mercredi 22 juillet 2026

Les chiens aboient et les fascistes passent ou quelques remarques sur la cynophilie au cinéma.

 

Attention chiens méchants ! Au programme : une version française et canine de L’Invasion des profanateurs de sépultures, un film privé de sortie sur les écrans américains et accusé de propager une idéologie raciste alors qu’il adapte un texte farouchement antiraciste et un premier long-métrage qui adapte un premier roman dans lequel l’animal n’est peut-être pas le quadrupède mais bien le bipède qui tient la laisse ! Trois films qui mettent en vedettes des chiens et s'intéressent au racisme et au fascisme.

Les Chiens, Alain Jessua, France, 1979.

Dans le paysage cinématographique français, Alain Jessua est un réalisateur un peu atypique et très courageux. Lorsqu’il travaille sur le scénario de Les Chiens avec le romancier André Ruellan, il est auréolé du succès du film Traitement de choc mettant en vedette Alain Delon et Annie Girardot. Jessua est l’un des rares cinéastes français à s’essayer au récit d’anticipation. Pas à la science-fiction ambitieuse et extravagante ou au space-opera mais au récit qui projette ses spectateurs à après-demain.

Un médecin interprété avec bonhommie par Victor Lanoux s’installe en région parisienne, dans une ville-nouvelle en pleine croissance. Il s’étonne de voir nombre de ses patients victimes de morsures de chiens. En enquêtant un peu, il comprend qu’un cynophile et dresseur nommé Morel (impressionnant Gérard Depardieu) fournit aux habitants des chiens de garde à la suite de nombreuses agressions nocturnes. Le brave médecin, plus témoin de ce qui se passe que véritable protagoniste, dénote des rapports plus que dangereux entre maîtres et animaux. Surtout, il assiste à une flambée des violences et du racisme à l’encontre notamment d’une petite communauté africaine présente sur le territoire de la commune…

En plantant sa caméra à Torcy, en Seine-et-Marne dans la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, Alain Jessua fait le choix de parler d’un après-demain qui déchante. La ville a quelque-chose de futuriste et d’inquiétant. Elle sort de terre, ses rues sont souvent désertes, de nombreux bâtiments ne sont pas encore achevés. Ses habitants sont d’honnêtes gens peu à peu contaminés par la peur et un sentiment d’insécurité qui les pousse à se réfugier dans l’auto-défense. Le film décrit la radicalisation de ces honnêtes gens. Morel, l’éleveur et dresseur de chiens, obsédé, inquiétant mais charismatique et autoritaire profite de ce sentiment d’insécurité pour placer tous les habitants sous sa coupe. Il prend le contrôle de la petite communauté en utilisant la rhétorique de la peur. Lorsqu’il est interrogé sur les risques et la dangerosité des quadrupèdes à poils et à crocs, il affirme : « il n’y a pas de mauvais chien, il n’y a que de mauvais maîtres ».

Comme dans L’Invasion des profanateurs de sépultures, les habitants de la ville-nouvelle changent du jour au lendemain, le mari ne reconnaît plus sa femme depuis qu’un chien est rentré dans leur domicile ou vice-versa. La peur galope dans les esprits et gagne rapidement tout le monde. La police laisse faire et participe à la radicalisation des braves gens : « un noir, c’est déjà difficile à trouver le jour, alors la nuit… » Lors d’une séance du conseil municipal, un candidat à la succession du maire essaie de faire entendre raison à ses concitoyens. Il est écouté attentivement jusqu’à ce qu’entrent dans la salle des citoyens accompagnés de leurs chiens. Ceux-ci se mettent à grogner et aboyer. Le discours d’apaisement est couvert par les bruits des animaux et la peur s’installe dans la salle. Scène intéressante, intelligente et pleine de sens dans le contexte du film !

