Tous
les lecteurs de comics ont un jour lu ou entendu des trucs sur le docteur
Fredrick Wertham. C’est cet illuminé qui est parti en croisade contre les
comics et a contraint les éditeurs à adopter un organisme d’autorégulation, le Comics
Code Authority. Mais qui est donc ce docteur ? Et pourquoi est-il
parti en croisade contre les comics entre la fin des années 1940 et le reste de
sa vie ?
Harold
Schechter (scénario) et Eric Powell (dessin), Dr. Wertham: l’homme qui étudia
les tueurs en série (et faillit tuer la bande-dessinée), Delcourt, Paris, 2025.
Dans
ce gros album en noir et blanc, le dessinateur Eric Powell avec Harold
Schechter poursuit un peu son exploration de la psyché des serial-killers
entamée dans Ed Gein, autopsie d’un tueur en série. En effet, une bonne
partie des pages du premier tiers de la bande-dessinée sont consacrées aux cas
étudiés par Fredrick Wertham entre 1922 et 1948. Cette nécessaire remise en
contexte du personnage permet de comprendre quel genre de psychiatre il était
et quels types de patients il a suivis. Il y a beaucoup à lire dans ces pages
et il vaut mieux avoir le cœur bien accroché tellement la description de certains
supplices est atroce. L’œuvre est documentée et précise et relate les difficultés
qu’a rencontrées Wertham pour se faire une place dans le milieu.
Le
docteur Wertham s’est trouvé confronté au cas d’Albert Fish, le « vampire
de Brooklyn », voyeuriste, sadomachiste, fétichiste, zoophile, pédophile,
coprophile, cannibale… Le psychiatre a participé au procès de cet ogre
monstrueux. Il a suivi et traité d’autres patients non moins effrayants. Toutes ces expériences pourraient peser sur certaines de ses marottes. Dans
le même temps, il contribue à mettre en place une clinique dans le quartier de
Harlem. Le docteur n’est pas qu’un ultra-conservateur hargneux et réactionnaire.
C’est un praticien investi, soucieux du bien-être des afro-américains dans une
Amérique encore très raciste et ségrégationniste. Certes, le comic-book fait de Wertham
le portrait de quelqu’un de narcissique et d’extrêmement ambitieux mais savoir
qu’arrivé à l’âge de cinquante ans, il avait contribué à l’étude de
quelques-uns des pires criminels des Etats-Unis et à la lutte contre le racisme
et la ségrégation, cela donne une toute autre dimension au personnage.

De
même, la croisade anti-comics est réinscrite par Powell et Schechter dans un
contexte général de remise en question des lectures des jeunes états-uniens par
des associations de parents ou par des religieux en vue. C’est d’ailleurs dans
ces pages consacrées à la croisade que Powell redonne une forme comic-booky
plus traditionnelle à l’ouvrage. Des reproductions de cases tirées des EC Comics
ou d’autres comics servent à montrer ce qui irrite et interpelle le psychiatre :
la violence, les monstres, les stéréotypes racistes, la misogynie… De fait, l’album
donne à voir l’obstination de Wertham qui semble virer à l’obsession. Il s’agit
bien pour lui de partir en guerre pour sauver la jeunesse américaine. La sauver d'elle-même et de ses nocives habitudes ! Il met
tout en œuvre pour amasser quantité de preuves que les comics pervertissent la
jeunesse, allant jusqu’à transformer la clinique de Harlem en lieu où il peut
récolter les témoignages d’enfants sur leur consommation de comics.
Sa
lutte contre le racisme et la ségrégation recoupe sa croisade anti-comics :
les comics d’après-guerre regorgent pour certains de représentations racistes
des noirs. Wertham ne désarme pas et s’exprime à la radio pour accuser Superman
d’être une icône nazie. Lorqu’il est question de la maison d’édition EC Comics,
contre laquelle la fureur de Wertham et des autres pourfendeurs de comics se
déchaîne, la bande-dessinée prend le temps de nous conter l’histoire de Bill
Gaines, directeur de cette maison célèbre pour ses anthologies d’horreur (Tales
from the crypt, Vault of horror…). C’est un fait, de nombreux comics d’horreur
ou des anthologies de récits policiers étaient particulièrement riches en
scènes de tortures et meurtres particulièrement graphiques. Au moment de la
publication de son livre somme Seduction of the Innocent, le bon docteur
est complètement aveugle aux aspects très progressistes et anti-racistes de certaines
revues d’EC Comics.

Ce
que l’album donne également à voir, ce sont les conséquences de la croisade
pour les dessinateurs montrés du doigt et ostracisés. Si un Jack Kirby clairement
reconnaissable à son gros cigare coincé entre les lèvres se moque des menées de
ce tordu de Wertham, d’autres expriment leur mal-être et leurs difficultés.
