mercredi 15 avril 2026

Diabolik et les fumetti : le chaînon manquant italien entre les romans de gare à la française et les comics américains ?

 

Les grandes nations de la bande-dessinée que sont la France, la Belgique, les Etats-Unis ou le Japon oublient parfois que dans l’ombre, de petites nations se tiennent prêtes à frapper lorsque l’on s’y attend le moins. L’Italie est de celles-ci ! Terre natale des fumetti, la péninsule italienne héberge un certain nombre de talents de grand renom (Hugo Pratt, Milo Manara…), de revues mythiques (Topolino, Tex Willer, Dylan Dog…) et de héros plus ou moins hauts en couleurs. Diabolik est un anti-héros qui a traversé les années et les frontières et doit autant aux super-héros de comics qu’à la littérature populaire française. Enquête sur les traces d’un super-criminel très clip crap bang vlop zip wizzz swiissss !

Danger Diabolik, Mario Bava, Italie, 1968.

Reflet dans un diamant noir, Hélène Catet et Bruno Forzani, France, 2025.

A l’aube des sixties, dans la très industrieuse Milan, Angela et Luciana Giussani créent Diabolik, criminel qui suit son propre code moral des plus ambigu. Angelina est une jeune-femme émancipée et indépendante. Dans une Italie en plein boom économique, cette ancienne mannequin fonde sa propre maison d’édition, Astorina. Après la publication de comics américains traduits et adaptés au marché italien, elle cherche à créer un héros cent pour cent italien. En piochant ici et là dans la culture populaire, elle confectionne un personnage trouble de criminel fortement inspiré de Fantômas mais évoquant aussi Moriarty, Judex, Arsène Lupin. Diabolik doit beaucoup à la personnalité de sa créatrice, furieusement indépendante et volontiers anarchiste. Il est taillé sur mesure pour venir animer les pages de fumetti de petit format que les masses d’employés qui empruntent quotidiennement les transports en commun peuvent glisser dans une poche et lire sur les trajets aller-retour du domicile au travail et vice-versa. Diabolik est un pur produit du capitalisme triomphant et du miracle économique italien avec un petit twist à la Robin Hood. Le criminel s’en prend aux riches et aux puissants. Il est impitoyable, cruel, doué de facultés quasi-surnaturelles. Luciana Giussani vient prêter main forte à sa sœur pour l’écriture des scenarii. La partie graphique est confiée à divers artistes plus ou moins doués : Angelo Zarcone, Enzo Facciolo... 

 

Dans un décor de roman-photo qui évoque aussi bien la Côte-d’Azur que la Californie, Diabolik et sa compagne Eva Kant tuent, volent, torturent, massacrent, manipulent. Diabolik est impitoyable alors qu’Eva est plus prompte à prendre le parti des faibles ou des femmes. Les politiciens corrompus, les riches délinquants, les trafiquants de tous les bords sont les adversaires et victimes du duo diabolique. Les pendolari apprécient le ton violent, sexy et anticapitaliste des aventures de Diabolik. Quelque-part entre un héros de roman de gare et un super-vilain, ce curieux personnage se pose comme une figure fascinante et la face cachée d’une Italie en plein essor économique et en pleine reconfiguration sociale. Il y a nécessairement quelque-chose d’un Robin Hood dans cette silhouette encagoulée et moulée dans son justaucorps noir.

Ce fumetto nero rencontre le succès, entre dans l’histoire et dans la culture populaire italienne et est largement imité par les Kriminal, Satanik et autres émules rivalisant de violence et de cruauté pour surpasser leur modèle. Quatre ans après son apparition dans les pages des magazines, des producteurs de cinéma se penchent sur une adaptation filmique des aventures de Diabolik. Au milieu des années 1960, les Fantômas d’André Hunebelle sont passés par là et James Bond explose le box-office. Dino De Laurentiis, géant de la production italienne, est prêt à mettre les petits plats dans les grands pour porter à l’écran les exploits de Diabolik. C’est là que tout se complique pour le criminel masqué !

D’écriture en réécriture, les aventures de Diabolik deviennent plus légères et comiques. Il perd de son mordant. Sa compagne, Eva Kant, qui est son égale dans les fumetti, devient un peu plus un love interest qu’une aventurière. Une première tentative d’adaptation capote en cours de tournage au Royaume-Uni. Le français Jean Sorel, le réalisateur britannique Seth Holt et l’ensemble des équipes sont remerciés. Dino De Laurentiis aurait-il torpillé le projet pour mieux le récupérer ? Peut-être…

Mais quel réalisateur choisir pour porter à l’écran les aventures de Diabolik ? Le génie du cinéma qu’est Mario Bava bien entendu ! Caméraman et technicien virtuose héritier d’une longue lignée d’artistes, inventeur et innovateur génialissime, il est également un grand lecteur de fumetti dont il comprend les subtilités, les techniques narratives et les spécificités. Le cinéaste se retrouve à la tête d’un budget comme il n’en a jamais obtenu. Il est maître du calendrier et termine son film en avance. Il bataille pour préserver au mieux ce qui fait le sel du personnage de Diabolik et de son univers. Danger Diabolik ! est un film absolument prodigieux et bourré d’inventivité, d’images folles et d’une énergie toute sixties. Le film est un monument de la pop culture qui a tout compris au matériau qu’il adapte.

