En mars 2026, la relecture du mythe de Frankenstein par Maggie Gyllenhaal, The Bride !, qui inscrit le récit dans le contexte des années 1930 à Chicago, ne séduit ni le public ni la critique. Sortie quelques mois plus tôt, à l’été 2025, la relecture de Dracula par Luc Besson divise public et critique. Certains y voient une réinvention habile d’autres y voient une interminable publicité pour un parfum qui ignore toute forme de chronologie historique et enchaîne les clichés navrants… Bah oui le film s’ouvre en 1480 en Roumanie, Vlad déambule dans une armure mixant Les Chevaliers du Zodiaque et Excalibur. On le voit ensuite déambuler en Europe au temps de la Grande Peste… Euh 1346-1353 ? Allô ? Est-il possible de réinventer ces deux grands mythes littéraires en s’éloignant de leurs racines romantiques et positivistes ou purement gothiques et victoriennes de ces deux œuvres ?
Chair pour Frankenstein, Paul Morrissey, France-Italie, 1973.
Au début des années 1970, un curieux diptyque cinématographique porte la griffe et la marque du roi du pop’art Andy Warhol : Chair pour Frankenstein et Du Sang pour Dracula. Ces deux films tournés back to back en Italie par Paul Morrissey ont une histoire fort intéressante. Lors d’une tournée européenne, Warhol et son homme à tout faire Morrissey rencontrent le producteur italien Carlo Ponti en compagnie de Roman Polanski et du producteur Andrew Braunsberg. Tout ce beau monde discute de projets à venir et Polanski jette sur le tapis l’idée d’un film adaptant Frankenstein en 3-D. Ponti est intéressé mais Polanski est déjà engagé sur un autre projet. Morrissey saisit sa chance, pour 300 000 dollars et en six semaines, il peut réaliser ce film ! Banco lui répond le producteur italien qui double la mise et lui commande une adaptation de Dracula à tourner dans la foulée !
Paul Morrissey est une star de la scène underground américaine. Il vient de connaître un certain succès et une certaine exposition médiatique grâce à une trilogie de films : Flesh, Trash et Heat. Des pseudo-documentaires tournés en quelques jours pour une poignée de dollars et qui mettent en scène de manière improvisée et cynique des prostitués hommes et femmes, des junkies, des figures de l’underground qui gravitent autour de Warhol. La vedette de ces films est Joe Dallesandro dont les fesses nues filmées inlassablement par Morrissey sont l’objet filmique de cette trilogie. Comment un cinéaste trash habitué à l’improvisation et au filmage à la sauvette sur son temps libre du week-end va-t-il pouvoir adapter deux classiques de la littérature tant de fois adaptés et réadaptés depuis les premiers jours du cinématographe ?
Pour la première fois de sa carrière de réalisateur, Paul Morrissey bénéficie de l’aide d’une équipe de techniciens et d’artisans chevronnés : le grand Luigi Kuveiller à la photographie, Enrico Job aux décors, Carlo Rambaldi aux effets spéciaux, le fréquent collaborateur de Mario Bava Ubaldo Terzano à la caméra. La photographie, les décors et costumes et la musique des deux films sont stupéfiants et remarquables. Tous ces artisans donnent du cachet à ce film en dépit de moyens financiers limités et de l’impréparation totale de son réalisateur !
