mercredi 29 avril 2026

Les Etats-Unis dans le viseur du Punisher (1) : des origines aux années Reagan.

 

Durant le mois de juin 1975, la police de New-York distribue un pamphlet appelé « fear city pamphlet » pour donner aux habitants des conseils de survie dans une ville dont le taux de violence et de criminalité atteint des sommets. Des coupes budgétaires entrainent la suppression de 11 000 emplois dans la police ou les brigades de pompiers. L’insécurité s’installe et la peur s’abat sur la ville. On note au passage la tête de mort qui orne la première page du pamphlet de 1975.

On pourrait croire à une blague ou au synopsis d’un film ou d’un comic book mais il s’agit bien de la triste réalité new-yorkaise au milieu des années 1970. La Grosse Pomme voit sa population chuter de 7 896 000 habitants à 7 072 000. Le nombre de meurtres s’élève à 1 690 pour la seule année 1975. La poussée de violence est choquante et la ville est dans un état de déliquescence avancée. Les immeubles délabrés, les terrains vagues, les rats et autres nuisibles… Cette New-York pourrie est montrée dans des films comme Maniac de William Lustig, Escape from New York de John Carpenter ou Wolfen de Michael Waldleigh.

C’est dans ce contexte sordide que Frank Castle A.K.A. le Punisher est créé et apparaît dans Amazing Spider-man # 129. Le personnage tragique est un antagoniste dans cette aventure de l’arachnide humain. Le scénariste Gerry Conway s’inspire d’une série de romans de Don Pendleton, The Executioner. Mack Bolan est un ancien soldat qui part en guerre contre le crime dans quelques 631 romans. Le Punisher est la version super-héroïque de cet infatigable combattant du crime organisé.

Frank Castle est un ancien US marine dont la famille a été massacrée par la mafia en plein Central Park. Il s’est donné pour mission de pourchasser et d’éliminer tous les criminels et adopte l’identité du Punisher. Son costume, conçu par John Romita, reflète son manichéisme primaire et sa guerre impitoyable contre les criminels : un justaucorps noir sur lequel se dessine une tête de mort blanche. Pour le Punisher, il n’y a pas de nuances entre le Bien et le Mal  et pas d’autre échappatoire que la mort pour les criminels. Pour les scénaristes binoclards et les dessinateurs gringalets, le Punisher devient une manière d’exorciser la peur quotidienne de se faire violenter et agresser par des criminels. Le personnage rencontre un succès qui surprend Gerry Conway. Ses apparitions en tant que personnage secondaire des aventures de Spider-Man se multiplient de 1974 à 1981. Il a droit à quelques aventures en solo dans les pages de Marvel Preview et Marvel Super Action

Au milieu des années 1980, sa popularité croissante et un passage entre les mains de Frank Miller lui assurent d’apparaître dans les pages de sa propre série limitée écrite par Steven Grant et dessinée par Mike Zeck. Après ce galop d’essai, Frank Castle a droit à sa première série régulière à partir de 1987. Dès l’année suivante, une deuxième série intitulée Punisher War Journal lui est consacrée. En l’espace de quelques années, il est devenu l’un des personnages-phares immédiatement reconnaissables de la firme Marvel. Cette période faste pour le Punisher est également celle de nombreux anti-héros pensés comme plus adultes, plus radicaux et plus violents dans le sillage des Watchmen ou du Dark Knight Returns d’Alan Moore et Frank Miller.

Cette figure très westernienne et très américaine s’épanouit dans le contexte des années Reagan. Le run de Carl Potts et Jim Lee sur Punisher War Journal #1-19 est en cela fort intéressant et révélateur. Les origines du personnage sont un peu revues et corrigées. C’est un deal entre narco-trafiquants qui tourne mal et provoque le massacre de la famille Castle. Ce sont alors les années « just say no » de la guerre contre la drogue menée par l’administration Regan. Les ennemis du Punisher sont des gangs, des junkies, d’anciens membres des escadrons de la mort… La guerre contre la drogue devient l’un des combats principaux du personnage. Même ses souvenirs de vétéran du Vietnam sont hantés par cette lutte. Le brave héros américain a été confronté à des officiers corrompus organisant un trafic d’opioïdes en dissimulant la drogue dans les dépouilles des GIs rapatriés au pays. Frank Castle devient le Père Fouettard et la mauvaise conscience de l’Amérique qui règle tous les problèmes à coups de fusil mitrailleur, de grenade, de bazooka ou de couteau de combat. Et en bon patriote, il achète américain et utilise un Goncz 9 pour dézinguer les malandrins. La série donne une piètre image de la presse en dépeignant une jeune et jolie journaliste comme une consommatrice de drogues dures. 

