mercredi 27 mai 2026

Les Etats-Unis dans le viseur du Punisher (2) : du creux de la vague des 90s au détournement du logo par diverses factions.

 

Dans l’épisode précédent, il a été question du parcours d’un antagoniste de Spider-Man qui s’épanouit au cours des années Reagan pour devenir l’une des vedettes de l’éditeur de comics Marvel. Au début des années 1990, sa popularité est énorme. A ses deux séries régulières, The Punisher et Punisher War Journal, vient s’ajouter un troisième titre, Punisher War Zone, confié aux bons soins du scénariste Chuck Dixon et du dessinateur John Romita Junior, fils du concepteur du design du personnage. Frank Castle se hisse au rang d’un Spider-Man, d’un Batman ou d’un Superman avec ses trois titres réguliers.

Dixon et Romita Junior rendent l’anti-héros plus massif et plus bourrin. Le titre est violent et la guerre du Punisher contre les criminels devient toujours plus extrême et radicale. Mais voilà deux décennies que le personnage œuvre à lutter contre la criminalité sous toutes ses formes. Sa kill-list est interminable. Il a eu maille à partir avec toutes les variétés de mafieux possibles, tous les narco-trafiquants envisageables, tous les gangs imaginables. Lorsqu’il s’invite dans les pages d’une autre série et croise un héros plus classique comme Daredevil, Captain America ou Spider-Man, c’est inlassablement pour finir sur le constat que le code moral et la justice expéditive du Punisher s’accordent peu avec les pratiques des autres encapés ou encagoulés. Le personnage tourne un peu en rond et les équipes créatives tout comme l’éditeur ne savent plus trop quoi faire avec lui.

En 1995, après deux bonnes décennies de guerre interminable contre le crime, les trois séries du Punisher sont annulées. L’univers des comics est en crise. Les éditeurs peinent à vendre leurs titres dans un marché saturé. Les gimmicks commerciaux consistant à multiplier les couvertures alternatives et à inonder les shops de titres asphyxient le marché. Marvel rencontre de grosses difficultés financières et est sur le point de se déclarer en faillite. L’éditeur mise beaucoup sur Spider-Man et les titres de sa gamme X-Men mais les vieux héros ne se vendent plus. Captain America, Iron-Man, Thor, les Fantastic Four ou le Punisher passent un sale quart d’heure…

C’est au creux de la vague que le destin de Frank Castle est confié à deux auteurs successifs qui tentent d’en faire quelque-chose. Garth Ennis, auteur irlandais qui déteste les super-héros, écrit un Punisher kills the Marvel Universe dans lequel il laisse éclater sa fureur et sa détestation des encapés et encagoulés. Dans ce récit situé dans une continuité parallèle, la famille de Frank Castle n’est pas tuée par des mafieux mais victime collatérale d’un affrontement entre super-héros et super-vilains. Le Punisher part en guerre contre tous les personnages de l’univers Marvel qu’il dézingue méticuleusement. Cette satire des comics Marvel des années 1990 est aussi cruelle que jubilatoire et retient l’attention des lecteurs. Peut-être que Garth Ennis aurait quelques idées pour permettre au personnage de renaître et de renouer avec le succès…

Toujours au creux de la vague des années 1990, la Maison des idées cherchent à se réinventer et à attirer de nouveaux lecteurs en regardant vers l’avenir plutôt que le passé. L’éditeur lance sa gamme estampillée 2099 et imagine un futur à son univers super-héroïque. Spider-Man 2099, Doom 2099 ou Punisher 2099 sont des titres qui imaginent et mettent en scène des versions futuristes des héros Marvel. Lancée en 1992, alors que Frank Castle se vend encore, la gamme inclut une version 2099 du justicier. Le sort du personnage est confié au scénariste britannique Pat Mills. Quelle riche idée ! Le mythique fondateur de la revue 2000 AD est sans doute capable d’apporter quelque-chose de neuf, de frais et de punk au personnage ! Et puis à bien y réfléchir, il y a bien quelques familiarités entre Frank Castle et le Judge Dredd que Mills connaît bien ! La grosse différence entre le Judge et le Punisher réside dans l'absence d'humour ou de second degrés qui caractérise nombre d'aventures de Frank Castle aux Etats-Unis. Peut-être qu'un soupçon de black comedy ou d'humour so british pourrait porter ses fruits et rendre le personnage un peu plus intéressant à suivre!

