
« Tout ce que vous lirez dans ce
livre n’est pas vrai mais il n’y a pas de mensonges non plus. »
Besoin
de vacances ? Envie de découvrir de nouvelles contrées ? De partir à
l’aventure dans des paysages idylliques ? Vous y réfléchirez à deux fois
après avoir lu cet article qui parle essentiellement de cannibales mais évoque
également toutes les mésaventures de malheureux vacanciers plus ou moins
insouciants, mésaventures qui donnent furieusement envie de rester chez soi !
Bon appétit bien sûr !
Eugenio
Ercolani et alii, Cannibal Worlds : le genre le plus controversé de l’histoire
du cinéma, Pulse, Paris, 2026.
Ercolani,
auteur et documentariste, livre avec cet ouvrage une étude approfondie et
quasi-définitive d’un genre putrescent qui éclaboussa les cinémas et marqua les
spectateurs entre 1972 et 1988. Ce livre explore avec beaucoup de soin l’apparition,
la prolifération et l’extinction des films de cannibales en mettant en lumière
les coulisses de leur fabrication et en bousculant au passage quelques a priori
et idées reçues.
« Les
titres les plus célèbres du cycle cannibale exploitent ce qu’ils dénoncent. Ils
incarnent le problème qu’ils décrivent. Ils titillent les spectateurs tout en
leur lançant un doigt accusateur qu’ils tournent rarement vers eux-mêmes. Le
genre cannibale, comme le courant mondo qui l’a précédé, porte le sens
de l’exploitation à un tout autre niveau, car il exploite non seulement les
sources inépuisables que sont le sexe et la violence, mais aussi l’hypocrisie
des valeurs occidentales, le tout dans un tourbillon de violence et de dépravation
rarement effleuré par le cinéma grand public. (…) Les films de cannibales dont
il est question ici sont sortis dans de grandes salles et ont été projetés
quelques jours avant ou après des protoblockbusters américains inoffensifs
produits par des piliers de l’industrie européenne et mettant en vedette des acteurs
comme Stacy Keach, Claudio Cassinelli, Ursula Andress, Mel Ferrer et Massimo
Foschi. »
Cet
extrait de l’introduction pose les choses à merveille. Le film de cannibales n’est
pas un genre confidentiel, vu par quelques agités du bocal dans d’obscures
salles de quartier. C’est un genre de film qui a, pendant une bonne décennie,
attiré un large public avide d’horreurs, d’immondices et d’images chocs. Il est
le fait d’artisans souvent appliqués et doués. Il est loin d’être inoffensif et
est également très critiquable et pas toujours défendable. Un genre controversé
qui mérite bien que l’on s’y penche aujourd’hui pour mieux le comprendre et l’appréhender.

Ercolani
et ses co-auteurs reviennent en détails sur douze films. Chacun des métrages
est soigneusement analysé. Pour chacun des films, des interviews des
réalisateurs, des acteurs, des assistants, des scénaristes ou des techniciens
accompagnent l’étude. L’iconographie est abondante et constituée aussi bien de
photos d’exploitation que de clichés de plateau. Pour chaque film, un point détaillé
est fait sur les démêlés avec la censure. Une quinzaine de page reviennent de
manière synthétique et brillante sur les années de plomb en axant bien le
propos sur le cinéma. Une bonne dizaine de pages résument l’évolution du regard
occidental sur les cannibales.
Le
père des cannibales est Umberto Lenzi. Avec son Il paese del sesso selvaggio
(1972), il crée accidentellement le genre du film de cannibales. Lenzi est un
artisan plus qu’honnête dont le cinéma est marqué par une grande énergie et
souvent une grande cruauté. Dans son film d’aventures exotiques un peu mou du
genou, le dernier tiers du film met en scène des cannibales qui attaquent une tribu.
Le réalisateur met en images la scène matricielle à multiples reprises reproduite
dans les films de cannibale : le viol et le dépeçage d’une pauvre indigène
par d’affamés cannibales. Point d’orgue d’un film par ailleurs paresseux, c’est
cette scène qui reste dans la mémoire des spectateurs et des producteurs qui,
satisfaits des recettes de ce petit film, souhaitent lui donner une suite ou du
moins exploiter le filone naissant. Lenzi est trop cher ? Ils
engagent un jeune réalisateur qui s’est fait remarquer en mettant en boite un
polar particulièrement violent et cruel. Ruggero Deodato est sur le point d’entrer
dans l’histoire du cinéma et de devenir à son corps défendant « monsieur
cannibale » !