Plus la série avance et plus les scénarii se font audacieux. Le comic-book n’est pas seulement un relais de la rhétorique reaganienne, il devient une critique radicale des méthodes policières dans le numéro 11 initulé Shock treatment. Dans cet épisode, Frank s’interroge et remet en cause les méthodes employées par la police pour lutter contre les narcos et celles utilisées pour réinsérer ou rééduquer les délinquants juvéniles. Trois pages à charge semblent suggérer que les forces de police sont responsables d’une escalade de la violence et n’emploie pas des méthodes efficaces dans la lutte contre le crime. Ces trois pages forment un épilogue dans lequel le héros n'apparaît pas. Ces trois pages montrent que la police est responsable de l'escalade des violences et n'agit pas efficacement contre les dealers. Cela n’a rien d’anodin dans une revue qui offre à son jeune lectorat de pleines pages détaillant par le menu l’arsenal du héros. Oui tout cela est très américain et tellement « gun country » mais…

Il y a fort à penser que l’orientation très right wing du Punisher a provoqué quelques réactions en coulisses. Curieusement les épisodes 14 et 15 voient apparaître Spider-Man dans les pages de la série. L’intrusion de Spidey est toujours l’occasion d’attirer davantage de lecteurs sur une série. C’est aussi le moment choisi par l’équipe créative pour montrer que non, Frank Castle n’est pas un nazi ! La preuve ? Il affronte de vrais nazis héritiers directs de l’idéologie d’Adolf Hitler et propagateurs de messages de haine. Un groupe de suprémacistes et son leader proprement halluciné s’introduisent dans les locaux du journal Daily Bugle et prennent en otages le patron de Peter Parker A.K.A. Spider-Man ainsi que sa petite amie. Les auteurs n’y vont pas par quatre chemins : ces malfrats défenestrent une otage, abattent l’hélicoptère du SWAT, assassinent de pauvres badauds, prophétisent une guerre raciale à venir… Tout cela peut paraître cousu de fil blanc et terriblement caricatural mais la crainte de voir le personnage du Punisher récupéré par des groupuscules d’extrême-droite se profile déjà au tournant des années 1980. A la manière d'un Dirty Harry dans Magnum Force, confronter le très extrême anti-héros à plus extrême est une manière d’aseptiser et de le rendre moins dangereux et offensif. Pour enfoncer le clou et redorer quelque peu le blason d’un justicier à tendance nazillarde, l’épisode 16 envoie le brave Frank punir de viles magouilleurs texans responsables de la ruine de braves citoyens américains.

En cette fin de décennie 1980, le personnage est des plus populaires. Il tente dès 1989 une transition vers le cinéma dans un film signé Mark Goldblatt et interprété par Dolph Lundgren. Le film est une production modeste. Le costume emblématique du personnage est laissé au placard. L’intrigue est très basique mais après tout, le personnage l’est tout aussi. Le film n’est pas distribué en salles aux Etats-Unis mais il l’est en Europe. Le succès n’est pas au rendez-vous mais cela n’entache guère la réputation du héros. C’est en grande forme qu’il s’avance vers la décennie suivante qui sera moins glorieuse pour lui.

Mais ceci est une autre histoire… A suivre…

 

mercredi 22 avril 2026

Thomas Huchon, Résister aux Fake News, First Editions, 2025.

 

Thomas Huchon est un journaliste et auteur d’ouvrages sur les fake news et les idées complotistes. Depuis des années, il anime des ateliers pédagogiques dans les classes de France pour sensibiliser les jeunes aux mécanismes et aux dangers de ce phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur en France et dans le monde, surtout depuis l’explosion d’internet. Fort de cette expérience sur le terrain, mais aussi grâce au travail qu’il effectue avec des chercheurs comme Rudy Reischtadt ou avec d’anciens complotistes, il livre ce manuel très utile qui offre toute sortes de moyens pour résister aux fake news.

Cet ouvrage est essentiellement conçu comme un manuel pour réagir vite et de façon simple, donc efficace, lorsqu’on est confronté à un discours complotiste qui, trop souvent, laisse bouche bée l’auditeur qui le reçoit tant il n’est pas préparé à y répondre. Une vingtaine de chapitres reprennent les idées complotistes les plus répandues dans le monde et dans notre pays. On retrouve entre autres celles qui entourent les Illuminati de Bavière, le 11 septembre 2001, la pandémie de Covid 19 ou celles qui tentent de faire croire que la Terre serait plate. D’autres, plus franco-françaises ou moins présentes dans des ouvrages du même style que celui-ci, donnent une réelle plus-value au livre : les mensonges vissant à dire que les attentats de 2015 ne sont que des opérations réalisées sous de « faux drapeaux ». Il s’agirait en réalité de conspirations mises en œuvre par l’Etat pour imposer à la population des lois sécuritaires d’exception.