Le scénariste britannique s’attèle à la tâche. Jacob Gallows est un flic du futur travaillant pour la multinationale Alchemax. Sa famille est massacrée par le fils dément de son patron. Il se met en tête de venger la mort des siens et de poursuivre la guerre de Frank Castle dont il détient le War Journal. Pourquoi pas ? Hélas la partie graphique ne tient pas la route. Mills abandonne l’écriture au bout d’une douzaine d’épisodes. La série est reprise par Chuck Dixon et s’arrête avec le numéro 34. Rendez-vous manqué pourtant il y avait un truc. Le lecteur se rabattra sur Marshal Law, un petit chef-d’œuvre concocté par Mills et Kevin O’Neill quelques années plus tôt. La gamme 2099 est confiée aux bons soins de l’éditeur Joey Cavalieri. Ce scénariste et dessinateur de formation est un ancien de chez DC comics. Il multiplie les connexions entre les séries de la gamme 2099 et veille à créer un univers interconnecté. Les séries Doom 2099 et Spider-Man 2099 sont celles qui durent le plus longtemps. C’est dans les pages de la première que Jacob Gallows joue un rôle des plus intéressants dans un récit assez bluffant signé Warren Ellis.

Doom 2099 narre les exploits d’une version futuriste du grand méchant Doctor Doom A.K.A. Docteur Fatalis dans la langue de Molière. Sur la majorité des vingt-cinq premiers numéros de ladite série, le scénariste John Francis Moore et le dessinateur Pat Broderick font un travail plus qu’honnête. Un jeune Warren Ellis qui n’a pas encore écrit Transmetropolitan ou The Authority s’empare des commandes pour mettre en mouvement une idée lancée par son prédécesseur dans les premiers numéros. Doom lorsqu’il reprend le contrôle et le trône de sa Latvérie natale constate que les déséquilibres et dynamiques géopolitiques l’amèneront tôt ou tard à prendre le contrôle du monde pour assurer la sécurité de son petit royaume. Le bon docteur se lance à la conquête du monde en commençant par les Etats-Unis et là… Ellis imagine une histoire assez folle et par certains aspects très visionnaire !

Lorsqu’il lance son plan d’invasion des Etats-Unis, Doom se justifie en notant que la gouvernance et la réalité du pouvoir échappent au président et aux organes légitimes et sont confisquées par une poignée de chef d’entreprise multimilliardaires. Le mégalomane latvérien oblitère le Congrès, attaque la Maison Blanche et lâche ses armées sur le territoire américain en même temps qu’il procède à une cyber-attaque en règle des installations états-uniennes. La guerre-éclair est facilement remportée et Doom s’autoproclame président des Etats-Unis. Il s’entoure d’un cabinet composé d’une pirate informatique nommée Ministre du Signal, d’un mercenaire wakandais nommé Ministre des Relations Ennemies, d’un activiste mutant nommé Ministre de l’Humanité, d’une autre mercenaire nommée Ministre de l’Ordre et du Punisher 2099 nommé Ministre de la Punition. Il y a comme un parfum de Make America Great Again qui flotte ! Coïncidence ? Sans doute pas. Génie prophétique ? Peut-être ou simple coup d’œil dans le rétroviseur et les années Reagan.

Voilà qui est intéressant : l’émule du Punisher propulsé ministre et chef des forces de police dans un état totalitaire aux mains d’un mégalomane qui met au pas les capitaines d’industrie et autres techno-milliardaires ! Hélas face à ses difficultés financières, la Marvel procède à des coupes, licencie l’éditeur Joe Cavalieri qui portait à bout de bras l’univers 2099. Les scénaristes et artistes lâchent l’affaire et les idées de Warren Ellis, qui auraient pu donner vie à une grande saga futuriste dans la lignée des folles épopées de la revue 2000 AD, sont précipitamment utilisées pour donner une conclusion rushée et très insatisfaisante.  Dans un spectaculaire retournement de situation, Jacob Gallow passe de celui qui punit à celui qui est puni et meurt assez piteusement dans les pages d’un 2099 A.D. Apocalypse… On note l'apparition des lettres A et D (pour Anno Doom) dans le titre comme une référence évidente à la revue britannique.