La peur et la haine s’orientent en direction des « autres », ces étrangers noirs et africains qui travaillent à la déchetterie et sur les chantiers de la ville-nouvelle. Étrangement, devant la caméra de Jessua, ces étrangers ont l’air foncièrement humains et sociables là où les honnêtes hommes-chiens ne sont plus humains. Outre les immigrés, les jeunes inquiètent également les honnêtes hommes-chiens. Ils sont bruyants et indisciplinés. L’un d’entre eux jette des pétards dans un enclos du chenil de Morel ! Sacrilège !!! Les hommes-chiens le traquent et le tuent. En 1979, Alain Jessua est étonnamment lucide et en avance d’une bonne décennie sur les discours lepénistes, sur l’entre-soi, la peur et la haine des immigrés, la radicalisation de certains, la violence de la contestation plus ou moins réactionnaire… Tout français et modeste qu’il est dans sa dimension d’œuvre anticipation, le film est une analyse brillante des racines de problèmes qui affectent aujourd’hui la société française.

Dressé pour tuer, Samuel Fuller, Etats-Unis, 1982.

Si le film de Jessua aborde la question de la radicalisation, celui de Fuller évoque le thème de la déradicalisation. Ce long-métrage est une adaptation assez libre du roman Chien blanc de Romain Gary. Dans ce livre semi-autobiographique, Gary raconte l’irruption dans sa vie et celle de sa compagne Jean Seberg d’un grand chien alors qu’il vit à Hollywood en 1968 au moment de la lutte des afro-américains pour les droits civiques. L’ouvrage est pour son auteur l’occasion d’exposer et de dénoncer le racisme états-unien. Œuvre humaniste et plaidoyer vibrant contre l’intolérance et la bêtise, une partie du récit est axé sur la tentative de rééduquer le chien blanc du titre, un animal élevé par des suprémacistes pour traquer et tuer les afro-américains.

Dès 1975, Hollywood s’intéresse à l’ouvrage. Curtis Hanson est choisi pour tirer un scénario du roman. Le projet passe de main en main et de producteur en producteur. De nombreuses versions de l’histoire sont envisagées. Certains producteurs envisagent d’en faire un simple film de monstre de plus (« Jaws with paws »). Au début des années 1980, Curtis Hanson en est à une énième réécriture et avoue à un producteur que seul un cinéaste de la carrure de Samuel Fuller peut porter le film. Banco ! Le réalisateur vient d’achever son époustouflant The Big Red One. La perspective de créer une œuvre anti-raciste le séduit. Il a combattu les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale en Afrique, Sicile, Normandie, Belgique ou Tchécoslovaquie. Continuer le combat contre le fascisme et les suprémacistes blancs est une mission qui lui plaît ! Quant à cette partie de l’intrigue qui tourne autour des tentatives de rééducation d’un animal dressé pour tuer, cela lui évoque sa propre histoire au sortir de la guerre…

Dressé pour tuer évacue la dimension autobiographique du roman original et se concentre sur les rapports entre un chien blanc et la jeune actrice qui le recueille, l’adopte et le conduit chez un dresseur pour essayer de le déprogrammer. L’intrigue est limpide, dépouillée du superflu et filmé avec une grande efficacité par Fuller. Le scénario ménage des moments de tensions et de peur. Le casting est solide. Sur le tournage, les associations antiracistes sont très présentes et vigilantes. Le réalisateur est confiant et s’acquitte de sa tâche avec sérieux et application. Il sait où il va et son film rendra justice au roman original. Lorsque le film est enfin achevé et monté, prêt à être distribué en salles, accompagné d'une partition inspirée d'Ennio Morricone… La Paramount fait machine arrière et refuse de diffuser le film aux Etats-Unis. Les producteurs craignent des réactions négatives de la part de la communauté afro-américaine comme de la part du Ku Klux Klan ! Certains consultants trouvent le film problématique. Le métrage a droit à une sortie technique très limitée et est mis au placard…

Fuller est furieux ! La décision de la Paramount est injuste et stupide ! Le film est d’une grande intelligence et d’une grande puissance. C’est un récit qui a été grandement refaçonné par et pour Fuller mais qui vaut vraiment le coup d’œil ! Le racisme est-il un poison dont on peut être guéri ? C’est la question à laquelle le film donne une réponse féroce, touchante et à cent pour cent fullerienne !

