mercredi 4 mars 2026

Le colosse de Rhodes vs Mussolini : quelques remarques sur la représentation des fascistes dans le cinéma italien d’après 1945.

 

« La cinematografia e l’arma piu forte ! »

Nous n’allons pas réécrire ici une histoire du fascisme mussolinien. Rappelons tout de même que la ventennio fascista court sur deux belles décennies. Les dernières années de Benito Mussolini sont marquées par un contexte des plus complexes avec l’armistice de Cassibile et la création d’une Repubblica Sociale Italiana (RSI) après l’évasion du Duce. La période 1943-1945 est caractérisée par une guerre civile entre résistants et RSI ainsi que l’occupation du territoire par les nazis. Rappelons que Cinecitta est une création de Mussolini et l’industrie cinématographique italienne est l’une des armes de pointe de l’appareil propagandiste fasciste. 


La libération de l’Italie et la fin du fascisme s’accompagnent de l’affirmation du néoréalisme dès 1945. Roma citta aperta est un bon exemple de cette recherche formelle d’un cinéma captant le quotidien de manière quasi-documentaire. Ce même cinéma porte un regard renouvelé sur la collectivité plus que sur l’individu et critique ouvertement l’autorité en place. Le film de Roberto Rossellini inscrit le néoréalisme dans l’Histoire comme le cinéma libéré de l’emprise mussolinienne. Dans cette œuvre initiale, le récit qui se concentre sur la fuite d’un ingénieur communiste traqué par les nazis pose également l’un des clichés les plus permanents dans l’Histoire du cinéma italien d’après 1945. Les nazis y sont représentés comme une grande menace alors que les fascistes sont relégués au second plan.

Dans les comédies italiennes comme celle de Luigi Comencini ou de Dino Risi, les fascistes sont tournés en ridicule. Le fasciste est un bouffon alors que le nazi lui est un vrai méchant. Ce cliché a la vie dure parce que dans le film de Claudio Bisio, L’Ultima volta che siamo stati bambini (2023), s’il est question d’extermination des Juifs italiens, les fascistes ridicules du film n’y prennent aucune part à l’écran. Il y a de notables exceptions à cette règle dans le cinéma italien mais cette timidité dans la représentation des fascistes doit être relevée.

Notons également que l’industrie cinématographique italienne renaissant au moment du miracle économique d’après-guerre repose sur trois filone exploités jusqu’au tarissement complet : le péplum, le giallo et le western italien dit western spaghetti. Curieusement, dans chacun de ces filone, l’évocation du fascisme se fait d’une manière parfois déguisée mais très expressive et impactante. Ainsi dans deux œuvres matricielles du thriller à l’italienne, le giallo, l’ère mussolinienne et son emprise sur la société italienne des années 1960 à 1970 sont évoquées. Dans La Ragazza che sapeva troppo (1963), Mario Bava choisit pour cadre d’un long moment de tension le Foro italico de Rome qui s’appela un temps Foro Mussolini ! Les sculptures et l’architecture clairement identifiables suggèrent de manière évidente la persistance d’un malaise lié au fascisme dans une Italie en plein boom économique. Ce sont également les blessures profondes laissées par les années de guerre civile qui laissent de grosses cicatrices dans la psyché italienne. En 1975, dans Profondo Rosso, Dario Argento caste Clara Calamai, actrice vedette des années 1930 à 1940. Elle incarne la mère de l’assassin traumatisé 20 o 30 anni fa, c’est-à-dire en pleine période mussolinienne. Dans une scène du film, le réalisateur montre l’actrice tenant un combiné de téléphone blanc. Ceci est une référence évidente au courant cinématographique de la période fasciste dit cinema dei telefoni bianci. Le film d'Argento repose entièrement et littéralement sur l'idée d'un squelette dans le placard ou d'un cadavre emmuré. De là à songer qu'il s'agit d'une référence aux mauvais souvenirs de la période fasciste...

 

Dans un même ordre d’idée, lorsque Sergio Leone choisit comme contexte de son illustrissime western Il Buono, il brutto, il cattivo (1966) la guerre de Sécession, comme antagoniste Sentenza, un officier nordiste brutal et sadique ou comme cadre d’une longue séquence un camp de concentration, nous sommes en droit de songer à une évocation à peine déguisée de la période de guerre civile qui a durablement marqué les mémoires italiennes. Mais alors, nous direz-vous, des péplums évoquent le fascisme ?!?

Le Colosse de Rhodes, Sergio Leone, Italie, 1961.

Aussi curieux que cela puisse paraître, Sergio Leone, quelques années avant d’exploser grâce à une poignée de westerns, entend faire d’un scénario de péplum plutôt générique une œuvre évoquant la lutte contre le fascisme mussolinien. Dans un premier temps, il envisage de donner au colosse du titre les traits du Duce ! Les statues du Foro italico aurait pu servir de références. Il se replie cependant sur l’idée d’une évocation plus métaphorique.

Le scénario de ce premier long métrage du maestro est assez curieux et évoque par certains aspects une espèce de version en sandales et tuniques de Les Canons de Navarone sorti la même année bizarrement accouplée à une version antique de La Mort aux trousses d'Alfred Hitchcock ! Le falot héros du film, Darios, rend visite à son oncle sur l’île de Rhodes. Il compte fleurettes à Diala mais entre surtout en contact avec un réseau de résistants dirigés par Peliocles. Ces rebelles veulent renverser le despote de Rhodes, Serse et son diabolique second, Thar. Le colosse est une arme secrète qui joue un rôle essentiel dans une intrigue politique impliquant une flotte phénicienne.


Si le génie de Leone n’éclabousse pas ce film plutôt rigolo à suivre, les nombreuses références au fascisme en font une œuvre tout à fait intéressante à analyser sous cet angle ! Ce qui nous interpelle également, c’est cette propension qu’a le cinéma populaire italien à capter et montrer les traumatismes liés à la période mussolinienne. Ce qui nous permet de trouver les fascistes là où nous ne les attendions pas ! Dans quasiment tous les westerns de Leone, une scène ou quelques éléments évoquent le fascisme : le mitraillage d’un détachement de soldats mexicains par les Rojos dans Per un pugno di dollari ou le très nazi colonel Gunther Ruiz dans Giu la testa dont la quasi-totalité du film met en images des souvenirs traumatiques de la période 1943-1945 en Italie. Au tournant des années 1960, les fascistes italiens ne sont que des fantômes du passé ou de mauvais souvenirs. Ils entrent de manière brutale dans le quotidien et le champ politique de la péninsule.

Les Derniers Jours de Mussolini, Carlo Lizzani, 1974.