Dommage pour Frank Castle et dommage pour le Punisher 2099. L’année 1995 est funeste. Le héros retrouve une série éponyme en 1997. Celle-ci s’éteint au bout de dix-huit numéros. Marvel est alors racheté par le fabricant de jouets Toy Biz. A la misère de voir ses séries annulées, s’ajoute pour Frank Castle la torture d’être transformé en la pire figurine transformable de l’histoire de l’humanité… Le Punisher traîne ses bottes vers la sortie… C’est par la petite porte qu’il quitte la décennie 1990… A moins que !!!

Lorsque le dessinateur Joe Quesada et l’encreur Jimmy Palmiotti proposent de redonner une seconde jeunesse à quelques héros Marvel et lance en fanfare le label Marvel Knights. L’idée est de confier le destin de héros usés ou peu oubliés à des équipes de grand talent/ Quesada s’adjoint les services du scénariste Kevin Smith pour redynamiser Daredevil. Paul Jenkins et Jae Lee s’occupent brillamment des Inhumains. Christopher Priest et Mark Texeira réinventent Black Panther. Et là, au fond d’un carton, il y a le petit Frank Castle qui attend d’être réinventé par les scénaristes Christopher Golden et Thomas E. Sniegoski et le légendaire dessinateur Bernie Wrighston. Et là, il faut s’accrocher !

Rongé par la culpabilité (?), Frank Castle s’est suicidé (!?!)… Mais il est ramené à la vie par une créature aux yeux phosphorescents (?!?) et repart en guerre contre le mal équipé de deux gros fusils NERF (?!?) translucides et magiques… Ouch ! The Punisher: Purgatory réinvente le personnage pour le transformer en espèce de version angélique sous forte influence de Hellblazer. Le dessin de Wrighston n’est pas très inspiré. Les lecteurs sont très décontenancés par cette mini-série en quatre épisodes. C’est le coup de grâce pour le Punisher. Les années 2000 se profilent et le voilà plus mort que vif ! Il n’est plus que l’ombre de lui-même et les fans de comics se moquent méchamment de lui… Sniff…

Serait-ce la fin du justicier ? Ce personnage qui un temps pouvait rivaliser en popularité avec un Spider-Man ou un Batman ? Ce anti-héros dont le logo immédiatement identifiable est fièrement arboré sous forme de tatouage par certains ? Au tournant des années 2000, un auteur, qui s’est déjà amusé à faire massacrer tout l’univers Marvel par Frank Castle, s’apprête à réinventer une fois encore le Punisher et à le faire entrer dans l’Histoire lui et son logo !

Mais ceci est une autre histoire… A suivre…


mercredi 20 mai 2026

Beate et Serge Klarsfeld. Un combat contre l'Oubli par Pascal Bresson et Sylvain Dorange

 


« La montée de l’extrême droite dans certains pays de l’Union européenne est inquiétante ». Cette phrase placée dans la bouche de Serge Kalrsfeld à la toute fin de ce roman graphique par les auteurs résonne aujourd’hui de manière presque polémique. Les déclarations et actions de certains des membres de la famille Klarsfeld questionnent au point de cliver les commentateurs. Les traumatismes personnels ont ressurgi après les massacres du 7 octobre 2023 et d’autres enjeux politiques ont du passer par là, à tel point qu’on oublie parfois l’œuvre réalisée par Serge et Baete dans la construction de la mémoire des victimes de la Shoah et dans la dénazification de l’Allemagne et de l’Europe. Ce livre vient rappeler leur combat contre l’oubli.

Tout commence par une magistrale gifle assénée par Beate au visage du chancelier Kiesinger. Alors que ce dernier siège au 16ème congrès de la CDU en 1968, il prend la claque de sa vie, et certainement celle de la vie de Beate, qui a réussi à franchir tous les contrôles de sécurité. Depuis quelques temps, il lui était impossible d’accepter qu’un ancien responsable nazi puisse diriger l’Allemagne. Plus généralement, avec le rapprochement franco-allemand réalisé dans le cadre de la construction européenne, ce sont les grâces, les amnisties et l’impunité qui en découlent qui révoltent la jeune allemande.

