Un soir de 2002 dans un restaurant de Sherman Oaks en Californie, le médiocre mais sympathique réalisateur Mick Garris réunit pour un dîner dix maîtres de l’horreur : John Carpenter, Larry Cohen, Don Coscarelli, Joe Dante, Guillermo del Toro, Stuart Gordon, Tobe Hooper, John Landis, William Malone. Par la suite, Garris élargit le cercle de ses invités et intègre Dario Argento, Wes Craven, David Cronenberg, Ernest Dickerson ou Peter Medak dans ce cercle. Nous sommes en droit que les discussions allaient bon train lors de ces repas et que les disputes cinéphiliques pouvaient être animées.
En 2005, Garris se met en tête de produire une série anthologique d’horreur pour la chaîne câblée Showtime. Utilisant le cénacle réunit lors des dîners au Sherman Oaks, il crée la série Masters of Horror qui au cours de ses deux saisons d’existence propose vingt-six moyens-métrages d’une heure réalisés par les John Carpenter, Joe Dante et autres Peter Medak. Le projet est assez fou et fort coûteux mais offre aux spectateurs une excellente adaptation de Lovecraft par Stuart Gordon (H.P. Lovecraft’s Dreams in the Witch-House), deux épisodes bien gorasses du maître transalpin Dario Argento (Jenifer et Pelts), deux loufoqueries mises en scène par John Landis (Deer Woman et Family), une relecture cinéphilique du Club Dumas du livre par John Carpenter (Cigarette burns), un opus japonais qui viole tous les codes de bienséance signé Takashi Miike (Imprint)…
Les épisodes sont de qualité variable mais c’est un plaisir de retrouver quelques maîtres derrière la caméra. Les années 2002 à 2005 sont pour les Etats-Unis des années troubles : conséquences des attentats du 11 septembre, guerre en Irak et en Afghanistan, tensions avec la Corée du Nord… Le mandat du président George W. Bush est marqué par son lot de crises et de contestations. Lorsque Mick Garris laisse les coudées franches à certains Masters, ceux-ci ne se privent pas de mettre en boîte des pamphlets politiques plus ou moins virulents. Florilège dans le présent article.
The Washingtonians
Peter Medak est un réalisateur assez rare d’origine hongroise. Il a réalisé une grande quantité de films, téléfilms ou épisodes de séries télévisées. Son chef-d’œuvre est The Changeling (1980). Dans ce film d’épouvante très atmosphérique, le monumental George C. Scott interprète un compositeur new-yorkais hanté par le décès de sa femme et de sa fille victimes d’un accident de la route. Le film est un sommet de la terreur qui tire parti des décors mais repose surtout sur une réalisation experte et inventive.
Le réalisateur s’empare d’un scénario qui adapte une nouvelle de Bentley Little. Dans le sous-sol de la maison de sa grand-mère récemment décédée, Mike Franks découvre une lettre signée des initiales G.W.. Le texte de cette lettre est pour le moins surprenant : « I will skin your children and eat them. Upon finishing, I shall fashion utensils out of their bones. » Il croit dans un premier temps à un canular… Mais lorsque de curieuses personnes costumées en Américains du 18ème siècle commencent à le menacer lui et sa famille, il comprend que l’Histoire telle qu’il la connaît est une vaste supercherie. Les Washingtonians sont des fidèles de George Washington qui ont créé une société secrète dont la tâche est de maintenir l’illusion et de cacher la sinistre vérité. George Washington était un cannibale qui a dévoré nombre d’hommes, femmes et enfants au temps de la Guerre d’Indépéndance ! Il a dévoré Benjamin Franklin ! Ses adeptes perpétuent ses rituels cannibales et honorent sa mémoire…
Le scénario est farfelu, la mise en scène volontairement campy mais… Ce récit sur la réécriture de l’Histoire ou sa falsification est loin d’être inintéressant ! L’épisode reprend de manière grotesque et caricatural la démarche critique de James W. Loewen. La chute qui voit le portrait de George W. Bush remplacé celui de Washington sur les billets états-uniens est un pied de nez évident à celui que d’aucuns accusent de cannibaliser la société américaine avec sa croisade contre le terrorisme islamiste !
Pro-Life
Le mouvement pro-vie est un mouvement d’opposition à l’avortement, à l’euthanasie, au suicide assisté. Aux Etats-Unis, le mouvement est porté par le Parti Républicain et un certain nombre d’obédiences religieuses. Curieusement, les défenseurs de la vie peuvent se montrer particulièrement violents. Nous sommes en droit d’imaginer qu’en choisissant ce scénario, John Carpenter a une idée derrière la tête !
Au début de l’épisode, une jeune-femme enceinte est embarquée par un médecin et une infirmière travaillant dans une clinique pratiquant l’avortement. Le père de la jeune-femme, Dwayne, interprété par cette vieille trogne de Ron Perlman, entend assiéger avec ses trois fils la clinique et empêcher sa fille d’avorter. Là où le récit dérive vers le fantastique, c’est lorsque le spectateur comprend que la future maman a été engrossée par un démon…
De tous les Masters of Horror, Carpenter est sans conteste l’un des moins politiques et politisés. Il s’amuse pourtant ici à jouer sur le sens à donner aux termes pro-life. Il s’amuse comme un petit diable à mettre en scène une énième histoire de siège. Il s’ingénie à montrer le doyen du clan pro-life infligé au médecin-chef de la clinique un avortement pour le moins sanglant. Il déchaîne les Enfers et laisse apparaître un démon cornu aux pieds fourchus. Il diabolise sacrément le mouvement pro-life dans ce petit pamphlet plein de violence gratuite !
