mercredi 12 août 2026

Un camp de concentration intégré dans son microcosme local. Le cas du Kl-Natzweiler. Interview de Michaël Landolt et Cédric Neveu


Michaël Landolt est directeur du Mémorial du Camp de concentration de Natzweiler-Struthof en Alsace. Archéologue, il a travaillé avec Cédric Neveu, professeur d’histoire et historien sur le fort Queuleu, lieu de détention de la Gestapo en Moselle annexée. De leur collaboration est né un ouvrage monumental. Cédric Neveu est aujourd’hui responsable du service recherche au Mémorial. Ensemble, ils renouvellent l’historiographie du Kl-Natzweiler. En septembre sortira le film La Ligne Bleue de la réalisatrice Marie Dumora. Ce film donne pour la première fois la parole aux « voisins » du camp de concentration. Toutes celles et tous ceux qui ont vu, croisé ou échangé avec des détenus et des SS mais qui n’avaient jusqu’à présent jamais raconté leur expérience. Les deux historiens réagissent à la sortie de ce film et apportent de précieuses informations pour remettre en contexte et encore mieux comprendre cette œuvre inédite.

Quelles sont les spécificités des relations entre le camp de concentration de Natzweiler avec son voisinage ?

Michaël Landolt : C’est assez intéressant parce que contrairement à d’autres camps de concentration où l’on trouve des cités ou des ilots réservés à la SS, à Natzweiler, les SS vivent avec la population. Il n’existe pas de zone d’intérêt ni de Siedlung. Ils logent dans les fermes, dans les maisons de maitres des patrons des industries. Les SS vivent au milieu de la population, leurs enfants vont à l’école avec les enfants des villageois. Un lien quotidien très important a été créé avec les SS. Des entreprises de la vallée venaient travailler régulièrement dans le camp.

Cédric Neveu : Le camp est inscrit dans le paysage local par la gare. Il s’agit d’une petite gare qui se trouve au milieu du village et qui dessert toute la vallée. Des convois y arrivent régulièrement. Et même si officiellement les gens ne doivent rien voir, fermer leurs volets ou leurs portes, ils voient des transports arriver. En 1944, c’est toutes les semaines que des convois arrivent ici. Le camp est présent dans le paysage, dans le quotidien des habitants qui s’y habituent d’une certaine manière. Il existait aussi des liens économiques. Les SS sont des personnes qui consomment, qui vont dans les commerces, qui ont des amitiés aussi. Dans un petit village comme Rothau qui ne compte que quelques centaines d’habitants, les deux cents SS qui vivaient et travaillaient au-dessus formaient une population importante.

Quels étaient les points de contacts entre la population civile et les détenus du camp de Natzweiler ?

Cédric Neveu : Il existait de nombreux Kommandos de travail. Celui de la gare par exemple. Des détenus allaient aussi chercher des colis. Ils étaient alors en contact avec des personnes. Tout le monde voyait quelques petits Kommandos de travail comme ce petit groupe de détenus chargés d’aménager la villa du commandant Kramer. Certains étaient affectés pour une semaine ou quinze jours effectuer des travaux de voierie. Les détenus étaient visibles tout le temps et tous les jours. Les entreprises faisaient des livraisons au camp, les déportés devaient charger et décharger des camions. Des mots étaient forcément échangés. De retour chez eux, les civils devaient en discuter dans les familles.

Michaël Landolt : A Wildersbach, Seuss possédait un groupe de détenus permanents qui lui faisait à manger et entretenaient son jardin. On a même des photos sur lesquelles on voit des détenus qui aidaient dans les fermes. Il existait plein de petits points de porosité sur lesquels les contacts étaient réguliers entre civils et détenus. La postière de Rothau par exemple récupérait tous les petits mots que les détenus jetaient le long du chemin et qu’elle récupérait pour les envoyer ensuite aux familles de manière clandestine.

Par quelles routes les détenus montaient-ils au camp ?

Michaël Landolt : Nous avons repris les cartes de la région avant l’installation du camp par les nazis. On constate qu’une voie d’accès au lieu-dit du Struthof sans passer par le village existait déjà avant leur arrivée. Elle était empruntée pour accéder à l’auberge ou à la villa. C’est vraisemblablement ce chemin qui était utilisé dès le début pour monter des prisonniers au camp. Une autre route existait effectivement. Elle traversait le village pour se rendre à Natzwiller. Un embranchement qui relie Natzwiller au camp a été ensuite aménagé par les détenus. Certains témoins disent avoir vu monter des convois de détenus par le village, mais ce sont surement des colonnes de détenus qui passaient par là pour réaliser des travaux.

Cédric Neveu : Des kommandos de détenus sont surement passés par cette route pour réaliser des travaux, mais il est peu probable que des convois d’arrivée l’aient prise pour monter au camp.

Pourquoi certains témoins voisins du camp ne parlent qu’aujourd’hui ?

Michaël Landolt : Ils n’ont effectivement pas témoigné après la guerre. Ceux qui témoignent aujourd’hui étaient enfants à l’époque. Les voisins ont parlé entre eux et certaines de leurs histoires étaient connues. La réalisatrice Marie Dumora nous a mis en relation avec des personnes qui, jusqu’à ce que je sois directeur du Mémorial, n’étaient pas en contact avec le site. Au contraire même, elles pensaient qu’on n’en avait rien à faire d’elles. Elles croyaient que leurs histoires n’intéressaient pas. Ce film a créé un lien. Le Mémorial a été longtemps considéré comme une institution parisienne qui n’en avait pas grand-chose à faire des gens de la vallée. Quelques personnes étaient même venues déposer des objets au Mémorial et avaient été renvoyées sous prétexte que ce qu’elles apportaient n’étaient pas intéressant. Un premier livre publié par l’Essor fait le lien entre le camp et son voisinage, mais les témoignages qui y sont recueillis ne sont pas sourcés, on ne sait pas qui parle. C’est donc un instrument difficilement utilisable pour un historien aujourd’hui.

