mercredi 10 juin 2026

L’Amérique ségrégationniste dans le fantastique contemporain : du road-trip dans le Lovecraft Country aux vampires de Sinners.

 

Oh, sinnerman, where you gonna run to?

Sinnerman where you gonna run to?

Where you gonna run to?

All on that day

Watchmen, c’est d’abord une grande œuvre littéraire, une dissection des comics super-héroïques signée Alan Moore et Dave Gibbons et surtout l’un des deux comic-books des années 1980 qui fait entrer le médium dans l’âge adulte. C’est ensuite une très servile, appliquée mais boursouflée adaptation cinématographique mise en boite par Zack Snyder en 2009. Bien trop pompier pour être honnête ! C’est enfin, pour l’heure, une série HBO de 2019 aussi inattendue qu’intelligente et stupéfiante. Damon Lindelof, producteur et scénariste, donne une suite aux comics et imagine les conséquences des événements narrés par Moore et Gibbons dans ce monde dystopique dans lequel Richard Nixon n’a jamais démissionné, les Etats-Unis ont gagné la guerre du Vietnam grâce à des super-héros, la Guerre Froide a été résolue et terminée par les manigances d’un super-héros aussi brillant que timbré.

Dans cette série HBO, l’intrigue est centrée sur la ville de Tulsa en Oklahoma et sur l’affrontement entre des forces de police obligées de porter des masques pour lutter contre des suprémacistes eux aussi masqués. Le vigilantisme croise le racisme et les lynchages. Un flashback ébouriffant reconstitue un moment du Black Wall Street massacre de 1921. Ces deux journées de mai 1921 durant lesquelles une meute de suprémacistes blancs a conduit au massacre des membres de la communauté afro-américaine de la ville de Tulsa. Les images de la série sont impressionnantes et glaçantes et montrent un épisode d’une guerre raciale abominable avec des avions bombardant les quartiers occupés par les noirs, des exécutions dans les rues, un chaos incroyable… Mais hélas vrai ! Ce massacre a laissé une blessure profonde dans la mémoire états-unienne. En 2021, pour le centenaire de ce triste événement, le président Joe Biden déclare « Some injustices are so heinous, so horrific, so grievous, they cannot be buried, no matter how hard people try. » Entre 2018 et 2020, les Etats-Unis se rappellent que la ségrégation raciale n’a pas été qu’une affaire de places interdites dans les transports en commun ou de distributeurs d’eau réservés aux blancs ou aux personnes de couleur… La ségrégation raciale s’est aussi traduite par des poussées de violences extrêmes, des massacres et des persécutions à peine croyables. La culture populaire s’est faite l’écho de ces très mauvais souvenirs avec des films essentiels comme Blackkksman de Spike Lee ou des séries adaptant parfois des œuvres littéraires.

Lovecraft Country (série télévisée), Misha Green, Etats-Unis, 2020.

Quelques temps après ce coup de projecteur sur les événements de Tulsa dans Watchmen, une autre série HBO revient sur ce même épisode et utilise cette fois le cadre de l’Amérique ségrégationniste des années 1950. Dans Lovecraft Country, qui adapte un roman homonyme de Matt Ruff, Atticus Freeman (Jonathan Majors), se lance sur la piste de son père au retour de la guerre de Corée. Ce jeune homme embarque pour un road-trip périlleux sur les routes des états ségrégationnistes du sud des Etats-Unis sous le coup des lois Jim Crow. 

La série mêle habilement la réalité historique de la ségrégation raciale à l’imaginaire propre à l’écrivain Howard Phillips Lovecraft. Ce gentleman à la peau claire né dans le Rhode Island a créé toute une mythologie de dieux anciens cruels et effroyables mais s’est également épanché, dans sa correspondance et dans ses œuvres, sur ses convictions racistes et suprémacistes. La série est réellement remarquable dans ses efforts de reconstitution historique et fourmille d’idées ainsi que de précisions sur les conditions de vie ou de survie des afro-américains dans les états les plus racistes des Etats-Unis.

