
Un groupe de personnes coincées
en un lieu et assaillies par d’autres. C’est ainsi que peut être défini le film
de siège. De nombreux métrages peuvent entrer dans cette catégorie : les
diverses versions de The Alamo ou de Beau Geste, Khartoum,
Night of the living dead, Rio Bravo… Lorsqu’il reconstitue un
événement historique, ce type de film peut prendre une certaine coloration
politique ou idéologique. S’il ne l’a pas inventé, John Carpenter l’a beaucoup
travaillé ce genre et de surcroît dans la lignée du très séminal Night of
the living dead de George A. Romero. The Fog, The
Thing, Prince of Darkness, Ghosts of Mars ou même l’épisode Pro-Life
de la série anthologique Masters of horror. Son premier vrai film
professionnel Assault on Precinct 13, sous une forte influence hawksienne,
a marqué les pupilles et esprits de toute une génération de cinéastes en
devenir. Mais ce film qui s’inscrit dans le contexte très contestataire du New
Hollywood est-il un pamphlet politique ? Peut-être pas !
Assault on Precinct 13,
John Carpenter, Etats-Unis, 1976.
De nombreux films de John
Carpenter sont caractérisés par la simplicité voire la sècheresse de leur
scénario. Ce coup d’essai et de maître n’échappe pas à la règle et le titre à
lui seul suffit à résumer le film. Les membres d’un gang particulièrement féroces
attaquent un commissariat de police en cours de déménagement dans la banlieue
de Los Angeles. Un petit groupe formé d’un officier de police noir, d’une
secrétaire et de quelques prisonniers dont un assassin condamné à mort
s’organise pour survivre jusqu’à l’aube.
Le scénario est signé John T.
Chance, le nom du personnage interprété par John Wayne dans Rio Bravo
d’Howard Hawks. Carpenter utilise ce pseudonyme et rend hommage à un
réalisateur qu’il adule. Il adapte la trame du western au contexte des années
1970 et lui emprunte quelques idées. La musique synthétique basique mais
efficace ou la réalisation classique et soignée au format 2.35:1 anamorphique
ainsi que les figures hiératiques qui peuplent le film, tous les éléments du
cinéma carpenterien sont présents et très maîtrisés.
Même si le film est court et
nerveux, Carpenter prend le soin de poser son cadre. Il filme les bas-fonds de
Los Angeles à travers la lunette de visée d’un des membres du mystérieux gang.
Le trio de personnages principaux se constituent d’un officier de police
afro-américain droit dans ses bottes, d’un condamné à mort qu’on croirait sorti
d’un western et d’une tough woman inoubliable campée par Laurie
Zimmer. En cette seconde moitié des années 1970, le spectateur serait en droit
d’attendre de Carpenter une quelconque portée sociale ou politique de son
métrage. Au regard du thème, du décor, des personnages, nous pourrions penser
qu’il va se servir de son scénario pour livrer un commentaire sur la société
états-unienne au sortir de la guerre du Vietnam, de la crise du pétrole, etc.

Carpenter s’il est souvent
considéré comme un membre de droit du groupe des Masters of Horror états-uniens
qui rassemble notamment George A. Romero, Wes Craven ou Tobe Hooper, se
distingue de ses aînés. De ce côté de l’Atlantique, la critique et le public
ont parfois tendance à projeter sur son œuvre une lecture marxiste ou
gauchiste. Alors qu’à bien l’écouter et l’observer à l’œuvre, Carpenter est
plutôt conservateur et se décrit comme un bon capitaliste toujours prêt à
tourner pour un bon gros chèque. En 2025, le journaliste et documentariste
Jean-Baptiste Thoret est revenu sur la carrière du réalisateur américain dans
un ouvrage intitulé Back to the bone : John Carpenter. Il s’agit
pour l’auteur de revenir aux sources de sa cinéphilie et de porter un regard
neuf sur les métrages de John Carpenter. Dans le paysage français, Thoret est
l’un des meilleurs connaisseurs en la matière et les éclairages apportés sur sa
filmographie sont particulièrement stimulants.
Ainsi, alors qu’un Wes Craven (The
Hills have eyes) ou un Tobe Hooper (The Texas Chainsaw Massacre) aurait
sans doute cherché à humaniser et incarner le mal ou les monstres qui
assaillent le commissariat de police, Carpenter désincarne le gang. Ce gang
regroupe des personnes issues de divers groupes : des blancs, des noirs,
des latinos… Mais ce qui rend ce gang particulièrement effrayant, c’est sa
capacité à apparaître et disparaître de manière presque fantastique. Dans ses
films, le mal est vraiment perçu et montré comme dans l’ancien temps. Une
créature métamorphe tombée du ciel (The Thing), un cylindre renfermant
un anti-Dieu (Prince of Darkness), une voiture hantée (Christine),
un groupe de pirates lépreux revenus d’entre les morts mais dissimulés dans le
brouillard (The Fog) … Carpenter est un cinéaste qui aime flirter avec
l’indicible et l’invisible, ce qui en fait l’un des meilleurs adaptateurs des
écrits de Lovecraft dont l’ombre plane sur de nombreux scénarii. Chez Romero et
les autres Masters of Horror, le mal c’est nous, il est en nous, il
vient de nous. Chez Lovecraft et chez Carpenter, le mal est extérieur,
étranger. Il vient de sous la Terre ou des étoiles. Il vient d’ailleurs. Les
assaillants d’Assault semblent venir d’ailleurs. Ils restent mystérieux
et quasi-invisibles. Leurs motivations sont mystérieuses. Le fonctionnement de
leur gang également. Tout comme les cultes innommables de Dagon ou de Cthulhu
sont mystérieux et insondables.