Il faut dire que depuis quelques années, elle est en couple avec Serge, un Juif français rescapé de la Shoah, mais dont une grande partie de la famille a été assassinée. Ensemble il se sont donné des missions. Le premier, entretenir la mémoire des disparus français, assassinés dans les centres de mise à mort nazis ; la seconde, redorer l’image de l’Allemagne en regardant son passé en face et en empêchant d’anciens criminels d’échapper à la justice et d’accéder à des postes politiques.

Tous deux consultent les archives et instruisent des enquêtes pour retrouver les chefs nazis qui ont fui en Amérique du Sud, ou qui sont restés en Allemagne sans y être inquiétés. Après avoir réuni suffisamment de preuve pour les confondre devant un tribunal, il s’agit de retrouver les nazis exilés, les ramener légalement ou illégalement sur les lieux de leurs méfaits pour les juger. 

C’est ainsi qu’ils purent traquer Kurt Lischka, ancien chef de la Gestapo de Paris, Leguay, Bousquet, Touvier et autre Papon. Mais leur meilleure prise, car pour certains la mort avait frappé avant le procès, fut certainement celle de Klaus Barbie, enfui au Pérou et en Bolivie. Celui qui a été surnommé le Boucher de Lyon, responsable de la déportation et de l’assassinat des enfants de la colonie d’Izieu ou de la torture et de l’assassinat de Jean Moulin, a été ramené en France pour être jugé et condamné à la prison à vie par le tribunal de Lyon.

Le roman graphique de Pascal Bresson et Sylvain Dorange met en lumière, par un savant jeu de flashbacks, la manière dont se sont rencontrés Serge et Beate ; l’histoire tragique de l’arrestation et de l’assassinat du père de Serge, la manière dont ils ont enquêté sur les nazis, les prises de risque de Beate qui n’hésite pas à se rendre dans les dictatures sud-américaines pour accuser et tenter de demander l’expulsion des criminels nazis qui s’y cachaient. Le rôle de la presse est bien mis en avant aussi, ainsi que les liens avec des politiques ou futurs hommes politiques engagés dans les combats pour la dénazification de la France, de l’Allemagne et de la vie politique en général. C’est baigné dans les couleurs des années 1960/1970 qu’on suit l’itinéraire atypique de ce couple qui n’a jamais baissé les bras, même quand les situations pouvaient s’avérer particulièrement dangereuse.

Est-ce que la lecture de cet ouvrage ferra oublier les tristes épisodes ou phrases de ces dernières années ? Peut-être pas, mais en tout cas, il remet en lumière les actions du couple Klarsfeld qui ont été pendant de très longues années des justiciers, des chasseurs de nazis, des historiens et des passeurs de mémoire.  

mercredi 13 mai 2026

Une bande-dessinée pour en finir avec Auschwitz ?

Ari Richter, Plus jamais je ne visiterai Auschwitz : un roman graphique sur le trauma et la mémoire, Delcourt, Paris, 2025.

Ari Richter est né à Tampa en Floride en 1983. Il n’est pas né lorsque Maus commence à être publié aux Etats-Unis. C’est un artiste et un professeur à l’Université de la ville de New-York. Il est le petit-fils de survivants de la Shoah et fils de thérapeutes. Dans le titre de son album, le mot essentiel est « je ».

Dans le premier chapitre de son roman graphique, « A l’ombre de la Shoah », il raconte de manière sincère et touchante son enfance et son adolescence en Floride. Il évoque ses difficultés à grandir dans une famille juive qui observe assez scrupuleusement sa religion. Il explique ses sentiments lorsqu’il entendait ses grands-parents évoquer l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale. L’omniprésence de ces événements et d'un monde surgi d'un passé auxquels il ne pouvait s’identifier. Il mentionne ses difficultés à s’assimiler et à s’intégrer alors que sa judaïté se rappelle constamment à lui. Il rapporte ses difficultés face à l’antisémitisme ordinaire.

Pas évident d’échapper à « l’ombre de la Shoah » lorsque l’on est prénommé en référence à un personnage interprété par Paul Newmann dans Exodus… Richter raconte aussi son amour des comics et des figurines à collectionner. Il justifie ce besoin de balancer des blagues antisémites avant que les autres ne le fassent. C’est pour lui une manière de prouver que sa judaïté ne le définit pas. Il confesse n’avoir aucune envie d’être juif en public mais… d’être sans cesse renvoyé à sa judaïté en privé ! Tout cela est narré avec beaucoup de franchise et un humour précieux qui montre le recul de l’auteur sur sa propre histoire. Qui plus est, son écriture est assez subtile et lui permet en une seule case de préciser la nuance entre l’humour juif pratiqué entre juifs et les vannes antisémites qu’il balance à tour de bras en public.