L’oncle d’Atticus rédige un guide sur le modèle de The Negro Motorist Green Book. Il s’agit d’un « guide du routard » à destination des « personnes de couleur » qui doivent se déplacer. Le guide répertorie les adresses à fréquenter et celles à éviter à tout prix. Il met également en garde les voyageurs sur les « sundown towns », ces villes et villages dans lequels les noirs ne peuvent se déplacer qu’en journée et sont traqués et assassinés s’ils s’aventurent sur les routes à la tombée de la nuit. Comme si la menace d’une attaque de shoggoths ne suffisait pas !

Les clins d’œil et références aux textes de Lovecraft sont habiles et nombreuses. La mise en images des délires lovecraftiens est fort intéressante. La représentation du quotidien dans un quartier afro-américain est soignée et éclairante sur la société états-uniennes post-1945. Autour du héros, de nombreuses sous-intrigues permettent d’intégrer des références à la culture afro-américaine, au massacre de Tulsa, à Joséphine Baker… C’est vraiment une série agréable à suivre dans laquelle le spectateur frémit au gré des péripéties surnaturelles et horrifiques mais également au gré des mésaventures des héros dans une Amérique ségrégationniste particulièrement violente. 

Sinners, Ryan Coogler, Etats-Unis, 2025.

Sinners est un film qui est déjà entré dans l’histoire du cinéma en raison de son nombre record de nominations aux Oscars : seize nominations plus que Titanic de James Cameron ! Des commentaires haineux et racistes n’ont pas tardé à apparaître sur les réseaux sociaux pour dénoncer cette nouvelle dérive woke de l’Académie des Oscars… De notre point de vue, le wokisme n’existe que dans l’œil de l’intolérant et du raciste. Le film de Ryan Coogler mérite vraiment le coup d’œil en ce qu’il mélange habilement les genres, donne à voir une certaine Amérique ségrégationniste mais surtout évoque de manière brillante et émouvante l’histoire de la musique !

La trame évoque Une Nuit en Enfer de Robert Rodriguez et Quentin Tarantino mais bifurque vers un autre projet de cinéma. En 1932 dans le delta du Mississippi, deux jumeaux Elijah et Elias (Michael B. Jordan offre une double performance plus que louable) utilisent de l’argent « emprunté » à des malfrats pour ouvrir un « juke joint » ou une « barrelhouse », un cabaret dans lequel on vient s’enivrer, danser, écouter de la musique, jouer, etc. Ce type d’établissement est fréquenté par les « personnes de couleur » qui cherchent à se changer les idées après leurs longues journées de travail. Ils embarquent dans leur aventure leur jeune cousin Sammie (le bluffant Miles Caton), chanteur et guitariste mais aussi fils d’un pasteur qui voit d’un très mauvais les « vices » de son rejeton. Le récit prend un tour fantastique et horrifique lorsque des vampires, pour certains suprémacistes, tentent de s’inviter à la fête…

Le projet de Ryan Coogler et de sa femme Zinzi est très personnel et très touchant. Il rend hommage à son oncle décédé, grand amateur de blues pour qui la musique était tout et se penche sur ses racines et l’histoire de sa famille. Il choisit la forme d’un récit d’horreur parce qu’à ses yeux, susciter la peur est l’une des meilleures manières de capter l’attention de son spectateur. Son film est ambitieux, généreux et constitue une déclaration d’amour à son oncle, au blues ainsi qu’au cinéma.

De manière fort intéressante, Ryan Coogler, ici scénariste et réalisateur, livre un film dans lequel les racines multiculturelles des Etats-Unis sont données à voir. Les tenanciers et artistes du cabaret sont afro-américains, une femme d’origine asiatique est recrutée comme fournisseuse et employée, l’un des vampires est Irlandais, des amérindiens Choctaw sont les traqueurs de vampires… Pour un homme blanc raciste et suprémaciste, tout cela peut évidemment faire très woke. Cela peut très bien rappeler également que l’histoire plus ou moins récente des Etats-Unis n’est ni toute blanche ni toute noire ! Chaque détail a son importance, la qualité d’écriture est stupéfiante et toute la production a été soigneusement pensée. Les costumes des deux frères jumeaux sont bleus, blancs et rouges pour rappeler la bannière étoilée. C’est cependant la célébration du blues qui constitue l’épine dorsale du film et élève largement celui-ci au-dessus du simple film de vampires.

