Les
grandes nations de la bande-dessinée que sont la France, la Belgique, les
Etats-Unis ou le Japon oublient parfois que dans l’ombre, de petites nations se
tiennent prêtes à frapper lorsque l’on s’y attend le moins. L’Italie est de
celles-ci ! Terre natale des fumetti, la péninsule italienne héberge
un certain nombre de talents de grand renom (Hugo Pratt, Milo Manara…), de
revues mythiques (Topolino, Tex Willer, Dylan Dog…) et de héros plus ou
moins hauts en couleurs. Diabolik est un anti-héros qui a traversé les années
et les frontières et doit autant aux super-héros de comics qu’à la littérature
populaire française. Enquête sur les traces d’un super-criminel très clip
crap bang vlop zip wizzz swiissss !
Danger Diabolik, Mario Bava, Italie, 1968.
Reflet dans un diamant noir, Hélène Catet et Bruno Forzani, France,
2025.
A
l’aube des sixties, dans la très industrieuse Milan, Angela et Luciana Giussani
créent Diabolik, criminel qui suit son propre code moral des plus ambigu. Angelina
est une jeune-femme émancipée et indépendante. Dans une Italie en plein boom
économique, cette ancienne mannequin fonde sa propre maison d’édition,
Astorina. Après la publication de comics américains traduits et adaptés au
marché italien, elle cherche à créer un héros cent pour cent italien. En
piochant ici et là dans la culture populaire, elle confectionne un personnage trouble
de criminel fortement inspiré de Fantômas mais évoquant aussi Moriarty, Judex,
Arsène Lupin. Diabolik doit beaucoup à la personnalité de sa créatrice,
furieusement indépendante et volontiers anarchiste. Il est taillé sur mesure
pour venir animer les pages de fumetti de petit format que les masses d’employés
qui empruntent quotidiennement les transports en commun peuvent glisser dans
une poche et lire sur les trajets aller-retour du domicile au travail et
vice-versa. Diabolik est un pur produit du capitalisme triomphant et du miracle
économique italien avec un petit twist à la Robin Hood. Le criminel s’en
prend aux riches et aux puissants. Il est impitoyable, cruel, doué de facultés
quasi-surnaturelles. Luciana Giussani vient prêter main forte à sa sœur pour l’écriture
des scenarii. La partie graphique est confiée à divers artistes plus ou moins
doués : Angelo Zarcone, Enzo Facciolo...

Dans
un décor de roman-photo qui évoque aussi bien la Côte-d’Azur que la Californie,
Diabolik et sa compagne Eva Kant tuent, volent, torturent, massacrent,
manipulent. Diabolik est impitoyable alors qu’Eva est plus prompte à prendre le
parti des faibles ou des femmes. Les politiciens corrompus, les riches
délinquants, les trafiquants de tous les bords sont les adversaires et victimes
du duo diabolique. Les pendolari apprécient le ton violent, sexy et anticapitaliste
des aventures de Diabolik. Quelque-part entre un héros de roman de gare et un
super-vilain, ce curieux personnage se pose comme une figure fascinante et la
face cachée d’une Italie en plein essor économique et en pleine reconfiguration
sociale. Il y a nécessairement quelque-chose d’un Robin Hood dans cette
silhouette encagoulée et moulée dans son justaucorps noir.
Ce
fumetto nero rencontre le succès, entre dans l’histoire et dans la
culture populaire italienne et est largement imité par les Kriminal, Satanik et
autres émules rivalisant de violence et de cruauté pour surpasser leur modèle.
Quatre ans après son apparition dans les pages des magazines, des producteurs
de cinéma se penchent sur une adaptation filmique des aventures de Diabolik. Au
milieu des années 1960, les Fantômas d’André Hunebelle sont passés par
là et James Bond explose le box-office. Dino De Laurentiis, géant de la production
italienne, est prêt à mettre les petits plats dans les grands pour porter à l’écran
les exploits de Diabolik. C’est là que tout se complique pour le criminel masqué !
D’écriture
en réécriture, les aventures de Diabolik deviennent plus légères et comiques.
Il perd de son mordant. Sa compagne, Eva Kant, qui est son égale dans les fumetti,
devient un peu plus un love interest qu’une aventurière. Une première tentative
d’adaptation capote en cours de tournage au Royaume-Uni. Le français Jean Sorel,
le réalisateur britannique Seth Holt et l’ensemble des équipes sont remerciés.
Dino De Laurentiis aurait-il torpillé le projet pour mieux le récupérer ?
Peut-être…