La partie centrale de son roman graphique est consacrée à ses recherches généalogiques, la collecte des témoignages des membres de sa famille qui ont survécu à la Shoah et son voyage sur les traces de sa famille. C’est le choc de la fusillade dans la synagogue Tree of Life de Pittsburgh en octobre 2018 qui provoque chez lui une espèce de dépression et le pousse à sonder la mémoire familiale. Plus il se renseigne sur l’antisémitisme, plus il est noyé d’informations angoissantes. Les attaques contre Georges Soros, les propos de Donald Trump lors de sa campagne électorale, les tags antisémites dans les cimetières… Triste, déprimé et angoissé, il commence à fouiller dans les vieux papiers de sa famille. Il se met à élaborer un arbre généalogique de sa famille. Et réalise qu’une trentaine de membres de sa famille sont morts dans des camps, ont été abattus, se sont suicidés sous la contrainte… Entre traumatisme et mémoire, il commence à prendre la mesure de l’héritage familial et du poids anxiogène de celui-ci.

Ari Richter collectionne des objets de toutes les sortes : des action figures, des comics, des trading-cards, des CDs, des DVDs, des cigales mortes, des figurines qui pissent… Et pourquoi donc ne pas collectionner les récits de ses grands-parents ? Pourquoi ne pas préserver l’histoire de sa famille ? Pourquoi ne pas mettre à profit sa sensibilité d’artiste pour cela ? Il rassemble donc tous les journaux ou tous les enregistrements de témoignages qu’il peut trouver et se met à dessiner ce qu’il découvre. C’est là le cœur du roman graphique. Un assemblage de dessins, de collages, de reproductions de photographies ou de documents d’archives qui donne vie à l’histoire d’une famille. Richter a une approche très concrète de l’art et des témoignages collectés.

« C’est ce qui s’est passé. » C’est ainsi que s’intitulent les chapitres centraux du roman graphique. En mettant en images et en exergue les anecdotes récoltées en auscultant la mémoire familiale, Richter émeut et bouscule son lecteur. Tous ces événements et ce monde qui lui semblaient si étrangers lorsqu’il était plus jeune l’obsèdent et prennent un tout autre sens au fur et à mesure de son enquête.

Arrive l’étape qui donne son titre au roman : le voyage mémoriel sur les traces de sa famille. Avec un humour toujours mordant, Ari Richter évoque d’abord le tabou de l’impossible retour vers l’Allemagne. « Honnêtement j’ai toujours eu plus la trouille de Freddy Krueger que du criminel de guerre nazi Friedrich-Wilhelm Kruger ! » Avec sa femme Irin, il part donc à l’été 2019 en Allemagne et en Pologne. Il sonde alors le traumatisme de rencontre en rencontre et de visite en visite. Comme ces Allemands qui pleurent en avouant qu’ils ont perdu le sens de l’humour en perdant leurs juifs… 

Le chapitre consacré à la visite d’Auschwitz est tout à la fois drôle et tragique. Avec humour et avec un recul impressionnant, Ari Richter passe ses souvenirs à la moulinette. Le chaos ambiant de la visite, la foule cosmopolite, les tickets de couleurs différentes pour identifier la langue parlée par les visiteurs qui lui évoquent les marquages sur les tenues des déportés, les selfies à gogo… Mais ce qui le traumatise surtout lors des trois heures de visite guidée, c’est le discours du guide polonais qui insiste sur les souffrances des non-juifs polonais. La marginalisation des victimes juives et la séparation systématique des Polonais et des victimes juives… « Pourquoi ne dit-il jamais juifs polonais ? » Cette déjudaïsation de la Shoah digne d’un régime communiste le dérange ! Son expérience malheureuse à Auschwitz apporte un éclairage des plus pertinents sur les politiques mémorielles et les rapports à la mémoire des descendants de survivants, des descendants de persécuteurs et des Polonais !