« Tout le monde ne peut pas aller admirer Mona Lisa au Louvre mais tout le monde peut écouter de la musique ! » Pour Ryan Coogler, la musique est une composante essentielle de la culture et de l’histoire états-unienne. C’est pour lui une manière de faire dialoguer présent et passé et de ranimer la mémoire de ses ancêtres. Le blues en particulier parce qu’il imprègne nombre de styles ou genres musicaux jusqu’à aujourd’hui. Le blues aussi parce qu’il est créé et porté par une minorité tellement opprimée et mise à l’écart. Coogler fait apparaître dans son film des musiciens de légende comme Buddy Guy ou Bobby Rush. Ce dernier affirme sans détour que : « if you don’t like the blues, you probably don’t like your mamma ! » Le métrage est fascinant dans sa volonté de rendre justice et hommage aux blues et aux artistes afro-américains du delta du Mississippi.

A projet et ambitions dantesques, préparation dantesque. Le compositeur Ludwig Göransson et son épouse Serena se sont immergés durant des mois dans l’ambiance musicale du vieux Sud. Ils ont rassemblé des musiciens et des chanteurs mais aussi des chorégraphes capables d’entraîner et d’accompagner les acteurs. Sinners est autant un drame qu’un film d’horreur qu’une comédie musicale ! Et c’est le blues, la musique, qui cimente le récit et le fait avancer. Le spectacle est total et de superbes séquences chantées et dansées permettent de marier les cultures et les genres musicaux de manière absolument formidable !

Un autre élément auquel Ryan Coogler accorde une grande attention dans sa reconstitution est la culture Hoodoo. Ce mix de folklore/religion/culture/magie agglomère christianisme, islam et traditions africaines. Dans le cadre historique de la Grande Dépression, le Hoodoo apporte un réconfort et des solutions que la religion chrétienne n’apporte pas. Ces croyances visent autant à réconcilier vivants et morts qu’à honorer les ancêtres ou à guérir et réconforter. Sinners est un film pensé comme une réconciliation des mémoires parfois passablement ennemies dans l’Amérique contemporaine. Le projet peut paraître aussi naïf qu’il est essentiel ! Barack Obama déclare lors des funérailles du révérend Jesse Jackson le 6 mars 2026 : « Each day we are told by folks in high office to fear each other. » Sinners est un film qui tend à réconcilier et rapprocher les cultures et qui a été conçu et réalisé par une équipe multi-culturelle. Get the blues alive !

lundi 8 juin 2026

La Muette. Drancy, un camp aux portes de Paris, Par Valérie Villieu et Simon Géliot, La Boite à Bulles, 2025


« C’est loin Pitchipoi ? » demande la petite fille, tête rasée, à l’homme assis par terre. Ce dernier tente de distraire ces tout jeunes enfants arrivés dans le camp de Drancy, souvent seuls, leurs parents ayant déjà été déportés quelques semaines auparavant. Depuis les grandes rafles de l’été 1942, les nazis acheminent en effet les dizaines de petites filles et de petits garçons qu’on avait d’abord enfermés dans les camps du Loiret. On ne prend plus le risque désormais de recréer cette situation devenue ingérable pour les bourreaux : envoyer des parents à la mort sans se soucier du destin de leurs enfants. Désormais, ce sont des familles entières qui arrivent dans la cité de la Muette, reconvertie pour devenir l’antichambre des centres de mise à mort situés à l’Est de l’Europe.