Quelle crédibilité peut-on accorder aux témoignages des voisins ?

Michaël Landolt : L’historien doit effectuer son travail. Il doit se poser les questions habituelles face à un témoin : celui-ci a-t-il vu les choses lui-même ? Ou lui a-t-on raconté les évènements ? Tout doit être analysé et on doit croiser les témoignages avec d’autres sources.

Cédric Neveu : Il faut prendre un temps au début d’un entretien pour recontextualiser le témoignage. Il faut que le témoin nous réexplique ce qu’il faisait quand il a vu ou vécu des évènements. Il doit nous dire où il se trouvait, ce qu’il faisait, à quelle époque… Cela nous donne des éléments et des détails qui vont nous permettre de jauger de la fiabilité du témoignage. On ne doit pas prendre pour argent comptant chaque parole, mais il ne faut pas non plus la rejeter d’emblée comme on l’a trop souvent fait. C’est le même protocole qu’on met en œuvre pour chaque document historique. Quand on constate par exemple le nombre d’erreurs que les nazis commettaient dans les documents administratifs, on prend conscience qu’on doit tout soumettre à la critique historique et croiser chaque témoignage. L’idéal c’est effectivement d’avoir plusieurs témoins et les faire parler ensemble. La vérité va parfois sortir quand chacun apporte un détail et corrige l’autre.

Pouvez-vous parler des actes de résistance qu’auraient effectué les civils au profit des détenus ?

Cédric Neveu : Les témoignages constituent l’unique source qui racontent ces faits. Il n’existe aucun rapport allemand qui affirme avoir puni un détenu car il a reçu de la nourriture d’un civil. Mais on n’a pas encore dépouillé tous les rapports de sanction établis dans le camp. J’ai trouvé un seul de ces rapports pour le camp annexe d’Obernai qui raconte qu’un détenu était tombé amoureux d’une habitante locale. Elle lui apportait de la nourriture et ils se donnaient rendez-vous. Les SS ont rédigé de longs rapports à ce sujet car ils pensaient que toute une organisation a été mise en place pour permettre ces rencontres.

Michaël Landolt : Ce sont des sources à prendre avec précautions car ce sont des versions établies par les SS pour justifier une sanction.

Cédric Neveu : Les témoignages sur les échanges qui ont pu avoir lieu à la carrière peuvent être authentifiés à partir du moment où ils racontent comment étaient organisée la carrière. Si la description qui est faite correspond à la réalité, on peut se dire que le témoignage est juste. Si on a que les témoignages de civils, on les mentionne en utilisant le conditionnel.

Michaël Landolt : Le cas du détenu Mainz est très intéressant car un SS a autorisé les rencontres entre le détenu et une habitante de la vallée. Après-guerre, des déportés vont rédiger un courrier pour que ce SS soit libéré de prison parce qu’il s’était bien comporté au camp. Cela corrobore le témoignage d’origine.

Comment dans un tel lieu de détention aussi surveillé, des détenus ont pu produire des objets de façon clandestine et les faire sortir ?

Michaël Landolt : Les détenus travaillent dans des ateliers, des menuiseries, des forges. Ils sont en contacts permanents avec des matériaux. Il faut faire attention lorsqu’on parle de fabrication clandestine car les détenus échangent avec les SS. Certains d’entre eux leur demandent de fabriquer des boites de cigarettes par exemple. Cela ne doit pas être fait sur leur « temps de travail », mais leur vie était ponctuée de moment où ils ne travaillaient pas. C’est pendant ces périodes qu’ils fabriquaient ces objets. Certaines choses étaient connues et tolérées par les SS.

Cédric Neveu : Les prisonniers étaient toujours plus malins que les gardiens. Certains d’entre eux étaient rigides et ne laissaient rien passer alors que d’autres étaient plus tolérants et profitaient de certaines compétences. Ce qui serait intéressant ce serait de reconstituer les circuits : qui fait quoi ? Qui récupère et qui exfiltre ? Contre quoi un SS échangeait un objet… ?

Michaël Landolt : Et puis il faut savoir ce qui était fabriqué. Une boite à cigarettes c’est plus facile, parce qu’on avait le droit de fumer dans le camp, mais fabriquer un objet interdit c’est différent. Un objet pour améliorer son quotidien de détenu comme une fourchette, ou un jeu c’était toléré, mais une production pour réaliser quelque chose d’interdit, ce n’est pas la même chose. Confectionner une scie pour scier un barreau c’était puni par exemple. Certains objets comme les boites à cigarettes sont réalisés au camp en série. Cela prouve qu’une organisation tolérée a été mise en place. Le coffre en bois est un cadeau clandestin qui est donné à une fillette par un déporté menuisier alors qu’elle est aux toilettes du camp. Il reste un travail à mener aujourd’hui, celui de contacter la famille de ce déporté qui vit en Bourgogne. Ce déporté est décédé en 2021, mais il faudrait interroger sa famille pour savoir si cet ancien détenu leur a raconté quelque chose au sujet de ce fameux coffre.