C’est en lisant ces pages extrêmement critiques et mordantes que le lecteur doit se remémorer le titre : « Plus jamais JE ne visiterai Auschwitz ». Ari Aster livre son ressenti et pointe des travers qui sont des réalités et qui servent parfois de leviers à certains discours antisémites. L’artiste américain n’est pas du nombre de ceux qui fièrement clament avoir été deux fois à Auschwitz dont une fois à moins vingt degrés pour prendre possession d’un héritage ancestral. Il ne tourne pas en dérision ceux qui clament la nécessité de ne pas oublier et arborent ces voyages mémoriels comme des badges sur leur poitrail. Non. Il dit simplement que fort de sa connaissance de la mémoire et des traumatismes de sa famille, sa visite à Auschwitz a été plus problématique que thérapeutique. Il remet en cause certains aspects des politiques mémorielles et la muséographie d'Auschwitz. En cela, le roman graphique peut trouver maints échos dans le film de Jesse Eisenberg, A Real pain (2024). Dans ce dernier, deux frères partent en voyage mémorielle sur les traces de leur grand-mère et visitent Varsovie et Majdanek. L’approche sensible et sarcastique de la mémoire familiale est commune aux deux œuvres.  

Les dernières pages de l’album sont consacrées au retour aux Etats-Unis, à la pandémie, à l’assaut sur le Capitole et à l’essor d’un trumpisme inquiétant, à un autre séjour mémoriel en Allemagne et à une visite de Dachau, aux angoisses d’Ari et de sa femme Irin quant à l’avenir de leurs enfants, aux conséquences du 7 octobre 2023 simplement évoqué par un collage… Ce roman graphique n’est sans doute pas un album qui entend en finir avec Auschwitz. C’est un ouvrage intéressant et un regard très sincère, personnel et touchant sur le traumatisme de la Shoah, sur la mémoire et le rapport des différentes générations à celle-ci, sur l’art moins comme exutoire des névroses que comme outil d’appropriation et de transmission d’une mémoire et d’une histoire.

mercredi 6 mai 2026

Albin - Par Martin Harnicek - Monts Métallifères - 2026

 


L’histoire d’Albin commence par celle de ses parents, ou plutôt d’un idéal que formulent ces derniers. Vivant dans une dictature totalitaire dirigée par le Comité de dévitalisation, le Prédicateur, géniteur d’Albin, décide avec sa femme de braver l’interdit : avoir un enfant qui, espèrent-ils tous deux, devrait être celui qui libèrera la société du joug du terrible Comité.

Très vite après sa naissance, les espoirs du couple sont réduits à néant : Albin montre d’inquiétants signes de cruauté, d’abord avec les animaux qu’il torture de façon très sauvage avant de mettre fin à leur vie. Il faut se rendre à l’évidence : l’enfant n’est pas un sauveur de l’humanité, mais un horrible monstre pétri de haine et de violence.

Alors que les parents se morfondent et se disent qu’ils ont engendré la pire des créatures, le Comité, de son coté, remarque le jeune garçon, ravi de voir en lui un futur cadre qui devrait faire parfaitement l’affaire pour intégrer le petit groupe d’hommes qui dirigent le territoire. D’autant plus qu’Albin et doué dans tout ce qu’il entreprend de violent et qu’il est affublé d’un visage fin et d’une beauté hors-norme. Cette qualité intéresse tout particulièrement les cadres du parti où seules les relations sexuelles entre hommes sont autorisées parce qu’elles n’engendrent aucune naissance supplémentaire.

Albin gravit les échelons les uns après les autres, soit en montrant ses prouesses imaginatives pour trouver de nouveaux moyens de dévitaliser ceux qui ont atteint l’âge légal pour cesser de vivre, soit en écrasant ses adversaires au sein du parti, usant de ses charmes pour séduire les hiérarques juste au-dessus qu’ils éliminent les uns après les autres ses concurrents directs aux postes qu’il convoite.

Mais dans ces sociétés aussi hiérarchisées, bien souvent ceux qui sont trop carriéristes font peur et deviennent les cibles de ceux qui se sentent menacés. D’un autre côté, la société menace aussi de se soulever contre ceux qui les oppriment. Deux dangers pour Albin… mais est-on toujours sûrs de ceux qu’on installe à la place des dictateurs que l’on fait tomber ?