Pitchipoi, c’est le nom d’un lieu où la vie est meilleure dans la tradition juive. Ne sachant ni pourquoi ils sont enfermés, ni jusque quand et encore moins ce qui va advenir d’eux, les Juives et Juifs parqués à Drancy tentent de se rassurer en imaginant qu’on va les emmener dans un ailleurs où tout ira mieux pour eux. Car depuis son ouverture le 20 août 1941, le camp de Drancy est devenu un véritable enfer. Cette cité, initialement aménagée pour offrir un nouveau confort aux ouvriers de la région parisienne au début des années 1930, n’a jamais été achevée. Ces immeubles disposés en U arrangent bien l’occupant : il suffit d’apposer une clôture pour fermer le lieu et en faire un espace de détention. Les appartements, sans aucune installation de chauffage ou d’eau courante feront de parfaites cellules dans lesquelles les gendarmes français, aux ordres des nazis, pourront enfermer et surveiller facilement des centaines de personnes.


Dès les premières rafles de 1941, l’arrivée de plusieurs milliers d’hommes dans ce camp entraine de dramatiques problèmes sanitaires. La malnutrition affaiblit les corps, les conditions d’hygiène absolument catastrophiques rendent malades et favorisent le développement de la vermine et des épidémies. Les mauvais traitements infligés par les gardiens, sous la direction de Dannecker, achèvent de meurtrir des corps déjà bien amochés par le froid.

Mais Drancy devient un camp de déportation. C’est d’ici que vont partir plus de 70 convois en direction d’Europe de l’Est et des chambres à gaz d’Auschwitz. Il faut atteindre les quotas fixés par les nazis. Au fil des jours, on sélectionne celles et ceux qui partiront le lendemain vers une destination inconnue. On assiste à des scènes déchirantes de séparation car les moins dupes savent qu’ils ne reviendront jamais vivants en France. Quand il faut accélérer la « solution finale », on fait venir des organisateurs plus efficaces : à Dannecker, succède d’abord Röthke, puis le terrible Aloïs Brunner qui s’est illustré dans la zone libre, finalement envahie par les nazis après le débarquement allié en Afrique du nord. A ces horreurs se superposent aussi celles liées à la politique des otages. Pour chaque acte résistant commis à l’extérieur, les nazis viennent prélever quelques dizaines d’hommes qu’ils fusillent entre autres dans la clairière du Mont Valérien.

Dans le camp, chacun tente de survivre, les uns en organisant une certaine solidarité, d’autres en participants aux cotés des nazis à son administration. Ainsi, on voit certains prisonniers devenir membres du service d’ordre, d’autres traducteurs, quant à ceux qui sélectionnent dans leur propre communauté ceux qu’on destine à alimenter les futurs convois…

Le personnage principal de ce magnifique roman graphique est bien évidemment le camp lui-même. On le voit se nourrir des prisonniers, on le voit évoluer, se transformer. Mais plein de personnages y évoluent au grès de micros épisodes de survie dans cet enfer. Beno, raflé en 1941 qui attend désespérément des nouvelles de sa femme ou Jean qui a eu l’idée folle de participer à la création de ce tunnel presque terminé et qui aurait permis une évasion. Par l’intermédiaire de ces hommes, de leurs discussions, de ce qu’ils apprennent sur « Radio chiotte » ou par la bouche des nouveaux arrivants, on devine l’évolution de ce qui se passe à l’extérieur du camp : port de l’étoile jaune obligatoire, situation militaire… Des lettres réelles sont également reproduites et permettent de comprendre les relations entre le camp et l’extérieur.

Le rôle de gendarmes français qui ont agi en tortionnaires dans cet endroit est raconté de façon crue et sans filtre : violences, dénonciations, marché noir, échange de conditions de vie à peine meilleures contre certaines faveurs sexuelles…

Pourra-t-on faire mieux sur le sujet ? C’est loin d’être sûr tant tout est soigné, que ce soit dans le scénario, ou dans le découpage et les choix graphiques. La teinte gris bleuté s’adapte parfaitement au propos des auteurs.

