mercredi 8 juillet 2026

Bienvenue chez les cannibales et surtout bonnes vacances !

 

« Tout ce que vous lirez dans ce livre n’est pas vrai mais il n’y a pas de mensonges non plus. »

Besoin de vacances ? Envie de découvrir de nouvelles contrées ? De partir à l’aventure dans des paysages idylliques ? Vous y réfléchirez à deux fois après avoir lu cet article qui parle essentiellement de cannibales mais évoque également toutes les mésaventures de malheureux vacanciers plus ou moins insouciants, mésaventures qui donnent furieusement envie de rester chez soi ! 

Bon appétit bien sûr !

Eugenio Ercolani et alii, Cannibal Worlds : le genre le plus controversé de l’histoire du cinéma, Pulse, Paris, 2026.

Ercolani, auteur et documentariste, livre avec cet ouvrage une étude approfondie et quasi-définitive d’un genre putrescent qui éclaboussa les cinémas et marqua les spectateurs entre 1972 et 1988. Ce livre explore avec beaucoup de soin l’apparition, la prolifération et l’extinction des films de cannibales en mettant en lumière les coulisses de leur fabrication et en bousculant au passage quelques a priori et idées reçues.

« Les titres les plus célèbres du cycle cannibale exploitent ce qu’ils dénoncent. Ils incarnent le problème qu’ils décrivent. Ils titillent les spectateurs tout en leur lançant un doigt accusateur qu’ils tournent rarement vers eux-mêmes. Le genre cannibale, comme le courant mondo qui l’a précédé, porte le sens de l’exploitation à un tout autre niveau, car il exploite non seulement les sources inépuisables que sont le sexe et la violence, mais aussi l’hypocrisie des valeurs occidentales, le tout dans un tourbillon de violence et de dépravation rarement effleuré par le cinéma grand public. (…) Les films de cannibales dont il est question ici sont sortis dans de grandes salles et ont été projetés quelques jours avant ou après des protoblockbusters américains inoffensifs produits par des piliers de l’industrie européenne et mettant en vedette des acteurs comme Stacy Keach, Claudio Cassinelli, Ursula Andress, Mel Ferrer et Massimo Foschi. »

Cet extrait de l’introduction pose les choses à merveille. Le film de cannibales n’est pas un genre confidentiel, vu par quelques agités du bocal dans d’obscures salles de quartier. C’est un genre de film qui a, pendant une bonne décennie, attiré un large public avide d’horreurs, d’immondices et d’images chocs. Il est le fait d’artisans souvent appliqués et doués. Il est loin d’être inoffensif et est également très critiquable et pas toujours défendable. Un genre controversé qui mérite bien que l’on s’y penche aujourd’hui pour mieux le comprendre et l’appréhender.


Ercolani et ses co-auteurs reviennent en détails sur douze films. Chacun des métrages est soigneusement analysé. Pour chacun des films, des interviews des réalisateurs, des acteurs, des assistants, des scénaristes ou des techniciens accompagnent l’étude. L’iconographie est abondante et constituée aussi bien de photos d’exploitation que de clichés de plateau. Pour chaque film, un point détaillé est fait sur les démêlés avec la censure. Une quinzaine de page reviennent de manière synthétique et brillante sur les années de plomb en axant bien le propos sur le cinéma. Une bonne dizaine de pages résument l’évolution du regard occidental sur les cannibales.

Le père des cannibales est Umberto Lenzi. Avec son Il paese del sesso selvaggio (1972), il crée accidentellement le genre du film de cannibales. Lenzi est un artisan plus qu’honnête dont le cinéma est marqué par une grande énergie et souvent une grande cruauté. Dans son film d’aventures exotiques un peu mou du genou, le dernier tiers du film met en scène des cannibales qui attaquent une tribu. Le réalisateur met en images la scène matricielle à multiples reprises reproduite dans les films de cannibale : le viol et le dépeçage d’une pauvre indigène par d’affamés cannibales. Point d’orgue d’un film par ailleurs paresseux, c’est cette scène qui reste dans la mémoire des spectateurs et des producteurs qui, satisfaits des recettes de ce petit film, souhaitent lui donner une suite ou du moins exploiter le filone naissant. Lenzi est trop cher ? Ils engagent un jeune réalisateur qui s’est fait remarquer en mettant en boite un polar particulièrement violent et cruel. Ruggero Deodato est sur le point d’entrer dans l’histoire du cinéma et de devenir à son corps défendant « monsieur cannibale » !