Cédric Neveu : Ce que raconte aussi l’histoire de ce coffre en bois, c’est que les SS n’ont pas fouillé des jeunes filles qui étaient tout de même entrées dans un camp de concentration. Cela prouve que tous les SS n’étaient pas aussi fiables que cela. Certains étaient de véritables fainéants, d’autres faisaient moins bien leur travail.

Quelles différences faites-vous entre histoire et mémoire ?

Cédric Neveu: Pour moi, histoire et mémoire son complémentaires. Il ne peut pas y avoir de mémoire sérieuse s’il n’y a pas eu de travail historique. Sans histoire, la mémoire peut être remise en cause. Et, l’inverse, faire de l’histoire sans une volonté de transmission, ça ne sert à rien. Le travail de l’historien doit pénétrer la société. La recherche permet la transmission pédagogique et doit réussir à faire entrer l’histoire dans la mémoire collective, qu’elle soit locale, familiale ou plus globale. Certaines associations ont parfois reproché aux historiens leur travail car elles se sont senties remises en cause. Des historiens ont aussi été très maladroits ou agressifs. La mémoire du STO est assez significative à ce sujet parce que les associations n’ont pas souhaité travailler avec les historiens ? De ce fait la mémoire du STO n’est pas présente dans la mémoire collective de la Seconde Guerre mondiale, ou, si elle l’est, c’est avec des aprioris très négatifs. On peut élargir cela aussi sur la question des incorporés de force. Il y a ensuite plusieurs moyens de transmettre. Les enseignants jouent un rôle très important car ils sont en contacts avec les jeunes et les incitent au travail de mémoire. Il existe aussi d’autres institutions : musées, mémoriaux qui œuvrent pour cela. La mémoire est évolutive et doit répondre à des attentes de la société. Si la mémoire est institutionnalisée et figée, elle peut être dangereuse car elle peut être manipulée.

Michaël Landolt : Le temps joue un rôle important. Tant qu’il y a des témoins qui ont vécu les évènements, on est dans une période de mémoire vive. Au bout d’un certain temps, les évènements entrent dans l’histoire, surtout après la disparition des témoins directs. Les actions mémorielles menées dans le camp aujourd’hui ne sont jamais déconnectées de l’histoire. Pour chacune d’elle, on a le souci d’y associer un travail historique et pédagogique. Chaque discours qu’on prononce s’appuie sur un travail historique dans lequel on recontextualise ce qu’on commémore. La mémoire peut surreprésenter des faits ou mettre en avant des phénomènes ponctuels pour les ériger en généralités uniques, alors que les choses doivent être nuancées. Dans les familles dans lesquelles les déportés n’ont rien raconté, leurs enfants se sont souvent imaginés des éléments de leur vécu ou en ont reconstituées d’autres par petites bribes. Cela est à l’origine ensuite de conflits. Quand on leur apporte la vérité historique, ce n’est pas toujours accepté, mais de plus en plus, les descendants arrivent à prendre du recul.

Quels sont les apports de l’archéologie pour l’histoire du camp ?

Michaël Landolt : On a pu enfin mettre en lumière l’évolution de la topographie du camp et la chronologie des aménagements. On reconstitue l’évolution des différents espaces. On a découvert des éléments sur le travail pour avoir une meilleure connaissance de la chaine opératoire. On en sait plus sur la vie quotidienne des détenus et des SS grâce aux objets qu’on découvre. L’histoire économique du camp est plus sûre également. Et puis, on a éclairé l’histoire du site après la période concentrationnaire. On sait comment les lieux ont été réutilisés une fois les nazis partis. On entre ainsi dans une démarche d’authenticité. Enfin, les découvertes archéologiques nous permettent de retracer l’histoire d’individus.

Quel est l’intérêt d’un film comme la Ligne Bleue ?

Cédric Neveu : Il replace le camp dans son environnement et dans son territoire et donne la parole à des personnes qu’on n’avait encore jamais entendues. Il met en avant les contacts avec les civils et replace pour la première fois le camp dans sa dimension locale. C’est très intéressant. On a l’habitude d’insérer les camps de concentration dans un système global et international, mais on ne les replace que très peu dans leur microcosme local. Depuis le tournage, on récupère des objets, des archives et on les sauvegarde.

Michaël Landolt : Le film a permis de renouer le contact entre le Mémorial et son secteur proche. Il montre comment le camp était en contact avec son territoire local. Il y a le film, mais également les rushs qui vont devenir des sources historiques essentielles. Et puis d’avoir quelqu’un d’un peu neutre dans la région en la personne de Marie Dumora, cela a permis de créer des contacts inédits. On a maintenant des témoins directs âgés qui figurent dans ce film qui nous ont raconté des choses surprenantes et totalement inconnues.

 

mercredi 5 août 2026

Quelques remarques sur les gens qui courent dans les films de cinéma : cours ou crève ?

 

« Welcome to the human race ! » Ce sont les derniers mots énigmatiques de Snake Plissken dans Escape from Los Angeles. L’anti-héros borgne parle-t-il de course ou de race ? Mystère… La course à pied est devenue un hobby, une passion et un sujet de discussion interminable pour certains. Pour d’autres, c’est un sujet d’incompréhension ou de fascination. Pour certains acteurs et pour certaines franchises, c’est une figure imposée que de montrer des personnages qui courent. On peut ainsi estimer que Tom Cruise dans la franchise Mission Impossible (1996-2025) court pendant au moins neuf bonnes minutes pour stopper les méchants, sauver une jeune femme, désamorcer une bombe ou simplement sauver le monde. De Dustin Hoffman dans Marathon Man à Tom Hanks dans Forrest Gump, il y a forcément des choses à dire sur cette persistance de la figure du coureur au cinéma !