Right to die
Rob Schmidt est le réalisateur du slasher de cinquième génération Wrong Turn. Pour l’anthologie Masters of Horror, il propose une petite histoire flirtant avec l’esprit de celle de son collègue Carpenter mais abordant la question de l’euthanasie.
Cliff et sa femme Abby sont victimes d’un terrible accident de voiture. S’il en sort indemne, sa très belle femme est brûlée sur la totalité de son corps. Aucune opération ne peut la sauver. Elle est plongée dans le coma et ne peut s’exprimer d’une manière ou d’une autre. Cliff est hanté par les souvenirs de la soirée de l’accident. Le spectateur découvre qu’il a trompé son épouse avec son assistante et qu’il a lui-même provoqué l’incendie du véhicule pour tenter de tuer sa femme qui avait découvert son infidélité. Depuis son lit d’hôpital, la malheureuse Abby tente de punir Cliff. Ce dernier tente de faire valider par son avocat un prétendu ordre de non réanimer signé par son épouse…
Un épisode plein de jump scares et de gros plans sur l’opulente poitrine de l’actrice Julia Anderson certes mais un épisode qui titille le spectateur avec cet ordre de non réanimer et son idée de droit à la vie ! Le récit se conclut de manière granguignolesque non sans avoir glissé que donner raison à Cliff, c’est donner raison à un assassin en puissance…
The Screwfly Solution et Homecoming
De tous les réalisateurs mobilisés, Joe Dante est celui qui met en images les deux épisodes les plus politiques et sans deux des plus marquants. Ce premier épisode adapte une nouvelle de science-fiction d’Alice Sheldon. Un virus touche l’ensemble de la population masculine mondiale. Les hommes infectés se transforment en psychopathes meurtriers s’attaquant exclusivement aux femmes…
De manière frontale, Joe Dante aborde la question des féminicides. L’agression sauvage d’une danseuse dans un club de strip-tease a de quoi glacer. Le lien établi entre l’épidémie de féminicides et la diffusion d’une rhétorique religieuse extrémiste a de quoi faire cogiter le spectateur.
Le récit est sombre et désenchanté. Le gentil entomologiste interprété par Jason Priestley s’il comprend comment le virus se diffuse ne parvient pas à se protéger du virus. Il devient une menace pour sa femme et sa fille. Pour survivre dans un pays totalement masculinisé, les femmes doivent se cacher et se déguiser. Sans femme, l’humanité est condamnée à disparaître… Un bien précurseur billet critique sur la dérive masculiniste !
Homecoming est une charge beaucoup plus directe contre l’administration Bush. L’intrigue prend pour cadre les élections présidentielles américaines. George W. Bush fait campagne pour un second mandat. Il est en difficulté dans certains états à cause de l’impopularité de la guerre en Irak. L’un des spin doctors de Bush s’exprime à la télévision pour calmer les demandes de la mère d’un soldat mort au combat. Cette pauvre dame veut savoir pour quoi son fils est mort. Le politicard lui répond la larme à l’œil qu’il la comprend très bien parce qu’il a perdu un frère au Vietnam. Et il formule le vœu suivant : « I would wish for your son to come back, because I know he would tell us how important this struggle is. » Le lendemain, les soldats morts en Irak reviennent mystérieusement à la vie. Ils ne veulent pas se venger, ils ne veulent pas dévorer les vivants. Ils veulent voter pour celui qui mettra fin à la guerre. Les soldats revenus à la vie se rendent dans les bureaux de vote. Ils votent et s’effondrent morts pour de bon. Le président Bush voit la victoire lui échapper alors que les victimes de toutes les guerres sortent de leurs tombes pour aller voter…
Cet excellent épisode évoque bien entendu le J’accuse d’Abel Gance (1938). Joe Dante est très direct dans son propos. Il remet en cause la légitimité de la guerre en Irak. Il questionne le prétexte des armes de destructions massives. Il tire à boulets rouges sur le staff présidentiel et sur la stratégie de communication de l’administration Bush. Il émeut et prend le spectateur aux tripes. Il assied sa réputation loin d’être volée de Master of Horror. Piranha, The Howling, Innerspace, Gremlins sont de remarquables films de genre. Dante est un passionné de cinéma abreuvé dans les grindhouses et formé à la dure dans l’écurie Roger Corman. C’est un vrai plaisir de le voir à l’œuvre sur deux épisodes particulièrement polémiques, touchants et mémorables.
Quelle série d’horreur aborde aujourd’hui aussi frontalement des questions comme le droit à l’avortement, le masculinisme galopant, la légitimité des conflits déclenchés par les Etats-Unis ou l’euthanasie ?









