Là où Roger Vadim s’est complètement vautré en adaptant Barbarella au même moment, Bava crée un authentique fumetto qui bouge et qui respecte les codes de la bande dessinée en les adaptant au médium cinématographique. Conscient de ce que le neuvième art est avant tout une affaire de séquençage et de découpage, il se contraint à découper ses plans à la manière d’une page de bande dessinée. Il place sa caméra derrière les étagères d’une bibliothèque de manière à créer des cases dans lesquelles s’inscrivent les personnages filmés. Il se sert du reflet dans un rétroviseur pour insérer un gros plan sur les yeux du personnage dans un séquence. Il filme l’action à travers des éléments de décor, de manière à scinder ses plans. La grande maîtrise technique et le courage de Bava qui ne choisit jamais la facilité sont remarquables. Le film est bluffant et respecte le ton résolument anarchiste du fumetto. Le plutôt sage Mario Bava se laisse aller à des poussées hédonistes dans sa représentation de l'idylle entre Diabolik et Eva Kant.

John Philip Law joue très bien du sourcil sous le masque du super-criminel. Marisa Mell est sublimée par la caméra de Bava qui souvent la filme en contre-plongée ce qui renforce son côté puissant et furieusement indépendant. Michel Piccoli campe un tenace inspecteur Ginko. La musique d’Ennio Morricone est particulièrement inspirée, sensuelle et pétillante. L’ingéniosité de Mario Bava permet à Dino De Laurentiis d’économiser des centaines de milliers de dollars. Et le film est... une grande déception au box-office !

Pourquoi ce chef-d’œuvre du cinéma comic booky ne trouve-t-il pas son public ? Tout rapide et efficace qu’il est, Bava ne parvient pas à battre en vitesse les équipes des adaptations des Kriminal, Satanik ou autres Phénoménal et le trésor de Toutânkhamon du débutant Ruggero Deodato qui n’est pas encore versé dans le cannibalisme cinématographique… Danger Diabolik ! arrive sur les écrans avec une longueur de retard. Et c’est fort dommage parce qu’avec le temps, le film est devenu culte et assure au super-criminel italien une renommée mondiale ! Les adaptations plus récentes des frères Manetti certes appliquées et fidèles manquent de fougue et de fureur et font pâle figure à côté de l’œuvre de Mario Bava !

La publication des aventures du criminel se poursuit en Italie. Le clip des Beastie Boys Body Movin s’inspire et rend largement hommage au film de Mario Bava. Pour ce qui est des comics américains, il n'est interdit de percevoir Diabolik comme le prédécesseur avec plus de vingt ans d'avance de tous ces anti-héros très dark and gritty qui apparaissent dans le sillage des travaux de Frank Miller et Alan Moore à la fin des années 1980.  L’hommage le plus remarquable et notable est cependant français ou belgo-italo-franco-luxembourgeois. Le duo de cinéastes Hélène Cattet et Bruno Forzani s’est rendu célèbre par des réalisations maniéristes extrêmement travaillées et sous très forte influence giallesque ou italienne. Le très fou et virtuose Reflet dans un diamant mort, dont il serait vain d’essayer de résumer l’histoire, est une lettre d’amour et une évocation émue de tout un pan de la culture populaire et de Diabolik en particulier. Les réalisateurs renouent avec la folie visuelle du métrage de Bava et la pulsion scopique est jouissive !

Voilà pour ce film, ces fumetti et cette chronique qui donnent furieusement envie de faire des clip crap bang vlop zip wizzz swiissss !!!


mercredi 8 avril 2026

God Bless America, un thriller décevant dans l'Amérique de la Guerre froide


Septembre 1954, dans le Colorado aux Etats-Unis, une voiture s’arrête dans une station-service pour faire le plein. Un étrange homme défiguré est au volant. Il file ensuite à bord de son véhicule. Le lendemain, dans l’état voisin de l’Utah le shérif Nick Corey patrouille et découvre une voiture abandonnée au bord de la route. Alors qu’il l’examine attentivement en relevant une douce odeur de parfum, un grand bruit déchire la tranquillité du moment : un avion de l’armée, passablement endommagé, est en train de s’écraser. Le shérif se rend sur place après avoir parcouru quelques miles de distance depuis l’endroit où il se trouve. Il n’avait trouvé aucun conducteur dans la voiture, il ne découvre aucun pilote dans l’avion. Commence dès lors une course poursuite entre le shérif, un tueur en série et un groupe de soldat séditieux, dans une Amérique en pleine guerre froide.

Une superposition d’affaires repose alors sur les épaules de Nick Corey. L’armée et le FBI lui mettent la pression pour élucider un mystère plutôt embarrassant pour l’état. S’agirait-il d’un complot fomenté par les Soviétiques, visant à détourner quelques ogives nucléaires ? Un étrange inspecteur du FBI s’associe au shérif. Qui est-il ? Que lui veut-il ? Pourquoi sa présence trouble-t-elle tant l’enquêteur ?


Mais ce sont surtout de terribles souvenirs qui refont surface dans l’esprit de Nick. Des traces et des intuitions lui rappellent l’horreur qu’il a vécue enfant quand il a découvert les cadavres atrocement mutilés de ses parents. Tous les faisceaux de preuves convergent vers cette idée : l’homme qui a assassiné ces derniers est bien le même qui agit ici depuis quelques jours. Il le précède à chaque étape de l’enquête, semant derrière lui des pauvres victimes torturées et laissées pour morte dans de bien macabres mises en scène.