Lorsque Carlo Lizzani met en chantier sa fresque ambitieuse décrivant les derniers jours du Duce, le cinéma est en Italie LE médium de communication. Toute œuvre cinématographique du milieu des années 1960 au milieu des années 1970 est plus ou moins politique. De nombreux débats éclatent autour de certains films et les partis s’écharpent parfois violemment à cause d’une scène ou d’un métrage. Le film est également mis en chantier après l’attentat de la piazza Fontana dans le centre de Milan le 12 décembre 1969. L’Italie entre dans les années de plomb. Les néofascistes utilisent violence et attentats pour secouer l’Italie. Plusieurs réalisateurs « sérieux » choisissent de se repencher sur la période fasciste pour rappeler aux Italiens les dangers ou erreurs passées. De Sica avec Il Giardino dei Finzi Contini (1970) ou Bertolucci avec Il Conformista (1970) adaptent des œuvres littéraires et invitent à un examen poussé de l’Italie de Mussolini. Lizzani s’inscrit dans cette ligne mais poursuit son propre programme d’éducation des masses. Son cinéma se veut populaire et accessible mais terriblement didactique. Les critiques ont pu reprocher au réalisateur son manque d'audace formelle mais ses visées sont ailleurs.  

Depuis son suicide en 2013, Carlo Lizzani semble être complètement tombé dans l’oubli ainsi que son œuvre. C’est pourtant un acteur majeur de la création du mouvement néoréaliste et un collaborateur régulier de Roberto Rossellini dans l’immédiate après-guerre. C’est un militant communiste et un partisan qui a combattu le fascisme après l’armistice de Cassibile. Dans les années 1950 et 1960, il réalise trois films qui évoquent le combat contre le fascisme : Achtung ! Banditi ! (1951), L’Oro di Roma (1961) et Il Processo di Verona (1963). Son approche est frontale et non métaphorique ou déguisée, sans doute partisane mais documentée. Quelque part, Lizzani s’est mis en tête qu’il devait donner à voir aux Italiens des films édifiants et éducatifs sur le fascisme. C’est un sujet dont il veut parler parce qu’il est nécessaire d’en parler surtout lorsque les néofascistes se font menaçants alors même que les héritiers de Mussolini ne récoltent que de maigres suffrages lors des scrutins.

Ce communiste convaincu passé par le documentaire a été l’un des premiers européens à poser sa caméra sur la Chine de Mao dans les années 1950. Il se donne pour mission de filmer et raconter les derniers jours de Mussolini dans un film ambitieux au casting international. Rod Steiger est Mussolini. Henry Fonda est le Cardinal Alfredo Ildefonso Schuster. Franco Nero incarne un partisan, Valerio, qui se voit confier un rôle de justicier aux yeux clairs, porteur de la sentence de mort de tout un peuple. Le budget est conséquent et permet une reconstitution soignée. Lizzani, comme d’autres, a saisi que Le Jour le plus long de Ken Annakin, Andrew Marton et Bernhard Wicki a durablement ancré dans les mémoires et dans la culture populaire le récit états-unien du débarquement allié en Normandie. Il se dit qu’il convient de donner une version canonique objective et définitive pour l’époque de la fin de Mussolini. 

Ne nous laissons pas abuser par la jaquette du blu-ray de Carlotta, la fresque est soignée et rigoureuse mais absolument pas spectaculaire ! La fin du Duce est pathétique de bout en bout. Lizzani déboulonne soigneusement la statue du grand chef fasciste. Sa fuite est assez minable. Ses histoires de cœur avec Clara Petacci peu glorieuses. Tous les personnages passent de longs moments à attendre. Les tergiversations et hésitations des différents mouvements de résistance sont illustrées. Le personnage campé par Franco Nero ou celui d’un jeune partisan communiste servent à donner la parole à des Italiens issus du popolo italiano. Des séquences de flashbacks viennent rappeler les actions passées de Mussolini. Le soin quasi-documentaire ne l’emporte pas sur le souci de narrer cet ultime acte et le moment au cours duquel Mussolini est reconnu et arrêté est plutôt rondement mis en boîte. Il s'agit de créer du suspense mais sans emphase. La portée idéologique antifasciste du film ne peut attirer la sympathie du spectateur pour le héros en fuite ! 

Le titre italien, Mussoiini ultimo atto, révèle peut-être mieux l’ambition de Lizzani de clore le dossier. Voilà comment s’achève la ventennio fascista.  Voilà comment finit le grand Duce. Voici ce que le peuple italien a à lui reprocher. Voici la période révolue nous devons laisser derrière nous. Le geste du réalisateur est très conscient. Chaque minute du métrage laisse transpirer ce besoin de poser les choses et d’être le plus explicite. Le scénario est précis et très didactique. Lizzani ne peut prévoir qu’un attentat à la bombe va viser un cinéma de Savona projetant le film en avril 1974. Il ne peut pas prédire que l’ère de la télévision berlusconienne va durablement mettre l’industrie cinématographique à l’arrêt et réécrire l’Histoire italienne d’une manière moins scrupuleuse. Il va néanmoins au bout des choses et livre une œuvre engagée, soignée et édifiante sur la fin du fascisme mussolinien. Il ne peut combler l'un des grands manques de la sortie de guerre en Italie en mettant en scène le procès de Mussolini et de la RSI. Il ne veut pas pour autant laisser le champ libre aux néofascistes et leur permettre de s'accaparer la mémoire de cette période.

 

Lizzani, lors de la réalisation du film, est également un cinéaste encore convaincu que la monstration de l'exécution de Mussolini qu'il donne à voir à tous les Italiens est un geste fondamental. Son œuvre cinématographique précède la télévision et les fictions ou documentaires télévisés contribuant à réécrire l'Histoire. Il précède les analyses critiques d'un Umberto Eco mais s'inscrit dans un moment de l'Histoire italienne où le cinéma était un art majeur. Et c'est par le cinéma qu'il a voulu éduquer et faire avancer son pays. Certes, l’historiographie a depuis progressé et la version lizzanienne des derniers jours de Mussolini est un peu datée et critiquable par certains aspects (lieu exact de l'exécution, chronologie précise des événements...). Néanmoins ce film et San Babila ore 20: un delitto inutile (1976), dont nous avons déjà disserté sur ce même blog, sont d’importants marqueurs dans l’histoire du cinéma italien et de la société péninsulaire des années 1970. Nous traversons une période tellement cruciale de réécriture ou reconfiguration de l’Histoire ou de la mémoire que la vigilance d’un Lizzani devrait nous guider et nous inspirer.

mercredi 25 février 2026

Le Complotisme. Anatomie d'une Religion, par Christophe Bourseiller, Les Editions du Cerf, 2021.