Quand Jean, violemment tabassé par un nazi pour le punir d’avoir tenté de récupérer une photo de sa compagne, raconte au petit Michel qu’il va retrouver ses parents à Pitchipoï, ce dernier le regarde dubitatif. « Pitchipoï ? », il semble ne jamais en avoir entendu parler. Pour cause, Pitchipoï n’existe pas. A l’autre bout du chemin de fer, à des milliers de kilomètres de Drancy, il n’y a pas de Pitchipoï. Là se trouvent des usines à tuer où périrent des dizaines de milliers de Juives et de Juifs français et des millions de leurs coreligionnaires européens.

mercredi 27 mai 2026

Les Etats-Unis dans le viseur du Punisher (2) : du creux de la vague des 90s au détournement du logo par diverses factions.

 

Dans l’épisode précédent, il a été question du parcours d’un antagoniste de Spider-Man qui s’épanouit au cours des années Reagan pour devenir l’une des vedettes de l’éditeur de comics Marvel. Au début des années 1990, sa popularité est énorme. A ses deux séries régulières, The Punisher et Punisher War Journal, vient s’ajouter un troisième titre, Punisher War Zone, confié aux bons soins du scénariste Chuck Dixon et du dessinateur John Romita Junior, fils du concepteur du design du personnage. Frank Castle se hisse au rang d’un Spider-Man, d’un Batman ou d’un Superman avec ses trois titres réguliers.

Dixon et Romita Junior rendent l’anti-héros plus massif et plus bourrin. Le titre est violent et la guerre du Punisher contre les criminels devient toujours plus extrême et radicale. Mais voilà deux décennies que le personnage œuvre à lutter contre la criminalité sous toutes ses formes. Sa kill-list est interminable. Il a eu maille à partir avec toutes les variétés de mafieux possibles, tous les narco-trafiquants envisageables, tous les gangs imaginables. Lorsqu’il s’invite dans les pages d’une autre série et croise un héros plus classique comme Daredevil, Captain America ou Spider-Man, c’est inlassablement pour finir sur le constat que le code moral et la justice expéditive du Punisher s’accordent peu avec les pratiques des autres encapés ou encagoulés. Le personnage tourne un peu en rond et les équipes créatives tout comme l’éditeur ne savent plus trop quoi faire avec lui.

En 1995, après deux bonnes décennies de guerre interminable contre le crime, les trois séries du Punisher sont annulées. L’univers des comics est en crise. Les éditeurs peinent à vendre leurs titres dans un marché saturé. Les gimmicks commerciaux consistant à multiplier les couvertures alternatives et à inonder les shops de titres asphyxient le marché. Marvel rencontre de grosses difficultés financières et est sur le point de se déclarer en faillite. L’éditeur mise beaucoup sur Spider-Man et les titres de sa gamme X-Men mais les vieux héros ne se vendent plus. Captain America, Iron-Man, Thor, les Fantastic Four ou le Punisher passent un sale quart d’heure…

C’est au creux de la vague que le destin de Frank Castle est confié à deux auteurs successifs qui tentent d’en faire quelque-chose. Garth Ennis, auteur irlandais qui déteste les super-héros, écrit un Punisher kills the Marvel Universe dans lequel il laisse éclater sa fureur et sa détestation des encapés et encagoulés. Dans ce récit situé dans une continuité parallèle, la famille de Frank Castle n’est pas tuée par des mafieux mais victime collatérale d’un affrontement entre super-héros et super-vilains. Le Punisher part en guerre contre tous les personnages de l’univers Marvel qu’il dézingue méticuleusement. Cette satire des comics Marvel des années 1990 est aussi cruelle que jubilatoire et retient l’attention des lecteurs. Peut-être que Garth Ennis aurait quelques idées pour permettre au personnage de renaître et de renouer avec le succès…