Le Prix du danger, Yves Boisset, France, 1983.

Courir est souvent une question de vie ou de mort au cinéma. Yves Boisset, cinéaste populaire et engagé, est du petit nombre des réalisateurs français à toucher à l’anticipation au cours des années 1970 et 1980. Il est connu pour ses films d’action et ses propos contre la violence policière, la dérive sécuritaire ou le racisme. Porteur d’un cinéma vigoureux et direct, lorsqu’il adapte la nouvelle Le Prix du danger de l’auteur américain Robert Sheckley, il fait quelques vagues et offusque certains présentateurs stars de la télévision d’antan.

Dans un futur immédiat, quelque part en Europe, une chaîne de télévision propose une émission extrêmement populaire appelé Le Prix du danger. Dans ce jeu, un candidat doit échapper à cinq autres candidats armés lancés à sa poursuite. Une chasse à l’homme multidiffusée à la manière des chasses du Comte Zaroff. Il est promis fortune et gloire au vainqueur s’il échappe à la mort. Aucun candidat n’est jamais sorti vivant de cette émission. Un jeune chômeur, François Jacquemard (un jeune Gérard Lanvin bien énervé) tente sa chance pour que sa petite amie puisse toucher le gros lot.

Ce film à l’humour grinçant anticipe d’une bonne décennie l’irruption des jeux de la téléréalité. Pour donner un cachet futuriste au métrage, l’équipe pose ses caméras à Paris et à Belgrade. Dans cette science-fiction sérieuse qui imagine la télévision et la société d’après-demain, tout est gris, froid, déprimant. Michel Piccoli s’en donne à cœur joie dans le rôle de Frédéric Mallaire, présentateur du jeu. Bruno Cremer incarne le très froid directeur de la chaîne de télévision. Parmi les poursuivants, on reconnaît Jean-Claude Dreyfus qui s’amuse à jouer le sadique. 

Lors de sa sortie, Jacques Martin refuse qu’Antenne 2 fasse la promotion d’un film qui se moque copieusement de lui ! Il anime depuis deux ans l’émission Incroyable mais vrai de manière très théâtrale et promet à son public sensations fortes et images folles… Le très sage Michel Drucker se sent également visé par l’interprétation hautement caricaturale de Piccoli. Il se reconnaît notamment dans ce showman qui fait s’enchaîner les numéros musicaux avec les spots montrant des enfants africains mourant de faim… En vérité et de l’aveu même d’Yves Boisset, c’était la verve légendaire de Léon Zitrone qui était parodiée par Piccoli !

Le Prix du danger est un film fascinant dans sa férocité et dans sa clairvoyance. Le cynisme des producteurs ou présentateurs, le casting d’un candidat auquel le public peut s’identifier… Yves Boisset est du nombre de ceux qui sentaient que la télévision du début des années 1980 trépignait d’impatience de pouvoir montrer la mort en direct. Il a été question sur ce blog du cinéma mondo contaminant les films de cannibales. Au tournant des années 1980, la télévision prend le pas sur le cinéma et fait réfléchir certains cinéastes. Le film est réalisé à une époque charnière pour le cinéma et la télévision. Jusqu’où ira-t-on dans le spectaculaire et le sensationnel ? Tavernier comme Boisset s’est posé la question. Deux ans après la sortie du film d’Yves Boisset, le monde assiste en direct à la mort d’Omayra Sanchez, victime de l’éruption du volcan Nevado del Ruiz à l’âge de 13 ans, emprisonnée pendant plus de soixante heures dans l’eau sous des débris… Quelques années après sa sortie, ce film, avec son regard acide sur les coulisses de la télévision, est devenu un documentaire plus qu’une fiction sur TF1 et la course à l’audience amorcée dans la seconde moitié des années 1980. L’avènement des  chaînes commerciales et de leur démarches racoleuses pour attirer les spectateurs sont clairement au cœur de ce film vraiment très pertinent aujourd’hui encore.

Marche ou crève, Francis Lawrence, États-Unis, 2025.

S’il n’a pas vu le film d’Yves Boisset lorsqu’il écrit Running Man, on peut penser que Stephen King a lu ou au moins entendu parler du texte de Robert Scheckley. C’est sous le pseudonyme de Richard Bachman que le roman paraît en 1982. Il est peu fidèlement adapté une première fois en 1987 sous la forme d’un actioner conçu pour Schwarzenegger. Une adaptation plus récente signée par le pourtant doué Edgar Wright ne rencontre pas un très grand succès dans les salles de cinéma. L’intrigue reprend dans les grandes lignes celle de la nouvelle de Sheckley. Yves Boisset et son producteur se sont sentis plagiés par le film de 1987. Dans la bibliographie de Richard Bachman, nous pouvons nous attarder sur The Long Walk traduit sous le titre Marche ou crève de ce côté de l’Atlantique et brillamment adapté au cinéma en 2025.