Outre le fait de faire état de chacune des idées, Thomas Huchon expose le contexte dans lequel est apparue chacune des idées complotistes. Il dresse ensuite une liste des arguments avancés par celles et ceux qui propagent les mensonges conspirationnistes puis les « debunke » en expliquant comment elles s’avèrent totalement erronées. Pour certains arguments, la méthode proposée est assez simple : questionner la personne qui nie la réalité objective de certains évènements pour leur imposer la charge de la preuve de ce qu’elle profère et la mettre en difficulté de prouver ce qui ne peut l’être. Pour rétablir d’autres vérités plus complexes, l’auteur donnent des exemples de travaux de recherches scientifiques, ou propose des corpus d’archives ou de documents.

Thomas Huchon poursuit chaque étude en identifiant les personnalités ou groupements qui diffusent les idées complotistes et fait état des répercussions plus ou moins importantes ou plus ou moins graves qu’elles peuvent induire. Enfin, un état des lieux chiffré permet d’appréhender l’ampleur du phénomène et de montrer le nombre d’individus qui ont pu être mis en contact avec chacune des idées complotistes.


Les derniers chapitres du livre sont plus analytiques et intéresseront certaines plus les initiés. L’auteur y fait un bilan de la recherche depuis la dernière décennie.  On y découvre les conséquences de l’adhésion aux fake news sur les individus, la force des biais cognitifs qui poussent à « mal penser » et comment ces idées infusent de plus en plus les discours de certains hommes politiques en France, notamment dans les milieux extrémistes. Quelques pistes sont enfin données pour discuter avec un complotiste sans que chacun ne reste campé sur ses positions. Plus individuellement, il donne une méthode pour développer son propre esprit critique afin de ne pas être victime soi-même de son propre cerveau. Quelques petites illustrations peuvent éclairer de façon ironique les propos du livre. Elles sont l’œuvre de Rodho.  

mercredi 15 avril 2026

Diabolik et les fumetti : le chaînon manquant italien entre les romans de gare à la française et les comics américains ?

 

Les grandes nations de la bande-dessinée que sont la France, la Belgique, les Etats-Unis ou le Japon oublient parfois que dans l’ombre, de petites nations se tiennent prêtes à frapper lorsque l’on s’y attend le moins. L’Italie est de celles-ci ! Terre natale des fumetti, la péninsule italienne héberge un certain nombre de talents de grand renom (Hugo Pratt, Milo Manara…), de revues mythiques (Topolino, Tex Willer, Dylan Dog…) et de héros plus ou moins hauts en couleurs. Diabolik est un anti-héros qui a traversé les années et les frontières et doit autant aux super-héros de comics qu’à la littérature populaire française. Enquête sur les traces d’un super-criminel très clip crap bang vlop zip wizzz swiissss !

Danger Diabolik, Mario Bava, Italie, 1968.

Reflet dans un diamant noir, Hélène Catet et Bruno Forzani, France, 2025.

A l’aube des sixties, dans la très industrieuse Milan, Angela et Luciana Giussani créent Diabolik, criminel qui suit son propre code moral des plus ambigu. Angelina est une jeune-femme émancipée et indépendante. Dans une Italie en plein boom économique, cette ancienne mannequin fonde sa propre maison d’édition, Astorina. Après la publication de comics américains traduits et adaptés au marché italien, elle cherche à créer un héros cent pour cent italien. En piochant ici et là dans la culture populaire, elle confectionne un personnage trouble de criminel fortement inspiré de Fantômas mais évoquant aussi Moriarty, Judex, Arsène Lupin. Diabolik doit beaucoup à la personnalité de sa créatrice, furieusement indépendante et volontiers anarchiste. Il est taillé sur mesure pour venir animer les pages de fumetti de petit format que les masses d’employés qui empruntent quotidiennement les transports en commun peuvent glisser dans une poche et lire sur les trajets aller-retour du domicile au travail et vice-versa. Diabolik est un pur produit du capitalisme triomphant et du miracle économique italien avec un petit twist à la Robin Hood. Le criminel s’en prend aux riches et aux puissants. Il est impitoyable, cruel, doué de facultés quasi-surnaturelles. Luciana Giussani vient prêter main forte à sa sœur pour l’écriture des scenarii. La partie graphique est confiée à divers artistes plus ou moins doués : Angelo Zarcone, Enzo Facciolo... 