La nécrologie de Deodato rédigée par Neil Genzlinger et publiée le 9 janvier 2023 dans le New York Times ne laisse pas de doute, les films de cannibales du réalisateur italien sont à la fois source de gloire et d’infamie. Il a œuvré dans de nombreux genres et a cherché à s’écarter rapidement du seul genre cannibalesque. Deodato est un réalisateur d’une autre stature qu’un Umberto Lenzi. Il a assisté Rossellini, Sergio Corbucci, Antonio Margheriti. De Rossellini, il conserve l’obsession de la recherche d’une certaine forme de réalisme. De Corbucci, il garde le goût d’une certaine cruauté tirant souvent vers la misanthropie. Jusqu’en 1977, il ne parvient pas réellement à briller. Son premier film important, Zenabel, pamphlet féministe et hommage au Madamigella di Maupin de Bolognini, sort sur les écrans en décembre 1969, au moment de l’attentat de la Piazza Fontana à Milan. Le film est un échec et l’Italie bascule dans les années de plomb. Deodato est contraint à œuvrer dans le purgatoire de la télévision et de la publicité en attendant on heure de gloire…


Ultimo Mondo cannibale (1977) est le film de cannibales qui va tout changer et en fixer les codes pour une bonne dizaine d’années. Ruggero Deodato engage deux acteurs vus dans Il paese del sesso selvaggio. Il se documente sur les us et coutumes des cannibales. Il s’intéresse au destin des survivants du crash du vol Fuerza Aérea Uruguaya 571 dans la cordillère des Andes. Il souhaite un tournage en décor naturel, en Malaisie. Son film ne sera pas un film d’aventures poussif. Il veut mettre en images le film de cannibales le plus réaliste et sombre possible. De l’aveu de l’assistant réalisateur, Lamberto Bava fils du prodigieux Mario, le tournage est un enfer. Tout est compliqué pour l’équipe de tournage : la mousson, les serpents, les problèmes de sécurité, les limites du matériel de prise de vue… De ce tournage cauchemardesque, le réalisateur tire un film chaotique dans lequel il filme une jungle indomptée, sombre et mortelle. L’acteur principal, Massimo Foschi, vient du théâtre et paie de sa personne. Il est impressionnant tout comme les indigènes affublés de perruques dirigés de main de maître par Deodato.

Le film de cannibales est né. Le cinéma de la dégueulasserie fait un pas en avant vers l’horreur qui estomaque, fascine et révulse. Ruggero Deodato a soigneusement préparé son tournage, dans sa tête sinon in situ. Des films américains comme La Proie Nue de Cornel Wilde ou Un Homme nommé cheval lui servent de boussole. Le pessimisme et la cruauté du film renvoie autant à l’apprentissage auprès de Sergio Corbucci qu’à la parenté entre film de cannibales et mondo. Ce cinéma pseudo-documentaire, fils illégitime et réactionnaire du néo-réalisme italien, engendré par Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, est l’un des parents tout aussi illégitime du film de cannibales. Violence, voyeurisme, cynisme, cruauté, ce sont là les ingrédients de base de ces deux cinémas qui n’entrent pas en concurrence parce que le mondo est en crise et en voie d’extinction depuis l’accueil compliqué du très conservateur et raciste Africa Addio…Le film de cannibales reprend à son compte un propos très réactionnaire sur l’opposition très violente entre sauvagerie et civilisation.

Ce qui rend le film de cannibales particulièrement controversé, outre sa violence, un certain racisme latent et une misogynie effroyable, ce sont les scènes de cruauté envers les animaux qui émaillent ces films. Et là aussi, ces scènes sont un héritage direct du mondo. Prétextant une pression des producteurs ou une demande des publics d’Asie, les réalisateurs expliquent que leur ont été imposées des scènes de tortures animales. Un singe dévoré par un serpent, un crocodile dépecé, une tortue découpée en morceaux… S’il s’agit parfois de stock-shots, d’autres fois, il est évident que le cinéaste a planté sa caméra pour filmer la mort d’une pauvre bête. Ce souci de donner à voir aux spectateurs quelque-chose de « vrai » vaut aux réalisateurs de nombreux soucis avec la justice. Ces massacres d'animaux sont aussi les préludes des massacres d'humains à venir dans les films. Dans un giallo plus inoffensif, La Tarantola del ventro nero, Paolo Cavara, réalisateur transfuge du cinéma mondo, utilise des images de documentaire animalier pour susciter l'horreur et apporter une touche de vérité à son récit. Cavara montre une guêpe qui pond ses larves dans le corps d'une tarentule. Il se sert habilement de cette courte séquence pour créer le malaise chez le spectateur.