« I'm not gonna go though the whole rule book, but it boils down to this. Walk until there's only one of you left. Maintain a speed of three miles per hour. If you fall below the speed, you get a warning. If you can't make speed in ten seconds, you get an additional warning. Three warnings, you get your ticket. Walk one hour at speed, one warning is erased and so on. If you step off the pavement, you will get your ticket without warning. The goal is to last the longest. There's one winner and no finish line. Any of you can win. Any of you can do it if you walk long and steady enough. If you refuse to give up. I look at each and every one of you, and I see hope. Now, boys, who's set to fucking win? »

Le pitch est simple. Dans des États-Unis dystopiques, au cours des années 1970, chaque année, une compétition sportive est organisée et diffusée à la télévision pour rappeler aux spectateurs les vraies valeurs américaines du sacrifice, de la résignation, de la résilience, de l’endurance, etc. Cinquante jeunes hommes sont tirés au sort pour participer à une longue marche. Ils marchent sous escorte de l’armée et ne doivent pas se déplacer en-dessous de la vitesse de 4,8 km/h. S’ils s’arrêtent ou ralentissent ou quittent la route, ils sont avertis. Au bout de trois avertissements, ils sont exécutés. Pas de pause, pas de repos, ils marchent sans s’arrêter. Le Major, leader du régime totalitaire en place, les accompagne, les motive et les surveille. Il promet au vainqueur d’exaucer un vœu. 

Le roman est l’un des premiers de Stephen King. Il est très pessimiste, très sombre et retranscrit ce moment des États-Unis entre la guerre du Vietnam, les désillusions des aspirations de la jeunesse et les crises pétrolières. Les morts des marcheurs sont brutales. La fin est sombre et désespérée. Adapter ce texte au cinéma a pris des décennies. George A. Romero s’y est intéressé, il y a eu divers projets mais aucun film abouti avant 2025. Il est toujours périlleux de s’atteler à adapter un ouvrage de Stephen King qui, sur plusieurs centaines de pages, prend le temps de torturer, d’ausculter et de disséquer la psychologie de ses personnages. Outre la quête du ton juste pour rendre justice au roman originale, se posent des questions techniques. Comment filmer et cadrer un groupe de jeunes hommes qui marchent sans s’arrêter ? Comment découper l’action ? Comment montrer un régime totalitaire sans trop s’écarter de ce groupe de marcheurs ? De manière inespérée et surprenante, Francis Lawrence parvient avec ce film modeste porté par un casting exceptionnel à nous faire oublier qu’il est le réalisateur d’une fâcheuse adaptation du comic-book Hellblazer mettant en scène Keanu Reeves, d’une honteuse relecture de I Am Legend avec Will Smith et d’une tripotée de métrages de la franchise The Hunger Games… Les fans de King trouveront à redire, notamment sur la manière dont l’intrigue se conclut, mais si le King lui-même semble satisfait de l’adaptation, pourquoi bouder ce film ?

Le film s’attache à l’essentiel et au cœur du roman : un groupe de jeunes hommes qui marchent. Des interactions entre eux émergent des rires, des craintes, des tensions, des rêves, des cauchemars… Les caméras n’ont pas besoin de s’appesantir sur le cadre. Le spectateur comprend que les Etats-Unis sont touchés par une crise durable et essaient de renouer avec une certaine grandeur passée. Le Major est interprété avec beaucoup de force et de vulgarité par Mark Hamill. Oui, Luke Skywalker, le héros d’hier est devenu le grand méchant d’avant-hier et c’est un excellent choix. Dans les harangues aux accents masculinistes de ce despote, il y a des accents de trumpisme. Tous les jeunes marcheurs sont très justement incarnés. Ils sont touchants dans leur humanité et leur vulnérabilité. Lorsque les corps et esprits craquent, certains essaient de s’entraider. Mais il ne peut en rester qu’un... 

Le film est brutal. Les mises à mort sont violentes. Les propos pleins d’espoir et la confiance en l’humanité de Pete Mc Vries contrastent avec la froide résignation de Ray Garraty. Le spectateur comprend très vite que cette longue marche est meurtrière et impitoyable. Les jeunes acteurs sont vraiment impressionnants. Le spectateur peut songer en voyant ce film au périple des durs à cuir de Le Territoire des loups (2011) tant ces deux films interrogent le spectateur sur sa définition de l’humanité et sur ce qui permet à l’humain de poursuivre sa route, sa quête, sa marche…

Comment résister ? C’est également une question que pose le film en montrant ces jeunes marcheurs ou en se penchant sur le passé de l’un d’eux en particulier. « A bleak science-fictional mirror of contemporary America ! » C’est ainsi que le roman a pu être perçu lors de ses premières publications. Il n’a rien perdu de sa pertinence et de sa puissance d’évocation. Si le récit est clairement emprunt des craintes d’un jeune Américain au moment de la guerre du Vietnam, l’histoire sonde beaucoup plus profondément la psyché. Voir mourir de manière atroce de jeunes hommes avec qui on a à peine eu le temps de sympathiser, c’est clairement une vision traumatique de n’importe quel conflit mais du Vietnam en particulier.  Pourquoi marcher ? C’est sur cet aspect que se concentre le scénario et l’adaptation du roman. Pour prouver quelque-chose ? Pour pouvoir aller sur la lune ? Pour se venger de quelque-chose ? Pour aucune raison particulière ? Dans sa dimension philosophique et métaphysique qui ne résout pas toutes les interrogations, ce film interpelle le spectateur. Le film sonde nombre de choses : la frustration, la peur, la solitude, la terreur, l'épuisement, la compassion, le désespoir et la folie… « Welcome to the human race ! »



mercredi 29 juillet 2026

Samuel Paty. Un procès Pour L'Avenir par Valérie Igounet, Gaëlle Paty et Guy Le Besnerais, Flammarion, 2025



