Oh, sinnerman, where you gonna run to?
Sinnerman where you gonna run to?
Where you gonna run to?
All on that day
Watchmen, c’est d’abord une grande œuvre littéraire, une dissection des comics super-héroïques signée Alan Moore et Dave Gibbons et surtout l’un des deux comic-books des années 1980 qui fait entrer le médium dans l’âge adulte. C’est ensuite une très servile, appliquée mais boursouflée adaptation cinématographique mise en boite par Zack Snyder en 2009. Bien trop pompier pour être honnête ! C’est enfin, pour l’heure, une série HBO de 2019 aussi inattendue qu’intelligente et stupéfiante. Damon Lindelof, producteur et scénariste, donne une suite aux comics et imagine les conséquences des événements narrés par Moore et Gibbons dans ce monde dystopique dans lequel Richard Nixon n’a jamais démissionné, les Etats-Unis ont gagné la guerre du Vietnam grâce à des super-héros, la Guerre Froide a été résolue et terminée par les manigances d’un super-héros aussi brillant que timbré.
Dans cette série HBO, l’intrigue est centrée sur la ville de Tulsa en Oklahoma et sur l’affrontement entre des forces de police obligées de porter des masques pour lutter contre des suprémacistes eux aussi masqués. Le vigilantisme croise le racisme et les lynchages. Un flashback ébouriffant reconstitue un moment du Black Wall Street massacre de 1921. Ces deux journées de mai 1921 durant lesquelles une meute de suprémacistes blancs a conduit au massacre des membres de la communauté afro-américaine de la ville de Tulsa. Les images de la série sont impressionnantes et glaçantes et montrent un épisode d’une guerre raciale abominable avec des avions bombardant les quartiers occupés par les noirs, des exécutions dans les rues, un chaos incroyable… Mais hélas vrai ! Ce massacre a laissé une blessure profonde dans la mémoire états-unienne. En 2021, pour le centenaire de ce triste événement, le président Joe Biden déclare « Some injustices are so heinous, so horrific, so grievous, they cannot be buried, no matter how hard people try. » Entre 2018 et 2020, les Etats-Unis se rappellent que la ségrégation raciale n’a pas été qu’une affaire de places interdites dans les transports en commun ou de distributeurs d’eau réservés aux blancs ou aux personnes de couleur… La ségrégation raciale s’est aussi traduite par des poussées de violences extrêmes, des massacres et des persécutions à peine croyables. La culture populaire s’est faite l’écho de ces très mauvais souvenirs avec des films essentiels comme Blackkksman de Spike Lee ou des séries adaptant parfois des œuvres littéraires.
Lovecraft Country (série télévisée), Misha Green, Etats-Unis, 2020.
Quelques temps après ce coup de projecteur sur les événements de Tulsa dans Watchmen, une autre série HBO revient sur ce même épisode et utilise cette fois le cadre de l’Amérique ségrégationniste des années 1950. Dans Lovecraft Country, qui adapte un roman homonyme de Matt Ruff, Atticus Freeman (Jonathan Majors), se lance sur la piste de son père au retour de la guerre de Corée. Ce jeune homme embarque pour un road-trip périlleux sur les routes des états ségrégationnistes du sud des Etats-Unis sous le coup des lois Jim Crow.
La série mêle habilement la réalité historique de la ségrégation raciale à l’imaginaire propre à l’écrivain Howard Phillips Lovecraft. Ce gentleman à la peau claire né dans le Rhode Island a créé toute une mythologie de dieux anciens cruels et effroyables mais s’est également épanché, dans sa correspondance et dans ses œuvres, sur ses convictions racistes et suprémacistes. La série est réellement remarquable dans ses efforts de reconstitution historique et fourmille d’idées ainsi que de précisions sur les conditions de vie ou de survie des afro-américains dans les états les plus racistes des Etats-Unis.
L’oncle d’Atticus rédige un guide sur le modèle de The Negro Motorist Green Book. Il s’agit d’un « guide du routard » à destination des « personnes de couleur » qui doivent se déplacer. Le guide répertorie les adresses à fréquenter et celles à éviter à tout prix. Il met également en garde les voyageurs sur les « sundown towns », ces villes et villages dans lequels les noirs ne peuvent se déplacer qu’en journée et sont traqués et assassinés s’ils s’aventurent sur les routes à la tombée de la nuit. Comme si la menace d’une attaque de shoggoths ne suffisait pas !
Les clins d’œil et références aux textes de Lovecraft sont habiles et nombreuses. La mise en images des délires lovecraftiens est fort intéressante. La représentation du quotidien dans un quartier afro-américain est soignée et éclairante sur la société états-uniennes post-1945. Autour du héros, de nombreuses sous-intrigues permettent d’intégrer des références à la culture afro-américaine, au massacre de Tulsa, à Joséphine Baker… C’est vraiment une série agréable à suivre dans laquelle le spectateur frémit au gré des péripéties surnaturelles et horrifiques mais également au gré des mésaventures des héros dans une Amérique ségrégationniste particulièrement violente.
Sinners, Ryan Coogler, Etats-Unis, 2025.