 

Dans un décor de roman-photo qui évoque aussi bien la Côte-d’Azur que la Californie, Diabolik et sa compagne Eva Kant tuent, volent, torturent, massacrent, manipulent. Diabolik est impitoyable alors qu’Eva est plus prompte à prendre le parti des faibles ou des femmes. Les politiciens corrompus, les riches délinquants, les trafiquants de tous les bords sont les adversaires et victimes du duo diabolique. Les pendolari apprécient le ton violent, sexy et anticapitaliste des aventures de Diabolik. Quelque-part entre un héros de roman de gare et un super-vilain, ce curieux personnage se pose comme une figure fascinante et la face cachée d’une Italie en plein essor économique et en pleine reconfiguration sociale. Il y a nécessairement quelque-chose d’un Robin Hood dans cette silhouette encagoulée et moulée dans son justaucorps noir.

Ce fumetto nero rencontre le succès, entre dans l’histoire et dans la culture populaire italienne et est largement imité par les Kriminal, Satanik et autres émules rivalisant de violence et de cruauté pour surpasser leur modèle. Quatre ans après son apparition dans les pages des magazines, des producteurs de cinéma se penchent sur une adaptation filmique des aventures de Diabolik. Au milieu des années 1960, les Fantômas d’André Hunebelle sont passés par là et James Bond explose le box-office. Dino De Laurentiis, géant de la production italienne, est prêt à mettre les petits plats dans les grands pour porter à l’écran les exploits de Diabolik. C’est là que tout se complique pour le criminel masqué !

D’écriture en réécriture, les aventures de Diabolik deviennent plus légères et comiques. Il perd de son mordant. Sa compagne, Eva Kant, qui est son égale dans les fumetti, devient un peu plus un love interest qu’une aventurière. Une première tentative d’adaptation capote en cours de tournage au Royaume-Uni. Le français Jean Sorel, le réalisateur britannique Seth Holt et l’ensemble des équipes sont remerciés. Dino De Laurentiis aurait-il torpillé le projet pour mieux le récupérer ? Peut-être…

Mais quel réalisateur choisir pour porter à l’écran les aventures de Diabolik ? Le génie du cinéma qu’est Mario Bava bien entendu ! Caméraman et technicien virtuose héritier d’une longue lignée d’artistes, inventeur et innovateur génialissime, il est également un grand lecteur de fumetti dont il comprend les subtilités, les techniques narratives et les spécificités. Le cinéaste se retrouve à la tête d’un budget comme il n’en a jamais obtenu. Il est maître du calendrier et termine son film en avance. Il bataille pour préserver au mieux ce qui fait le sel du personnage de Diabolik et de son univers. Danger Diabolik ! est un film absolument prodigieux et bourré d’inventivité, d’images folles et d’une énergie toute sixties. Le film est un monument de la pop culture qui a tout compris au matériau qu’il adapte.

Là où Roger Vadim s’est complètement vautré en adaptant Barbarella au même moment, Bava crée un authentique fumetto qui bouge et qui respecte les codes de la bande dessinée en les adaptant au médium cinématographique. Conscient de ce que le neuvième art est avant tout une affaire de séquençage et de découpage, il se contraint à découper ses plans à la manière d’une page de bande dessinée. Il place sa caméra derrière les étagères d’une bibliothèque de manière à créer des cases dans lesquelles s’inscrivent les personnages filmés. Il se sert du reflet dans un rétroviseur pour insérer un gros plan sur les yeux du personnage dans un séquence. Il filme l’action à travers des éléments de décor, de manière à scinder ses plans. La grande maîtrise technique et le courage de Bava qui ne choisit jamais la facilité sont remarquables. Le film est bluffant et respecte le ton résolument anarchiste du fumetto. Le plutôt sage Mario Bava se laisse aller à des poussées hédonistes dans sa représentation de l'idylle entre Diabolik et Eva Kant.

John Philip Law joue très bien du sourcil sous le masque du super-criminel. Marisa Mell est sublimée par la caméra de Bava qui souvent la filme en contre-plongée ce qui renforce son côté puissant et furieusement indépendant. Michel Piccoli campe un tenace inspecteur Ginko. La musique d’Ennio Morricone est particulièrement inspirée, sensuelle et pétillante. L’ingéniosité de Mario Bava permet à Dino De Laurentiis d’économiser des centaines de milliers de dollars. Et le film est... une grande déception au box-office !