La
nécrologie de Deodato rédigée par Neil Genzlinger et publiée le 9 janvier 2023
dans le New York Times ne laisse pas de doute, les films de cannibales
du réalisateur italien sont à la fois source de gloire et d’infamie. Il a œuvré
dans de nombreux genres et a cherché à s’écarter rapidement du seul genre
cannibalesque. Deodato est un réalisateur d’une autre stature qu’un Umberto
Lenzi. Il a assisté Rossellini, Sergio Corbucci, Antonio Margheriti. De
Rossellini, il conserve l’obsession de la recherche d’une certaine forme de
réalisme. De Corbucci, il garde le goût d’une certaine cruauté tirant souvent
vers la misanthropie. Jusqu’en 1977, il ne parvient pas réellement à briller.
Son premier film important, Zenabel, pamphlet féministe et hommage au Madamigella
di Maupin de Bolognini, sort sur les écrans en décembre 1969, au moment de
l’attentat de la Piazza Fontana à Milan. Le film est un échec et l’Italie bascule
dans les années de plomb. Deodato est contraint à œuvrer dans le purgatoire de
la télévision et de la publicité en attendant on heure de gloire…

Ultimo
Mondo cannibale (1977) est
le film de cannibales qui va tout changer et en fixer les codes pour une bonne
dizaine d’années. Ruggero Deodato engage deux acteurs vus dans Il paese del
sesso selvaggio. Il se documente sur les us et coutumes des cannibales. Il s’intéresse
au destin des survivants du crash du vol Fuerza Aérea Uruguaya 571 dans la
cordillère des Andes. Il souhaite un tournage en décor naturel, en Malaisie.
Son film ne sera pas un film d’aventures poussif. Il veut mettre en images le
film de cannibales le plus réaliste et sombre possible. De l’aveu de l’assistant
réalisateur, Lamberto Bava fils du prodigieux Mario, le tournage est un enfer.
Tout est compliqué pour l’équipe de tournage : la mousson, les serpents,
les problèmes de sécurité, les limites du matériel de prise de vue… De ce
tournage cauchemardesque, le réalisateur tire un film chaotique dans lequel il
filme une jungle indomptée, sombre et mortelle. L’acteur principal, Massimo
Foschi, vient du théâtre et paie de sa personne. Il est impressionnant tout
comme les indigènes affublés de perruques dirigés de main de maître par Deodato.
Le
film de cannibales est né. Le cinéma de la dégueulasserie fait un pas en avant
vers l’horreur qui estomaque, fascine et révulse. Ruggero Deodato a soigneusement
préparé son tournage, dans sa tête sinon in situ. Des films américains
comme La Proie Nue de Cornel Wilde ou Un Homme nommé cheval lui
servent de boussole. Le pessimisme et la cruauté du film renvoie autant à l’apprentissage
auprès de Sergio Corbucci qu’à la parenté entre film de cannibales et mondo.
Ce cinéma pseudo-documentaire, fils illégitime et réactionnaire du néo-réalisme
italien, engendré par Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, est l’un des
parents tout aussi illégitime du film de cannibales. Violence, voyeurisme, cynisme,
cruauté, ce sont là les ingrédients de base de ces deux cinémas qui n’entrent
pas en concurrence parce que le mondo est en crise et en voie d’extinction
depuis l’accueil compliqué du très conservateur et raciste Africa Addio…Le
film de cannibales reprend à son compte un propos très réactionnaire sur l’opposition
très violente entre sauvagerie et civilisation.