Baxter, Jérôme Boivin, France, 1989.

Un dernier film qui fait réfléchir en donnant la parole au chien plutôt qu'aux humains. Baxter est un bull terrier blanc qui pense et dont les pensées accompagnent le spectateur tout au long de ce premier long de Jérôme Boivin. Le chien passe d’humain en humain et fait part de ses sentiments, de ses interrogations, de ses peurs… Il s’ennuie ferme auprès d’une vieille dame qui vit seule. Ravi d’avoir été adopté par un jeune couple, la naissance d’un bébé le marginalise et l’isole. Recueilli par un jeune garçon fasciné par Hitler et la Seconde Guerre Mondiale, il s’engage dans la voie de la violence…

« Méfiez-vous du chien qui pense… » Le film est co-écrit par Jacques Audiard et les pensées de Baxter dites par Maxime Leroux font tour à tour rire, frémir, trembler. Le film adapte un roman de Ken Greenhall. Le scénario joue habilement du regard que le chien porte sur les humains. Le récit demeure à la lisière du fantastique. Les notions de bestialité et d’humanité sont interrogées. Baxter est finalement fort innocent là où tous les humains présents dans le récit ont un côté méprisable, odieux ou monstrueux. L’adaptation est beaucoup moins violente que le roman original. La violence est habilement suggérée. Le scénario respecte la trame du roman et l’adapte plutôt fidèlement. Le malaise et l’inconfort saisissent le spectateur qui suit en parallèle le destin de Baxter et de Charles, le jeune garçon obsédé par Hitler. 

Lorsque Baxter et Charles se rencontrent, le pire peut arriver. L’aspirant nazi prend l’ascendant sur l’animal qui ne se plaint pas d’avoir été recueilli par un maître qui sait se faire obéir. Mais lorsque l’animal laisse s’exprimer sa sauvagerie, c’est lui qui prend l’ascendant sur son maître. Des rapports dominant-dominant et maître-animal découlent suspense et inquiétude pour le spectateur. Cela va mal se terminer. Pour le maître comme pour l’animal ! « N’obéissez jamais ! » C’est la funeste recommandation de Baxter à tout quadrupède à poils et à crocs qui l’écoute ! Un film atypique dans le monde du cinéma français mais un film qui a du chien ! Qui plus est, un film qui vient accompagner et recouper des thématiques et questionnements présents dans Les Chiens d’Alain Jessua ou Dressé pour tuer de Samuel Fuller ! Qui est l’homme, qui est la bête ? Le lecteur de cet article peut se poser la question… El sueño de la razon produce monstruos ? Sans doute mon bon Goya, sans doute...

jeudi 16 juillet 2026

Punk Rock Jesus par Sean Murphy, Urban Comics, 2023

 

« Allez tous vous faire foutre ! Jésus vous hait ! » les deux doigts du milieu dressés et les bras en croix, le jeune Chris, à peine devenu adolescent, arbore une crète et s’adresse ainsi à son public. Un destin bien différent était pourtant réservé à ce jeune rebelle puisqu’il était censé être le premier clone humain conçu sur terre, et pas n’importe lequel puisqu’il s’agissait de celui de… Jésus-Christ.

Nous sommes en 2019. Pour célébrer la fin d’année, et noël qui approche, Ophis, une société de production, veut frapper fort. Associée à Sarah Epstein, une généticienne de renom, le producteur Slate veut lancer une émission de télé-réalité complètement folle. Il s’agit d’inséminer une jeune femme, Gwen Fairling, avec l’embryon du clone de Jésus-Christ, réalisé à partir de traces génétiques retrouvées sur la Saint-Suaire de Turin. L’idée est de suivre la grossesse de la jeune vierge, son accouchement et l’enfance puis l’adolescence de Chris, le deuxième Jésus.