Assault on precinct 13 ne
parle pas du Los Angeles des années 1970. Carpenter n’est pas un cinéaste très
politique. Même si dans The Fog, il formule un commentaire sur le
travestissement de l’Histoire et la glorification de founding fathers
pas nécessairement admirables, il déconnecte souvent ses films et récits des
préoccupations politiques. Mais They live me direz-vous ?!? Ou Escape
from Los Angeles ? Ces films souvent perçus comme gauchos et
anti-capitalistes peuvent également être lus comme conservateurs et droitards.
Ce n’est pas parce qu’il égratigne du bout des ongles un Reagan ou un Bush Junior
que Carpenter est un antifa convaincu…
Le premier film de John Carpenter
a eu une longue descendance. Le remake mis en boite par le français
Jean-François Richet retranspose l’action à Detroit une nuit d’hiver mais se
montre décevant et dispensable. En revanche le très bon et oublié Nid de
guêpes de Florent-Emilio Siri replace une intrigue similaire un 14 juillet
dans la banlieue de Strasbourg. La regrettée Nadia Farès y incarne avec
beaucoup de conviction une lieutenante française chargée d’escorter un chef de
la mafia albanaise que les sbires veulent libérer à tout prix. Les liens de
parenté avec le film de Carpenter sont évidents et n’enlèvent rien à la
réussite de ce film peu politique lui aussi.
The Hills have eyes, Wes Craven, Etats-Unis, 1977.
Alors justement examinons un film
signé par un Master of Horror qui sort sur les écrans à peine un an
après le coup d’essai de John Carpenter. Wes Craven a un pedigree très différent
de celui du réalisateur d’Assault. Ancien enseignant spécialiste de
littérature américaine, il est un réalisateur autodidacte qui a fait ses armes
dans le cinéma pornographique. Son premier long-métrage, Last House on the
left, est une déflagration cinématographique lors de sa sortie en 1972.
Cette relecture désenchantée d’un film de Bergman condense et exacerbe les
passions de la jeunesse états-unienne en ce début des années 1970.
Dans The Hills have eyes, Craven
marie film de siège, survival et western. La famille Carter parcourt
les Etats-Unis à bord d’un camping-car et décide de passer par le désert du
Mojave pour visiter une ancienne mine d’argent avant de se rendre en Californie.
Suite à un accident, la famille se retrouve coincée et isolée en plein désert
mais surtout assaillie par un clan de chasseurs dégénérés dont le désert est le
terrain de chasse.

L’un des pires films jamais
tournés aux Etats-Unis, The Conqueror mettant en scène John Wayne en
Genghis Kahn, a été tourné dans le désert de Mojave à proximité d’un site
d’essai nucléaire. La légende raconte que le cancer qui emporta le Duke aurait
été contracté en ces lieux… Le choix de la localisation de l’intrigue du film
de Craven n’a rien d’anodin. Ce désert n’est pas celui des films de John Ford
ou Howard Hawks. Il devient un milieu hostile et effrayant dans lequel la
famille Carter doit se battre pour espérer survivre à des monstres qui sont les
incarnations d’un certain refoulé de la conquête de l’Ouest. Plus qu’une
déconstruction du genre westernien, Craven livre une véritable mutation
cauchemardesque des rejetons de ce genre cinématographique alors défunt aux
Etats-Unis. La tribu de dégénérés est une émanation mutante des rednecks
qui pourchassent Burt Reynolds et ses compagnons dans Delivrance. Les
Pluto, Mars, Jupiter et autres Mercury sont les descendants consanguins,
grotesques et anthropophages de trappeurs à la Davy Crockett hideusement
transformés par les essais nucléaires militaires dans le désert qu’ils
habitent. Des monstres engendrés par des états-uniens massacrent des
états-uniens !