 

Les complots existent. De nombreux évènements, bien souvent tragiques, résultent d’une conspiration entre un petit groupe d’individus, réunis pour nuire à une personne ou à un autre groupe de personnes. Nul ne peut nier cela ces faits tant ils sont clairement établis. Le complotisme, c’est autre chose. C’est la croyance selon laquelle un petit groupe d’hommes, ou de « non-hommes » agirait en secret pour nuire à l’humanité tout entière afin d’élaborer en secret un plan pour dominer la planète.

Certains complotistes croient même que cette domination, établie déjà depuis bien longtemps, est à l’œuvre actuellement et que les faits et gestes des êtres humains sont régis partout dans le monde par une entité supérieure qui les guident, sans que personne n’en prenne conscience. Ces complotistes s’érigent eux-mêmes en quasi-sauveurs de cette humanité dominée, puisqu’eux-seuls savent ce qui se trament et le dénoncent haut et fort.

Dans cet ouvrage très simple à lire, donc accessible à tout le monde, Christophe Bourseiller, ancien acteur devenu historien, écrivain et journaliste, dresse d’abord une galerie de portraits de complotistes célèbres qu’il a choisis dans une période s’étendant de la toute fin du 18ème siècle à nos jours. L’auteur les a sélectionnés parce que chacun d’entre eux est à l’origine d’un mensonge complotiste encore bien vivant de nos jours. Ainsi des ponts se créent entre passé et présent et mettent en lumière les bases des idées complotistes actuelles. Augustin Barruel par exemple, aristocrate et jésuite, initié un temps à la Franc-maçonnerie, s’en détache assez rapidement et dénonce la Révolution française comme un coup d’état satanique organisé par des sociétés secrètes : les Francs-maçons, les Illuminati... Sa pensée irrigue encore aujourd’hui le catholicisme traditionnaliste.

D’autres idéologues ont posé les bases de certaines idées complotistes qui visent des groupes cibles ou des grands domaines de la vie de tous les jours. Des premiers qui accusent les Juifs, les protestants ou les étrangers, on peut retenir le nom de Lyndon Larouche qui accuse les Rockefeller et la couronne d’Angleterre de répandre en secret le chaos, la maladie et la famine dans le monde. Christophe Bourseiller met aussi en avant l’obscure néonazi d’origine allemand Ernst Zündel, négationniste bien connu, qui pensait dans les années 1980 qu’Hitler n’était pas mort et qu’il s’était réfugié au pôle Sud, d’où il poursuivait ses activités avec les extraterrestres. Pour les seconds, les maladies sont le fait de complots visant à détruire une partie de l’humanité : Boyd Graves pense que le Sida a été inventé et répandu dans cet objectif. Quant au célèbre Thierry Meyssan, son itinéraire particulier est retracé par le chercheur. Homme tout à fait respectable à l’origine, journaliste, libre-penseur et franc-maçon initié au Grand-Orient de France, combattant contre l’extrême droite, il a totalement vrillé dans les années 1990, d’abord en constatant les échecs de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à partir du 11 septembre 2001, quand il affirme haut et fort avoir découvert les preuves de la machination des attentats qui, selon lui, sont par Ben Laden et Al-Qaida, sous contrôle de la CIA.

La seconde moitié du livre est consacrée à des « récits complotistes ». Force est de constater que plus c’est gros et incroyable (au vrai sens du terme), plus le nombre de croyants est important. Les Illuminati, Pearl Harbor, le Rock et la drogue pour affaiblir les esprits des jeunes, les extra-terrestres, les attentats de 2015 et le réchauffement climatique, tout fait de société, tout fait politique ou géopolitique est récupéré, transformé, adapté pour diffuser des idées fausses, bien souvent au profit d’idéologies haineuses, racistes ou antisémites.

La dernière partie est rédigée sous forme de conclusion. Une question est posée : pourquoi ça marche si bien ? La première réponse est liée à une sorte de dévoiement du principe démocratique de base : « La parole au peuple ». Ainsi les complotistes disent redonner la parole au commun des mortels, parole trop souvent confisquée selon eux par les puissants. En dénonçant les malversations de ces derniers, les théoriciens du complot donnent l’impression de contrer les « dirigeants du monde » et de rendre au peuple le pouvoir. Le web et les réseaux sociaux, en plein essor depuis deux décennies et complètement dérégularisés, sont aujourd’hui des vecteurs efficaces et sans limites à la propagation d’idées émanant de gens qui se disent spécialistes de tout. Sous couvert d’une pseudo scientificité, ils empilent les arguments et donnent l’impression de détenir le savoir.

Dans le contexte de crise mondiale actuelle, alors que des dirigeants adeptes eux-mêmes des idées complotistes gouvernent les pays les plus puissants de la planète, les théories complotistes sont en plein essor. Aveuglés par les méthodes des diffuseurs de mensonges, la plupart de ceux qui croient le font de bonne foi, sans se douter de ce qui se cachent derrière. Christophe Bourseiller qualifie le complotisme de religion, tant les croyants sont persuadés de détenir la vérité ultime, tant il sacralise leur unique crédo, celui du doute. Douter c’est bien, encore faut-il que le doute soit raisonné et raisonnable. Pour y arriver : l’éducation et le développement de l’esprit critique. Mais est-ce suffisant face à la déferlante des idées fausses qui polluent internet ? Permettez-nous d’en douter…

mercredi 18 février 2026

Batman vs Trump : le combat du siècle ?

 

“Mr. Trump?” inquired the lens-wielding William.

“Yes?” said The Helicopter Don.

“Are you Batman?”

“I am Batman.”

#battrump

En 2015, lors d’un rassemblement politique en Iowa, Donald Trump, répondant à la question d’un enfant de 9 ans, a reconnu qu’il était le Batman… Un personnage comme Trump, aussi haut en couleurs que narcissique, se rêve bigger than life et ne peut que s’identifier à ce playboy millionnaire qui combat le crime la nuit venue. Avant même son entrée en politique, le golden boy a fait de nombreuses apparitions au cinéma ou à la télévision (Maman j’ai encore raté l’avion, Le Prince Bel-Air, Spin City…). Trump et la culture populaire ont une longue histoire commune. Son entrée en politique et son premier mandat présidentiel lui ont permis d’apparaître dans des comics. Pas à la manière d’un Barack Obama lorsque Joe Quesada était à la tête de Marvel Comics mais d’une manière plus… critique dirons-nous. Nous vous renvoyons à un précédent article sur The Dark Knight Returns – The Golden Child. Pour mémoire, Frank Miller et Rafael Grampa y font apparaître le candidat à un second mandat présidentiel sous les traits d’un agent du chaos manipulé par le Joker et le grand méchant Darkseid. Toute similitude avec des personnes existantes ou ayant existé n’est pas fortuite du tout !

