Du
haut de son demi-siècle, le film de Steven Spielberg n’a pas à rougir :
pour sa ressortie en salle en 2025, il s’est classé pendant quelques semaines dans
les cinq premiers films du box-office et a raflé 16,2 millions de dollars de
recettes ! Il semble que tout a été dit, redit, vu ou revu sur ce film ou
sur le roman dont il s’inspire… Mais qui se rappelle que lors d’une interview,
Fidel Castro confiait avoir lu Les Dents de la mer. Quoi ?!? El
Caballo lit de la soupe commerciale étatsunienne ?!? Hé non ! Comme
il le souligne lui-même : ce n’est pas un très bon livre mais c’est un
livre marxiste ! Hein ?!?
Peter
Benchley, Les Dents de la mer, Gallmeister, Paris, 2024.
Jerome
Wybon (texte) et Toni Cittadini (dessin), Les Mâchoires de la peur, Huginn
& Muninn, 2025.
Les Dents de la mer : les secrets d’un film culte (documentaire), Laurent Bouzereau, Etats-Unis,
2025.
« Attends
qu’on expédie ces pignoufs tout droit sur les hauts fonds ! Va y avoir du
sport moi j’te l’dis ! Ils en avaleront leur acte de baptême quand ça va
râcler dans le fond du bateau et que ça cabrera de la proue p*tain ! »
Les
Dents de la mer est un
film admirable et admiré pour de très nombreuses raisons. Techniquement, il est
très réussi et efficace. N’est-ce pas cette grande gueule de Quentin Tarantino
qui dit qu’il appartient au nombre restreint des films parfaits ? C’est
aussi un film ambitieux et réalisé dans des circonstances infernales par un
très jeune réalisateur qui s’imagina un temps que ce serait le dernier film qu’il
réaliserait à Hollywood… C’est un blockbuster qui cassa le box-office et
inaugura auprès des grands studios la tradition des blockbusters estivaux. Ce n’est
pas un modèle de production mais c’est un film qui a repoussé les limites de ce
qu’une équipe de cinéma pouvait réaliser en pleine mer. C’est aussi un film
dont le tournage a été documenté de manière inédite par Carl Gottlieb, ami de Spielberg,
acteur sur le film mais surtout script-doctor et assistant personnel du
réalisateur durant une bonne partie du tournage. Lors de la sortie sur les
écrans, le film est accompagné du Jaws log, un journal de tournage
qui détaille les coulisses du film.

« On
va avoir besoin d’un plus gros bateau ! »
Forts
de la masse documentaire existante sur le film Les Dents de la mer,
Jerome Wybon et Toni Cittadini nous offrent un beau making-of en bande dessinée d’un
film considéré comme culte. Qu’apporte cette nouvelle narration des coulisses
du métrage ? Il s’agit d’une belle synthèse, graphiquement plaisante et
travaillée mais surtout bien documentée et assise sur les archives du tournage.
Le lecteur y retrouve avec plaisir les moments-clefs du tournage, les
péripéties incroyables, les coulisses de la distribution et les secrets de
fabrication d’un blockbuster… S’il subsiste quelques scories (notamment sur la création
de l’affiche emblématique), le récit canonique est bien restitué. Et au fil des
pages, le lecteur pourra s’étonner de lire que Spielberg n’a jamais pu approcher
le grand Hitchcock qu’il adulait et à qui il pensait fortement en réalisant son
film de requin… Il pourra tiquer en découvrant que le futur réalisateur John
Landis est venu mettre la main à la pâte pour la construction de décors du film !
Il s’amusera aussi des âneries de la bande de copains de Spielberg, les
Scorcese, Millius et autres George Lucas, qui auraient abimé le requin
mécanique en jouant avec…
« Ils
sont dans le jardingue, ils risquent riengue ils sont pas bien loingue. »
L’un
des aspects du film et de son tournage qui nous semble le plus intéressant et
remis en lumière par cette bande dessinée ou le documentaire de Laurent Bouzereau
pour l’anniversaire du métrage, est la folie de vouloir tourner in situ
et non en studio et le traumatisme de ce tournage pour Spielberg. Lorsqu’il se
lance dans l’aventure d’adapter le roman de Peter Benchley, Steven Spielberg n’a
pas trente ans, n’a tourné qu’un long-métrage de cinéma (Sugarland Express)
et a surtout œuvré à la télévision (Columbo ou le téléfilm Duel).