Pourquoi ce chef-d’œuvre du cinéma comic booky ne trouve-t-il pas son public ? Tout rapide et efficace qu’il est, Bava ne parvient pas à battre en vitesse les équipes des adaptations des Kriminal, Satanik ou autres Phénoménal et le trésor de Toutânkhamon du débutant Ruggero Deodato qui n’est pas encore versé dans le cannibalisme cinématographique… Danger Diabolik ! arrive sur les écrans avec une longueur de retard. Et c’est fort dommage parce qu’avec le temps, le film est devenu culte et assure au super-criminel italien une renommée mondiale ! Les adaptations plus récentes des frères Manetti certes appliquées et fidèles manquent de fougue et de fureur et font pâle figure à côté de l’œuvre de Mario Bava !

La publication des aventures du criminel se poursuit en Italie. Le clip des Beastie Boys Body Movin s’inspire et rend largement hommage au film de Mario Bava. Pour ce qui est des comics américains, il n'est interdit de percevoir Diabolik comme le prédécesseur avec plus de vingt ans d'avance de tous ces anti-héros très dark and gritty qui apparaissent dans le sillage des travaux de Frank Miller et Alan Moore à la fin des années 1980.  L’hommage le plus remarquable et notable est cependant français ou belgo-italo-franco-luxembourgeois. Le duo de cinéastes Hélène Cattet et Bruno Forzani s’est rendu célèbre par des réalisations maniéristes extrêmement travaillées et sous très forte influence giallesque ou italienne. Le très fou et virtuose Reflet dans un diamant mort, dont il serait vain d’essayer de résumer l’histoire, est une lettre d’amour et une évocation émue de tout un pan de la culture populaire et de Diabolik en particulier. Les réalisateurs renouent avec la folie visuelle du métrage de Bava et la pulsion scopique est jouissive !

Voilà pour ce film, ces fumetti et cette chronique qui donnent furieusement envie de faire des clip crap bang vlop zip wizzz swiissss !!!


mercredi 8 avril 2026

God Bless America, un thriller décevant dans l'Amérique de la Guerre froide


Septembre 1954, dans le Colorado aux Etats-Unis, une voiture s’arrête dans une station-service pour faire le plein. Un étrange homme défiguré est au volant. Il file ensuite à bord de son véhicule. Le lendemain, dans l’état voisin de l’Utah le shérif Nick Corey patrouille et découvre une voiture abandonnée au bord de la route. Alors qu’il l’examine attentivement en relevant une douce odeur de parfum, un grand bruit déchire la tranquillité du moment : un avion de l’armée, passablement endommagé, est en train de s’écraser. Le shérif se rend sur place après avoir parcouru quelques miles de distance depuis l’endroit où il se trouve. Il n’avait trouvé aucun conducteur dans la voiture, il ne découvre aucun pilote dans l’avion. Commence dès lors une course poursuite entre le shérif, un tueur en série et un groupe de soldat séditieux, dans une Amérique en pleine guerre froide.

Une superposition d’affaires repose alors sur les épaules de Nick Corey. L’armée et le FBI lui mettent la pression pour élucider un mystère plutôt embarrassant pour l’état. S’agirait-il d’un complot fomenté par les Soviétiques, visant à détourner quelques ogives nucléaires ? Un étrange inspecteur du FBI s’associe au shérif. Qui est-il ? Que lui veut-il ? Pourquoi sa présence trouble-t-elle tant l’enquêteur ?


Mais ce sont surtout de terribles souvenirs qui refont surface dans l’esprit de Nick. Des traces et des intuitions lui rappellent l’horreur qu’il a vécue enfant quand il a découvert les cadavres atrocement mutilés de ses parents. Tous les faisceaux de preuves convergent vers cette idée : l’homme qui a assassiné ces derniers est bien le même qui agit ici depuis quelques jours. Il le précède à chaque étape de l’enquête, semant derrière lui des pauvres victimes torturées et laissées pour morte dans de bien macabres mises en scène.

L’histoire ainsi dressée fournit tous les bons ingrédients d’un thriller réussi : une Amérique paranoïaque en proie à la chasse aux sorcières et qui traque tout ce qui peut être différent ; d’étranges protagonistes secondaires mais qui alimentent l’ambiance tendue de ces états arriérés et en marge de la modernité ; d’autres personnages dont les déviances (sexuelles) prennent souvent le pas sur la raison ; des mystères qui s’enchainent et qui donnent un caractère plutôt haletant et motivant au début de l’histoire dans laquelle le lecteur se plonge assez vite. Il a envie de savoir.