Sinners est un film qui est déjà entré dans l’histoire du cinéma en raison de son nombre record de nominations aux Oscars : seize nominations plus que Titanic de James Cameron ! Des commentaires haineux et racistes n’ont pas tardé à apparaître sur les réseaux sociaux pour dénoncer cette nouvelle dérive woke de l’Académie des Oscars… De notre point de vue, le wokisme n’existe que dans l’œil de l’intolérant et du raciste. Le film de Ryan Coogler mérite vraiment le coup d’œil en ce qu’il mélange habilement les genres, donne à voir une certaine Amérique ségrégationniste mais surtout évoque de manière brillante et émouvante l’histoire de la musique !
La trame évoque Une Nuit en Enfer de Robert Rodriguez et Quentin Tarantino mais bifurque vers un autre projet de cinéma. En 1932 dans le delta du Mississippi, deux jumeaux Elijah et Elias (Michael B. Jordan offre une double performance plus que louable) utilisent de l’argent « emprunté » à des malfrats pour ouvrir un « juke joint » ou une « barrelhouse », un cabaret dans lequel on vient s’enivrer, danser, écouter de la musique, jouer, etc. Ce type d’établissement est fréquenté par les « personnes de couleur » qui cherchent à se changer les idées après leurs longues journées de travail. Ils embarquent dans leur aventure leur jeune cousin Sammie (le bluffant Miles Caton), chanteur et guitariste mais aussi fils d’un pasteur qui voit d’un très mauvais les « vices » de son rejeton. Le récit prend un tour fantastique et horrifique lorsque des vampires, pour certains suprémacistes, tentent de s’inviter à la fête…
Le projet de Ryan Coogler et de sa femme Zinzi est très personnel et très touchant. Il rend hommage à son oncle décédé, grand amateur de blues pour qui la musique était tout et se penche sur ses racines et l’histoire de sa famille. Il choisit la forme d’un récit d’horreur parce qu’à ses yeux, susciter la peur est l’une des meilleures manières de capter l’attention de son spectateur. Son film est ambitieux, généreux et constitue une déclaration d’amour à son oncle, au blues ainsi qu’au cinéma.
De manière fort intéressante, Ryan Coogler, ici scénariste et réalisateur, livre un film dans lequel les racines multiculturelles des Etats-Unis sont données à voir. Les tenanciers et artistes du cabaret sont afro-américains, une femme d’origine asiatique est recrutée comme fournisseuse et employée, l’un des vampires est Irlandais, des amérindiens Choctaw sont les traqueurs de vampires… Pour un homme blanc raciste et suprémaciste, tout cela peut évidemment faire très woke. Cela peut très bien rappeler également que l’histoire plus ou moins récente des Etats-Unis n’est ni toute blanche ni toute noire ! Chaque détail a son importance, la qualité d’écriture est stupéfiante et toute la production a été soigneusement pensée. Les costumes des deux frères jumeaux sont bleus, blancs et rouges pour rappeler la bannière étoilée. C’est cependant la célébration du blues qui constitue l’épine dorsale du film et élève largement celui-ci au-dessus du simple film de vampires.
« Tout le monde ne peut pas aller admirer Mona Lisa au Louvre mais tout le monde peut écouter de la musique ! » Pour Ryan Coogler, la musique est une composante essentielle de la culture et de l’histoire états-unienne. C’est pour lui une manière de faire dialoguer présent et passé et de ranimer la mémoire de ses ancêtres. Le blues en particulier parce qu’il imprègne nombre de styles ou genres musicaux jusqu’à aujourd’hui. Le blues aussi parce qu’il est créé et porté par une minorité tellement opprimée et mise à l’écart. Coogler fait apparaître dans son film des musiciens de légende comme Buddy Guy ou Bobby Rush. Ce dernier affirme sans détour que : « if you don’t like the blues, you probably don’t like your mamma ! » Le métrage est fascinant dans sa volonté de rendre justice et hommage aux blues et aux artistes afro-américains du delta du Mississippi.
A projet et ambitions dantesques, préparation dantesque. Le compositeur Ludwig Göransson et son épouse Serena se sont immergés durant des mois dans l’ambiance musicale du vieux Sud. Ils ont rassemblé des musiciens et des chanteurs mais aussi des chorégraphes capables d’entraîner et d’accompagner les acteurs. Sinners est autant un drame qu’un film d’horreur qu’une comédie musicale ! Et c’est le blues, la musique, qui cimente le récit et le fait avancer. Le spectacle est total et de superbes séquences chantées et dansées permettent de marier les cultures et les genres musicaux de manière absolument formidable !
Un autre élément auquel Ryan Coogler accorde une grande attention dans sa reconstitution est la culture Hoodoo. Ce mix de folklore/religion/culture/magie agglomère christianisme, islam et traditions africaines. Dans le cadre historique de la Grande Dépression, le Hoodoo apporte un réconfort et des solutions que la religion chrétienne n’apporte pas. Ces croyances visent autant à réconcilier vivants et morts qu’à honorer les ancêtres ou à guérir et réconforter. Sinners est un film pensé comme une réconciliation des mémoires parfois passablement ennemies dans l’Amérique contemporaine. Le projet peut paraître aussi naïf qu’il est essentiel ! Barack Obama déclare lors des funérailles du révérend Jesse Jackson le 6 mars 2026 : « Each day we are told by folks in high office to fear each other. » Sinners est un film qui tend à réconcilier et rapprocher les cultures et qui a été conçu et réalisé par une équipe multi-culturelle. Get the blues alive !




