Sur son téléfilm et son premier long métrage de cinéma, le jeune homme a su
imposer à la production ses critères et desiderata de cinéaste. Pas de studio,
pas de rétroprojection et des acteurs non-professionnels pour faire couleur
locale. Sur Les Dents de la mer, il s’en tient aux mêmes idées et il a
diablement raison. Dans sa version remaniée du récit, les personnages centraux
sont sympathiques et le spectateur frémit pour eux là où Benchley balançait des
personnages quasiment tous haïssables en pâture au requin… Brody ? Un vieux
schnock impuissant. Hooper ? Un sale type arrogant qui fait cocu le chef
Brody en couchant avec sa femme ! Quint ? Un psychopathe qui appâte
le requin avec des bébés dauphins ! Le maire Vaughn ? Un escroc en
cheville avec la mafia ! Spielberg fait dégager tout ça et veut un petit
groupe de héros sympathiques et attachants. Autour d’eux, des personnages
secondaires tous recrutés sur place pour ancrer l’histoire dans le décor du Massachussetts.
Le pêcheur Ben Gardner au langage fleuri, l’adjoint du shérif un peu benêt, la
mère du jeune Alex dévoré par le requin… Tous d’authentiques insulaires
parfaitement castés et dirigés !
Lorsqu’il
lit le roman, Steven Spielberg sait que la seconde partie du récit, la traque
du requin en pleine mer par les trois héros, est un grand moment de cinéma en
devenir. Il veut les perdre en pleine mer, loin de tout et à la merci d’un
léviathan monstrueux. L’un des moments dont le réalisateur est le plus fier, c’est
ce moment de calme entre deux attaques du requin au cours duquel Brody, Quint
et Hooper discutent et boivent un coup à bord de leur si petit rafiot. C’est LE
grand moment de Quint qui raconte le naufrage de l’USS Indianapolis. Ce
croiseur dont le naufrage reste aujourd’hui encore le plus meurtrier de l’histoire
de la marine militaire américaine. Le 30 juillet 1945, après avoir livré des composants
des bombes atomiques Little Boy et Fatman a la base de Tinian, l’USS Indianapolis
est torpillé par la marine impériale japonaise. Le navire coule en moins de vingt
minutes. Les survivants se retrouvent en pleine mer à la merci des requins pendant
plusieurs jours… Quint raconte le sourire aux lèvres le traumatisme et l’horreur…
Un très très grand moment de cinéma, idéalement interprété par un Robert Shaw
touché par la grâce qui déclame un texte qu’il a lui-même retravaillé…
Spielberg a raison : son film est plus une histoire d’hommes, dans toute
leur fragilité, qu’une histoire de requin ! Et c’est bien cela qui rend le
film unique dans la longue lignée de films de requins qui tentèrent de mordre à
l’appât !
« Au revoir et adieu, jolie fille
madrilène
Au revoir et adieu, jolie fille
d’Espagne
J’ai reçu l’ordre de repartir à Boston
Et jamais plus je ne reviendrai en
Espagne. »
Si
Quint a été traumatisé par le naufrage d’un croiseur lourd pendant la guerre du
Pacifique, Spielberg a été profondément traumatisé par le tournage du film Les
Dents de la mer. Difficultés dès la préproduction avec un début de tournage
avancé par la production alors que le scénario et les effets mécaniques ne sont
pas au point. Les calamités du tournage en mer avec des requins mécaniques qui
ne fonctionnent peu ou pas. Vrai naufrage de l’Orca, le bateau des héros. Tournage
qui s’éternise plus que de raison. Scénario réécrit au jour le jour par Spielberg
et Gottlieb. Equipes techniques et acteurs à bout de nerfs. Isolement sur l’île
de Martha’s Vineyard. Descente des producteurs curieux de comprendre les dépassements
de planning et de budget… Un vrai cauchemar très bien raconté dans la bande
dessinée.