Cette dystopie écrite en 1974 dans une Tchécoslovaquie communiste ne peut que rappeler le système politique mis en place à l’époque dans le pays. Elle rappelle le fameux 1984 d’Orwell, en plus trash et plus sombre. Aucun espoir, aucune échappatoire ne sont proposés par l’auteur. Même quand les choses semblent s’être dénouées dans les scènes finales, c’est pour mieux retomber dans un cauchemar qu’on nous laisser entrevoir.

Le livre interroge également l’ambition et questionne sur l’être humain et jusqu’où il est capable d’aller pour satisfaire sa soif de pouvoir et de contrôle. Il pose aussi la question de l’acceptation, des effets de la propagande sur les consciences. Cruel, l’anti-héros qu’est Albin dérange par la violence qu’il est capable de produire, même contre ses proches. Un livre dérangeant qui s’inscrit dans son temps et qui, aujourd’hui, interroge tant il peut être compliqué à lire.

 

 

 

mercredi 29 avril 2026

Les Etats-Unis dans le viseur du Punisher (1) : des origines aux années Reagan.

 

Durant le mois de juin 1975, la police de New-York distribue un pamphlet appelé « fear city pamphlet » pour donner aux habitants des conseils de survie dans une ville dont le taux de violence et de criminalité atteint des sommets. Des coupes budgétaires entrainent la suppression de 11 000 emplois dans la police ou les brigades de pompiers. L’insécurité s’installe et la peur s’abat sur la ville. On note au passage la tête de mort qui orne la première page du pamphlet de 1975.

On pourrait croire à une blague ou au synopsis d’un film ou d’un comic book mais il s’agit bien de la triste réalité new-yorkaise au milieu des années 1970. La Grosse Pomme voit sa population chuter de 7 896 000 habitants à 7 072 000. Le nombre de meurtres s’élève à 1 690 pour la seule année 1975. La poussée de violence est choquante et la ville est dans un état de déliquescence avancée. Les immeubles délabrés, les terrains vagues, les rats et autres nuisibles… Cette New-York pourrie est montrée dans des films comme Maniac de William Lustig, Escape from New York de John Carpenter ou Wolfen de Michael Waldleigh.

C’est dans ce contexte sordide que Frank Castle A.K.A. le Punisher est créé et apparaît dans Amazing Spider-man # 129. Le personnage tragique est un antagoniste dans cette aventure de l’arachnide humain. Le scénariste Gerry Conway s’inspire d’une série de romans de Don Pendleton, The Executioner. Mack Bolan est un ancien soldat qui part en guerre contre le crime dans quelques 631 romans. Le Punisher est la version super-héroïque de cet infatigable combattant du crime organisé.

Frank Castle est un ancien US marine dont la famille a été massacrée par la mafia en plein Central Park. Il s’est donné pour mission de pourchasser et d’éliminer tous les criminels et adopte l’identité du Punisher. Son costume, conçu par John Romita, reflète son manichéisme primaire et sa guerre impitoyable contre les criminels : un justaucorps noir sur lequel se dessine une tête de mort blanche. Pour le Punisher, il n’y a pas de nuances entre le Bien et le Mal  et pas d’autre échappatoire que la mort pour les criminels. Pour les scénaristes binoclards et les dessinateurs gringalets, le Punisher devient une manière d’exorciser la peur quotidienne de se faire violenter et agresser par des criminels. Le personnage rencontre un succès qui surprend Gerry Conway. Ses apparitions en tant que personnage secondaire des aventures de Spider-Man se multiplient de 1974 à 1981. Il a droit à quelques aventures en solo dans les pages de Marvel Preview et Marvel Super Action

Au milieu des années 1980, sa popularité croissante et un passage entre les mains de Frank Miller lui assurent d’apparaître dans les pages de sa propre série limitée écrite par Steven Grant et dessinée par Mike Zeck. Après ce galop d’essai, Frank Castle a droit à sa première série régulière à partir de 1987. Dès l’année suivante, une deuxième série intitulée Punisher War Journal lui est consacrée. En l’espace de quelques années, il est devenu l’un des personnages-phares immédiatement reconnaissables de la firme Marvel. Cette période faste pour le Punisher est également celle de nombreux anti-héros pensés comme plus adultes, plus radicaux et plus violents dans le sillage des Watchmen ou du Dark Knight Returns d’Alan Moore et Frank Miller.