L’histoire ainsi dressée fournit tous les bons ingrédients d’un thriller réussi : une Amérique paranoïaque en proie à la chasse aux sorcières et qui traque tout ce qui peut être différent ; d’étranges protagonistes secondaires mais qui alimentent l’ambiance tendue de ces états arriérés et en marge de la modernité ; d’autres personnages dont les déviances (sexuelles) prennent souvent le pas sur la raison ; des mystères qui s’enchainent et qui donnent un caractère plutôt haletant et motivant au début de l’histoire dans laquelle le lecteur se plonge assez vite. Il a envie de savoir.

Mais malheureusement, au fur et à mesure des planches et des évènements, on perd le fil et la narration dévient souvent incohérente et répétitive. Le shérif suit les traces du fameux tueur et tente de déjouer en même temps le complot visant l’Amérique. Les bons choix pris par le héros de l’histoire sont systématiquement dictés par des intuitions, procédé un peu facile et rapide pour un ouvrage qui se veut une enquête policière. Trop peu de place est laissée également à l’histoire du tueur en série. Que cherche-t-il réellement ? Que s’est-il passé dans la chambre des parents il y a des années de cela ? Pourquoi reproduit-il les actes commis ? Pourquoi s’acharne-t-il autant sur le shérif ? La succession des meurtres lasse assez vite elle aussi. On devine que le shérif arrivera à chaque fois trop tard pour ne retrouver que les corps sans vie des personnes qu’il vient de quitter. Quant au dénouement final (qui n’en est pas un en réalité), il ne peut que laisser sur sa faim.

Au niveau graphique, c’est une Amérique et une société états-unienne très sombre qui est campée. La production du livre a été soignée : format impressionnant, gros grammage et beau grain du papier.  Le dessin très (trop) charbonneux, retire un peu de la netteté de certaines scènes et paysages qu’on aurait aimé être plus mis en valeur.


D’une bande dessinée aussi mise en avant et autant plébiscitée depuis sa sortie, on en attendait certainement de trop. Devant autant d’attente, on est peut-être aussi trop exigeants et très facilement déçue aussi.

God Bless America, d'après le roman Le Cherokee de Richard Morgièvre, adapté par PF Radice, Sarbacane, 2026.

mercredi 1 avril 2026

Les Dents de la mer : un pamphlet antiaméricain et anticapitaliste ?

  

Du haut de son demi-siècle, le film de Steven Spielberg n’a pas à rougir : pour sa ressortie en salle en 2025, il s’est classé pendant quelques semaines dans les cinq premiers films du box-office et a raflé 16,2 millions de dollars de recettes ! Il semble que tout a été dit, redit, vu ou revu sur ce film ou sur le roman dont il s’inspire… Mais qui se rappelle que lors d’une interview, Fidel Castro confiait avoir lu Les Dents de la mer. Quoi ?!? El Caballo lit de la soupe commerciale étatsunienne ?!? Hé non ! Comme il le souligne lui-même : ce n’est pas un très bon livre mais c’est un livre marxiste ! Hein ?!?

Peter Benchley, Les Dents de la mer, Gallmeister, Paris, 2024.

Jerome Wybon (texte) et Toni Cittadini (dessin), Les Mâchoires de la peur, Huginn & Muninn, 2025.

Les Dents de la mer : les secrets d’un film culte (documentaire), Laurent Bouzereau, Etats-Unis, 2025.

« Attends qu’on expédie ces pignoufs tout droit sur les hauts fonds ! Va y avoir du sport moi j’te l’dis ! Ils en avaleront leur acte de baptême quand ça va râcler dans le fond du bateau et que ça cabrera de la proue p*tain ! »

Les Dents de la mer est un film admirable et admiré pour de très nombreuses raisons. Techniquement, il est très réussi et efficace. N’est-ce pas cette grande gueule de Quentin Tarantino qui dit qu’il appartient au nombre restreint des films parfaits ? C’est aussi un film ambitieux et réalisé dans des circonstances infernales par un très jeune réalisateur qui s’imagina un temps que ce serait le dernier film qu’il réaliserait à Hollywood… C’est un blockbuster qui cassa le box-office et inaugura auprès des grands studios la tradition des blockbusters estivaux. Ce n’est pas un modèle de production mais c’est un film qui a repoussé les limites de ce qu’une équipe de cinéma pouvait réaliser en pleine mer. C’est aussi un film dont le tournage a été documenté de manière inédite par Carl Gottlieb, ami de Spielberg, acteur sur le film mais surtout script-doctor et assistant personnel du réalisateur durant une bonne partie du tournage. Lors de la sortie sur les écrans, le film est accompagné du Jaws log, un journal de tournage qui détaille les coulisses du film.