Mais bien sûr, les choses tournent mal. Tout d’abord, le projet doit faire face à l’opposition ultra-violente de chrétiens fondamentalistes qui voient en ce projet un véritable sacrilège.  La Nouvelle Amérique Chrétienne tente de saboter ce dispositif, puis réalisent des coups d’éclat violents dans le but de mettre un terme à J2, nom donné à cette émission.

Gwen sombre également dans une profonde dépression. Elle ne supporte ni l’isolement, ni le fait d’être perpétuellement sous les feux des caméras. Elle a besoin de retrouver sa liberté et sa famille, quitte à s’échapper de l’île sur laquelle elle est retenue quasi prisonnière par les membres de l’équipe de télé et par les scientifiques qui sont à l’origine de la naissance de son fils.

On découvre assez vite également que ce fameux « nouveau Christ » n’est pas venu au monde tout seul. Il a une sœur jumelle qu’on doit faire disparaitre par tous les moyens sous peine de décrédibiliser l’histoire qu’on a bien voulu monter pour lui. Avec le temps, ce dernier rejette également sa condition de messie. Il ne croit pas en cette vie qu’on veut lui imposer et ne supporte plus d’être téléguidé au bon gré de ses concepteurs.

A travers cette histoire tout aussi loufoque que particulièrement bien écrite, ce sont pas mal d’éléments de notre société qui sont mis en avant et critiqués par l’excellent dessinateur/scénariste Sean Murphy. A travers Thomas McKael, musculeux anti-héros à l’histoire tragique, devenu chef de la sécurité et garde du corps de Chris, c’est au terrorisme aveugle des fanatiques religieux qui a secoué l’Irlande que l’artiste s’en prend.

Certainement visionnaire, ou parce qu’Américain, Sean Murphy a une longueur d’avance sur la connaissance des médias. C’est aussi à eux et aux émissions de télé-réalité complètement abrutissantes que s’attaque l'auteur. En montrant des journalistes capables de tout, et surtout du pire, il dénonce cette presse avide du sensationnel, capable de provoquer des catastrophes humaines dans l'unique but d’avoir l’information qui fera le buz.


Ce sont enfin des dérives de la science et de la crédulité du grand public dont il est question ici. Que l’on soit favorable ou farouchement opposé au projet J2, nul ne se pose la question de l'authenticité du suaire de Turin et de la possibilité de cloner un être humain à partir de quelques fragments génétiques présents sur un morceau de tissu vieux de plusieurs dizaines de siècles.

Ce récit, paru en 2012 en six chapitres et réédité dans un seul volume dans la collection bon marché Nomad de Urban Comics, n’a qu’un seul défaut : être parfois difficilement lisible pour ceux qui ont la vue qui décline, tant les caractères sont inscrits parfois de façon trop petite. A part ce micro-détail, l’histoire est haletante et les épisodes s’enchainent à un rythme effréné. Au niveau graphique, le dessin (entre le comics et la BD underground) et le découpage sont exceptionnels et l’ensemble s’inscrit dans un univers sombre et violent. Véritable chef-d’œuvre !

mercredi 8 juillet 2026

Bienvenue chez les cannibales et surtout bonnes vacances !

 

« Tout ce que vous lirez dans ce livre n’est pas vrai mais il n’y a pas de mensonges non plus. »

Besoin de vacances ? Envie de découvrir de nouvelles contrées ? De partir à l’aventure dans des paysages idylliques ? Vous y réfléchirez à deux fois après avoir lu cet article qui parle essentiellement de cannibales mais évoque également toutes les mésaventures de malheureux vacanciers plus ou moins insouciants, mésaventures qui donnent furieusement envie de rester chez soi ! 

Bon appétit bien sûr !

Eugenio Ercolani et alii, Cannibal Worlds : le genre le plus controversé de l’histoire du cinéma, Pulse, Paris, 2026.