Cette figure très westernienne et très américaine s’épanouit dans le contexte des années Reagan. Le run de Carl Potts et Jim Lee sur Punisher War Journal #1-19 est en cela fort intéressant et révélateur. Les origines du personnage sont un peu revues et corrigées. C’est un deal entre narco-trafiquants qui tourne mal et provoque le massacre de la famille Castle. Ce sont alors les années « just say no » de la guerre contre la drogue menée par l’administration Reagan. Les ennemis du Punisher sont des gangs, des junkies, d’anciens membres des escadrons de la mort… La guerre contre la drogue devient l’un des combats principaux du personnage. Même ses souvenirs de vétéran du Vietnam sont hantés par cette lutte. Le brave héros américain a été confronté à des officiers corrompus organisant un trafic d’opioïdes en dissimulant la drogue dans les dépouilles des GIs rapatriés au pays. Frank Castle devient le Père Fouettard et la mauvaise conscience de l’Amérique qui règle tous les problèmes à coups de fusil mitrailleur, de grenade, de bazooka ou de couteau de combat. Et en bon patriote, il achète américain et utilise un Goncz 9 pour dézinguer les malandrins. La série donne une piètre image de la presse en dépeignant une jeune et jolie journaliste comme une consommatrice de drogues dures. 

Plus la série avance et plus les scénarii se font audacieux. Le comic-book n’est pas seulement un relais de la rhétorique reaganienne, il devient une critique radicale des méthodes policières dans le numéro 11 initulé Shock treatment. Dans cet épisode, Frank s’interroge et remet en cause les méthodes employées par la police pour lutter contre les narcos et celles utilisées pour réinsérer ou rééduquer les délinquants juvéniles. Trois pages à charge semblent suggérer que les forces de police sont responsables d’une escalade de la violence et n’emploie pas des méthodes efficaces dans la lutte contre le crime. Ces trois pages forment un épilogue dans lequel le héros n'apparaît pas. Ces trois pages montrent que la police est l'unique responsable de dérapages violents et n'agit pas efficacement contre les dealers. Cela n’a rien d’anodin dans une revue qui offre à son jeune lectorat de pleines pages détaillant par le menu l’arsenal du héros. Oui tout cela est très américain et tellement « gun country » mais…

Il y a fort à penser que l’orientation très right wing du Punisher a provoqué quelques réactions en coulisses. Curieusement les épisodes 14 et 15 voient apparaître Spider-Man dans les pages de la série. L’intrusion de Spidey est toujours l’occasion d’attirer davantage de lecteurs sur une série. C’est aussi le moment choisi par l’équipe créative pour montrer que non, Frank Castle n’est pas un nazi ! La preuve ? Il affronte de vrais nazis héritiers directs de l’idéologie d’Adolf Hitler et propagateurs de messages de haine. Un groupe de suprémacistes et son leader proprement halluciné s’introduisent dans les locaux du journal Daily Bugle et prennent en otages le patron de Peter Parker A.K.A. Spider-Man ainsi que sa petite amie. Les auteurs n’y vont pas par quatre chemins : ces malfrats défenestrent une otage, abattent l’hélicoptère du SWAT, assassinent de pauvres badauds, prophétisent une guerre raciale à venir… Tout cela peut paraître cousu de fil blanc et terriblement caricatural mais la crainte de voir le personnage du Punisher récupéré par des groupuscules d’extrême-droite se profile déjà au tournant des années 1980. A la manière d'un Dirty Harry dans Magnum Force, confronter le très extrême anti-héros à plus extrême est une manière d’aseptiser et de le rendre moins dangereux et offensif. Pour enfoncer le clou et redorer quelque peu le blason d’un justicier à tendance nazillarde, l’épisode 16 envoie le brave Frank punir de viles magouilleurs texans responsables de la ruine de braves citoyens américains.

En cette fin de décennie 1980, le personnage est des plus populaires. Il tente dès 1989 une transition vers le cinéma dans un film signé Mark Goldblatt et interprété par Dolph Lundgren. Le film est une production modeste. Le costume emblématique du personnage est laissé au placard. L’intrigue est très basique mais après tout, le personnage l’est tout aussi. Le film n’est pas distribué en salles aux Etats-Unis mais il l’est en Europe. Le succès n’est pas au rendez-vous mais cela n’entache guère la réputation du héros. C’est en grande forme qu’il s’avance vers la décennie suivante qui sera moins glorieuse pour lui.

Mais ceci est une autre histoire… A suivre…