Pourquoi lire une étude de 352 pages sur d’atroces films italiens montrant des hommes, des femmes et des animaux se faire dépecer et torturer ? Parce que c’est avec le film de cannibales, et notamment le chef-d’œuvre du genre qu’est Cannibal Holocaust, que la manipulation du public par un cinéaste pervers et vicieux atteint son apogée. Le cinéma d'exploitation a cela de différent du cinéma classique que les réalisateurs sont absolument indignes de confiance et sont prêts à tous les coups bas ! En 1980, Ruggero Deodato livre au public affamé une œuvre ultime conçue comme un found footage. Brouillant les frontières entre vrai et faux, le réalisateur donne à voir un film dans le film. La pellicule de la caméra d’un groupe d’explorateurs est tout ce qu’il reste d’eux. Monsieur cannibale se déchaîne et doit prouver à la justice italienne qu’il n’a pas torturé et tué son casting comme il a torturé et tué de pauvres animaux ! Il n’est pas évident de savoir où se situe Deodato d’un point de vue moral ou idéologique. Néanmoins, les films de cannibales fonctionnent un peu comme des miroirs qui interrogent et critiquent le monde occidental. Le spectateur qui se repaît de supplice est autant dans le viseur de la caméra que les victimes des cannibales. C'est ainsi que fonctionne Cannibal Holocaust. Cinéma de la transgression et de l'agression, le film de cannibales se pose comme celui qui met mal à l'aise, qui choque et fait vomir.

Ce genre apocalyptique et chaotique capte également les circonvolutions d'une industrie cinématographique italienne en bout de course dans une société en proie aux violences, aux remises en cause et aux déchirements divers. Ouvrir les pages de ce Cannibal Worlds, c’est s’exposer à des visions d’horreur proprement dantesques mais c’est aussi s’interroger sur soi-même. « Nous les pouvons bien appeler barbares [...] nous qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » De Michel de Montaigne à Ruggero Deodato, il n’y a pas qu’un pas mais il y a quand même des visées communes. L’érudit français dépeignait le monde comme une « branloire inconstante », n’est-ce pas aussi ce que suggère de manière plus crue « monsieur cannibale » ?

Claude Gaillard, Vacances d’enfer (au cinéma) : le guide ciné touristique qui donne envie de rester chez soi !, Omaké Books, Montreuil, 2022.

Si vous avez encore quelque appétit ou simplement pour vous remettre des émotions de votre périple au pays des cannibales, pourquoi ne pas jeter un œil à ce drôle de petit ouvrage ? Claude Gaillard est un spécialiste du cinéma de genre, auteur d’ouvrages thématiques aussi rigolos qu’essentiels et un sacré pourvoyeur de fous rires.


Il s’ingénie ici à chroniquer et lister les mille et uns dangers qui attendent les vacanciers insouciants : accidents de transport, baignades interrompues par des attaques animales, risques en forêt ou montagne… A grand renfort de statistiques effrayantes et références cocasses, ce petit guide vous donne effectivement envie de rester chez vous pour découvrir ou redécouvrir Les Zombies font du ski ou Avalanche sharks ou Death spa… De nombreux conseils ainsi qu’une chouette cartographie accompagnent le texte. Et pour ceux qui rechignent à se lancer dans la lecture de Cannibal Worlds, un cahier de quelques pages intitulé « Le cannibalisme expliqué aux enfants » peut faire l’affaire ! Pas sûr que les recettes proposées soient au goût de tous…

Et bonnes vacances surtout !


mardi 7 juillet 2026

La Terreur Masculiniste par Stéphanie Lamy, Editions du Détour, 2024.

 


Le masculinisme est aujourd’hui la dérive radicale qui inquiète le plus les autorités au point qu’un rapport d’information a été rédigé par trois sénatrices. Leurs conclusions ont été rendues fin juin 2026. L’ouvrage proposé par Stéphanie Lamy montre comment est apparu ce phénomène qui irrigue aujourd’hui toutes formes de radicalités et abreuve de haine les extrémismes de tout bord. À la fois instructif et inquiétant, il met en lumière les origines et les idées de ceux qui se sentent attaqués dans leur identité d’homme, au point de réagir violemment contre les femmes et toutes les personnes qui soutiennent leur mouvement d’émancipation et de défense de leurs droits.