 

Dans le petit monde des comics, la réélection de Donald Trump en novembre 2024 a été diversement accueillie. L’historique scénariste Mark Waid a fait part sur les réseaux sociaux de sa grande déception et de ses doutes quant à sa capacité à garder confiance en les idéaux super-héroïques que sont la Vérité, la Justice et l’American Way… Le lecteur attentif a pu noter que ça et là, dans les comics de l’éditeur de Batman, DC Comics, apparaissaient quelques formes de critiques ou de piques à l’encontre de la ligne gouvernementale trumpiste. Un petit propos sur l’importance du métier de journaliste dans une série de Superman qui vient contredire la haine affichée de Trump pour les « journalopes ». L’utilisation de l’intelligence artificielle et des médias sociaux par une antagoniste dans le but de dénigrer les superhéros et de les rendre détestables aux yeux du public peut raisonner avec les vidéos partagées par le POTUS qui se voit bien en train de déverser des excréments sur des manifestants qui s’opposent à sa politique…

 

Forcément, le « I am Batman » lancé par Trump en 2015 a marqué les esprits de certains créateurs de comics qui depuis 2024 entendent exprimer leur mécontentement ou leur opposition et faire réfléchir ou réagir leurs lecteurs. Dans un univers somme toute très conservateur comme celui des comics, ces prises de position sont aussi courageuses que notables. Le scénariste britannique Simon Spurrier est très direct dans sa préface à Hellblazer : Dead in America.

« Un candidat vient de remporter une élection présidentielle en se présentant ouvertement comme un conservateur de droite extrémiste, sans aucune nuance. Pour ceux qui constituent sa nette majorité, la simplicité prime sur la vérité. (…) On sent qu’il y a quelque chose dans l’air. Pour moi, cela sent la fumée. »

Et le scénariste jette après cela le désabusé John Constantine sur les routes états-uniennes à la recherche de grains de sable magiques dérobés à Oneiros/Sandman. Et au gré d’un roadtrip baignant dans la magie et la sorcellerie, Spurrier égraine les nombreux aspects de l’Histoire états-uniennes en cours de réécriture par l’administration Trump. Immigration, intégration, rêve américain, fables westerniennes… Tout y passe. Et alors du côté de Gotham-city ? Est-ce que ça bouge ? Est-ce que ça tabasse Trump ?

Chip Zdarsky (scénario), Jorge Jimenez & Tony S. Daniel (dessin), Batman Dark City Tome 6 : Cité mourante, Urban Comics, Paris, 2025.

La situation n’est pas glorieuse à Gotham ! Batman n’a plus la cote ! Un nouveau super-héros, tout étoilé et patriote comme personne, le supplante dans le cœur des citoyens et reçoit l’appui du nouveau commissaire de police. Le Commandant Star entend sauver la ville du chaos et lui rendre sa grandeur passée ! Le maire de Gotham a été assassiné et un oligarque russe manœuvre pour faire élire un homme de paille. Quant à Bruce Wayne, ses initiatives pour assurer un accès aux soins médicaux pour tous sont vivement critiquées par de violents manifestants qui l’accusent d’être un rouge œuvrant à la destruction de Gotham !

 

Ingérence russe, patriotisme exacerbé, discours haineux contre les rouges ou gauchistes… Tout cela fait furieusement référence à l’actualité politique états-unienne. Alors bien entendu, le Batman va parvenir à faire triompher la vérité. Les manœuvres du méchant Russe vont être stoppées. Les émeutiers vont être calmés. Les manipulations vont être dévoilées. Le Commandant Star va être démasqué : il s’agit de KGBeast ! Super-vilain russe lui aussi qui sous couvert de discours patriotiques ne désire que semer le chaos !

La fiction imite et reflète la réalité et Zdarsky invite le lecteur à se montrer prudent face à certains discours. Jack Kirby et Joe Simon expriment leur souhait de voir les Etats-Unis entrer en guerre contre Hitler en 1941 et pour cela créent et mettent en image un Captain America qui cogne Hitler. La démarche de Chip Zdarsky est comparable. Les souvenirs de l’assaut du Capitole de 2021 et des désordres causés par les partisans de Trump sont toujours présents. La menace russe se précise. Clairement Batman se pose comme adversaire des conservateurs de droite extrémistes ! Mais le Dark Knight peut frapper plus fort encore !

Daniel Warren Johnson (scénario et dessin), Absolute Batman Annual 1, DC Comics, Burbank CA, 2025.

Le scénariste Scott Snyder est à l’origine de la création d’un nouvel univers super-héroïque DC en 2024. La ligne Absolute réinvente les grands héros de l’éditeur en les transformant en outsiders ou carrément en working-class superhero pour le justicier de Gotham. Superman est un alien réfugié issu d’une caste de travailleurs kryptoniens qui lutte secrètement pour les masses opprimées et exploitées. Wonder-Woman est la dernière des Amazones élevée aux Enfers par Circé. Le Martian Manhunter parasite l’esprit d’un agent du FBI et combat la mauvaise influence d’un Martien Blanc télépathe dans des quartiers populaires où vivent des minorités. Bruce Wayne est un ingénieur du BTP qui utilise son intellect et sa force physique pour mettre au pas de riches oisifs criminels. Le changement de paradigme est intéressant. Les réinventions sont astucieuses et cette relance des superhéros rencontre un grand succès auprès du public comme des critiques.

Et là, DC Comics marque un grand coup en cette fin d’année 2025. Dans un numéro spécial d’Absolute Batman confié aux bons soins de l’artiste vedette Daniel Warren Johnson, l’éditeur entend raconter les débuts de ce working-class superhero. Comment a-t-il acquis son Bat-truck mais surtout comment a-t-il affronté une milice d’extrême-droite raciste et suprémaciste ? Les luttes entre superhéros et Ku Klu Klan sont aussi vieilles que le genre super-héroïque. Des dessinateurs et scénaristes issus des minorités ne pouvaient que prendre position contre les discours haineux suprémacistes. Superman, Black Panther, Batman ou Mister Terrific ont déjà eu maille à partir avec des racistes encagoulés. Le projet très punchy de Daniel Warren Johnson est sans doute un peu plus engagé et militant.

 

Confier un numéro spécial du best-seller de l’année à une star montante des comics de moins de quarante ans est une chose qui se défend d’un strict point de vue éditorial. C’est un bon coup marketing. Laisser à ce fan de catch la possibilité de jouer avec un très lefty héros opposé à de très MAGA antagonistes relève du geste politique. Et franchement la double page montrant le Batman brisant le bras d’un facho faisant un salut suprémaciste vaut son pesant de cacahuètes ! Mais surtout cette double page est un écho et une réponse brutale au geste d’un certain techno-milliardaire lors d’un meeting de janvier 2025 peu après la seconde investiture de Trump. 