« On va avoir besoin d’un plus gros bateau ! »

Forts de la masse documentaire existante sur le film Les Dents de la mer, Jerome Wybon et Toni Cittadini nous offrent un beau making-of en bande dessinée d’un film considéré comme culte. Qu’apporte cette nouvelle narration des coulisses du métrage ? Il s’agit d’une belle synthèse, graphiquement plaisante et travaillée mais surtout bien documentée et assise sur les archives du tournage. Le lecteur y retrouve avec plaisir les moments-clefs du tournage, les péripéties incroyables, les coulisses de la distribution et les secrets de fabrication d’un blockbuster… S’il subsiste quelques scories (notamment sur la création de l’affiche emblématique), le récit canonique est bien restitué. Et au fil des pages, le lecteur pourra s’étonner de lire que Spielberg n’a jamais pu approcher le grand Hitchcock qu’il adulait et à qui il pensait fortement en réalisant son film de requin… Il pourra tiquer en découvrant que le futur réalisateur John Landis est venu mettre la main à la pâte pour la construction de décors du film ! Il s’amusera aussi des âneries de la bande de copains de Spielberg, les Scorcese, Millius et autres George Lucas, qui auraient abimé le requin mécanique en jouant avec…

« Ils sont dans le jardingue, ils risquent riengue ils sont pas bien loingue. »

L’un des aspects du film et de son tournage qui nous semble le plus intéressant et remis en lumière par cette bande dessinée ou le documentaire de Laurent Bouzereau pour l’anniversaire du métrage, est la folie de vouloir tourner in situ et non en studio et le traumatisme de ce tournage pour Spielberg. Lorsqu’il se lance dans l’aventure d’adapter le roman de Peter Benchley, Steven Spielberg n’a pas trente ans, n’a tourné qu’un long-métrage de cinéma (Sugarland Express) et a surtout œuvré à la télévision (Columbo ou le téléfilm Duel). Sur son téléfilm et son premier long métrage de cinéma, le jeune homme a su imposer à la production ses critères et desiderata de cinéaste. Pas de studio, pas de rétroprojection et des acteurs non-professionnels pour faire couleur locale. Sur Les Dents de la mer, il s’en tient aux mêmes idées et il a diablement raison. Dans sa version remaniée du récit, les personnages centraux sont sympathiques et le spectateur frémit pour eux là où Benchley balançait des personnages quasiment tous haïssables en pâture au requin… Brody ? Un vieux schnock impuissant. Hooper ? Un sale type arrogant qui fait cocu le chef Brody en couchant avec sa femme ! Quint ? Un psychopathe qui appâte le requin avec des bébés dauphins ! Le maire Vaughn ? Un escroc en cheville avec la mafia ! Spielberg fait dégager tout ça et veut un petit groupe de héros sympathiques et attachants. Autour d’eux, des personnages secondaires tous recrutés sur place pour ancrer l’histoire dans le décor du Massachussetts. Le pêcheur Ben Gardner au langage fleuri, l’adjoint du shérif un peu benêt, la mère du jeune Alex dévoré par le requin… Tous d’authentiques insulaires parfaitement castés et dirigés !

Lorsqu’il lit le roman, Steven Spielberg sait que la seconde partie du récit, la traque du requin en pleine mer par les trois héros, est un grand moment de cinéma en devenir. Il veut les perdre en pleine mer, loin de tout et à la merci d’un léviathan monstrueux. L’un des moments dont le réalisateur est le plus fier, c’est ce moment de calme entre deux attaques du requin au cours duquel Brody, Quint et Hooper discutent et boivent un coup à bord de leur si petit rafiot. C’est LE grand moment de Quint qui raconte le naufrage de l’USS Indianapolis. Ce croiseur dont le naufrage reste aujourd’hui encore le plus meurtrier de l’histoire de la marine militaire américaine. Le 30 juillet 1945, après avoir livré des composants des bombes atomiques Little Boy et Fatman a la base de Tinian, l’USS Indianapolis est torpillé par la marine impériale japonaise. Le navire coule en moins de vingt minutes. Les survivants se retrouvent en pleine mer à la merci des requins pendant plusieurs jours… Quint raconte le sourire aux lèvres le traumatisme et l’horreur… Un très très grand moment de cinéma, idéalement interprété par un Robert Shaw touché par la grâce qui déclame un texte qu’il a lui-même retravaillé… Spielberg a raison : son film est plus une histoire d’hommes, dans toute leur fragilité, qu’une histoire de requin ! Et c’est bien cela qui rend le film unique dans la longue lignée de films de requins qui tentèrent de mordre à l’appât !

« Au revoir et adieu, jolie fille madrilène

Au revoir et adieu, jolie fille d’Espagne

J’ai reçu l’ordre de repartir à Boston

Et jamais plus je ne reviendrai en Espagne. »

 

Si Quint a été traumatisé par le naufrage d’un croiseur lourd pendant la guerre du Pacifique, Spielberg a été profondément traumatisé par le tournage du film Les Dents de la mer. Difficultés dès la préproduction avec un début de tournage avancé par la production alors que le scénario et les effets mécaniques ne sont pas au point. Les calamités du tournage en mer avec des requins mécaniques qui ne fonctionnent peu ou pas. Vrai naufrage de l’Orca, le bateau des héros. Tournage qui s’éternise plus que de raison. Scénario réécrit au jour le jour par Spielberg et Gottlieb. Equipes techniques et acteurs à bout de nerfs. Isolement sur l’île de Martha’s Vineyard. Descente des producteurs curieux de comprendre les dépassements de planning et de budget… Un vrai cauchemar très bien raconté dans la bande dessinée.

« J'aimerais que vous soyez conscient que Amity est une station balnéaire. Et que nous, on baigne dans le dollar. »

Et pourtant grâce aux talents conjugués de Spielberg, du directeur-photo Bill Buttler et de la monteuse de légende Verna Fields, le film est une grande réussite et un chef-d’œuvre boudé par les Oscars car trop commercial. Commercial ? Vraiment ? Le jeune réalisateur ne s’est-il pas défendu devant ses producteurs de vouloir passer pour un cinéaste sérieux ? Et alors cette lecture marxiste du film ou du livre ? Un poisson d’avril ou un serpent de mer ? 