Mais malheureusement, au fur et à mesure des planches et des évènements, on perd le fil et la narration dévient souvent incohérente et répétitive. Le shérif suit les traces du fameux tueur et tente de déjouer en même temps le complot visant l’Amérique. Les bons choix pris par le héros de l’histoire sont systématiquement dictés par des intuitions, procédé un peu facile et rapide pour un ouvrage qui se veut une enquête policière. Trop peu de place est laissée également à l’histoire du tueur en série. Que cherche-t-il réellement ? Que s’est-il passé dans la chambre des parents il y a des années de cela ? Pourquoi reproduit-il les actes commis ? Pourquoi s’acharne-t-il autant sur le shérif ? La succession des meurtres lasse assez vite elle aussi. On devine que le shérif arrivera à chaque fois trop tard pour ne retrouver que les corps sans vie des personnes qu’il vient de quitter. Quant au dénouement final (qui n’en est pas un en réalité), il ne peut que laisser sur sa faim.

Au niveau graphique, c’est une Amérique et une société états-unienne très sombre qui est campée. La production du livre a été soignée : format impressionnant, gros grammage et beau grain du papier.  Le dessin très (trop) charbonneux, retire un peu de la netteté de certaines scènes et paysages qu’on aurait aimé être plus mis en valeur.


D’une bande dessinée aussi mise en avant et autant plébiscitée depuis sa sortie, on en attendait certainement de trop. Devant autant d’attente, on est peut-être aussi trop exigeants et très facilement déçue aussi.

God Bless America, d'après le roman Le Cherokee de Richard Morgièvre, adapté par PF Radice, Sarbacane, 2026.

mercredi 1 avril 2026

Les Dents de la mer : un pamphlet antiaméricain et anticapitaliste ?

  

Du haut de son demi-siècle, le film de Steven Spielberg n’a pas à rougir : pour sa ressortie en salle en 2025, il s’est classé pendant quelques semaines dans les cinq premiers films du box-office et a raflé 16,2 millions de dollars de recettes ! Il semble que tout a été dit, redit, vu ou revu sur ce film ou sur le roman dont il s’inspire… Mais qui se rappelle que lors d’une interview, Fidel Castro confiait avoir lu Les Dents de la mer. Quoi ?!? El Caballo lit de la soupe commerciale étatsunienne ?!? Hé non ! Comme il le souligne lui-même : ce n’est pas un très bon livre mais c’est un livre marxiste ! Hein ?!?

Peter Benchley, Les Dents de la mer, Gallmeister, Paris, 2024.

Jerome Wybon (texte) et Toni Cittadini (dessin), Les Mâchoires de la peur, Huginn & Muninn, 2025.

Les Dents de la mer : les secrets d’un film culte (documentaire), Laurent Bouzereau, Etats-Unis, 2025.

« Attends qu’on expédie ces pignoufs tout droit sur les hauts fonds ! Va y avoir du sport moi j’te l’dis ! Ils en avaleront leur acte de baptême quand ça va râcler dans le fond du bateau et que ça cabrera de la proue p*tain ! »

Les Dents de la mer est un film admirable et admiré pour de très nombreuses raisons. Techniquement, il est très réussi et efficace. N’est-ce pas cette grande gueule de Quentin Tarantino qui dit qu’il appartient au nombre restreint des films parfaits ? C’est aussi un film ambitieux et réalisé dans des circonstances infernales par un très jeune réalisateur qui s’imagina un temps que ce serait le dernier film qu’il réaliserait à Hollywood… C’est un blockbuster qui cassa le box-office et inaugura auprès des grands studios la tradition des blockbusters estivaux. Ce n’est pas un modèle de production mais c’est un film qui a repoussé les limites de ce qu’une équipe de cinéma pouvait réaliser en pleine mer. C’est aussi un film dont le tournage a été documenté de manière inédite par Carl Gottlieb, ami de Spielberg, acteur sur le film mais surtout script-doctor et assistant personnel du réalisateur durant une bonne partie du tournage. Lors de la sortie sur les écrans, le film est accompagné du Jaws log, un journal de tournage qui détaille les coulisses du film.