Toujours au creux de la vague des années 1990, la Maison des idées cherchent à se réinventer et à attirer de nouveaux lecteurs en regardant vers l’avenir plutôt que le passé. L’éditeur lance sa gamme estampillée 2099 et imagine un futur à son univers super-héroïque. Spider-Man 2099, Doom 2099 ou Punisher 2099 sont des titres qui imaginent et mettent en scène des versions futuristes des héros Marvel. Lancée en 1992, alors que Frank Castle se vend encore, la gamme inclut une version 2099 du justicier. Le sort du personnage est confié au scénariste britannique Pat Mills. Quelle riche idée ! Le mythique fondateur de la revue 2000 AD est sans doute capable d’apporter quelque-chose de neuf, de frais et de punk au personnage ! Et puis à bien y réfléchir, il y a bien quelques familiarités entre Frank Castle et le Judge Dredd que Mills connaît bien ! La grosse différence entre le Judge et le Punisher réside dans l'absence d'humour ou de second degrés qui caractérise nombre d'aventures de Frank Castle aux Etats-Unis. Peut-être qu'un soupçon de black comedy ou d'humour so british pourrait porter ses fruits et rendre le personnage un peu plus intéressant à suivre!

Le scénariste britannique s’attèle à la tâche. Jacob Gallows est un flic du futur travaillant pour la multinationale Alchemax. Sa famille est massacrée par le fils dément de son patron. Il se met en tête de venger la mort des siens et de poursuivre la guerre de Frank Castle dont il détient le War Journal. Pourquoi pas ? Hélas la partie graphique ne tient pas la route. Mills abandonne l’écriture au bout d’une douzaine d’épisodes. La série est reprise par Chuck Dixon et s’arrête avec le numéro 34. Rendez-vous manqué pourtant il y avait un truc. Le lecteur se rabattra sur Marshal Law, un petit chef-d’œuvre concocté par Mills et Kevin O’Neill quelques années plus tôt. La gamme 2099 est confiée aux bons soins de l’éditeur Joey Cavalieri. Ce scénariste et dessinateur de formation est un ancien de chez DC comics. Il multiplie les connexions entre les séries de la gamme 2099 et veille à créer un univers interconnecté. Les séries Doom 2099 et Spider-Man 2099 sont celles qui durent le plus longtemps. C’est dans les pages de la première que Jacob Gallows joue un rôle des plus intéressants dans un récit assez bluffant signé Warren Ellis.

Doom 2099 narre les exploits d’une version futuriste du grand méchant Doctor Doom A.K.A. Docteur Fatalis dans la langue de Molière. Sur la majorité des vingt-cinq premiers numéros de ladite série, le scénariste John Francis Moore et le dessinateur Pat Broderick font un travail plus qu’honnête. Un jeune Warren Ellis qui n’a pas encore écrit Transmetropolitan ou The Authority s’empare des commandes pour mettre en mouvement une idée lancée par son prédécesseur dans les premiers numéros. Doom lorsqu’il reprend le contrôle et le trône de sa Latvérie natale constate que les déséquilibres et dynamiques géopolitiques l’amèneront tôt ou tard à prendre le contrôle du monde pour assurer la sécurité de son petit royaume. Le bon docteur se lance à la conquête du monde en commençant par les Etats-Unis et là… Ellis imagine une histoire assez folle et par certains aspects très visionnaire !

Lorsqu’il lance son plan d’invasion des Etats-Unis, Doom se justifie en notant que la gouvernance et la réalité du pouvoir échappent au président et aux organes légitimes et sont confisquées par une poignée de chef d’entreprise multimilliardaires. Le mégalomane latvérien oblitère le Congrès, attaque la Maison Blanche et lâche ses armées sur le territoire américain en même temps qu’il procède à une cyber-attaque en règle des installations états-uniennes. La guerre-éclair est facilement remportée et Doom s’autoproclame président des Etats-Unis. Il s’entoure d’un cabinet composé d’une pirate informatique nommée Ministre du Signal, d’un mercenaire wakandais nommé Ministre des Relations Ennemies, d’un activiste mutant nommé Ministre de l’Humanité, d’une autre mercenaire nommée Ministre de l’Ordre et du Punisher 2099 nommé Ministre de la Punition. Il y a comme un parfum de Make America Great Again qui flotte ! Coïncidence ? Sans doute pas. Génie prophétique ? Peut-être ou simple coup d’œil dans le rétroviseur et les années Reagan.