Mais
quel réalisateur choisir pour porter à l’écran les aventures de Diabolik ?
Le génie du cinéma qu’est Mario Bava bien entendu ! Caméraman et technicien
virtuose héritier d’une longue lignée d’artistes, inventeur et innovateur génialissime,
il est également un grand lecteur de fumetti dont il comprend les
subtilités, les techniques narratives et les spécificités. Le cinéaste se
retrouve à la tête d’un budget comme il n’en a jamais obtenu. Il est maître du
calendrier et termine son film en avance. Il bataille pour préserver au mieux ce
qui fait le sel du personnage de Diabolik et de son univers. Danger Diabolik !
est un film absolument prodigieux et bourré d’inventivité, d’images folles et d’une
énergie toute sixties. Le film est un monument de la pop culture qui a tout
compris au matériau qu’il adapte.

Là
où Roger Vadim s’est complètement vautré en adaptant Barbarella au même
moment, Bava crée un authentique fumetto qui bouge et qui respecte les
codes de la bande dessinée en les adaptant au médium cinématographique. Conscient
de ce que le neuvième art est avant tout une affaire de séquençage et de
découpage, il se contraint à découper ses plans à la manière d’une page de bande
dessinée. Il place sa caméra derrière les étagères d’une bibliothèque de
manière à créer des cases dans lesquelles s’inscrivent les personnages filmés.
Il se sert du reflet dans un rétroviseur pour insérer un gros plan sur les yeux
du personnage dans un séquence. Il filme l’action à travers des éléments de
décor, de manière à scinder ses plans. La grande maîtrise technique et le
courage de Bava qui ne choisit jamais la facilité sont remarquables. Le film est
bluffant et respecte le ton résolument anarchiste du fumetto. Le plutôt sage Mario Bava se laisse aller à des poussées hédonistes dans sa représentation de l'idylle entre Diabolik et Eva Kant.
John
Philip Law joue très bien du sourcil sous le masque du super-criminel. Marisa Mell
est sublimée par la caméra de Bava qui souvent la filme en contre-plongée ce
qui renforce son côté puissant et furieusement indépendant. Michel Piccoli
campe un tenace inspecteur Ginko. La musique d’Ennio Morricone est
particulièrement inspirée, sensuelle et pétillante. L’ingéniosité de Mario Bava
permet à Dino De Laurentiis d’économiser des centaines de milliers de dollars.
Et le film est... une grande déception au box-office !

Pourquoi
ce chef-d’œuvre du cinéma comic booky ne trouve-t-il pas son public ?
Tout rapide et efficace qu’il est, Bava ne parvient pas à battre en vitesse les
équipes des adaptations des Kriminal, Satanik ou autres Phénoménal et le
trésor de Toutânkhamon du débutant Ruggero Deodato qui n’est pas encore
versé dans le cannibalisme cinématographique… Danger Diabolik !
arrive sur les écrans avec une longueur de retard. Et c’est fort dommage parce
qu’avec le temps, le film est devenu culte et assure au super-criminel italien
une renommée mondiale ! Les adaptations plus récentes des frères Manetti
certes appliquées et fidèles manquent de fougue et de fureur et font pâle
figure à côté de l’œuvre de Mario Bava !
La
publication des aventures du criminel se poursuit en Italie. Le clip des
Beastie Boys Body Movin s’inspire et rend largement hommage au film de
Mario Bava. Pour ce qui est des comics américains, il n'est interdit de percevoir Diabolik comme le prédécesseur avec plus de vingt ans d'avance de tous ces anti-héros très dark and gritty qui apparaissent dans le sillage des travaux de Frank Miller et Alan Moore à la fin des années 1980. L’hommage le plus remarquable et notable est cependant français ou
belgo-italo-franco-luxembourgeois. Le duo de cinéastes Hélène Cattet et Bruno
Forzani s’est rendu célèbre par des réalisations maniéristes extrêmement
travaillées et sous très forte influence giallesque ou italienne. Le
très fou et virtuose Reflet dans un diamant mort, dont il serait vain d’essayer
de résumer l’histoire, est une lettre d’amour et une évocation émue de tout un
pan de la culture populaire et de Diabolik en particulier. Les réalisateurs renouent avec la folie visuelle du métrage de Bava et la pulsion scopique est jouissive !

Voilà
pour ce film, ces fumetti et cette chronique qui donnent furieusement envie de
faire des clip crap bang vlop zip wizzz swiissss !!!