Valérie Igounet est une historienne et chercheuse. Elle contribue aux travaux de recherches et de veille sur le complotisme au sein de Conspiracy Watch, l’Observatoire du complotisme avec Rudy Reichstadt. Quand Samuel Paty est sauvagement assassiné par un terroriste d’origine tchétchène, elle est, comme tout enseignant, sidérée par l’évènement. Mais ce qui va la choquer, voire la mettre en colère, c’est le constat qu’elle fait sur les réseaux sociaux où se diffuse, quasi immédiatement après l’assassinat, les mensonges complotistes au sujet de ce drame.  Immédiatement, elle part à la recherche des proches de Samuel Paty et enquête sur cet attentat afin d’en reconstituer les faits et les mécanismes de haine qui ont poussé tout un ensemble de personnes à commettre l’irréparable. De ce premier travail est né un roman graphique génial intitulé Crayon noir, paru chez Studiofact en 2023. Guy Le Besnerais tenait le crayon pour son tout premier travail de grande ampleur en bande dessinée.

Près d’un an plus tard s’ouvrait le procès de celles et de ceux qui ont permis, par leurs actes, paroles ou relais logistiques, ce monstrueux acte criminel. Anzorov, abattu par les forces de l’ordre quelques minutes après avoir commis son crime, n’est pas dans le box des accusés. Mais ses proches, ses copains, ses fournisseurs et toutes celles et ceux qui ont relayé son discours et ont fait l’apologie de son crime doivent rendre des comptes devant la justice et aussi devant la famille de Samuel Paty, ses sœurs, ses parents, son ex-compagne et son fils.

En s’associant une nouvelle fois avec Guy Le Besnerais qui se mue pour l’occasion en dessinateur d’audience et avec Gaëlle Paty, une des sœurs de Samuel, Valérie Igounet rédige cet ouvrage à six mains. L’historienne relate la teneur des débats, contextualise de la manière la plus objective possible la parole des témoins qui passent à la barre ou des prévenus qui tentent tant bien que mal de se défendre, assistés d’avocats bien peu efficaces et peu vertueux pour certains. Gaëlle Paty, quant à elle, commente ce qu’elle entend. Entre tentative de comprendre et colère, elle reste digne et n’use jamais de violence à l’encontre des bourreaux de son frère. Quant au dessinateur, il croque les différents acteurs du procès, traduisant les gestes et les attitudes de chacun. Il dessine également les images de vidéo-surveillance projetées pendant l’audience.



Comme dans tout procès aux assises, parole est d’abord donnée aux parties civiles et aux professionnels qui déposent devant le tribunal. Ainsi, on peut lire des extraits des dépositions de la mère et de la sœur de Samuel Paty, mais aussi des policiers présents et particulièrement traumatisés par ce qu’ils ont vu et vécu. C’est aussi au tour de certains collègues du professeur qui ont travaillé aux cotés de Samuel Paty, de parler. Ils témoignent du professionnalisme de ce dernier, du climat très tendu à la suite des menaces reçus par leur collègue. La cheffe d’établissement particulièrement courageuse explique comment elle a tout fait pour tenter d’apaiser la situation jusqu’à ce qu’elle apprenne l’assassinat et qu’elle s’effondre dans son bureau, terrassée par une certaine forme d’incrédulité et par l’horreur et la violence de l’acte meurtrier. D’autres collègues qui ont moins soutenu, voire critiqué les démarches pédagogiques de Samuel Paty s’expliquent également et font part de leurs regrets. Certains ont demandé à être mutés, d’autres n’exercent plus au sein de l’éducation nationale.

C’est ensuite au tour des prévenus et des témoins de s’exprimer. Nous tairons ici leurs noms pour éviter de leur faire une énième publicité. Alors qu’ils se montraient plus que virulents pendant le lynchage du professeur, ils apparaissent ici petits, rabougris, pétris de remords, niant les faits, se dédouanant de leurs responsabilités et suppliant pour qu’on croie qu’ils ont été dépassés par les évènements, pleurant en présentant leurs excuses sans aucune gêne. Comment peuvent-ils ainsi implorer la pitié alors qu’on a livré à la folie terroriste un frère, un fils, un père ou un collègue se demande-t-on sur les bancs des parties civiles.

Vient enfin le temps des réquisitoires et des plaidoiries. Dure épreuve que celle-ci surtout quand on constate que les avocats généraux proposent des peines bien moindre à ce que méritaient les accusés. Quelle dure épreuve également d’entendre la litanie des avocats de la défense qui cherchent par tous les moyens à faire croire aux jurés que Samuel Paty a discriminé les musulmans. Mais nous sommes dans un état de droit et la justice à ses règles. Il faut encaisser et faire face.



Bien heureusement, la cour a rendu sa décision et les peines sont lourdes, bien plus lourdes que celles requises. Et c’est tant mieux. Tant mieux pour la famille de la victime, tant mieux pour nos droits et libertés. De tels crimes ne peuvent rester impunis ou punis de façon trop faible.