La Batman de Daniel Warren Johnson est large d’épaules, badass en diable, bien énervé et clairement antifasciste. Lors de la dernière New-York Comic-con, l’artiste a été plus loin en croquant son Absolute Batman en train de tordre le cou à l’un des membres de l’I.C.E., l’United States Immigration and Customs Enforcement. Ce geste de l’artiste n’a pas été du goût de tous. Le légendaire scénariste Chuck Dixon (Punisher War Zone) a demandé au très chrétien et conservateur dessinateur Sergio Cariello de montrer un Batman castagnant un antifa pour répondre à cette « provocation » de Daniel Warren Johnson… Hé oui ça tabasse dans les comics et en coulisses dans le petit monde des comics ! 

Mais si nous nous en tenons aux comics publiés par DC, à savoir Absolute Batman ou la série Batman historique, le justicier de Gotham n’est pas vraiment un soutien de Trump. N’en déplaisent à de vieux réacs comme Chuck Dixon ! Nous ne nous étonnerons pas de savoir que la petite-fille du géant Joe Kubert, Katie, est dans le staff éditorial de DC Comics. Batman semble être en de bonnes mains et bien décidé à rappeler que Donald Trump n’est pas Batman bien au contraire !


 

mardi 10 février 2026

L' Abolition. Le Combat de Robert Badinter - Par Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden - Glénat - 2025



11 mai 1987. La cour d’assises de Lyon est pleine à craquer. Témoins, journalistes, victimes et simples spectateurs assistent à une audience médiatique. S’ouvre ce jour le procès de Klaus Barbie, le boucher de Lyon, assassin et tortionnaire nazi qui œuvra des années durant dans la ville. Robert Badinter aurait pu regretter à ce moment-là d’avoir combattu pendant si longtemps pour supprimer la peine de mort tant Barbie aurait mérité son passage sur l’échafaud pour les crimes qu’il a commis pendant l’occupation. Et pourtant, l’homme de loi n’a pas cillé et est resté fidèle à ses convictions.

C’est tout le parcours qui a mené à l’abolition de la peine de mort qui est retracé de manière fidèle et dynamique dans ce roman graphique scénarisé par l’historienne Marie Bardiaux-Vaïente et mis en dessins Malo Kerfriden. Par un savant jeu de flashback à plusieurs échelles, les auteur.e.s mettent en lumière le périple effectué par Robert Badinter pour réussir le projet de supprimer la peine capitale, tout en éclairant son histoire personnelle qui a forgé les convictions d’un des hommes les plus marquant de l’histoire politique de France.

Tout commence pourtant par un échec. En 1972, deux hommes, dont un presque innocent, sont mis à mort « coupés en deux » pour avoir commis un terrible double assassinat dans l’infirmerie d’une prison. Roger Bontems qui avait assisté Claude Buffet, l’auteur de l’égorgement sauvage de ses otages, devait lui aussi mourir. Certainement pressé par la volonté des masses qui criaient vengeance, le Président Pompidou venait de lui refuser la grâce demandée par les avocats.

Au milieu des année 1970, c’est l’affaire Patrick Henry qui marque un premier tournant dans l’univers judiciaire français. Robert Badinter le sait, son client est coupable d’un meurtre odieux : celui d’un enfant. Mais plus que de défendre l’assassin psychologiquement détraqué, il s’agit plutôt pour l’avocat de faire en sorte que la justice française ne soit plus une justice meurtrière. Fort d’une première victoire dans ce procès (Patrick Henry a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité), Robert Badinter poursuit son combat.

Nommé Garde des sceaux sous la présidence fraîchement acquise par François Mitterrand, c’est cette fois devant l’hémicycle qu’il va devoir persuader son auditoire. Devant lui, quelques centaines de députés peu favorable à supprimer la peine de mort. Encore plus compliqué sera le passage devant les sénateurs. Et pourtant, au-delà des partis, c’est chacun, en son for intérieur, qui eut la lourde tâche de décider.

Mu par une profonde humanité et par un ardent humaniste, Robert Badinter a, jusqu’à la fin de ses jours, été l’homme des combats pour la liberté et la mémoire (on se souviendra de cette prise de parole si forte contre Robert Faurisson qu’il qualifiait à juste titre de « faussaire de l’histoire »). Cette lutte pour la liberté et le respect des victimes de la Shoah lui vient de son expérience personnelle relatée en quelques belles planches inspirées des photographies d’Auschwitz. Et peu importe qu’il n’y ait pas eu de telles sélections à Sobibor où son père a été assassiné. L’essentiel et de faire comprendre l’indicible aux lecteurs.

Pour raconter une histoire aussi forte, il fallait une scénariste toute aussi forte. Qui de mieux que Marie Bardiaux-Vaïente pour occuper ce rôle. Quand au dessin, le style graphique de Malo Kerfriden, à la fois efficace et sans fioriture convient parfaitement. Un ouvrage qui prouve pourquoi il était nécessaire et judicieux de panthéoniser ce grand homme.

mercredi 4 février 2026

Images qui bougent vs papier : les Sentinelles contre la Brigade Chimérique !


  

A ma droite, une série Canal + mettant en scène des super-héros français de la Grande Guerre. A ma gauche, une bande dessinée regroupant des super-héros européens oubliés du premier vingtième siècle. Des Sentinelles ou de la Brigade chimérique qui va l'emporter dans cette lutte sans merci ? 

Les Sentinelles (série télévisée Canal +), Thierry Poiraud et Edouard Salier, France, 2025.

D’après Xavier Dorison (scénario) et Enrique Breccia, Les Sentinelles (4 tomes), Delcourt, Paris, 2009-2014.

Les créateurs et réalisateurs de la série de Canal + sont très clairs : leur adaptation de la bande dessinée de Dorison et du dessinateur argentin Breccia est très libre et s’éloigne beaucoup du récit et du ton des quatre albums parus chez Delcourt entre 2009 et 2014. Cette série a connu un certain succès en librairie ce qui peut expliquer son adaptation sous forme d’une série en huit épisodes.


L’idée de Dorison était de créer des super-héros français et européens opérant sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Le scénariste n’en a pas fait un secret, il avait en tête les comics américains en donnant vie à Taillefer, Djibouti ou Pégase. Au fil des tomes, le travail collaboratif avec Breccia s’harmonise et les planches sont mieux découpées, la narration est plus fluide. Le postulat est simple : et si durant la Première Guerre Mondiale des « super-soldats » améliorés par la science avaient pris part aux combats sur le Front Occidental ou dans les Dardanelles ? Le récit oscille entre steampunk, rétro-science-fiction et bande-dessinée guerrière. Le scénario n’évacue pas complètement la vraisemblance historique et montre l’utilisation des gaz de combat ou questionne les décisions de l’état-major qui cherche par moment une victoire à tout prix. L'ensemble convainc son lectorat. 