Le casting mélange acteurs professionnels et quidams au physique avantageux. Du point de vue de l’interprétation, Chair pour Frankenstein est dominé par le duo formé par le baron Frankenstein et son assistant Otto. Dans le rôle-titre, Morrissey choisit Udo Kier, acteur allemand sans grande expérience rencontré dans un avion. Kier entre dans le monde du cinéma d’horreur et fantastique et ne le quitte plus jusqu’à sa disparition en 2025. Avec ses yeux globuleux et son physique atypique, il incarne un baron dérangé habité par de sombres desseins. A ses côtés, Otto est campé par le nouvel arrivant Arno Juerging. Tour à tour inquiétant et hilarant, ce jeune homme retourne à l’anonymat après ses apparitions dans cet horrifique doublé de films. L’incontournable Joe Dallessandro vient montrer ses fesses dans le rôle d’un roturier qui s’élève au-dessus de sa condition à grand renforts de coups de rein…
Le scénario plus ou moins improvisé au jour le jour est le suivant. Le baron Frankenstein s’évertue de créer un couple homme-femme de créatures parfaites pour les faire s’accoupler et engendrer une race parfaite et supérieure destinée à dominer le monde. Alors qu’il cherche les parties manquantes pour compléter le puzzle qu’est sa créature masculine, sa femme et sœur (la même personne ! sic !) s’occupe en la compagnie d’un jeune domestique (Joe Dallessandro) peu avare de ses charmes…
La trame du roman de Shelley est ramenée à sa plus simple expression et habillée des atours choquants et tape-à-l’œil des travaux de Morrissey. Beaucoup de nudité, des scènes de sexe aussi gratuites que parfois malaisantes (le baron s’accouplant avec les entrailles de sa créature féminine !)… Le réalisateur a clamé vouloir livrer sa critique de l’idéologie nazie. Effectivement, en choisissant un acteur allemand qui palabre sur la race supérieure, qui cherche un certain type de nez, une certaine forme de crâne et évoque la pureté prochainement retrouvée grâce à ses travaux, le réalisateur souligne lourdement une certaine vision nazillarde de la science et de la médecine. Face à ce baron habité par son idéologie, Joe Dallessandro promène ses fesses, sa plastique et son ennui profond et vient dézinguer tout ce petit monde bien bancal…
Pour ce qui est de la 3-D, il se murmure que c’est le très habile artisan Antonio Margheriti qui est venu mettre en boîte les scènes à effets spéciaux montrant une araignée, le laboratoire du baron, les entrailles d’une domestique éventrée qui tombent directement sur la caméra, etc. Curieux film-choc qui fait pschitt et dont la dimension critique plaquée là par un réalisateur volontiers provocateur laisse dubitatif.
Du Sang pour Dracula, Paul Morrissey, France-Italie, 1973.
Filmé dans la foulée de son Frankenstein, ce Dracula abandonne la 3-D et paraît plus intéressant et peut-être plus maîtrisé. Le film s’ouvre sur une longue séquence montrant un Dracula malade et affaibli se teignant les cheveux en noir en se regardant dans un miroir qui ne le reflète pas. Udo Kier impressionne dans la peau de ce vampire au bout de sa vie, famélique et souffrant. Sur les conseils de son secrétaire particulier (Arno Juerging toujours entre ridicule et terreur), il s’en va vers l’Italie pour pouvoir s’abreuver du sang de jeunes filles vierges nécessaire à sa survie. L’argument est imparable : dans ce pays catholique, le poids de la tradition religieuse assure une réserve considérable de sang de vierges ! Le couple comte-secrétaire embarque donc dans un luxueux coupé en destination de l’Italie, en fixant bien sur le toit de l’automobile le cercueil du comte. Ils s’arrêtent dans une bourgade et jettent leur dévolu sur la famille d’un marquis désargenté (Vittorio de Sica excusez du peu !). Les quatre jouvencelles de la maison, Esmeralda, Saphiria, Rubinia et Perla, sont assurément vierges...
Il fallait oser réinscrire le comte Dracula dans le contexte de l’Italie rurale des années 1920. Il fallait oser confier à Joe Dallessandro le rôle d’un garçon d’étable au service de la famille qui déflore toutes ces jeunes filles les unes après les autres, au grand désespoir du vampire ! Une fois encore, le film est prétexte à une série de scène de sexe gratuite et dérangeante, surtout lorsque le rustaud s’en va déflorer la plus jeune des filles âgée de quatorze ans pour la « protéger » du vampire ! Mais… Et la critique du communisme ? Ah oui ! Dallessandro passe son temps à maugréer à propos ce ces cochons de bourgeois qui vont mordre la poussière comme en Russie ! D’ailleurs pour les spectateurs distraits par les fesses et seins abondamment montrées à l’écran, une faucille et un marteau sont peints en rouge au-dessus de la couche du jeune bolchevique italien !