Schechter et Powell rassemblent également tous les éléments qui permettent de
démonter les raisonnements du psychiatre. Le « groupe témoin » étudié
ne contient que des enfants psychologiquement perturbés et aucun enfant
équilibré. De même, les auteurs pointent les déformations et modifications
apportées par Wertham aux témoignages des enfants pour asseoir ses théories.
En
outre, lorsqu’il est question du fameux témoignage de Bill Gaines devant la
commission sénatoriale de 1954, nous comprenons que les acteurs du petit monde des comics
laissent méchamment EC Comics couler et s’enfoncer pour sauver leur peau et leurs
propres titres. La mise en place d’un organisme d’autorégulation et d’autocensure
ainsi que la rédaction d’un code de bonne conduite ne concerne pas tous les
éditeurs mais assure la disparition de tous les titres phares de la maison d’édition
de Gaines. Il faut calmer la moral panic à tout prix ! Les comics
sortent durablement transformés de cette crise. Wertham quant à lui triomphe.
La
dernière partie de la bande-dessinée dévoile la suite et fin de carrière assez
pathétique du docteur Fredrick Wertham. Il continue à taper fort sur les comics
alors qu’ils ne montrent plus que des histoires d’animaux rigolos et de
super-héros inoffensifs. Une page dévoile une rencontre avec Alfred Hitchcock.
Wertham passe lentement d’une place prééminente aux coulisses d’une scène
médiatique où il n’a plus sa place. Sa nécrologie dans le New York Time
occulte toutes ses actions contre la ségrégation et se focalise sur sa croisade
anti-comics. Il ne parvient jamais à se détacher de cette lutte qui change à
jamais le médium comic-book en l’édulcorant et en le désarmant pour une
bonne trentaine d’année…
Marvel
14 : les super-héros contre la censure, Philippe Roure et Jean Depelley, France,
2010.
Et
en bon Franchouillards, nous nous disons : « ces Ricains quand même
avec leur censure des comics, ils sont graves ! » HA ! C’est
oublier la manière féroce dont l’Etat français a cherché à limiter l’importation
et la traduction de comics américains après 1945 ! Philippe Roure et Jean
Depelley racontent dans leur documentaire leur enquête sur le mythique numéro
14 de Marvel, magazine français interdit à la vente aux mineurs en mars
1971 par la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées
à la jeunesse (créée en 1949 par des parlementaires catholiques du MRP et du
Parti communiste, soucieux de défendre leurs titres pour jeunes face au
déferlement des comics). Cette quête du Graal pour collectionneurs de comics
est un bon prétexte pour revenir sur la censure des comics en France et sur l’histoire
de la maison d’édition lyonnaise LUG, un temps dirigée par madame Claude
Vistel.
Imaginez-vous
cela : des comics édulcorés et passés au crible par un organisme d’autocensure
traquant les moindres traces de contenu antiaméricain sont repassés au crible
et parfois interdits au nom d’un antiaméricanisme porté par le gouvernement
français, les partis influents (MRP et PCF) et les associations catholiques. C’est
du délire total nous direz-vous ? Attendez de savoir que le texte de loi
de 1949 visant à une bonne surveillance des publications pour la jeunesse
reprend un projet de loi écarté par le gouvernement de Vichy durant l’occupation !
Catholiques
et communistes, comme Raoul Dubois, s’acharnent sur tous les illustrés américains
et n’y trouvent rien à sauver. Des singes intelligents dans Tarzan ?
A bannir !!! Des robots dans Flash Gordon ? A interdire !!!
Tous les éléments subversifs doivent être effacés ! Zorro et Flash perdent
leur masque… Les outrances, les monstres, les combats… Autant d’éléments qui
pervertissent la jeunesse française ! L’antiaméricanisme primaire et
féroce est affiché et assumé. La science-fiction ? Un danger !!!
Alors que Wertham s’emploie à désarmer et condamner l’industrie américaine des comic-books,
la France part en guerre contre les comics !
Entre
1950 et 1970, les publications pour la jeunesse françaises sont des illustrés
souvent de petit format distribués dans les maisons de la presse et autres
kiosques à journaux. La maison LUG est basée à Lyon et édite un certain nombre
de revues traduisant du matériel importé d’Italie, des fumetti, ou des
créations françaises. A l’été 1968, Claude Vistel succède à son père à la tête
de LUG et cherche du nouveau matériel à publier. Son œil est attiré par les
publications Marvel : les Fantastic Four, le Silver Surfer, Galactus,
Spider-Man… Les séries signées par Stan Lee et Jack Kirby ressourcent et
réinventent le comic-book super-héroïque. La revue Fantask est lancée en
1969 et traduit plusieurs séries Marvel. Un jour, un courrier à entête du
Ministère de la Justice vient mettre en demeure LUG de cesser la publication de
Fantask sous peine de poursuite judiciaire. Motifs invoqués dans ce
courrier : les couleurs trop « violentes » de la revue ainsi que
des récits de science-fiction terrifiants…


Les
éditions LUG sont effrayées par ce courrier même si Claude Vistel avoue ne pas trop
comprendre les accusations. Fantask disparaît des kiosques. La revue se vendait
bien pourtant. Du côté des jeunes lecteurs, un mélange de colère et d’incompréhension
se fait sentir. LUG lance deux nouveaux magazines Strange et Marvel.