De cette bande-dessinée rétrofuturiste, les créateurs de la série Canal + ne conservent que les noms des personnages et le postulat de départ. Le héros, Gabriel Féraud, n’est plus un inventeur antimilitariste mutilé par la guerre qui crée sa propre panoplie de super-héros (qui a dit Peter Parker ?). Il est un simple Poilu fauché par un obus à qui un officier énigmatique propose un marché non moins énigmatique. L’esthétique un peu folklorique et artisanale conçue par Breccia pour les armures des héros est abandonnée au profit de designs plus léchés, plus industriels et plus comic-booky. En adaptant cette histoire de super-soldats, les équipes créatives de Canal + entendent rivaliser avec les productions Marvel Studios et accentuent l’aspect comic-booky de l’ensemble. Photographies, costumes, scénario... Tout fait penser à un produit américain. Faut-il y voir une trahison ? Point du tout parce qu’en interview, Dorison citait volontiers Spider-Man comme influence et source d’inspiration pour la création de l’antagoniste des Sentinelles, l’Übermensch allemand.

 

L’adaptation est-elle une franche réussite ? Nous avons pu lire ça et là que la série Canal + cherchait à mixer trop de genres à la fois : super-héros, guerre, espionnage, drame… Ce n’est pas entièrement faux. Même si les scénaristes et réalisateurs se targuent d’avoir produit une série plus ambitieuse que la bande-dessinée dont elle s’inspire en multipliant les sous-intrigues impliquant des espions à la solde des Allemands, l’enquête journalistique de la femme du héros ou de sombres menées dans les bas-fonds parisiens. En multipliant les sous-intrigues, l’adaptation dénature un peu le récit et s’écarte du front et des champs de bataille qui sont peu montrés à l’écran. Exit aussi l'arrière-plan historique ou les considérations sur le sacrifice des troupes par l'état-major. Ce que les créatifs de Canal + n’admettent pas c’est que d’un point de vue budgétaire, il est beaucoup plus raisonnable de donner à voir aux spectateurs des décors de laboratoires, de cabarets ou de cantonnements militaires que de vastes champs de batailles avec des débauches d’effets pyrotechniques… Sans être une série au rabais, Les Sentinelles n’est qu’une série d’action à la manière des comics américains. Les sous-intrigues et rebondissements sont assez prévisibles et diluent malheureusement le récit plus qu'ils ne lui donnent corps. A côté de cela... Le grand méchant Übermensch troque son scaphandre de plongée pour une panoplie de Dark Vador façon Grande Guerre, respiration asthmatique comprise… Hum! Il manque quelque originalité et exubérance à cet honnête produit trop calibré pour être honnête. Ce qui ne la rend pas désagréable à suivre pour autant !

Serge Lehman (dir.), Chasseurs de chimères : l’âge d’or de la science-fiction française, Omnibus, Paris, 2006.

Serge Lehman & Fabrice Colin (scénario) et Guess (dessin), La Brigade chimérique-L’intégrale, L’Atalante, Paris, 2012 (rééd. 2015).

Serge Lehman (scénario) et Stéphane de Caneva (dessin), La Brigade chimérique-Ultime Renaissance, Delcourt, Paris, 2022.

L’ambition des équipes de Canal + s’acharnant à donner à la culture populaire française des super-héros combattant durant la Grande Guerre nous évoque l’ambition de Serge Lehman avec sa « Brigade chimérique ». L’auteur français exhume, assemble et préface en 2006 une anthologie de récits de science-fiction français datés de 1887 à 1953. Tel un archéologue littéraire, Lehman redécouvre des auteurs et des œuvres complètement oubliés et occultés par l’irruption des grands auteurs américains après 1945. Jean de la Hire, Octave Béliard, Maurice Renard... Des récits de rencontres extraterrestres, du space opera, du voyage temporel, des guerres interstellaires… Il est étonnant et surprenant de redécouvrir ce continent oublié de la littérature française sous les auspices de Serge Lehman.

Au moment même où Dorison et Breccia donnent vie à leurs Sentinelles, Lehman ramène à la vie et se réapproprie des héros oubliés de la littérature populaire française du premier vingtième siècle. A la manière d’Alan Moore avec sa « Ligue des Gentlemen Extraordinaires », Serge Lehman conçoit une Brigade chimérique qui compte en ses rangs des super-héros oubliés. La création de l’écrivain français a un but : montrer et expliquer la disparition de ces héros français et de la science-fiction française en imaginant une grande fresque fantastique dans laquelle les petits héros populaires croisent de grands héros issus de la littérature plus « sérieuse », du cinéma ou de l’Histoire.

Le résultat est bluffant et l’ambition de Lehman est cyclopéenne et admirable. La Brigade chimérique prend pour cadre l’Europe de la fin de la Grande Guerre à la fin des années 1930. Les fascistes et bolcheviques y apparaissent mais l’auteur s’amuse à distordre l’Histoire. Le Docteur Mabuse est un génie du Mal qui manipule les foules fiévreuses et permet à  Adolf Hitler d’asseoir son contrôle des masses. Marie Curie, « reine du radium », est une vraie héroïne de pulps. Parmi les héros redécouverts, citons le Nyctalope crée par Jean de la Hire, aventurier-explorateur-détective-espion et mélange savant de Fantômas et d’Arsène Lupin. La série est une franche réussite. La bande dessinée fourmille de références à Kafka, à Edgar P. Jacob, à H.-G. Wells. Au jeu des références et de la création de liens entre les diverses fictions utilisées, Lehman n’a rien à envier à Alan Moore. Le passage de flambeau des héros de la « super-science » aux super-héros américains dans les dernières pages est une belle trouvaille… Les dessins de Guess font parfois songer à Mike Mignola, ce qui est plutôt une excellente idée ! Nous n'en écrirons pas davantage pour laisser au lecteur le soin de découvrir ces héros oubliés !