Ercolani, auteur et documentariste, livre avec cet ouvrage une étude approfondie et quasi-définitive d’un genre putrescent qui éclaboussa les cinémas et marqua les spectateurs entre 1972 et 1988. Ce livre explore avec beaucoup de soin l’apparition, la prolifération et l’extinction des films de cannibales en mettant en lumière les coulisses de leur fabrication et en bousculant au passage quelques a priori et idées reçues.

« Les titres les plus célèbres du cycle cannibale exploitent ce qu’ils dénoncent. Ils incarnent le problème qu’ils décrivent. Ils titillent les spectateurs tout en leur lançant un doigt accusateur qu’ils tournent rarement vers eux-mêmes. Le genre cannibale, comme le courant mondo qui l’a précédé, porte le sens de l’exploitation à un tout autre niveau, car il exploite non seulement les sources inépuisables que sont le sexe et la violence, mais aussi l’hypocrisie des valeurs occidentales, le tout dans un tourbillon de violence et de dépravation rarement effleuré par le cinéma grand public. (…) Les films de cannibales dont il est question ici sont sortis dans de grandes salles et ont été projetés quelques jours avant ou après des protoblockbusters américains inoffensifs produits par des piliers de l’industrie européenne et mettant en vedette des acteurs comme Stacy Keach, Claudio Cassinelli, Ursula Andress, Mel Ferrer et Massimo Foschi. »

Cet extrait de l’introduction pose les choses à merveille. Le film de cannibales n’est pas un genre confidentiel, vu par quelques agités du bocal dans d’obscures salles de quartier. C’est un genre de film qui a, pendant une bonne décennie, attiré un large public avide d’horreurs, d’immondices et d’images chocs. Il est le fait d’artisans souvent appliqués et doués. Il est loin d’être inoffensif et est également très critiquable et pas toujours défendable. Un genre controversé qui mérite bien que l’on s’y penche aujourd’hui pour mieux le comprendre et l’appréhender.


Ercolani et ses co-auteurs reviennent en détails sur douze films. Chacun des métrages est soigneusement analysé. Pour chacun des films, des interviews des réalisateurs, des acteurs, des assistants, des scénaristes ou des techniciens accompagnent l’étude. L’iconographie est abondante et constituée aussi bien de photos d’exploitation que de clichés de plateau. Pour chaque film, un point détaillé est fait sur les démêlés avec la censure. Une quinzaine de page reviennent de manière synthétique et brillante sur les années de plomb en axant bien le propos sur le cinéma. Une bonne dizaine de pages résument l’évolution du regard occidental sur les cannibales.

Le père des cannibales est Umberto Lenzi. Avec son Il paese del sesso selvaggio (1972), il crée accidentellement le genre du film de cannibales. Lenzi est un artisan plus qu’honnête dont le cinéma est marqué par une grande énergie et souvent une grande cruauté. Dans son film d’aventures exotiques un peu mou du genou, le dernier tiers du film met en scène des cannibales qui attaquent une tribu. Le réalisateur met en images la scène matricielle à multiples reprises reproduite dans les films de cannibale : le viol et le dépeçage d’une pauvre indigène par d’affamés cannibales. Point d’orgue d’un film par ailleurs paresseux, c’est cette scène qui reste dans la mémoire des spectateurs et des producteurs qui, satisfaits des recettes de ce petit film, souhaitent lui donner une suite ou du moins exploiter le filone naissant. Lenzi est trop cher ? Ils engagent un jeune réalisateur qui s’est fait remarquer en mettant en boite un polar particulièrement violent et cruel. Ruggero Deodato est sur le point d’entrer dans l’histoire du cinéma et de devenir à son corps défendant « monsieur cannibale » !