Par ce livre, les trois auteurs font preuve d’histoire et remettent la vérité au centre des débats pollués par les récupérations de tous bords et par la moisissure complotiste qui se répand inexorablement sur les réseaux. Ils font preuve aussi d’humanisme et d’espoir dans ce monde violent où il serait bien plus facile d’appeler à la haine et à la vengeance. Le procès en appel est passé. Des peines ont été allégées certes, mais quoi qu’il en soit, retenons que la justice, en première instance a fait et bien effectué son travail et que Samuel Paty est devenu un symbole de la lutte pour la liberté.

mercredi 22 juillet 2026

Les chiens aboient et les fascistes passent ou quelques remarques sur la cynophilie au cinéma.

 

Attention chiens méchants ! Au programme : une version française et canine de L’Invasion des profanateurs de sépultures, un film privé de sortie sur les écrans américains et accusé de propager une idéologie raciste alors qu’il adapte un texte farouchement antiraciste et un premier long-métrage qui adapte un premier roman dans lequel l’animal n’est peut-être pas le quadrupède mais bien le bipède qui tient la laisse ! Trois films qui mettent en vedettes des chiens et s'intéressent au racisme et au fascisme.

Les Chiens, Alain Jessua, France, 1979.

Dans le paysage cinématographique français, Alain Jessua est un réalisateur un peu atypique et très courageux. Lorsqu’il travaille sur le scénario de Les Chiens avec le romancier André Ruellan, il est auréolé du succès du film Traitement de choc mettant en vedette Alain Delon et Annie Girardot. Jessua est l’un des rares cinéastes français à s’essayer au récit d’anticipation. Pas à la science-fiction ambitieuse et extravagante ou au space-opera mais au récit qui projette ses spectateurs à après-demain.

Un médecin interprété avec bonhommie par Victor Lanoux s’installe en région parisienne, dans une ville-nouvelle en pleine croissance. Il s’étonne de voir nombre de ses patients victimes de morsures de chiens. En enquêtant un peu, il comprend qu’un cynophile et dresseur nommé Morel (impressionnant Gérard Depardieu) fournit aux habitants des chiens de garde à la suite de nombreuses agressions nocturnes. Le brave médecin, plus témoin de ce qui se passe que véritable protagoniste, dénote des rapports plus que dangereux entre maîtres et animaux. Surtout, il assiste à une flambée des violences et du racisme à l’encontre notamment d’une petite communauté africaine présente sur le territoire de la commune…

En plantant sa caméra à Torcy, en Seine-et-Marne dans la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, Alain Jessua fait le choix de parler d’un après-demain qui déchante. La ville a quelque-chose de futuriste et d’inquiétant. Elle sort de terre, ses rues sont souvent désertes, de nombreux bâtiments ne sont pas encore achevés. Ses habitants sont d’honnêtes gens peu à peu contaminés par la peur et un sentiment d’insécurité qui les pousse à se réfugier dans l’auto-défense. Le film décrit la radicalisation de ces honnêtes gens. Morel, l’éleveur et dresseur de chiens, obsédé, inquiétant mais charismatique et autoritaire profite de ce sentiment d’insécurité pour placer tous les habitants sous sa coupe. Il prend le contrôle de la petite communauté en utilisant la rhétorique de la peur. Lorsqu’il est interrogé sur les risques et la dangerosité des quadrupèdes à poils et à crocs, il affirme : « il n’y a pas de mauvais chien, il n’y a que de mauvais maîtres ».

Comme dans L’Invasion des profanateurs de sépultures, les habitants de la ville-nouvelle changent du jour au lendemain, le mari ne reconnaît plus sa femme depuis qu’un chien est rentré dans leur domicile ou vice-versa. La peur galope dans les esprits et gagne rapidement tout le monde. La police laisse faire et participe à la radicalisation des braves gens : « un noir, c’est déjà difficile à trouver le jour, alors la nuit… » Lors d’une séance du conseil municipal, un candidat à la succession du maire essaie de faire entendre raison à ses concitoyens. Il est écouté attentivement jusqu’à ce qu’entrent dans la salle des citoyens accompagnés de leurs chiens. Ceux-ci se mettent à grogner et aboyer. Le discours d’apaisement est couvert par les bruits des animaux et la peur s’installe dans la salle. Scène intéressante, intelligente et pleine de sens dans le contexte du film !

La peur et la haine s’orientent en direction des « autres », ces étrangers noirs et africains qui travaillent à la déchetterie et sur les chantiers de la ville-nouvelle. Étrangement, devant la caméra de Jessua, ces étrangers ont l’air foncièrement humains et sociables là où les honnêtes hommes-chiens ne sont plus humains. Outre les immigrés, les jeunes inquiètent également les honnêtes hommes-chiens. Ils sont bruyants et indisciplinés. L’un d’entre eux jette des pétards dans un enclos du chenil de Morel ! Sacrilège !!! Les hommes-chiens le traquent et le tuent. En 1979, Alain Jessua est étonnamment lucide et en avance d’une bonne décennie sur les discours lepénistes, sur l’entre-soi, la peur et la haine des immigrés, la radicalisation de certains, la violence de la contestation plus ou moins réactionnaire… Tout français et modeste qu’il est dans sa dimension d’œuvre anticipation, le film est une analyse brillante des racines de problèmes qui affectent aujourd’hui la société française.

Dressé pour tuer, Samuel Fuller, États-Unis, 1982.

