De White Zombie (1932) à Night
of the living-dead (1968) ou Dawn of the dead (1978), les
morts-vivants sont restés de placides créatures certes animées par une soif de
chair humaine mais se traînant assez mollement sur les écrans. En 1980, le
toujours énervé Umberto Lenzi donne un coup de fouet à ses morts-vivants dans Incubo
sulla città contaminata. Les morts-vivants se mettent à courir, sauter,
bondir comme des enragés. Danny Boyle, au début des années 2000, se souvient à
la fois des placides créatures de George A. Romero et de ces infectés furibards
lorsqu’il se lance dans la production de 28 jours plus tard. Au-delà du
simple coup de fouet donner au genre, le cinéaste britannique donne le coup
d’envoi d’une passionnante saga de films de genre qui passe au crible
l’histoire récente du Royaume-Uni du début des années 2000 à aujourd’hui.
28 jours plus tard,
Danny Boyle, Royaume-Uni et Etats-Unis, 2002.
Le film s’ouvre sur la tentative
de libération de primates sur lesquels l’armée a conduit des expériences par un
groupe d’activistes écologistes. Les animaux sont porteurs d’un virus qui
exacerbe l’agressivité et transforme les infectés en fous furieux assoiffés de
sang et de meurtres. Vingt-huit jours plus tard, Jim, un jeune coursier à vélo,
se réveille dans un hôpital londonien désert. Il déambule dans les rues de la
capitale abandonnée. Le virus a infecté une grande partie de la population
britannique. Avec quelques survivants, il se met en route et suit les
indications d’un message radiophonique qui promet aux survivants un refuge et
une protection militaire…
Visuellement, le film est une
claque. Danny Boyle demande à son directeur photo Anthony Dod Mantle de
composer des images saisies sur le vif avec une caméra digitale grand public.
L’idée est de capturer ce récit postapocalyptique avec les moyens laissés à
disposition des survivants. Le périple de Jim et de ses compagnons d’infortune
prend littéralement aux tripes. Cela grâce aux images mais aussi grâce au
talent d’un casting constitué d’actrices et d’acteurs encore peu connus :
Cillian Murphy, Naomie Harris ou Megan Burns. Le budget est limité mais la créativité
et l’inventivité compense largement le manque de moyens. La composition de John
Murphy accompagne idéalement les images crépusculaires et brutes du métrage.

Dès l’introduction du film, des
images d’actualité se mêlent aux séquences filmées et ancrent le récit dans son
temps. Une église provient d’un reportage sur le Rwanda, des images d’explosion
ont été capturées en Irlande du Nord… Le sentiment de danger est permanent et
les personnages principaux paraissent particulièrement vulnérables. Les
habituels refuges que sont les églises ou hôpitaux sont devenus des lieux de
mort et de massacres… Quant aux militaires vers qui les héros se dirigent et
auprès de qui ils espèrent trouver aide et protection… Barricadés dans une
forteresse, ils entendent reconstruire le monde dans leur coin. Pour ce faire,
ils sont prêts à transformer une jeune survivante et une adolescente en
esclaves sexuelles pour repeupler le Royaume-Uni…

Danny Boyle frappe au cœur et aux
tripes. Le scénario d’Alex Garland est redoutable d’efficacité. Les attentats
du 11 septembre se déroulent pendant la production du film. L’occident bascule
dans un nouveau siècle plein d’incertitudes, de craintes et de peurs. Le film
de Danny Boyle saisit parfaitement ce glissement qui s’opère au début des années
2000. Plus qu’une simple révolution formelle du film de morts-vivants, il
propose de manière saisissante une peinture de la paranoïa ambiante et de cette
crainte de voir tout s’arrêter et tout basculer. Le Zeitgeist du début
des années 2000 est capté de manière exceptionnelle.
28 semaines plus tard, Juan
Carlos Fresnadillo, Royaume-Uni et Espagne, 2007.
Le film de Danny Boyle est un
immense succès au box-office. Le réalisateur est cependant occupé sur d’autres
projets et cède sa place au réalisateur espagnol Carlos Fresnadillo pour la
réalisation d’une séquelle très attendue. Celui-ci fait réviser le script
initial pour recentrer l’intrigue sur la famille composée par Tom et ses deux
enfants Tammy et Andy. Vingt-huit semaines après les événements du film
précédent, le virus a complètement balayé le Royaume-Uni. Une grande partie de
la population est morte ou a fui. Les forces de l’O.T.A.N. et notamment des
troupes américaines ont posé le pied sur les îles britanniques. Ils nettoient
Londres et les alentours des grandes villes et veillent au bon retour et à
l’installation des survivants.
La photographie est plus
classique. Il aurait été insensé de vouloir challenger celle du premier
film. L’une des références digérées par le réalisateur et son équipe est
certainement La Chute du faucon noir de Ridley Scott. Parce que la
situation qui paraît bien gérée par les troupes américaines au début du récit dérape
et s’en va ressembler au désastre de Mogadiscio. Le tragique de la situation
explose une fois encore. La famille au centre du récit est disloquée à cause
des mensonges du père, figure d’autorité indigne de confiance. Les soldats sont
rapidement dépassés par la situation et incapables d’assurer la sécurité des
civils. Pire, lorsque la situation dégénère, elle n’a d’autre option que de
massacrer aveuglements infectés et non-infectés… Comme dans le premier film, la
perte de repères est une thématique importante.