 

L’univers de l’Hypermonde crée dans La Brigade Chimérique est prolongé par quelques « séries dérivées ». En 2022, Serge Lehman donne une suite aux aventures de la Brigade en imaginant leur réapparition dans le Paris contemporain. Les références fusent une fois encore et le scénario tisse de nouveaux liens avec l’histoire des super-héros. S’il n’est pas forcément souhaitable de voir l’œuvre de Lehman adaptée en série télévisée, il est plus que recommandable de découvrir ou redécouvrir cette ambitieuse fresque qui redonne à la France ses super-héros oubliés et sa place de pionnière dans la littérature de science-fiction. Dans notre cœur, la Brigade de Lehman l'emporte haut la main sur les Sentinelles de Canal + !!!

mercredi 28 janvier 2026

Pourquoi faut-il lire la série Simone de Morvan, Evrard et Walter ?

 


Pourquoi faut-il lire la série Simone scénarisés par Jean-David Morvan, mise en image par David Evrad et colorisée par Walter ? On devrait plutôt user de superlatifs et nous demander pourquoi on doit ABSOLUMENT lire la série en question. Parue en trois tomes chez Glénat entre 2022 et 2025, en même temps que d’autres albums et séries sur le même sujet, la trilogie qui fait le récit de ce qu’a vécu Simone Lagrange, a bénéficié de moins de promotion et d’échos dans la presse que d’autres titres, alors qu’on peut assurer sans problème à nos lecteurs qu’ils ne sortiront pas déçus de cette lecture.

Classée souvent dans la catégorie « Bandes dessinées jeunesse » certainement à cause du trait très caractéristique de David Evrard qui semble s’adresser à des enfants, il nous est difficile d’adhérer à ce choix dans la mesure où il est important de préciser que les trois albums s’adressent aussi, et très largement, à un public plus confirmé. La force du scénario et la rudesse des épreuves subies par la protagoniste principale et sa famille le démontrent largement.

                                   

Il faut lire la série Simone d’abord parce qu’elle est le récit plutôt mal connu, voire inédit, de la vie et de la survie, de cette jeune Juive lyonnaise, qui a subi les violences nazies, en particulier celles commises par le fameux Boucher de Lyon. Affublé de ce triste surnom, Klaus Barbie s’en est pris de manière particulièrement sauvage aux Résistants et aux Juifs de la région. Sous les coups et le sadisme de ce dernier, c’est à une cruauté sans nom qu’ont été soumises les victimes qui sont passées entre les mains du bourreau.

C’est aussi de la vie quotidienne à Lyon sous la botte nazie que traitent les trois volumes de la série. Bombardements, exode, pénurie, compromission et trahison, loi du plus fort, règnent dans la métropole où tout est bon pour sauver sa peau, ou pour glaner de quoi survivre et échapper à la terreur installée par la Gestapo.

Se plonger dans le tome 2, c’est découvrir, ou redécouvrir, le sort des Juifs dans une France qui collabore. Simone et sa famille, dénoncées et incarcérées à la prison de Montluc, sont transférées à Drancy, antichambre de la mort, avant d’intégrer les derniers convois de Juifs français déportés à Auschwitz. Simone franchit l’étape de la sélection sur la Judenrampe qui entre désormais entre les deux tranches de Birkenau pour amener les victimes juives au plus près des Krema où elles seront gazées, puis leurs corps détruits par le feu. Simone intègre le camp de concentration ; une partie de sa famille périra, quant à elle, dans les chambres à gaz.

                                       

Lire Simone, c’est découvrir comment un dessinateur, David Evrard, trouve les moyens de raconter et représenter l’indicible, l’horreur ultime et absolue, sans sidérer le lecteur. Par un procédé graphique particulièrement bien trouvé et hyper efficace, il retrace le processus de mise à mort en guidant ses crayons de couleur et pastelles comme il l’aurait fait lorsqu’il était enfant. Ainsi, la fausse naïveté du dessin montre de manière encore plus forte comment des hommes, des femmes et des enfants ont été déshabillés dans de faux vestiaires, avant d'être poussés dans les fausses douches aux colonnes creuses pour y mourir. Le train, désormais vidé de ses victimes, n’a plus qu’à retourner d’où il vient, dans un silence de mort uniquement troublé par le rythme sonore des roues des wagons sur les rails. Les humains, eux, se sont tus pour toujours.

Par miracle, Simone échappe in extremis à l’un de ces nombreux massacres qui rythmaient la vie quotidienne du centre de mise à mort de Birkenau. Les Alliés sont proches, Simone est évacuée dans les terribles marches de la mort qui la poussent à traverser à pied une grande partie de l’Europe. C’est ensuite la privation de liberté pour raisons sanitaires que connaissent Simone et ses camarades d’infortune. Les Américains seraient-ils tout aussi cruels que les nazis ? Evidemment non ! Mais allez le faire comprendre à des personnes qui ont tant souffert et qui ne comprennent pas pourquoi elles doivent encore rester cloitrées et mises en quarantaine. Avide de liberté, Simone ne tient plus et prend la fuite. C’est quelques semaines plus tard qu'elle arrive au Lutétia, l’hôtel où convergent les rescapés et les familles qui les attendent désespérément et bien souvent de façon vaine. Simone retrouve une partie des siens, mais tant d’autres sont morts…

                                          

Avoir survécu ne lui suffit pas. Il ne faut pas que le crime reste impuni. C’est là encore une autre bonne raison de lire la trilogie, car en parallèle de l’histoire de Simone, se joue une autre histoire, judiciaire celle-ci. Klaus Barbie a fui, mais a été reconnu en Amérique du Sud et est ramené de force dans la ville où il a fait souffrir tant d’innocents. Assassin de Jean Moulin et des enfants juifs d’Izieu, il est devant la cour d’assise de Lyon pour rendre compte de ses crimes. Il nie, il refuse de reconnaitre sa véritable identité et encore moins les morts qu’il a sur la conscience. C’est alors que le rôle de Simone Lagrange va s’avérer décisif et mener à la condamnation de Klaus Barbie.

Simone poursuit son combat. Des bancs des tribunaux, elle passe à ceux des écoles pour témoigner et raconter ce qu’elle a vécu. Elle intègre à ses exposés le sort d’autres victimes : les héros résistants qui n’ont jamais abandonné le combat alors qu’il aurait été si simple de se ranger du côté du plus fort. Elle accompagne des groupes scolaires au Mémorial de la Shoah pour témoigner et « convaincre ceux qui ont toujours du mal à croire et pour contrer aujourd’hui la propagande immonde des négationnistes ».  Car oui les assassins de la mémoire poursuivent leur croisade mensongère et complotiste dans le but d’attiser la haine contre les Juifs et contre ceux qu’ils considèrent comme inférieurs. Ils utilisent eux-mêmes aujourd’hui la bande dessinée pour toucher un large public.