 

En examinant le contexte de réalisation du film et en scrutant les éléments visuels ou narratifs que Spielberg place devant la caméra, il y a bien quelque chose à écrire sur Les Dents de la mer. 1975, le souvenir du scandale du Watergate est encore très présent. La manière dont le personnage du maire Vaughn est écrit n’est pas déconnectée des événements qui conduisent à la démission de Nixon. De même la défiance vis à vis de cette figure d’autorité fait très hippie ! Quant à toute cette paranoïa autour du requin, cette scène de panique sur la plage avec un hélicoptère en arrière-plan… Le film baigne dans les années 1970, le souvenir de la guerre du Viêtnam… Quant à tous ces élus ou membres respectables de la communauté d’Amity qui pensent davantage aux dollars qu’à la sécurité des baigneurs HA HA la voilà la critique marxiste ! Il va sans dire que si Benchley s’inspire de nombreux faits divers ou est sous l’influence de quelques films documentaires sur les requins, il trouve dans la pièce d’Ibsen, Un ennemi du peuple, un squelette narratif pour mettre en mots le combat du chef Brody contre une communauté sourde et aveugle à ses avertissements et mises en garde. A bien y regarder, le chef Brody et Quint sont de vrais workingclass heroes ! Leurs antagonistes, le maire, les commerçants ou l’effroyable journaliste campé par Carl Gottlieb sont tous des représentants d’une élite méprisante et méprisable qui ironise et plaisante après le tragique décès d’un petit garçon sur la plage. Les choix de Spielberg accentuent et cristallisent davantage ceci en recouvrant l’intrigue et ses acteurs d’un vernis tellement réaliste et concret.

« Ah c’est du bon, du beau, du rupin que vous avez emmené avec vous chef !! »

Toutefois, des esprits chagrins ou simplement attentifs pourraient nous dire que cette lecture marxiste entre grandement en conflit avec le caractère profondément commercial du film et surtout la stratégie marketing féroce des producteurs lors de la distribution du film. De plus, pour un film progressiste du début des années 1970, Les Dents de la mer manque cruellement de personnages féminins ou afro-américains d’envergure. Madame Brody est une brave maman. Les personnages de couleur sont relégués à l’arrière-plan. Et puis… Si le vrai héros populaire qu’est Quint se fait mastiquer par le requin, le brave chef de police et l’océanographe un peu aristo survivent. L’ordre est rétabli par une figure d’autorité un peu prolétaire mais pas tant que cela ! HA HA alors bon marxiste ou pas ? Peter Benchley aurait bien voulu pouvoir faire la promotion de son roman en citant Fidel Castro mais… Les Dents de la mer n’est pas un pamphlet marxiste ! Ce qui n’ôte rien à l’excellence de ce long-métrage qu’il faut découvrir ou redécouvrir et dont les coulisses méritaient bien l’édition d’un album de bande dessinée soigné et documenté !

L'histoire des plus chaotiques de ce film, qui connaît au final un succès inespéré, est aussi un message d'espoir pour toutes celles et tous ceux qui se démènent, s'investissent à fond dans des projets sans trop savoir s'ils s'égarent ou pas et qui doutent de leurs capacités ou de la pertinence de leurs actes. Si Spielberg avait baissé les bras et abandonné le tournage, sans doute parlerions-nous aujourd'hui du flop gigantesque de ce film de requin et d'une carrière prometteuse stoppée nette par un carcharodon carcharias récalcitrant...

mercredi 25 mars 2026

Les Cheveux d'Edith, par Fabienne Blanchut, Catherine Locandro et Dawid, Dargaud


Ils sont nombreux à attendre le prochain bus qui arrivera à l’hôtel, chargé de ces dizaines de rescapés qui reviennent faméliques de l’enfer des camps. Certains exhibent les photos de leurs proches et demandent à ces êtres décharnés s’ils les ont vus à Birkenau. Depuis leur déportation, plus aucune nouvelle ne leur a été donnée. Et quand on leur répond qu’il faut renoncer à tout espoir parce que la plupart sont partis en fumée, après l’incompréhension, c’est dans l’horreur et dans une profonde tristesse que plongent celles et ceux qui découvraient l’ampleur du génocide.

Dans ce fabuleux album, Fabienne Blanchut et Catherine Locandro (scénaristes), ont confié à Dawid la lourde tâche de mettre en images l’histoire de ces quasi miraculés, la plupart juifs, qui reviennent d’Europe de l’Est en ce printemps 1945, après avoir échappé au meurtre de masse commis dans les chambres à gaz des centres de mise à mort. L’histoire est celle du jeune Louis, lycéen parisien, qui gagne un peu d’argent le soir en travaillant dans un cinéma. Sur le chemin qui le mène à son lycée ou à son travail, il passe tous les jours à vélo devant l’hôtel Lutetia, réquisitionné pour accueillir et remettre du mieux possible en forme les anciens détenus qui reviennent dans un état physique et mental catastrophique.

Humaniste et empathique, Louis ne peut se résoudre à simplement observer de loin ces victimes du nazisme. Contre l’avis de son père, il décide d’œuvrer en secret auprès des membres de la Croix rouge et des scouts qui viennent en aide à ces rescapés. Armé d’une farouche volonté, il passe des heures dans l’hôtel, parcourant les étages et servant chambre après chambre les repas à des personnes qui n’ont plus l’habitude que l’on s’adresse à eux sans les frapper, à des gens terrorisés dont la moindre silhouette leur rappelle les bourreaux nazis qui les ont tant fait souffrir.