Au regard des dates de production
et des événements montrés, il est difficile de ne pas faire un parallèle entre
le film et la seconde guerre en Irak. Autant le premier film montrait un
Royaume-Uni inquiet et au bord du gouffre, autant ce deuxième métrage montre un
Etat incapable d’assurer la pérennité d’un « nouveau monde »,
dépendant d’un allié états-unien impossible à tempérer ou contrôler. Plus
qu’une simple séquelle, l’œuvre poursuit, complète et prolonge le travail de
Danny Boyle et d’Alex Garland. S’il est moins viscéral que 28 jours plus
tard, il offre de poignants moments grâce au jeu de Robert Carlyle, Rose
Byrne, Jeremy Renner et Imogen Poots.
28 ans plus tard, Danny
Boyle, Royaume-Uni, Canada et Etats-Unis, 2025.
Vingt-trois ans plus tard, après
quelques beaux succès, un Oscar, des problèmes liés aux droits de 28 jours
plus tard, Danny Boyle et l’équipe du film original s’attèlent à la
réalisation d’une nouvelle suite. Le public n’est pas préparé à ce nouvel opus
proprement révolutionnaire et renversant.
Pour la forme, Danny Boyle
demande à Anthony Dod Mantle de mettre au point des techniques pour filmer avec
des iPhones 15 Pro Max. Le chef opérateur emploie des drones, des objectifs
spéciaux et tout un tas de gadgets de manière à créer une totale immersion.
L’iPhone a remplacé le bon vieux camescope et le Royaume-Uni est passé par le
Brexit, le COVID, la montée des extrémistes… Alex Garland et Danny Boyle
entendent traiter de cela dans leur film. Dans leurs films parce qu’est lancée
la production d’une trilogie de métrages.

Le film s’ouvre sur un flashback
durant la période de diffusion de l’infection montrée dans le premier film. Ce
court passage introduit le personnage de Jimmy Crystal, amené à jouer un rôle
essentiel par la suite. Vingt-huit plus tard, toute l’Europe s’est débarrassée
du virus sauf les îles britanniques placées en quarantaine. Les survivants se
sont organisés en communautés fermées vivant sur les ruines de l’ancien monde.
Spike est un jeune garçon qui vit avec son père Jamie, un scavenger très
viriliste qui n’a pas peur de parcourir les terres où pullulent les infectés,
et sa mère Isla, malade et perturbée dans son corps comme dans son esprit…
Danny Boyle n’entend pas refaire
ce qu’il a déjà fait. Il livre un film profondément anglais dans lequel il
prend le temps de montrer une communauté repliée sur elle-même qui survit
difficilement et à qui le Monde tourne le dos. Les scènes d’exploration des
villes et quartiers déserts sont empruntes d’un certain lyrisme. Le film est
fort poétique et entraîne ses personnages et ses spectateurs vers des rivages
auxquels ils ne s’attendent pas. Une partie du public a été désarçonné par ce
récit où se croisent les lointains descendants de Robin Hood, un docteur
moins fou qu’il n’en a l’air qui vit seul parmi les infectés et un infecté mâle
alpha doté d’un pénis gigantesque…