        

Plus court et plus concis qu’Irena ou que Madeleine Résistante, la trilogie n’en est que plus forte et plus impactante. Elle aborde clairement et sans aucun filtre ni détours inutiles des épisodes criminels nazis connus ou beaucoup moins célèbres. Elle met en lumière l’histoire d’une femme dont il fallait absolument reparler pour qu’elle ne tombe pas définitivement dans l’oubli. A travers son destin hors du commun, les auteurs mettent le doigt sur une histoire de France qui a fait mal très longtemps et qui est encore aujourd’hui trop souvent soumise aux falsificateurs de l’histoire. Alors, pour toutes ces raisons, et certainement pour bien d’autres encore, il faut absolument lire la trilogie Simone. Et s’il fallait n’en retenir qu’une seule et unique, c’est parce que le travail effectué ici est tout simplement génial…

mercredi 21 janvier 2026

Papier vs images qui bougent : The War de Garth Ennis et Threads de la BBC, même combat ?

  

Parfois, pour captiver son public il faut savoir user de moyens radicaux. Garth Ennis le sait et lorsqu'il faut avertir sur les conséquences désastreuses d'un conflit thermonucléaire généralisé, il n'y va pas par quatre chemins ! 

Garth Ennis (scénario) et Becky Cloonan (dessin), La Guerre, Urban Comics, Paris, 2025.

Threads, Mick Jackson, Royaume-Uni, 1984.

L’histoire commence un soir comme un autre dans un appartement new-yorkais. Un groupe d’amis discute de la guerre, celle qui se déroule de l’autre côté de l’océan en Ukraine. Des avis sont exprimés, des opinions s’affrontent. La crainte d’une escalade, d’une extension du conflit sont formulées. La peur d’un conflit nucléaire généralisé vient faire planer le doute. L’un des amis se veut rassurant : « Chaque fois qu’on a frôlé la catastrophe par le passé, la raison l’a emporté. Personne ne serait assez fou pour annuler dix mille ans d’existence humaine. » On change de sujet, la soirée se termine. Durant la nuit qui suit, Londres est oblitérée par une frappe nucléaire russe…

La Guerre est un récit paru aux Etats-Unis sous forme de feuilleton dans le comic-book Hello darkness, une anthologie d'histoires d'horreur. La suite du récit s’attache aux tentatives de ces huit amis pour échapper à la guerre et à l’apocalypse nucléaire. Garth Ennis, le scénariste, s’attache à raconter tout cela à hauteur d’hommes et de femmes. Il ne montre jamais les décideurs et forces militaires mais s’en tient à ces huit personnes ordinaires qui prennent différentes décisions : rester à New-York, fuir, se replier dans une résidence secondaire. Garth Ennis est un scénariste connu pour ses récits ultra-violents et cyniques (Preacher, Hitman ou The Boys) ainsi que pour ses comics de guerre clairement antimilitaristes mais toujours extrêmement documentés (ses War stories par exemple).

La Guerre n’est pas un comic-book marrant à l’humour mordant. C’est l’histoire tragique et glaçante de huit personnes ordinaires happées et marquées par une guerre qui n’épargne rien ni personne. Comme à son habitude, le scénariste irlandais naturalisé états-unien a fait ses devoirs et distille nombre de données factuelles sur les retombées d’un conflit nucléaire sur nos petites vies. S'il laisse de côté les grands et les décideurs et les aspects géopolitiques, c'est bien parce que tout cela dépasse le commun des mortels. Et c'est bien du sort de gens ordinaires dont il est question ici ! Et sans spoiler aucun, nous pouvons dévoiler qu’aucun des huit amis ne sortira indemne de cette bien triste petite histoire… La fin est particulièrement atroce...

Même s'ils donnent à voir au lecteur les ravages d'un bombardement sur New-York, Ennis et la dessinatrice Becky Cloonan n'inscrivent par leur bande-dessinée dans un registre de film catastrophe. Il s'agit de rester centré sur les humains dont les émotions sont parfaitement saisies par le crayon de la dessinatrice. Mais... Quelle mouche pique Garth Ennis ? Qu’est-ce qui motive la création de ce récit d’horreur ? Pourquoi infliger pareil périple à son lectorat ? La réponse paraît évidente : il faut éviter cette guerre dont personne n’échappera et prendre conscience de la possibilité et la proximité d’un danger que nous croyions lointain depuis la fin de la Guerre Froide. Le mitan des années 2020 est une bien curieuse période qui voit ressurgir la peur d’une guerre nucléaire et la haine des Rouges…

Derrière l’antimilitarisme de Garth Ennis se devine aussi la résurgence de souvenirs d’un téléfilm de la BBC qui traumatisa toute une génération de Britanniques : Threads. Un téléfilm dont s’inspire et s’imprègne La Guerre pour mieux souligner qu’une guerre nucléaire généralisée annulerait dix mille ans d’existence humaine comme dit plus haut…

L’histoire commence au Royaume-Uni dans les années 1980 dans la petite ville de Sheffield. Un couple de jeunes gens décide de se marier et de s’installer ensemble. Le quotidien bat son plein mais à l’arrière-plan de ces banalités, l’extension d’un conflit entre URSS et Iran dégénère et amène la menace d’un conflit global et nucléaire. La ville de Sheffield abrite une base aérienne de l’OTAN. Elle est frappée par un bombardement nucléaire comme l’ensemble des îles britanniques. A hauteur d’hommes et de femmes, le téléfilm s’emploie à montrer de manière crue, frontale et documentaire les conséquences d’une frappe nucléaire…

Les similarités entre La Guerre et Threads sont nombreuses. Le comic-book glace et terrifie. Le téléfilm est proprement horrible dans sa depiction de l’effondrement de toute société humaine. Rien n’est épargné au spectateur : les pillages, l’hiver nucléaire, les cancers et autres malformations, la mort massive des populations, l’incapacité des décideurs ou relais du pouvoir à agir… A la fin du métrage, trois ans après les bombardements, les survivants quasiment revenus à l’époque médiévale meurent de faim et de maladies… Oubliez les Freddy Krueger et autres Jason Voorhees, en matière d'horreur absolue, Threads de la BBC remporte la palme ! Et ce, en dépit des limitations techniques du temps !

Durant la Guerre Froide, plusieurs œuvres cinématographiques ou télévisuelles tentèrent d’horrifier les foules pour les prévenir et les préserver de la menace nucléaire : The War Game de Peter Watkins ou The Day After de Nicholas Meyer. Threads est sans doute l’une des plus marquantes et terrifiantes. L’une des plus militantes avec le pseudo-documentaire de Peter Watkins. Le titre, en anglais « threads » signifie « les fils » ou « les liens », est explicité dans l’introduction du film et rappelle simplement que « tout est lié » et qu’un conflit nucléaire généralisé se traduirait par une destruction mutuelle inévitable…

Désolé d’avoir plombé l’ambiance…