L’ouvrage débute par une mise à jour sémantique en précisant la différence de sens entre le sexisme, la misogynie et le masculinisme. Alors que le sexisme est un ensemble d’actes et de paroles visant à démontrer que les femmes sont inférieures aux hommes, la misogynie constitue une véritable haine contre le genre féminin, qui peut mener à des rejets et des violences. Le masculinisme franchit un degré supplémentaire. Il s’érige en un mouvement de défense qui vise à attaquer les femmes et ceux qui défendent leurs droits. C’est en quelque sorte une réaction identitaire au féminisme. Le masculiniste prône la violence pour « maintenir, voire renforcer la domination des hommes sur les femmes et les minorités de genre ».

La dangerosité des idées masculinistes n’est constatée que depuis peu, alors qu’elles existent depuis plusieurs décennies et sont à l’origine de faits de violences particulièrement graves, voire d’attentats terroristes meurtriers. La chercheuse explique cela par le fait que les services répressifs, policiers ou judiciaires qui sont chargés d’enquêter et d’instruire les affaires relevant du terrorisme sont essentiellement entre les mains d’hommes qui n’ont pas su, ou voulu, considérer l’idéologie masculiniste comme il se devait. En relisant des actes terroristes à travers le prisme de ses travaux, elle prouve qu’on n’a pas toujours su identifier les origines masculinistes de certaines tueries de masse.

Stéphanie Lamy constate aussi avec dépit que les vecteurs de diffusion des idées masculinistes sont complètement dérégulés et poursuivent leurs activités sans aucun frein ni aucune sanction. Ainsi la haine contre les femmes est diffusée sur les plateformes de jeux vidéo, par des influenceurs virils qui louent le culte du corps ou sur les réseaux sociaux. Comment peut-on continuer d’accepter cela alors que d’autres propos violents qui émanent d’autres radicalités sont interdits et condamnés ?

La dernière partie du livre est un panorama de la « masculinosphère ». On y découvre toutes les tendances et groupes nés des idées masculinistes. Certains groupes paraissent totalement excentriques (les chamaniques, les Hoteps), alors que d’autres sont plus connus (Incel, MGTOW). Classés en quatre grandes tendances, les primitifs, les tradis, les relationnistes les performatifs, tous ont en commun de promouvoir la haine et la violence verbale et physique à l’encontre des femmes. L’auteure présente pour chaque groupuscule les idées qui unissent ses membres, leurs moyens d’action (appels au viol, au meurtre), et les faits qui se sont produits depuis les années 1960. On ressort de la lecture de ce petit ouvrage avec la sensation d’urgence et la conviction qu’il faut agir vite tant à l’époque dans laquelle on vit, on sait que beaucoup de jeunes sont sensibles et sont en quête d’identité. Ils deviennent des proies faciles pour des « gourous » qui peuvent aisément les happer dans leur giron en mettant en avant leur qualité d’homme et le danger que les femmes représenteraient pour eux.  

mercredi 24 juin 2026

British Terror : quand l’actualité internationale brûlante venait bousculer le cinéma gothique britannique.

 

On a tôt fait de ne considérer la firme Hammer que comme la maison de production cinématographique britannique qui, de la fin des années 1950 aux années 1970, a dépoussiéré et colorisé les grands classiques de l’horreur que sont les Dracula, Frankenstein, momie et autres loups-garous. La maison créée par William Hinds et reprise par Anthony Hinds et James Carreras ne s’est pas contentée de rajouter de la couleur, de l’hémoglobine et un soupçon d’érotisme aux classiques du cinéma gothique. Il est complètement faux de considérer la Hammer comme une sage pourvoyeuse de films pépères. La Hammer a été à l'avant-garde du renouveau des cinémas fantastique, d'horreur et de science-fiction !