Voilà… Ho il y a beaucoup à se mettre sous les yeux avec ce Dracula façon Warhol ! Udo Kier est excellent de bout en bout ! Affaibli, trimbalé en fauteuil roulant, vomissant le sang de celles qui ne sont plus vierges dans les toilettes comme un junkie… Morrissey retrouve ses réflexes de réalisateur underground et transforme le monstre en créature pathétique qui finit démembrée comme le chevalier noir dans Sacré Graal des Monty Pythons… Film curieux témoin d’une époque révolue et qui laisse une drôle d’impression. Film curieux mis en scène par un curieux réalisateur dont il est difficile de cerner les motivations profondes et réelles. Les deux métrages, dont la distribution sur certains territoires est confiée à d’authentiques mafieux, ne rencontrèrent pas un franc succès. Ils intègrent dans les années 1980 les rangs de la collection VHS René Château et restent d’obscures œuvres baroques et barbares.
Le décès d’Andy Warhol en 1987 libère Paul Morrissey. Il n’a plus besoin de demeurer dans l’ombre de son maître et mentor. Et il ne se prive pas de le critiquer et de révéler un côté très cynique et réactionnaire qu’on ne lui connaissait pas ! Il est vrai que dans la perception commune Chair pour Frankenstein et Du Sang pour Dracula sont œuvres subversives et libertaires… Ou pas du tout en fait ! Morrissey filme de manière cynique et distanciée un univers décadent, des êtres débauchés et des junkies qui l’horripilent et le dégoûtent ! Leur matérialisme nihiliste détruit l’amour et les relations humaines ! Sa manière de filmer Joe Dallessandro et ses fesses n'a rien de sympathique. Cynique et brutal dans Frankenstein, c'est un violeur dans Dracula ! Ce roturier est un sale type qui ne songe qu'à ses propres plaisirs! Oh surprise le réalisateur est un gros réac qui, on s’en serait douté, aime choquer et déranger. Ce qu’il fait en touchant du bout du doigt au nazisme et au communisme dans ses deux films. Le projet artistique ne diffère guère dans ses visées des métrages de la nazisploitation tels Ilsa, She Wolf of the SS, qui mêlent torture, pornographie et fétichisme des uniformes nazis dans des films exploitatifs aussi atroces que repoussants…
L’artiste et chantre du pop’art Morrissey n’était pas tendre avec le cinéma commercial de la Hammer qu’il estimait piètrement filmé et interprété. Il estimait ses œuvres bien supérieures et autrement plus subversives et dérangeantes… Euh peut-être pas Momo ! Si tu t’étais penché sur The Revenge of Frankenstein de Terence Fisher (1958), tu aurais vu une œuvre qui enfile les morceaux de bravoure et peut se targuer d’être un chef-d’œuvre de subversion : blasphématoire dans sa représentation de la mort de Dieu et son élévation de la figure du baron au rang de véritable Prométhée, avant-gardiste dans sa depiction des violences et du cannibalisme, féroce dans sa démolition des clichés de la bonne société bourgeoise bien-pensante… Les chef-d’œuvres de la firme britannique sont assurément plus punks et féroces que ces deux curiosités des années 1970. L’évolution de la figure du baron Frankenstein, campé avec délice par Peter Cushing dans la série de six films, est formidable. A la différence du personnage des films Universal des années 1930, jamais le Frankenstein de la Hammer ne se repent et ne s’en veut d’avoir voulu jouer à Dieu. Au contraire, de film en film, il devient toujours plus téméraire, luciférien, manipulateur et quasiment nazi dans Frankenstein must be destroyed (1969) ! Certes, chez Terence Fisher, il y a nettement moins de fesses et de seins mais la suggestion, la finesse et la subtilité l’emportent parfois sur la frontalité et la provocation somme toute gratuite !




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