Si le film de Jessua aborde la question de la radicalisation, celui de Fuller évoque le thème de la déradicalisation. Ce long-métrage est une adaptation assez libre du roman Chien blanc de Romain Gary. Dans ce livre semi-autobiographique, Gary raconte l’irruption dans sa vie et celle de sa compagne Jean Seberg d’un grand chien alors qu’il vit à Hollywood en 1968 au moment de la lutte des afro-américains pour les droits civiques. L’ouvrage est pour son auteur l’occasion d’exposer et de dénoncer le racisme états-unien. Œuvre humaniste et plaidoyer vibrant contre l’intolérance et la bêtise, une partie du récit est axé sur la tentative de rééduquer le chien blanc du titre, un animal élevé par des suprémacistes pour traquer et tuer les afro-américains.

Dès 1975, Hollywood s’intéresse à l’ouvrage. Curtis Hanson est choisi pour tirer un scénario du roman. Le projet passe de main en main et de producteur en producteur. De nombreuses versions de l’histoire sont envisagées. Certains producteurs envisagent d’en faire un simple film de monstre de plus (« Jaws with paws »). Au début des années 1980, Curtis Hanson en est à une énième réécriture et avoue à un producteur que seul un cinéaste de la carrure de Samuel Fuller peut porter le film. Banco ! Le réalisateur vient d’achever son époustouflant The Big Red One. La perspective de créer une œuvre anti-raciste le séduit. Il a combattu les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale en Afrique, Sicile, Normandie, Belgique ou Tchécoslovaquie. Continuer le combat contre le fascisme et les suprémacistes blancs est une mission qui lui plaît ! Quant à cette partie de l’intrigue qui tourne autour des tentatives de rééducation d’un animal dressé pour tuer, cela lui évoque sa propre histoire au sortir de la guerre…

Dressé pour tuer évacue la dimension autobiographique du roman original et se concentre sur les rapports entre un chien blanc et la jeune actrice qui le recueille, l’adopte et le conduit chez un dresseur pour essayer de le déprogrammer. L’intrigue est limpide, dépouillée du superflu et filmé avec une grande efficacité par Fuller. Le scénario ménage des moments de tensions et de peur. Le casting est solide. Sur le tournage, les associations antiracistes sont très présentes et vigilantes. Le réalisateur est confiant et s’acquitte de sa tâche avec sérieux et application. Il sait où il va et son film rendra justice au roman original. Lorsque le film est enfin achevé et monté, prêt à être distribué en salles, accompagné d'une partition inspirée d'Ennio Morricone… La Paramount fait machine arrière et refuse de diffuser le film aux Etats-Unis. Les producteurs craignent des réactions négatives de la part de la communauté afro-américaine comme de la part du Ku Klux Klan ! Certains consultants trouvent le film problématique. Le métrage a droit à une sortie technique très limitée et est mis au placard…

Fuller est furieux ! La décision de la Paramount est injuste et stupide ! Le film est d’une grande intelligence et d’une grande puissance. C’est un récit qui a été grandement refaçonné par et pour Fuller mais qui vaut vraiment le coup d’œil ! Le racisme est-il un poison dont on peut être guéri ? C’est la question à laquelle le film donne une réponse féroce, touchante et à cent pour cent fullerienne !

Baxter, Jérôme Boivin, France, 1989.

Un dernier film qui fait réfléchir en donnant la parole au chien plutôt qu'aux humains. Baxter est un bull terrier blanc qui pense et dont les pensées accompagnent le spectateur tout au long de ce premier long de Jérôme Boivin. Le chien passe d’humain en humain et fait part de ses sentiments, de ses interrogations, de ses peurs… Il s’ennuie ferme auprès d’une vieille dame qui vit seule. Ravi d’avoir été adopté par un jeune couple, la naissance d’un bébé le marginalise et l’isole. Recueilli par un jeune garçon fasciné par Hitler et la Seconde Guerre Mondiale, il s’engage dans la voie de la violence…

« Méfiez-vous du chien qui pense… » Le film est co-écrit par Jacques Audiard et les pensées de Baxter dites par Maxime Leroux font tour à tour rire, frémir, trembler. Le film adapte un roman de Ken Greenhall. Le scénario joue habilement du regard que le chien porte sur les humains. Le récit demeure à la lisière du fantastique. Les notions de bestialité et d’humanité sont interrogées. Baxter est finalement fort innocent là où tous les humains présents dans le récit ont un côté méprisable, odieux ou monstrueux. L’adaptation est beaucoup moins violente que le roman original. La violence est habilement suggérée. Le scénario respecte la trame du roman et l’adapte plutôt fidèlement. Le malaise et l’inconfort saisissent le spectateur qui suit en parallèle le destin de Baxter et de Charles, le jeune garçon obsédé par Hitler. 

Lorsque Baxter et Charles se rencontrent, le pire peut arriver. L’aspirant nazi prend l’ascendant sur l’animal qui ne se plaint pas d’avoir été recueilli par un maître qui sait se faire obéir. Mais lorsque l’animal laisse s’exprimer sa sauvagerie, c’est lui qui prend l’ascendant sur son maître. Des rapports dominant-dominant et maître-animal découlent suspense et inquiétude pour le spectateur. Cela va mal se terminer. Pour le maître comme pour l’animal ! « N’obéissez jamais ! » C’est la funeste recommandation de Baxter à tout quadrupède à poils et à crocs qui l’écoute ! Un film atypique dans le monde du cinéma français mais un film qui a du chien ! Qui plus est, un film qui vient accompagner et recouper des thématiques et questionnements présents dans Les Chiens d’Alain Jessua ou Dressé pour tuer de Samuel Fuller ! Qui est l’homme, qui est la bête ? Le lecteur de cet article peut se poser la question… El sueño de la razon produce monstruos ? Sans doute mon bon Goya, sans doute...