Voilà qui est intéressant : l’émule du Punisher propulsé ministre et chef des forces de police dans un état totalitaire aux mains d’un mégalomane qui met au pas les capitaines d’industrie et autres techno-milliardaires ! Hélas face à ses difficultés financières, la Marvel procède à des coupes, licencie l’éditeur Joe Cavalieri qui portait à bout de bras l’univers 2099. Les scénaristes et artistes lâchent l’affaire et les idées de Warren Ellis, qui auraient pu donner vie à une grande saga futuriste dans la lignée des folles épopées de la revue 2000 AD, sont précipitamment utilisées pour donner une conclusion rushée et très insatisfaisante.  Dans un spectaculaire retournement de situation, Jacob Gallow passe de celui qui punit à celui qui est puni et meurt assez piteusement dans les pages d’un 2099 A.D. Apocalypse… On note l'apparition des lettres A et D (pour Anno Doom) dans le titre comme une référence évidente à la revue britannique.

Dommage pour Frank Castle et dommage pour le Punisher 2099. L’année 1995 est funeste. Le héros retrouve une série éponyme en 1997. Celle-ci s’éteint au bout de dix-huit numéros. Marvel est alors racheté par le fabricant de jouets Toy Biz. A la misère de voir ses séries annulées, s’ajoute pour Frank Castle la torture d’être transformé en la pire figurine transformable de l’histoire de l’humanité… Le Punisher traîne ses bottes vers la sortie… C’est par la petite porte qu’il quitte la décennie 1990… A moins que !!!

Lorsque le dessinateur Joe Quesada et l’encreur Jimmy Palmiotti proposent de redonner une seconde jeunesse à quelques héros Marvel et lance en fanfare le label Marvel Knights. L’idée est de confier le destin de héros usés ou peu oubliés à des équipes de grand talent/ Quesada s’adjoint les services du scénariste Kevin Smith pour redynamiser Daredevil. Paul Jenkins et Jae Lee s’occupent brillamment des Inhumains. Christopher Priest et Mark Texeira réinventent Black Panther. Et là, au fond d’un carton, il y a le petit Frank Castle qui attend d’être réinventé par les scénaristes Christopher Golden et Thomas E. Sniegoski et le légendaire dessinateur Bernie Wrighston. Et là, il faut s’accrocher !

Rongé par la culpabilité (?), Frank Castle s’est suicidé (!?!)… Mais il est ramené à la vie par une créature aux yeux phosphorescents (?!?) et repart en guerre contre le mal équipé de deux gros fusils NERF (?!?) translucides et magiques… Ouch ! The Punisher: Purgatory réinvente le personnage pour le transformer en espèce de version angélique sous forte influence de Hellblazer. Le dessin de Wrighston n’est pas très inspiré. Les lecteurs sont très décontenancés par cette mini-série en quatre épisodes. C’est le coup de grâce pour le Punisher. Les années 2000 se profilent et le voilà plus mort que vif ! Il n’est plus que l’ombre de lui-même et les fans de comics se moquent méchamment de lui… Sniff…

Serait-ce la fin du justicier ? Ce personnage qui un temps pouvait rivaliser en popularité avec un Spider-Man ou un Batman ? Ce anti-héros dont le logo immédiatement identifiable est fièrement arboré sous forme de tatouage par certains ? Au tournant des années 2000, un auteur, qui s’est déjà amusé à faire massacrer tout l’univers Marvel par Frank Castle, s’apprête à réinventer une fois encore le Punisher et à le faire entrer dans l’Histoire lui et son logo !