« On va avoir besoin d’un plus gros bateau ! »

Forts de la masse documentaire existante sur le film Les Dents de la mer, Jerome Wybon et Toni Cittadini nous offrent un beau making-of en bande dessinée d’un film considéré comme culte. Qu’apporte cette nouvelle narration des coulisses du métrage ? Il s’agit d’une belle synthèse, graphiquement plaisante et travaillée mais surtout bien documentée et assise sur les archives du tournage. Le lecteur y retrouve avec plaisir les moments-clefs du tournage, les péripéties incroyables, les coulisses de la distribution et les secrets de fabrication d’un blockbuster… S’il subsiste quelques scories (notamment sur la création de l’affiche emblématique), le récit canonique est bien restitué. Et au fil des pages, le lecteur pourra s’étonner de lire que Spielberg n’a jamais pu approcher le grand Hitchcock qu’il adulait et à qui il pensait fortement en réalisant son film de requin… Il pourra tiquer en découvrant que le futur réalisateur John Landis est venu mettre la main à la pâte pour la construction de décors du film ! Il s’amusera aussi des âneries de la bande de copains de Spielberg, les Scorcese, Millius et autres George Lucas, qui auraient abimé le requin mécanique en jouant avec…

« Ils sont dans le jardingue, ils risquent riengue ils sont pas bien loingue. »

L’un des aspects du film et de son tournage qui nous semble le plus intéressant et remis en lumière par cette bande dessinée ou le documentaire de Laurent Bouzereau pour l’anniversaire du métrage, est la folie de vouloir tourner in situ et non en studio et le traumatisme de ce tournage pour Spielberg. Lorsqu’il se lance dans l’aventure d’adapter le roman de Peter Benchley, Steven Spielberg n’a pas trente ans, n’a tourné qu’un long-métrage de cinéma (Sugarland Express) et a surtout œuvré à la télévision (Columbo ou le téléfilm Duel). Sur son téléfilm et son premier long métrage de cinéma, le jeune homme a su imposer à la production ses critères et desiderata de cinéaste. Pas de studio, pas de rétroprojection et des acteurs non-professionnels pour faire couleur locale. Sur Les Dents de la mer, il s’en tient aux mêmes idées et il a diablement raison. Dans sa version remaniée du récit, les personnages centraux sont sympathiques et le spectateur frémit pour eux là où Benchley balançait des personnages quasiment tous haïssables en pâture au requin… Brody ? Un vieux schnock impuissant. Hooper ? Un sale type arrogant qui fait cocu le chef Brody en couchant avec sa femme ! Quint ? Un psychopathe qui appâte le requin avec des bébés dauphins ! Le maire Vaughn ? Un escroc en cheville avec la mafia ! Spielberg fait dégager tout ça et veut un petit groupe de héros sympathiques et attachants. Autour d’eux, des personnages secondaires tous recrutés sur place pour ancrer l’histoire dans le décor du Massachussetts. Le pêcheur Ben Gardner au langage fleuri, l’adjoint du shérif un peu benêt, la mère du jeune Alex dévoré par le requin… Tous d’authentiques insulaires parfaitement castés et dirigés !

Lorsqu’il lit le roman, Steven Spielberg sait que la seconde partie du récit, la traque du requin en pleine mer par les trois héros, est un grand moment de cinéma en devenir. Il veut les perdre en pleine mer, loin de tout et à la merci d’un léviathan monstrueux. L’un des moments dont le réalisateur est le plus fier, c’est ce moment de calme entre deux attaques du requin au cours duquel Brody, Quint et Hooper discutent et boivent un coup à bord de leur si petit rafiot. C’est LE grand moment de Quint qui raconte le naufrage de l’USS Indianapolis. Ce croiseur dont le naufrage reste aujourd’hui encore le plus meurtrier de l’histoire de la marine militaire américaine. Le 30 juillet 1945, après avoir livré des composants des bombes atomiques Little Boy et Fatman a la base de Tinian, l’USS Indianapolis est torpillé par la marine impériale japonaise. Le navire coule en moins de vingt minutes. Les survivants se retrouvent en pleine mer à la merci des requins pendant plusieurs jours… Quint raconte le sourire aux lèvres le traumatisme et l’horreur… Un très très grand moment de cinéma, idéalement interprété par un Robert Shaw touché par la grâce qui déclame un texte qu’il a lui-même retravaillé… Spielberg a raison : son film est plus une histoire d’hommes, dans toute leur fragilité, qu’une histoire de requin ! Et c’est bien cela qui rend le film unique dans la longue lignée de films de requins qui tentèrent de mordre à l’appât !