Les couleurs jugées trop violentes sont remplacées pas du noir et blanc avec
une couleur d’accompagnement. Les lecteurs s’en plaignent et au bout de
quelques numéros, la couleur revient. En décembre 1970, le couperet tombe pour la
revue Marvel : le contenu est trop brutal et dangereux pour les
jeunes lecteurs. Le 19 mars 1971, l’interdiction de vente aux mineurs est
décrétée. LUG essaie de dialoguer et de comprendre comment et pourquoi une
revue de bande-dessinée destinée à la jeunesse se voit reléguée au rang de
revue pornographique. Une loi de finance unique est votée en 1971 pour surtaxer
les publications frappées d’une interdiction de vente à la jeunesse. La menace d’une
TVA à 33,33 % pousse LUG à jeter l’éponge, Marvel 14 ne paraîtra jamais…
Ce
qui frappe dans cette histoire, c’est la volonté féroce de mettre à mort une revue
destinée à la jeunesse. Les menaces de poursuites judiciaires ne suffisent pas.
Il faut une loi votée spécialement pour anéantir Marvel. Tout cela paraît
insensé. Dans le dernier numéro de la revue, le numéro 13, une lettre de Stan Lee
est publiée dans le courrier des lecteurs. Il félicite l’éditeur de la qualité
de la revue et souhaiterait pouvoir proposer les mêmes magazines sur le marché
américain !
Autre
objet de sidération : les épisodes de comics publiés dans les revues françaises
sont retouchés dans les bureaux de LUG par divers artistes dont Jean-Yves Mitton
et Reed Man. Les onomatopées, coups, tous les éléments jugés trop brutaux sont
effacés. Les planches sont modifiées et redécoupées. Des pages entières
disparaissent et les retouches sont nombreuses. Jusqu’au début des années 1990,
tous les épisodes sont retouchés avant publication. Des planches approuvées par
le Comic Code Authority et déjà sévèrement expurgées de tout élément
choquant sont encore une fois examinées et modifiées. Et pourtant, la commission
de surveillance trouve à redire !

Tout
au long de l’histoire des éditions LUG, des séries sont abandonnées en cours de
parution par peur de poursuites et l’autocensure reste la règle durant des
décennies. Pendant longtemps, les lecteurs ne savent pas comment se conclue la
saga des Eternals de Jack Kirby… L’irruption du jeune Frank Miller sur Daredevil
ou Wolverine ne se fait qu’avec des planches lourdement remaniées et
retouchées… Les aventures du chevalier de l’espace Rom s’arrêtent en plein milieu
d’une intrigue… Les lecteurs les plus exigeants le reprochent à l’éditeur
français. Les lecteurs plus compréhensifs s’offusquent d’être pris pour des
abrutis par une commission de vieux singes bien-pensants…
Sans
Wertham, les comics américains ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Sans
la loi de 1949 sur les publications jeunesse, la revue Strange qui vendait
à plus de 130 000 exemplaires n’aurait pas initié des milieux de jeunes
lecteurs aux super-héros de Lee et Kirby. La manière aveugle dont Wertham tape
sur des créateurs de comics souvent issus de l’immigration et aucunement mal
intentionnés vaut bien la brutalité et la férocité avec lesquelles une
commission française assassine des revues jeunesse au nom d’un antiaméricanisme
primaire. Pourtant de 1945 au début des années 2000, les revues traduisant des
comics ont été les hôtes réguliers des kiosques à journaux, maisons de la
presse et autres bureaux de tabac. La revue Strange est autant un sésame
qu’une madeleine de Proust pour ces vieux collectionneurs qui dépensent aujourd’hui
des fortunes en librairie pour acquérir les rééditions en intégrales des séries
qu’ils lisaient antan dans Strange, Spécial Strange, Strange Spécial
Origines, Titans, Spidey, Nova…
Ce
texte est affectueusement dédié à Jean-Pierre Putters, producteur du
documentaire Marvel 14 : les super-héros contre la censure,
cinéphile et créateur de la revue Mad Movies. Tonton Mad ton amour
inconditionnel du cinéma fantastique et ton sens de l’humour sans pareil nous
manquent cruellement…