorité des conquérants. On orchestre aussi les conflits entre peuples: les Ukrainiens sont encouragés à se battre contre le voisin polonais haï depuis toujours.

L'année 1943, borne chronologique finale de l'ouvrage, voit mourir l'utopie. Ou du moins celle-ci passe au second plan. Les premières défaites nazies, notamment à Stalingrad, poussent les chefs à ne plus se concentrer sur le futur, mais sur l'immédiateté. Il s'agit dès lors de développer les efforts pour la victoire d'abord.


Lire Christian Ingrao, ou l'entendre en conférence, c'est à chaque fois être sûr d'être encore ahuris par la capacité de cette génération d'historiens à toujours apporter du neuf à des sujets dont on était persuadés tout connaitre. Ces historiens, par leurs recherches exceptionnelles, et suite à l'ouverture des archives soviétiques, répondent indirectement à tous ceux qui pensent et clament qu'il faut arrêter de travailler sur le nazisme et la Shoah parce qu'on sait tout et qu'"il n'y en a toujours que pour les mêmes". Absurdité parfaitement contredite par La promesse de l'est

mercredi 21 décembre 2016

Abdelasiem El Difraoui, Al Qaida par l'image. La prophétie du martyre, PUF, Paris, 2013.




Abdelasiem El Difraoui, Al Qaida par l'image. La prophétie du martyre,
PUF,
Paris, 2013.

Montrer les mécanismes de communication et de propagation des théories d'Al Qaïda, et, à travers cela, exposer les contradictions d'un mouvement qui se veut le seul à détenir la vérité, tels sont les objectifs Adelasiem El Difraoui.

Pour ce faire, ce docteur en sciences politiques commence par retracer la genèse d'Al Qaïda, de sa naissance afghane, à l'après 11 septembre 2001, effleurant même la naissance de l'Etat islamique au début des années 2000. Al Qaïda, "la base" est le rejeton de plusieurs mouvements radicaux islamistes qui ont vu le jour notamment depuis la fin des années 1970 au Moyen-Orient et qui prospèrent durant toute la Guerre froide. D'abord sorte de "maison d'accueil" créée par Abdallah Azzam pour Jihadistes venus en Afghanistan "défendre" l'islam contre les "impies" soviétiques, puis reprise en main par Al Zawahiri et Ben Laden, l'organisation a revêtu plusieurs formes, structures et objectifs pour finalement prendre l'aspect qu'on lui connaît aujourd'hui. Au départ, fusion de différents groupes radicaux, puis réseau, Al Qaïda est devenue aujourd'hui un label, une sorte de franchise dont on se revendique pour commettre des actes terroristes.

Ce qui fait la spécificité du mouvement depuis son origine c'est ce nouveau modèle du martyre dans un "jihadisme global" développé par Ben Laden: désormais le jihadiste doit combattre partout dans le monde et mourrir en martyre de l'islam et non plus seulement se battre sur un territoire précis où on considère que l'islam est en danger.

Pour répandre ce message et toucher le plus grand nombre, Al Qaïda a su développer et perfectionner tout un système de communication et de propagande efficace. Assez rares pendant la guerre d'Afghanistan dans les années 1980, les images sont de plus en plus utilisées. Ben Laden en comprend très vite l'intérêt pour une diffusion massive de ses idées et pour recruter de nouveaux combattants du monde entier. Le système se développe au fur et à mesure que les moyens de communication progressent. Le véritable tournant dans ce domaine est la guerre en Bosnie dans les années 1990, ou les cameramen d'Al Qaïda "armés" uniquement de leur caméra participent à leur façon au Jihad. Quel autre meilleur théâtre d'opération aurait pu être choisi pour montrer l'inaction des casques bleus occidentaux face au massacre des musulmans bosniaques?

L'organe de propagande d'Al Qaïda joue désormais un rôle essentiel, tout est filmé pour mettre en avant l'engagement des combattants et de leur chef Ben Laden. Tous les symboles prennent sens: les couleurs, les objets, les paysages, les lieux saints, les armes, la calligraphie, les animaux sont détournés pour amener le spectateur vers le message ultime porté par la nébuleuse terroriste: la seule voie du salut pour le vrai musulman est celle de mourir en martyr pour défendre l'islam contre les infidèles qui veulent sa perte. L'apothéose pour le mouvement restera définitivement le 11 septembre 2001 avec la mise en avant des 19 "magnifiques" ces 19 terroristes kamikazes qui ont tué près de 3000 personnes en quatre attentats quasi simultanés.

Abdelasien El Difraoui poursuit aussi l'ouvrage en montrant les divergences au sein du réseau. A l'origine déjà, celles entre Azzam et Ben Laden, par rapport à la conception du jihadisme global. Ensuite celles dues aux images d'ultra violence  issues de la branche irakienne qui semblent avoir poussé Ben Laden à faire des remontrances à son chef Al Zarqaoui, donnant naissance au proto État islamique que l'on connaît bien aujourd'hui. Les scènes de décapitation des otages nuisaient à l'image d'Al Qaïda.

Enfin l'autre intérêt de l'ouvrage réside dans le fait que l'auteur, en décortiquant la mythologie du groupe terroriste, le met devant ses propres contradictions. Comment un groupe qui refuse toute modernité venues de l'Occident de des Etats-Unis peut-il se servir autant des techniques de communication modernes, la plupart inventées par l'ennemi juré américain, pour faire sa propre propagande? Comment un groupe qui prône un islam strict qui refuse l'image peut-il s'en servir autant à ses propres fins? Comment un groupe qui prône un retour à un islam pur et rigoriste peut-il en réécrire les dogmes? Car bien sûr, derrière les théories d'Al Qaïda, c'est bien d'un nouvel islam dont il s'agit: l'imagerie diffusée de Ben Laden ne le présente-t-il pas comme un nouveau calife (chef militaire et religieux); voire comme un nouveau prophète (on le montre dans la montagne ou vivant reclus dans une grotte, on le montre chevauchant un beau destrier comme le prophète Mohammed dans les textes saints de l'islam).