« Au revoir et adieu, jolie fille madrilène

Au revoir et adieu, jolie fille d’Espagne

J’ai reçu l’ordre de repartir à Boston

Et jamais plus je ne reviendrai en Espagne. »

 

Si Quint a été traumatisé par le naufrage d’un croiseur lourd pendant la guerre du Pacifique, Spielberg a été profondément traumatisé par le tournage du film Les Dents de la mer. Difficultés dès la préproduction avec un début de tournage avancé par la production alors que le scénario et les effets mécaniques ne sont pas au point. Les calamités du tournage en mer avec des requins mécaniques qui ne fonctionnent peu ou pas. Vrai naufrage de l’Orca, le bateau des héros. Tournage qui s’éternise plus que de raison. Scénario réécrit au jour le jour par Spielberg et Gottlieb. Equipes techniques et acteurs à bout de nerfs. Isolement sur l’île de Martha’s Vineyard. Descente des producteurs curieux de comprendre les dépassements de planning et de budget… Un vrai cauchemar très bien raconté dans la bande dessinée.

« J'aimerais que vous soyez conscient que Amity est une station balnéaire. Et que nous, on baigne dans le dollar. »

Et pourtant grâce aux talents conjugués de Spielberg, du directeur-photo Bill Buttler et de la monteuse de légende Verna Fields, le film est une grande réussite et un chef-d’œuvre boudé par les Oscars car trop commercial. Commercial ? Vraiment ? Le jeune réalisateur ne s’est-il pas défendu devant ses producteurs de vouloir passer pour un cinéaste sérieux ? Et alors cette lecture marxiste du film ou du livre ? Un poisson d’avril ou un serpent de mer ? 

 

En examinant le contexte de réalisation du film et en scrutant les éléments visuels ou narratifs que Spielberg place devant la caméra, il y a bien quelque chose à écrire sur Les Dents de la mer. 1975, le souvenir du scandale du Watergate est encore très présent. La manière dont le personnage du maire Vaughn est écrit n’est pas déconnectée des événements qui conduisent à la démission de Nixon. De même la défiance vis à vis de cette figure d’autorité fait très hippie ! Quant à toute cette paranoïa autour du requin, cette scène de panique sur la plage avec un hélicoptère en arrière-plan… Le film baigne dans les années 1970, le souvenir de la guerre du Viêtnam… Quant à tous ces élus ou membres respectables de la communauté d’Amity qui pensent davantage aux dollars qu’à la sécurité des baigneurs HA HA la voilà la critique marxiste ! Il va sans dire que si Benchley s’inspire de nombreux faits divers ou est sous l’influence de quelques films documentaires sur les requins, il trouve dans la pièce d’Ibsen, Un ennemi du peuple, un squelette narratif pour mettre en mots le combat du chef Brody contre une communauté sourde et aveugle à ses avertissements et mises en garde. A bien y regarder, le chef Brody et Quint sont de vrais workingclass heroes ! Leurs antagonistes, le maire, les commerçants ou l’effroyable journaliste campé par Carl Gottlieb sont tous des représentants d’une élite méprisante et méprisable qui ironise et plaisante après le tragique décès d’un petit garçon sur la plage. Les choix de Spielberg accentuent et cristallisent davantage ceci en recouvrant l’intrigue et ses acteurs d’un vernis tellement réaliste et concret.

« Ah c’est du bon, du beau, du rupin que vous avez emmené avec vous chef !! »

Toutefois, des esprits chagrins ou simplement attentifs pourraient nous dire que cette lecture marxiste entre grandement en conflit avec le caractère profondément commercial du film et surtout la stratégie marketing féroce des producteurs lors de la distribution du film. De plus, pour un film progressiste du début des années 1970, Les Dents de la mer manque cruellement de personnages féminins ou afro-américains d’envergure. Madame Brody est une brave maman. Les personnages de couleur sont relégués à l’arrière-plan. Et puis… Si le vrai héros populaire qu’est Quint se fait mastiquer par le requin, le brave chef de police et l’océanographe un peu aristo survivent. L’ordre est rétabli par une figure d’autorité un peu prolétaire mais pas tant que cela ! HA HA alors bon marxiste ou pas ? Peter Benchley aurait bien voulu pouvoir faire la promotion de son roman en citant Fidel Castro mais… Les Dents de la mer n’est pas un pamphlet marxiste ! Ce qui n’ôte rien à l’excellence de ce long-métrage qu’il faut découvrir ou redécouvrir et dont les coulisses méritaient bien l’édition d’un album de bande dessinée soigné et documenté !

L'histoire des plus chaotiques de ce film, qui connaît au final un succès inespéré, est aussi un message d'espoir pour toutes celles et tous ceux qui se démènent, s'investissent à fond dans des projets sans trop savoir s'ils s'égarent ou pas et qui doutent de leurs capacités ou de la pertinence de leurs actes. Si Spielberg avait baissé les bras et abandonné le tournage, sans doute parlerions-nous aujourd'hui du flop gigantesque de ce film de requin et d'une carrière prometteuse stoppée nette par un carcharodon carcharias récalcitrant...