Louis se lie d’amitié avec Sylvette, jeune femme amaigrie mais combattante qui tente de surpasser les épreuves vécues dans les camps nazis. Sylvette partage sa chambre avec Edith, dont le traumatisme est si fort qu’elle est mutique et n’arrive plus à dormir ailleurs qu’à même le sol tant on lui a fait oublier tout forme de confort. Après des années de violence, de privation et de terreur, Edith ne peut s’empêcher de garder en secret toutes les cuillères qu’on lui propose sur ses plateaux repas. Cette cuillère si précieuse sans laquelle elle ne pouvait se nourrir quand elle était aux mains des nazis.

Chacun doit se réhabituer à vivre dans une paix et une sérénité que l’on juge irréelle après tant de souffrance ; il faut retrouver l’envie de parler aux autres et de retourner vivre en société. Il faut s’habituer au calme d’un Paris libéré et au droit de dormir dans des draps propres. Au fil des planches, Louis tente de redonner le gout de vivre à Edith qui prend de plus en plus d’assurance au fur et à mesure que ses cheveux repoussent. Dans l’ombre, d’autres veillent pour trouver un lieu d’accueil à ces survivants qui n’ont, pour la plupart, plus de famille.

Les personnages évoluent dans une ambiance lumineuse et superbe. Des flashbacks permettent de comprendre pourquoi Edith et ses compagnons d’infortune reviennent aussi traumatisés. De long passages muets ponctuent régulièrement l’album, car il n’est parfois pas nécessaire d’en dire ou d’en écrire de trop pour comprendre les sentiments et entendre les sons qui accompagnent les gestes d’humanité ou les cruautés subies.

Emouvant et attendrissant, ce roman graphique interpelle également. Il dénonce la passivité de trop nombreux Français qui n’ont pas agi et ont laissé faire. Il montre de façon assez crue les violences nazies tout en gardant suffisamment de mesure pour ne pas sidérer le lecteur. Ce trio d’auteurs livrent ici un vibrant hommage aux rescapés des camps et à toutes celles et tous ceux qui les ont accompagnés dans leur reconstruction. Un véritable hymne à l’entraide.

mercredi 18 mars 2026

Les super-héros contre la censure : qui du Docteur Wertham ou de la loi du 16 juillet 1949 est le plus terrible adversaire des encapés ?

 

Tous les lecteurs de comics ont un jour lu ou entendu des trucs sur le docteur Fredrick Wertham. C’est cet illuminé qui est parti en croisade contre les comics et a contraint les éditeurs à adopter un organisme d’autorégulation, le Comics Code Authority. Mais qui est donc ce docteur ? Et pourquoi est-il parti en croisade contre les comics entre la fin des années 1940 et le reste de sa vie ?

Harold Schechter (scénario) et Eric Powell (dessin), Dr. Wertham: l’homme qui étudia les tueurs en série (et faillit tuer la bande-dessinée), Delcourt, Paris, 2025.

Dans ce gros album en noir et blanc, le dessinateur Eric Powell avec Harold Schechter poursuit un peu son exploration de la psyché des serial-killers entamée dans Ed Gein, autopsie d’un tueur en série. En effet, une bonne partie des pages du premier tiers de la bande-dessinée sont consacrées aux cas étudiés par Fredrick Wertham entre 1922 et 1948. Cette nécessaire remise en contexte du personnage permet de comprendre quel genre de psychiatre il était et quels types de patients il a suivis. Il y a beaucoup à lire dans ces pages et il vaut mieux avoir le cœur bien accroché tellement la description de certains supplices est atroce. L’œuvre est documentée et précise et relate les difficultés qu’a rencontrées Wertham pour se faire une place dans le milieu.

Le docteur Wertham s’est trouvé confronté au cas d’Albert Fish, le « vampire de Brooklyn », voyeuriste, sadomachiste, fétichiste, zoophile, pédophile, coprophile, cannibale… Le psychiatre a participé au procès de cet ogre monstrueux. Il a suivi et traité d’autres patients non moins effrayants. Toutes ces expériences pourraient peser sur certaines de ses marottes. Dans le même temps, il contribue à mettre en place une clinique dans le quartier de Harlem. Le docteur n’est pas qu’un ultra-conservateur hargneux et réactionnaire. C’est un praticien investi, soucieux du bien-être des afro-américains dans une Amérique encore très raciste et ségrégationniste.  Certes, le comic-book fait de Wertham le portrait de quelqu’un de narcissique et d’extrêmement ambitieux mais savoir qu’arrivé à l’âge de cinquante ans, il avait contribué à l’étude de quelques-uns des pires criminels des Etats-Unis et à la lutte contre le racisme et la ségrégation, cela donne une toute autre dimension au personnage.


De même, la croisade anti-comics est réinscrite par Powell et Schechter dans un contexte général de remise en question des lectures des jeunes états-uniens par des associations de parents ou par des religieux en vue. C’est d’ailleurs dans ces pages consacrées à la croisade que Powell redonne une forme comic-booky plus traditionnelle à l’ouvrage. Des reproductions de cases tirées des EC Comics ou d’autres comics servent à montrer ce qui irrite et interpelle le psychiatre : la violence, les monstres, les stéréotypes racistes, la misogynie… De fait, l’album donne à voir l’obstination de Wertham qui semble virer à l’obsession. Il s’agit bien pour lui de partir en guerre pour sauver la jeunesse américaine. La sauver d'elle-même et de ses nocives habitudes ! Il met tout en œuvre pour amasser quantité de preuves que les comics pervertissent la jeunesse, allant jusqu’à transformer la clinique de Harlem en lieu où il peut récolter les témoignages d’enfants sur leur consommation de comics.