« J'aimerais
que vous soyez conscient que Amity est une station balnéaire. Et que nous, on
baigne dans le dollar. »
Et
pourtant grâce aux talents conjugués de Spielberg, du directeur-photo Bill
Buttler et de la monteuse de légende Verna Fields, le film est une grande
réussite et un chef-d’œuvre boudé par les Oscars car trop commercial. Commercial ?
Vraiment ? Le jeune réalisateur ne s’est-il pas défendu devant ses producteurs
de vouloir passer pour un cinéaste sérieux ? Et alors cette lecture
marxiste du film ou du livre ? Un poisson d’avril ou un serpent de mer ?
En
examinant le contexte de réalisation du film et en scrutant les éléments
visuels ou narratifs que Spielberg place devant la caméra, il y a bien
quelque chose à écrire sur Les Dents de la mer. 1975, le souvenir du
scandale du Watergate est encore très présent. La manière dont le personnage du
maire Vaughn est écrit n’est pas déconnectée des événements qui conduisent à la
démission de Nixon. De même la défiance vis à vis de cette figure d’autorité
fait très hippie ! Quant à toute cette paranoïa autour du requin, cette
scène de panique sur la plage avec un hélicoptère en arrière-plan… Le film
baigne dans les années 1970, le souvenir de la guerre du Viêtnam… Quant à tous
ces élus ou membres respectables de la communauté d’Amity qui pensent davantage
aux dollars qu’à la sécurité des baigneurs HA HA la voilà la critique marxiste !
Il va sans dire que si Benchley s’inspire de nombreux faits divers ou est sous
l’influence de quelques films documentaires sur les requins, il trouve dans la
pièce d’Ibsen, Un ennemi du peuple, un squelette narratif pour mettre en
mots le combat du chef Brody contre une communauté sourde et aveugle à ses
avertissements et mises en garde. A bien y regarder, le chef Brody et Quint sont
de vrais workingclass heroes ! Leurs antagonistes, le maire, les
commerçants ou l’effroyable journaliste campé par Carl Gottlieb sont tous des
représentants d’une élite méprisante et méprisable qui ironise et plaisante
après le tragique décès d’un petit garçon sur la plage. Les choix de Spielberg accentuent
et cristallisent davantage ceci en recouvrant l’intrigue et ses acteurs d’un
vernis tellement réaliste et concret.
« Ah
c’est du bon, du beau, du rupin que vous avez emmené avec vous chef !! »
Toutefois,
des esprits chagrins ou simplement attentifs pourraient nous dire que cette
lecture marxiste entre grandement en conflit avec le caractère profondément
commercial du film et surtout la stratégie marketing féroce des producteurs
lors de la distribution du film. De plus, pour un film progressiste du début
des années 1970, Les Dents de la mer manque cruellement de personnages
féminins ou afro-américains d’envergure. Madame Brody est une brave maman. Les
personnages de couleur sont relégués à l’arrière-plan. Et puis… Si le vrai
héros populaire qu’est Quint se fait mastiquer par le requin, le brave chef de
police et l’océanographe un peu aristo survivent. L’ordre est rétabli par une
figure d’autorité un peu prolétaire mais pas tant que cela ! HA HA alors
bon marxiste ou pas ? Peter Benchley aurait bien voulu pouvoir faire la
promotion de son roman en citant Fidel Castro mais… Les Dents de la mer
n’est pas un pamphlet marxiste ! Ce qui n’ôte rien à l’excellence de ce long-métrage
qu’il faut découvrir ou redécouvrir et dont les coulisses méritaient bien l’édition
d’un album de bande dessinée soigné et documenté !
L'histoire des plus chaotiques de ce film, qui connaît au final un succès inespéré, est aussi un message d'espoir pour toutes celles et tous ceux qui se démènent, s'investissent à fond dans des projets sans trop savoir s'ils s'égarent ou pas et qui doutent de leurs capacités ou de la pertinence de leurs actes. Si Spielberg avait baissé les bras et abandonné le tournage, sans doute parlerions-nous aujourd'hui du flop gigantesque de ce film de requin et d'une carrière prometteuse stoppée nette par un carcharodon carcharias récalcitrant...