Les deux films précédents étaient
construits de manière à faire monter en puissance la tension jusqu’à
l’explosion finale de violences. Pour ce métrage, Boyle et Garland font monter
l’émotion plus que la tension. Le dernier tiers du film est bouleversant et au
lieu du bain de sang attendu par certains, il construit une ambiance à la fois
tragique et pleine d’émotions. La naissance d’un enfant sain et non-infecté né
d’une mère infectée constitue l’un des points d’orgue de ce final
volontairement à des lieues des attentes d’un public mal aiguillé par les
campagnes publicitaires de Sony Pictures…
Le film est surprenant et souvent
très touchant. Le jeune Alfie Williams est parfait. Jodie Comer dans le rôle de
sa mère offre une prestation remarquable. Quant à Ralph Fiennes, en docteur
Nelson, il livre sans doute l’une de ses meilleures performances. Les
thématiques sont abordées avec une grande finesse. Le rapport au passé, la
régression, la réécriture de l’Histoire par une communauté dont la société et
la culture ont volé en éclats. Le film interpelle. Au box-office, il ne
performe pas autant que prévu… Mais une suite a été mise en chantier pour
sortir dans la foulée de ce chapitre étonnant.
28 ans plus tard : le
temple des morts, Nia Da Costa, Royaume-Uni et Etats-Unis, 2026.
Suite directe du film de Boyle,
le métrage de Nia Da Costa entraîne la saga vers de nouveaux horizons et hisse
le récit au niveau d’un « Seigneur des Anneaux chez les infectés » !
Nia Da Costa est une jeune réalisatrice afro-américaine pleine de talent qui
s’est un peu égarée avec un The Marvels à vite oublier. Elle arrive
accompagnée de son équipe et troque l’iPhone 15 contre une Arri Alexa 35. La
quête du jeune Spike se poursuit. Il tombe entre les griffes de Jimmy Crystal
devenu le gourou d’un groupe de psychopathes aux cheveux peroxydés. Jimmy
Crystal affirme être le fils de Satan. Avec son gang, il s’adonne à la
violence, au pillage et aux actes de sadisme les plus extrêmes. Le chemin de
cette sinistre équipe est amené à croiser celui du docteur Nelson qui est
parvenu à « domestiquer » et approcher Samson, le mâle alpha infecté
doté d’un énorme pénis aperçu dans le chapitre précédent.
Le temple des morts est
une grande réussite formelle mais un échec au box-office. Film fou et sans
entrave aucune, il impressionne par sa manière de s’interroger sur la nature du
mal et sur la nature humaine. C’est autour du docteur Nelson et de son
impressionnant monument érigé à la mémoire de l’humanité que s’articule le
scénario ambitieux de ce film qui aligne les séquences d’anthologie. Nia Da
Costa fricote avec l’idée de mettre en scène un opéra rock le temps de montrer
les élucubrations de Ralph Fiennes. Un incroyable numéro mêlant musique et
pyrotechnie sur fond de The Number of the Beast d’Iron Maiden évoque la
folie cinématographique d’un Ken Russell. L’antagoniste interprété par Jack
O’Connel est proprement terrifiant. Lors d’une scène particulièrement
éprouvante de sévices perpétrés par le gang de Jimmy Crystal, le film tutoie
l’esprit subversif des grands chef-d ’œuvres du cinéma transgressif transalpin.
Le film détaille en parallèle deux trajectoires opposées qui finissent par se
télescoper dans un final crépusculaire mais émouvant. Il y a d’un côté
l’histoire d’un docteur appartenant au monde d’avant et qui s’accroche à l’idée
de préserver et retrouver une certaine forme d’humanité perdue. De l’autre, il
y a Jimmy Crystal, homme du pendant et de l’après apocalypse. C’est un être
cruel, tordu, abreuvé de télévision et de Télétubbies (oui oui) et animé par
les pires vices et désirs. Le choc de ces deux mondes s’annonce forcément
spectaculaire. Si les considérations
purement géopolitiques sont moins de mise dans cet opus
héroïco-lyrico-contemplatif, la conclusion boucle la boucle en faisant
réapparaître le Jim campé par Cillian Murphy dans 28 jours plus tard.
Jim qui a pris 28 ans et qui est devenu père et qui fait l’école à la maison en
parlant de totalitarisme et de fascisme à sa fille. La dernière petite touche d'un film époustouflant, juste histoire de rappeler que «Those who fail to learn from history are doomed to repeat it »...