Ce
qui rend le film de cannibales particulièrement controversé, outre sa violence,
un certain racisme latent et une misogynie effroyable, ce sont les scènes de
cruauté envers les animaux qui émaillent ces films. Et là aussi, ces scènes sont
un héritage direct du mondo. Prétextant une pression des producteurs ou une
demande des publics d’Asie, les réalisateurs expliquent que leur ont été imposées des scènes de tortures animales. Un singe dévoré par un serpent, un crocodile
dépecé, une tortue découpée en morceaux… S’il s’agit parfois de stock-shots, d’autres
fois, il est évident que le cinéaste a planté sa caméra pour filmer la mort d’une
pauvre bête. Ce souci de donner à voir aux spectateurs quelque-chose de « vrai »
vaut aux réalisateurs de nombreux soucis avec la justice. Ces massacres d'animaux sont aussi les préludes des massacres d'humains à venir dans les films. Dans un giallo plus inoffensif, La Tarantola del ventro nero, Paolo Cavara, réalisateur transfuge du cinéma mondo, utilise des images de documentaire animalier pour susciter l'horreur et apporter une touche de vérité à son récit. Cavara montre une guêpe qui pond ses larves dans le corps d'une tarentule. Il se sert habilement de cette courte séquence pour créer le malaise chez le spectateur.

Pourquoi lire une étude de 352 pages sur d’atroces
films italiens montrant des hommes, des femmes et des animaux se faire dépecer
et torturer ? Parce que c’est avec le film de cannibales, et notamment le
chef-d’œuvre du genre qu’est Cannibal Holocaust, que la manipulation du public par un cinéaste pervers et vicieux atteint son apogée. Le cinéma d'exploitation a cela de différent du cinéma classique que les réalisateurs sont absolument indignes de confiance et sont prêts à tous les coups bas ! En 1980, Ruggero Deodato livre
au public affamé une œuvre ultime conçue comme un found footage. Brouillant
les frontières entre vrai et faux, le réalisateur donne à voir un film dans le
film. La pellicule de la caméra d’un groupe d’explorateurs est tout ce qu’il
reste d’eux. Monsieur cannibale se déchaîne et doit prouver à la justice
italienne qu’il n’a pas torturé et tué son casting comme il a torturé et tué de
pauvres animaux ! Il n’est pas évident de savoir où se situe Deodato d’un
point de vue moral ou idéologique. Néanmoins, les films de cannibales fonctionnent
un peu comme des miroirs qui interrogent et critiquent le monde occidental. Le
spectateur qui se repaît de supplice est autant dans le viseur de la caméra que
les victimes des cannibales. C'est ainsi que fonctionne Cannibal Holocaust. Cinéma de la transgression et de l'agression, le film de cannibales se pose comme celui qui met mal à l'aise, qui choque et fait vomir.
Ce
genre apocalyptique et chaotique capte également les circonvolutions d'une industrie
cinématographique italienne en bout de course dans une société en proie aux
violences, aux remises en cause et aux déchirements divers. Ouvrir les pages de
ce Cannibal Worlds, c’est s’exposer à des visions d’horreur proprement
dantesques mais c’est aussi s’interroger sur soi-même. « Nous les pouvons
bien appeler barbares [...] nous qui les surpassons en toute sorte de barbarie. »
De Michel de Montaigne à Ruggero Deodato, il n’y a pas qu’un pas mais il y a
quand même des visées communes. L’érudit français dépeignait le monde comme une
« branloire inconstante », n’est-ce pas aussi ce que suggère de
manière plus crue « monsieur cannibale » ?
Claude
Gaillard, Vacances d’enfer (au cinéma) : le guide ciné touristique qui
donne envie de rester chez soi !, Omaké Books, Montreuil, 2022.
Si
vous avez encore quelque appétit ou simplement pour vous remettre des émotions
de votre périple au pays des cannibales, pourquoi ne pas jeter un œil à ce
drôle de petit ouvrage ? Claude Gaillard est un spécialiste du cinéma de
genre, auteur d’ouvrages thématiques aussi rigolos qu’essentiels et un sacré pourvoyeur
de fous rires.

Il
s’ingénie ici à chroniquer et lister les mille et uns dangers qui attendent les
vacanciers insouciants : accidents de transport, baignades interrompues
par des attaques animales, risques en forêt ou montagne… A grand renfort de statistiques
effrayantes et références cocasses, ce petit guide vous donne effectivement
envie de rester chez vous pour découvrir ou redécouvrir Les Zombies font du
ski ou Avalanche sharks ou Death spa… De nombreux conseils
ainsi qu’une chouette cartographie accompagnent le texte. Et pour ceux qui
rechignent à se lancer dans la lecture de Cannibal Worlds, un cahier de
quelques pages intitulé « Le cannibalisme expliqué aux enfants » peut
faire l’affaire ! Pas sûr que les recettes proposées soient au goût de tous…
Et
bonnes vacances surtout !