La nécrologie de Deodato rédigée par Neil Genzlinger et publiée le 9 janvier 2023 dans le New York Times ne laisse pas de doute, les films de cannibales du réalisateur italien sont à la fois source de gloire et d’infamie. Il a œuvré dans de nombreux genres et a cherché à s’écarter rapidement du seul genre cannibalesque. Deodato est un réalisateur d’une autre stature qu’un Umberto Lenzi. Il a assisté Rossellini, Sergio Corbucci, Antonio Margheriti. De Rossellini, il conserve l’obsession de la recherche d’une certaine forme de réalisme. De Corbucci, il garde le goût d’une certaine cruauté tirant souvent vers la misanthropie. Jusqu’en 1977, il ne parvient pas réellement à briller. Son premier film important, Zenabel, pamphlet féministe et hommage au Madamigella di Maupin de Bolognini, sort sur les écrans en décembre 1969, au moment de l’attentat de la Piazza Fontana à Milan. Le film est un échec et l’Italie bascule dans les années de plomb. Deodato est contraint à œuvrer dans le purgatoire de la télévision et de la publicité en attendant on heure de gloire…


Ultimo Mondo cannibale (1977) est le film de cannibales qui va tout changer et en fixer les codes pour une bonne dizaine d’années. Ruggero Deodato engage deux acteurs vus dans Il paese del sesso selvaggio. Il se documente sur les us et coutumes des cannibales. Il s’intéresse au destin des survivants du crash du vol Fuerza Aérea Uruguaya 571 dans la cordillère des Andes. Il souhaite un tournage en décor naturel, en Malaisie. Son film ne sera pas un film d’aventures poussif. Il veut mettre en images le film de cannibales le plus réaliste et sombre possible. De l’aveu de l’assistant réalisateur, Lamberto Bava fils du prodigieux Mario, le tournage est un enfer. Tout est compliqué pour l’équipe de tournage : la mousson, les serpents, les problèmes de sécurité, les limites du matériel de prise de vue… De ce tournage cauchemardesque, le réalisateur tire un film chaotique dans lequel il filme une jungle indomptée, sombre et mortelle. L’acteur principal, Massimo Foschi, vient du théâtre et paie de sa personne. Il est impressionnant tout comme les indigènes affublés de perruques dirigés de main de maître par Deodato.

Le film de cannibales est né. Le cinéma de la dégueulasserie fait un pas en avant vers l’horreur qui estomaque, fascine et révulse. Ruggero Deodato a soigneusement préparé son tournage, dans sa tête sinon in situ. Des films américains comme La Proie Nue de Cornel Wilde ou Un Homme nommé cheval lui servent de boussole. Le pessimisme et la cruauté du film renvoie autant à l’apprentissage auprès de Sergio Corbucci qu’à la parenté entre film de cannibales et mondo. Ce cinéma pseudo-documentaire, fils illégitime et réactionnaire du néo-réalisme italien, engendré par Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, est l’un des parents tout aussi illégitime du film de cannibales. Violence, voyeurisme, cynisme, cruauté, ce sont là les ingrédients de base de ces deux cinémas qui n’entrent pas en concurrence parce que le mondo est en crise et en voie d’extinction depuis l’accueil compliqué du très conservateur et raciste Africa Addio…Le film de cannibales reprend à son compte un propos très réactionnaire sur l’opposition très violente entre sauvagerie et civilisation.

Ce qui rend le film de cannibales particulièrement controversé, outre sa violence, un certain racisme latent et une misogynie effroyable, ce sont les scènes de cruauté envers les animaux qui émaillent ces films. Et là aussi, ces scènes sont un héritage direct du mondo. Prétextant une pression des producteurs ou une demande des publics d’Asie, les réalisateurs expliquent que leur ont été imposées des scènes de tortures animales. Un singe dévoré par un serpent, un crocodile dépecé, une tortue découpée en morceaux… S’il s’agit parfois de stock-shots, d’autres fois, il est évident que le cinéaste a planté sa caméra pour filmer la mort d’une pauvre bête. Ce souci de donner à voir aux spectateurs quelque-chose de « vrai » vaut aux réalisateurs de nombreux soucis avec la justice. Ces massacres d'animaux sont aussi les préludes des massacres d'humains à venir dans les films. Dans un giallo plus inoffensif, La Tarantola del ventro nero, Paolo Cavara, réalisateur transfuge du cinéma mondo, utilise des images de documentaire animalier pour susciter l'horreur et apporter une touche de vérité à son récit. Cavara montre une guêpe qui pond ses larves dans le corps d'une tarentule. Il se sert habilement de cette courte séquence pour créer le malaise chez le spectateur.