En clair, Adbelasiem El Difraoui nous prouve par cet ouvrage indispensable qu'Al Qaïda est une organisation qui répond parfaitement à la définition de ce qu'est une secte islamique dont les adeptes se coupent du monde et se considèrent comme les seuls vrais croyants. Guidés par leur leader charismatique, eux seuls pensent connaitre la véritable voie vers le salut de leur âme: l'attentant suicide, la mort en martyre, pour tuer aveuglement un maximum d'innocents qu'eux considèrent comme infidèles. 

mercredi 2 novembre 2016

Tal Bruttmann, Christophe Tarricone, Les 100 mots de la Shoah, Que sais-je? PUF, Paris, 2016.




Tal Bruttmann, Christophe Tarricone, Les 100 mots de la Shoah,
Que sais-je? PUF,
Paris, 2016.

Aurait-on idée de lire un lexique ou un dictionnaire de bout en bout? A priori non...mais une fois lancé dans ce Que sais-je, il est difficile de s'arrêter. Tal Bruttmann, historien spécialiste de la question et formateur associé au Mémorial de la Shoah et Christophe Tarricone, enseignant agrégé en histoire et lui-même formateur, ont sélectionné avec minutie leurs 100 mots de la Shoah, ou plus précisément 100 mots, expressions ou noms propres liés à l'univers de l'assassinat en masse des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale. Les deux auteurs ne se contentent pas de définir les termes ou notions sélectionnés, mais les utilisent comme prétextes pour retracer l'histoire de la Shoah, mettre à jour les connaissances et faire un point historiographique sur le sujet. Ils n'hésitent pas non plus, quand c'est nécessaire, à mettre un terme à des débats de façon nette et objective.

L'intérêt premier de l'ouvrage est d'abord d'apporter des définitions claires et précises des termes sélectionnés.  Les premières pages de l'ouvrage sont naturellement consacrées à définir les mots et expressions utilisés pour nommer l'assassinat. Pour ce faire, les auteurs en recherchent leurs origines, amenant parfois le lecteur à se rendre compte que certains mots, entrés aujourd'hui dans le langage commun, sont issus du vocabulaire nazi. Leurs recherches montrent qu'au fil du temps des expressions ont changé de sens: ce que les nazis désignaient par la "solution finale" ne revêt pas la même signification à la fin des années 30 que pendant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, à la suite de Viktor Klemperer, écrivain juif allemand, ils décryptent le fameux "Langage du Troisième Reich", cette "langue" volontairement vague mais lourde de sens, utilisée dans le système concentrationnaire ou dans le processus génocidaire.

Le livre permet également de briser les représentations nombreuses et souvent fausses sur le sujet. La plupart du temps dues au "prisme d'Auschwitz", les idées, comme par exemple celle  selon laquelle tous les juifs assassinés ont été gazés puis incinérés dans des fours crématoires, sont corrigées par les auteurs. En retraçant l'histoire de certains lieux, comme celle des centres de mise à mort, ou en montrant l'itinéraire d'acteurs, victimes ou bourreaux, le lecteur perçoit la réalité plus complexe du processus mis en place pour assassiner la population juive d'Europe.

Part est faite également à la Mémoire et en particulier aux œuvres qui font le récit de la Destruction des juifs d'Europe. On trouvera des articles sur Maus de Spiegelman, sur Shoah de Lanzmann, ou, dans l'article sur Anne Frank, référence est faite à son célèbre Journal.

D'autres articles, en faisant état des recherches les plus récentes, sont de véritables mises à jour scientifiques sur la question. Les chiffres du bilan de la Shoah sont précisés et replacés dans le contexte géographique de la Seconde Guerre mondiale. Cela permet aussi aux auteurs de clore définitivement et objectivement certains débats qui existent actuellement: quel a été le rôle exact de Vichy ? Quelle a été l'attitude des Allemands? Fallait-il bombarder Auschwitz? Les auteurs y répondent sans ambiguïté.


A la manière des philosophes qui, à leur époque, publiaient un Dictionnaire raisonné des connaissances et sciences pour éclairer les Hommes, Tal Bruttmann et Christophe Tarricone livrent un ouvrage indispensable à la fois par son contenu, mais aussi et surtout par la méthodologie rigoureuse mise en œuvre pour rédiger ce livre, rigueur indispensable pour traiter des sujets aussi sensibles que la Shoah en Histoire. Il n'y a pas de synonymes dans la langue française, chaque mot possède son sens propre et fait état d'une réalité précise. Le révisionnisme n'existe pas non plus dans le domaine de l'histoire de la Shoah. C'est simplement derrière ce terme que se cachent les négationnistes antisémites qui polluent de plus en plus le monde de l'édition ou des médias. Beaucoup d'entre eux s'appuient justement sur les ambigüités du vocabulaire et savent jouer sur les mots. Ce livre est un véritable rempart à ces pseudos scientifiques qui trafiquent l'Histoire pour assoir leur idéologie. Il est l'instrument indispensable pour tous les transmetteurs de ce fait historique majeur qu'est la Shoah.