Mais ceci est une autre histoire… A suivre…


mercredi 20 mai 2026

Beate et Serge Klarsfeld. Un combat contre l'Oubli par Pascal Bresson et Sylvain Dorange

 


« La montée de l’extrême droite dans certains pays de l’Union européenne est inquiétante ». Cette phrase placée dans la bouche de Serge Kalrsfeld à la toute fin de ce roman graphique par les auteurs résonne aujourd’hui de manière presque polémique. Les déclarations et actions de certains des membres de la famille Klarsfeld questionnent au point de cliver les commentateurs. Les traumatismes personnels ont ressurgi après les massacres du 7 octobre 2023 et d’autres enjeux politiques ont du passer par là, à tel point qu’on oublie parfois l’œuvre réalisée par Serge et Baete dans la construction de la mémoire des victimes de la Shoah et dans la dénazification de l’Allemagne et de l’Europe. Ce livre vient rappeler leur combat contre l’oubli.

Tout commence par une magistrale gifle assénée par Beate au visage du chancelier Kiesinger. Alors que ce dernier siège au 16ème congrès de la CDU en 1968, il prend la claque de sa vie, et certainement celle de la vie de Beate, qui a réussi à franchir tous les contrôles de sécurité. Depuis quelques temps, il lui était impossible d’accepter qu’un ancien responsable nazi puisse diriger l’Allemagne. Plus généralement, avec le rapprochement franco-allemand réalisé dans le cadre de la construction européenne, ce sont les grâces, les amnisties et l’impunité qui en découlent qui révoltent la jeune allemande.

Il faut dire que depuis quelques années, elle est en couple avec Serge, un Juif français rescapé de la Shoah, mais dont une grande partie de la famille a été assassinée. Ensemble il se sont donné des missions. Le premier, entretenir la mémoire des disparus français, assassinés dans les centres de mise à mort nazis ; la seconde, redorer l’image de l’Allemagne en regardant son passé en face et en empêchant d’anciens criminels d’échapper à la justice et d’accéder à des postes politiques.

Tous deux consultent les archives et instruisent des enquêtes pour retrouver les chefs nazis qui ont fui en Amérique du Sud, ou qui sont restés en Allemagne sans y être inquiétés. Après avoir réuni suffisamment de preuve pour les confondre devant un tribunal, il s’agit de retrouver les nazis exilés, les ramener légalement ou illégalement sur les lieux de leurs méfaits pour les juger. 

C’est ainsi qu’ils purent traquer Kurt Lischka, ancien chef de la Gestapo de Paris, Leguay, Bousquet, Touvier et autre Papon. Mais leur meilleure prise, car pour certains la mort avait frappé avant le procès, fut certainement celle de Klaus Barbie, enfui au Pérou et en Bolivie. Celui qui a été surnommé le Boucher de Lyon, responsable de la déportation et de l’assassinat des enfants de la colonie d’Izieu ou de la torture et de l’assassinat de Jean Moulin, a été ramené en France pour être jugé et condamné à la prison à vie par le tribunal de Lyon.

Le roman graphique de Pascal Bresson et Sylvain Dorange met en lumière, par un savant jeu de flashbacks, la manière dont se sont rencontrés Serge et Beate ; l’histoire tragique de l’arrestation et de l’assassinat du père de Serge, la manière dont ils ont enquêté sur les nazis, les prises de risque de Beate qui n’hésite pas à se rendre dans les dictatures sud-américaines pour accuser et tenter de demander l’expulsion des criminels nazis qui s’y cachaient. Le rôle de la presse est bien mis en avant aussi, ainsi que les liens avec des politiques ou futurs hommes politiques engagés dans les combats pour la dénazification de la France, de l’Allemagne et de la vie politique en général. C’est baigné dans les couleurs des années 1960/1970 qu’on suit l’itinéraire atypique de ce couple qui n’a jamais baissé les bras, même quand les situations pouvaient s’avérer particulièrement dangereuse.

Est-ce que la lecture de cet ouvrage ferra oublier les tristes épisodes ou phrases de ces dernières années ? Peut-être pas, mais en tout cas, il remet en lumière les actions du couple Klarsfeld qui ont été pendant de très longues années des justiciers, des chasseurs de nazis, des historiens et des passeurs de mémoire.