Pourquoi lire une étude de 352 pages sur d’atroces films italiens montrant des hommes, des femmes et des animaux se faire dépecer et torturer ? Parce que c’est avec le film de cannibales, et notamment le chef-d’œuvre du genre qu’est Cannibal Holocaust, que la manipulation du public par un cinéaste pervers et vicieux atteint son apogée. Le cinéma d'exploitation a cela de différent du cinéma classique que les réalisateurs sont absolument indignes de confiance et sont prêts à tous les coups bas ! En 1980, Ruggero Deodato livre au public affamé une œuvre ultime conçue comme un found footage. Brouillant les frontières entre vrai et faux, le réalisateur donne à voir un film dans le film. La pellicule de la caméra d’un groupe d’explorateurs est tout ce qu’il reste d’eux. Monsieur cannibale se déchaîne et doit prouver à la justice italienne qu’il n’a pas torturé et tué son casting comme il a torturé et tué de pauvres animaux ! Il n’est pas évident de savoir où se situe Deodato d’un point de vue moral ou idéologique. Néanmoins, les films de cannibales fonctionnent un peu comme des miroirs qui interrogent et critiquent le monde occidental. Le spectateur qui se repaît de supplice est autant dans le viseur de la caméra que les victimes des cannibales. C'est ainsi que fonctionne Cannibal Holocaust. Cinéma de la transgression et de l'agression, le film de cannibales se pose comme celui qui met mal à l'aise, qui choque et fait vomir.

Ce genre apocalyptique et chaotique capte également les circonvolutions d'une industrie cinématographique italienne en bout de course dans une société en proie aux violences, aux remises en cause et aux déchirements divers. Ouvrir les pages de ce Cannibal Worlds, c’est s’exposer à des visions d’horreur proprement dantesques mais c’est aussi s’interroger sur soi-même. « Nous les pouvons bien appeler barbares [...] nous qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » De Michel de Montaigne à Ruggero Deodato, il n’y a pas qu’un pas mais il y a quand même des visées communes. L’érudit français dépeignait le monde comme une « branloire inconstante », n’est-ce pas aussi ce que suggère de manière plus crue « monsieur cannibale » ?

Claude Gaillard, Vacances d’enfer (au cinéma) : le guide ciné touristique qui donne envie de rester chez soi !, Omaké Books, Montreuil, 2022.

Si vous avez encore quelque appétit ou simplement pour vous remettre des émotions de votre périple au pays des cannibales, pourquoi ne pas jeter un œil à ce drôle de petit ouvrage ? Claude Gaillard est un spécialiste du cinéma de genre, auteur d’ouvrages thématiques aussi rigolos qu’essentiels et un sacré pourvoyeur de fous rires.


Il s’ingénie ici à chroniquer et lister les mille et uns dangers qui attendent les vacanciers insouciants : accidents de transport, baignades interrompues par des attaques animales, risques en forêt ou montagne… A grand renfort de statistiques effrayantes et références cocasses, ce petit guide vous donne effectivement envie de rester chez vous pour découvrir ou redécouvrir Les Zombies font du ski ou Avalanche sharks ou Death spa… De nombreux conseils ainsi qu’une chouette cartographie accompagnent le texte. Et pour ceux qui rechignent à se lancer dans la lecture de Cannibal Worlds, un cahier de quelques pages intitulé « Le cannibalisme expliqué aux enfants » peut faire l’affaire ! Pas sûr que les recettes proposées soient au goût de tous…

Et bonnes vacances surtout !