Sa lutte contre le racisme et la ségrégation recoupe sa croisade anti-comics : les comics d’après-guerre regorgent pour certains de représentations racistes des noirs. Wertham ne désarme pas et s’exprime à la radio pour accuser Superman d’être une icône nazie. Lorqu’il est question de la maison d’édition EC Comics, contre laquelle la fureur de Wertham et des autres pourfendeurs de comics se déchaîne, la bande-dessinée prend le temps de nous conter l’histoire de Bill Gaines, directeur de cette maison célèbre pour ses anthologies d’horreur (Tales from the crypt, Vault of horror…). C’est un fait, de nombreux comics d’horreur ou des anthologies de récits policiers étaient particulièrement riches en scènes de tortures et meurtres particulièrement graphiques. Au moment de la publication de son livre somme Seduction of the Innocent, le bon docteur est complètement aveugle aux aspects très progressistes et anti-racistes de certaines revues d’EC Comics. 

Ce que l’album donne également à voir, ce sont les conséquences de la croisade pour les dessinateurs montrés du doigt et ostracisés. Si un Jack Kirby clairement reconnaissable à son gros cigare coincé entre les lèvres se moque des menées de ce tordu de Wertham, d’autres expriment leur mal-être et leurs difficultés. Schechter et Powell rassemblent également tous les éléments qui permettent de démonter les raisonnements du psychiatre. Le « groupe témoin » étudié ne contient que des enfants psychologiquement perturbés et aucun enfant équilibré. De même, les auteurs pointent les déformations et modifications apportées par Wertham aux témoignages des enfants pour asseoir ses théories.

En outre, lorsqu’il est question du fameux témoignage de Bill Gaines devant la commission sénatoriale de 1954, nous comprenons que les acteurs du petit monde des comics laissent méchamment EC Comics couler et s’enfoncer pour sauver leur peau et leurs propres titres. La mise en place d’un organisme d’autorégulation et d’autocensure ainsi que la rédaction d’un code de bonne conduite ne concerne pas tous les éditeurs mais assure la disparition de tous les titres phares de la maison d’édition de Gaines. Il faut calmer la moral panic à tout prix ! Les comics sortent durablement transformés de cette crise. Wertham quant à lui triomphe.

La dernière partie de la bande-dessinée dévoile la suite et fin de carrière assez pathétique du docteur Fredrick Wertham. Il continue à taper fort sur les comics alors qu’ils ne montrent plus que des histoires d’animaux rigolos et de super-héros inoffensifs. Une page dévoile une rencontre avec Alfred Hitchcock. Wertham passe lentement d’une place prééminente aux coulisses d’une scène médiatique où il n’a plus sa place. Sa nécrologie dans le New York Time occulte toutes ses actions contre la ségrégation et se focalise sur sa croisade anti-comics. Il ne parvient jamais à se détacher de cette lutte qui change à jamais le médium comic-book en l’édulcorant et en le désarmant pour une bonne trentaine d’année…

Marvel 14 : les super-héros contre la censure, Philippe Roure et Jean Depelley, France, 2010.

Et en bon Franchouillards, nous nous disons : « ces Ricains quand même avec leur censure des comics, ils sont graves ! » HA ! C’est oublier la manière féroce dont l’Etat français a cherché à limiter l’importation et la traduction de comics américains après 1945 ! Philippe Roure et Jean Depelley racontent dans leur documentaire leur enquête sur le mythique numéro 14 de Marvel, magazine français interdit à la vente aux mineurs en mars 1971 par la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse (créée en 1949 par des parlementaires catholiques du MRP et du Parti communiste, soucieux de défendre leurs titres pour jeunes face au déferlement des comics). Cette quête du Graal pour collectionneurs de comics est un bon prétexte pour revenir sur la censure des comics en France et sur l’histoire de la maison d’édition lyonnaise LUG, un temps dirigée par madame Claude Vistel.

Imaginez-vous cela : des comics édulcorés et passés au crible par un organisme d’autocensure traquant les moindres traces de contenu antiaméricain sont repassés au crible et parfois interdits au nom d’un antiaméricanisme porté par le gouvernement français, les partis influents (MRP et PCF) et les associations catholiques. C’est du délire total nous direz-vous ? Attendez de savoir que le texte de loi de 1949 visant à une bonne surveillance des publications pour la jeunesse reprend un projet de loi écarté par le gouvernement de Vichy durant l’occupation !

Catholiques et communistes, comme Raoul Dubois, s’acharnent sur tous les illustrés américains et n’y trouvent rien à sauver. Des singes intelligents dans Tarzan ? A bannir !!! Des robots dans Flash Gordon ? A interdire !!! Tous les éléments subversifs doivent être effacés ! Zorro et Flash perdent leur masque… Les outrances, les monstres, les combats… Autant d’éléments qui pervertissent la jeunesse française ! L’antiaméricanisme primaire et féroce est affiché et assumé. La science-fiction ? Un danger !!! Alors que Wertham s’emploie à désarmer et condamner l’industrie américaine des comic-books, la France part en guerre contre les comics !