A la différence d’un John
Carpenter qui met en scène des assaillants invisibles et quasi-inhumains,
Craven donne corps à la menace qui pèse sur la famille Carter. Sa réalisation
est chaotique, brutale et dure là où celle de Carpenter est classique, stylisée
et lissée. Assault offre une résolution relativement optimiste aux
spectateurs. The Hills have eyes est plus cauchemardesque et s’achève
dans un déchaînement de rage et de brutalité. Dans une interview, Wes Craven
confiait que même si lui-même n’a pas participé à la guerre du Vietnam, vivre à
cette époque avec un semblant de conscience politique relevait d’un combat permanent.
Last house on the left comme The Hills have eyes sont deux films
qui traitent du climat pesant sur les Etats-Unis de la fin des années 1960 à la
fin des années 1970. Il y est question de violence, de traumatisme et de
survie. Le mal ne prend pas un aspect désincarné mais s’incarne. Craven comme
George A. Romero clame que le mal, c’est nous. Là où Carpenter propose une
vision plus éthérée.
Self Defense ou Siege,
Paul Donovan et Maura O’Connell, Canada, 1983.
Ce petit film un peu fauché
classé dans la vague de canucksploitation des années 1980 emprunte
beaucoup au Assault de Carpenter. Un groupe se faisant appeler le New
Order attaque un complexe d’appartements dans lequel s’est réfugié le seul
survivant et témoin d’un massacre perpétré dans un bar de la banlieue
d’Halifax. Le film s’ouvre sur de vraies images d’archives qui montrent la
grève de la police d’Halifax en 1981. Même si le film s’offre de petites
dérives cartoonesques avec notamment les stratagèmes et pièges utilisés
par les assiégés contre les assaillants, ce petit film sans prétention se veut
politique.

Le New Order est
clairement montré comme un groupuscule fasciste. Ses membres investissent un
club gay de la ville. Paul Donovan et Maura O’Connell donnent de la communauté
gay une image très différente de celle sulfureuse et choquante d’un Cruising
de Friedkin ou ridicule et stéréotypée d’un La Cage aux folles. Les gays
et lesbiennes sont montrés d’une manière assez innocente comme des gens dans un
bar. Le gang en revanche a tout d’une unité Einsatz. Sous la menace
d’armes à feu, ils font s’agenouiller et s’aligner les clients du bar. Ils leur
lient les mains dans le dos et les exécutent froidement d’une balle dans la
nuque. La séquence est glaçante et marquante. La méthode, le découpage de la
séquence et l’arme utilisée, un Lüger, évoque les exactions nazies. Le
film se pose comme antifa d’entrée de jeu.

Il n’est pas anodin de souligner
ce positionnement politique, antifasciste et finalement gay friendly
dans le contexte cinématographique des années 1980. Ce qui est aussi marquant
c’est le propos sur l’état de droit qui vacille et sur la révélation finale du
film. Attention spoiler : les assaillants du New Order sont
des membres des forces de l’ordre radicalisés… Fin du spoiler !
Green Room, Jeremy
Saulnier, Etats-Unis, 2015.

Le plus brutal et traumatisant
pour la fin… La green room, c’est dans le milieu du spectacle la loge
dans laquelle les artistes se préparent avant un show ou se repose après. C’est
dans ce lieu que se retrouvent coincés les membres du groupe punk Ain’t
Rights. L’un d’entre eux a assisté à un meurtre perpétré par le membre du
groupe de metal nazi les Cowcatcher. Et ce sont les Enfers qui se
déchaînent…
Le casting est extrêmement
solide. Le regretté Anton Yelchin interprète avec beaucoup de justesse le
bassiste du groupe punk. La toujours parfaite Imogen Poots est une skinhead
amie de la victime promise à une mort certaine si elle ne collabore par avec les
punks. Le grand Patrick Stewart est le chef d’un gang skinheads qui prend les
choses en mains pour se débarrasser des témoins gênants et tenir la police à
l’écart.

Le film est très rude et
impressionnant de brutalité. L’essentiel de l’action se déroule dans et autour
de la salle de concert. La volonté de Saulnier est de dépeindre de manière
réaliste et sèche les violences. La mécanique du film de siège fonctionne à
cent pour cent. Le réalisateur confiait vouloir entendre les spectateurs
quittant la projection affirmer qu’ils venaient de survivre à une éprouvante
expérience. C’est une réussite. La brutalité prend aux tripes et impressionne
mais… Le film n’a pas de réel propos sur les skinheads et néo-nazis qu’il met
en scène. D’accord le public de la salle de concert n’est pas très réceptif à
la reprise de Nazi Punks Fuck Off par le groupe punk. C'est sans doute le seul geste politique du film. Ensuite le réalisateur s'applique à immerger son spectateur dans une reconstitution soignée et précise d'un certain milieu skinhead et néo-nazi états-unien. Mais sinon, peu
d’éléments d'analyse à relever…

Parce que finalement, le film de
siège, une fois qu’il a lancé la mécanique d’encerclement et de résistance des
assaillis, ne laisse pas trop de place aux discours politiques sinon avant ou
après le siège à proprement parler. De fait, un film canadien fauché et tourné
à la sauvette avec de vraies armes à feu, un tel film a plus à dire qu’une
production états-unienne dont le budget se chiffre à plusieurs dizaines de
millions de dollars !