Entre 1950 et 1970, les publications pour la jeunesse françaises sont des illustrés souvent de petit format distribués dans les maisons de la presse et autres kiosques à journaux. La maison LUG est basée à Lyon et édite un certain nombre de revues traduisant du matériel importé d’Italie, des fumetti, ou des créations françaises. A l’été 1968, Claude Vistel succède à son père à la tête de LUG et cherche du nouveau matériel à publier. Son œil est attiré par les publications Marvel : les Fantastic Four, le Silver Surfer, Galactus, Spider-Man… Les séries signées par Stan Lee et Jack Kirby ressourcent et réinventent le comic-book super-héroïque. La revue Fantask est lancée en 1969 et traduit plusieurs séries Marvel. Un jour, un courrier à entête du Ministère de la Justice vient mettre en demeure LUG de cesser la publication de Fantask sous peine de poursuite judiciaire. Motifs invoqués dans ce courrier : les couleurs trop « violentes » de la revue ainsi que des récits de science-fiction terrifiants… 


Les éditions LUG sont effrayées par ce courrier même si Claude Vistel avoue ne pas trop comprendre les accusations. Fantask disparaît des kiosques. La revue se vendait bien pourtant. Du côté des jeunes lecteurs, un mélange de colère et d’incompréhension se fait sentir. LUG lance deux nouveaux magazines Strange et Marvel. Les couleurs jugées trop violentes sont remplacées pas du noir et blanc avec une couleur d’accompagnement. Les lecteurs s’en plaignent et au bout de quelques numéros, la couleur revient. En décembre 1970, le couperet tombe pour la revue Marvel : le contenu est trop brutal et dangereux pour les jeunes lecteurs. Le 19 mars 1971, l’interdiction de vente aux mineurs est décrétée. LUG essaie de dialoguer et de comprendre comment et pourquoi une revue de bande-dessinée destinée à la jeunesse se voit reléguée au rang de revue pornographique. Une loi de finance unique est votée en 1971 pour surtaxer les publications frappées d’une interdiction de vente à la jeunesse. La menace d’une TVA à 33,33 % pousse LUG à jeter l’éponge, Marvel 14 ne paraîtra jamais…

Ce qui frappe dans cette histoire, c’est la volonté féroce de mettre à mort une revue destinée à la jeunesse. Les menaces de poursuites judiciaires ne suffisent pas. Il faut une loi votée spécialement pour anéantir Marvel. Tout cela paraît insensé. Dans le dernier numéro de la revue, le numéro 13, une lettre de Stan Lee est publiée dans le courrier des lecteurs. Il félicite l’éditeur de la qualité de la revue et souhaiterait pouvoir proposer les mêmes magazines sur le marché américain !

 

Autre objet de sidération : les épisodes de comics publiés dans les revues françaises sont retouchés dans les bureaux de LUG par divers artistes dont Jean-Yves Mitton et Reed Man. Les onomatopées, coups, tous les éléments jugés trop brutaux sont effacés. Les planches sont modifiées et redécoupées. Des pages entières disparaissent et les retouches sont nombreuses. Jusqu’au début des années 1990, tous les épisodes sont retouchés avant publication. Des planches approuvées par le Comic Code Authority et déjà sévèrement expurgées de tout élément choquant sont encore une fois examinées et modifiées. Et pourtant, la commission de surveillance trouve à redire ! 

Tout au long de l’histoire des éditions LUG, des séries sont abandonnées en cours de parution par peur de poursuites et l’autocensure reste la règle durant des décennies. Pendant longtemps, les lecteurs ne savent pas comment se conclue la saga des Eternals de Jack Kirby… L’irruption du jeune Frank Miller sur Daredevil ou Wolverine ne se fait qu’avec des planches lourdement remaniées et retouchées… Les aventures du chevalier de l’espace Rom s’arrêtent en plein milieu d’une intrigue… Les lecteurs les plus exigeants le reprochent à l’éditeur français. Les lecteurs plus compréhensifs s’offusquent d’être pris pour des abrutis par une commission de vieux singes bien-pensants…

Sans Wertham, les comics américains ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Sans la loi de 1949 sur les publications jeunesse, la revue Strange qui vendait à plus de 130 000 exemplaires n’aurait pas initié des milieux de jeunes lecteurs aux super-héros de Lee et Kirby. La manière aveugle dont Wertham tape sur des créateurs de comics souvent issus de l’immigration et aucunement mal intentionnés vaut bien la brutalité et la férocité avec lesquelles une commission française assassine des revues jeunesse au nom d’un antiaméricanisme primaire. Pourtant de 1945 au début des années 2000, les revues traduisant des comics ont été les hôtes réguliers des kiosques à journaux, maisons de la presse et autres bureaux de tabac. La revue Strange est autant un sésame qu’une madeleine de Proust pour ces vieux collectionneurs qui dépensent aujourd’hui des fortunes en librairie pour acquérir les rééditions en intégrales des séries qu’ils lisaient antan dans Strange, Spécial Strange, Strange Spécial Origines, Titans, Spidey, Nova

 

 

Ce texte est affectueusement dédié à Jean-Pierre Putters, producteur du documentaire Marvel 14 : les super-héros contre la censure, cinéphile et créateur de la revue Mad Movies. Tonton Mad ton amour inconditionnel du cinéma fantastique et ton sens de l’humour sans pareil nous manquent cruellement…