Il faut se garder de toute vision téléologique. Certes le cinéma de genre entre dans le siècle avec des films-clefs comme Psychose d’Alfred Hitchcock, Rosemary’s Baby de Roman Polanski ou La Nuit des Morts-vivants de George A. Romero. Ces métrages inscrivent l’horreur dans l’environnement immédiat du spectateur et dans le temps présent. Ils rompent avec la tradition gothique de l’horreur sous influence littéraire portée par la Hammer. Ces films préparent le terrain aux grands films de genre des années 1970 : Massacre à la tronçonneuse ou Halloween, etc. Certains critiques emploient souvent les films tardifs de la Hammer pour illustrer l’inadéquation de la firme avec son temps ou le côté suranné de l’horreur gothique à l’anglaise. Les Vampire Circus, Dracula AD 1972, Satanic Rites of Dracula ou To the Devil a Daughter sont souvent moqués et tournés en ridicule. On rit souvent de ces tentatives de faire coexister le swinging London et le très classique Comte Dracula campé par Christopher Lee. Et pourtant dès les premiers films de la Hammer, un côté résolument punk et novateur voire transgressif transpire des métrages notamment mis en scène par Terence Fisher ou John Gilling ainsi que dans les scénarii de Jimmy Sangster.



La manière féroce dont Terence Fisher met en scène une aristocratie dévergondée et prédatrice dans plusieurs films n’a rien d’innocent ou de déconnecté des réalités du moment. Dans la série des Frankenstein, il y a des séquences qui annoncent l’horreur très frontale et contemporaine de La Nuit des Morts-Vivants. C'est dans cette série de films que le cannibalisme est pour l'une des toutes premières fois associé à une créature morte-vivante.  Plague of the zombies est un film qui mêle refoulé colonial, tradition haïtienne et lecture marxiste du monde, un cocktail auquel un George A. Romero n’aurait pas dit non ! Le même réalisateur livre, avec The Reptile, une autre remise en cause du colonialisme et donne à voir un working-class hero en la personne de Michael Ripper. Dans ce même film, un long intermède musical montre la belle Jacqueline Pearce jouant du sitār. L'instrument, popularisé par les Beatles et les Rolling Stones, est au centre d'une séquence hautement dans l'air du temps et fini fracassé par un père fou furieux. Ce geste destructeur évoque autant le conflit des générations que les rockstars brisant leurs instruments sur scène à la même époque ! L’adaptation des aventures du Duc de Richleau qui affronte une secte de satanistes dans The Devil rides out en 1968 est des plus rocky même s’il s’agit d’un film en costumes ! Et au-delà des productions Hammer, les firmes concurrentes s’attachent aussi à commenter ou refléter les grandes dynamiques de la géopolitique des années 1960 à 1970 ou les faits saillants des actualités internationales.

Le Cercueil vivant, Gordon Hessler, Royaume-Uni, 1969.

A la toute fin des années 1960, la firme américaine American International Pictures fait produire et réaliser ce métrage au Royaume-Uni. Ce film est une tentative de braconnage sur les terres de la Hammer qui cherche à rassembler deux grandes figures du cinéma de genre (Vincent Price et Christopher Lee) et prétend faussement s’inspirer d’un texte d’Edgar Allan Poe dont l’A.I.P. s’est inspirée pour produire une série de films mis en images par Roger Corman. Cette œuvrette est purement exploitative et opportuniste pourtant son scénariste et réalisateur en font un métrage jugé suffisamment subversif pour être banni des écrans texans lors de sa sortie !

L’histoire de la production de ce film est chaotique. Le jeune prodige Michael Reeves aurait dû en assurer la réalisation mais sa santé capricieuse et son décès l’en privent. Gordon Hessler, dont c’est le deuxième long-métrage, retravaille le script avec Christopher Wicking. Ce scénariste, avec lequel il collabore à nouveau par la suite, s’efforce de donner un coup de jeune à un script un peu faiblard et trop convenu. L’intrigue tourne autour des manipulations d’un noble anglais, Sir Julian Markham (Vincent Price), qui cache son frère terriblement défiguré dans sa demeure et tait de honteux souvenirs expliquant le sort malheureux de Sir Edward Markham… Le scénario convoque des récupérateurs de cadavres, des prostituées et l’attirail habituel des films d’horreur gothique.

Vincent Price s’en donne à cœur joie dans un rôle à double tranchant d’aristocrate trop propre sur lui qui dissimule de bien sombres secrets et un cœur noir et cruel. Le récit fait surtout intervenir le folklore vaudou et les honteux agissements des Markham dans une colonie d’Afrique. Le recours à un exotisme plaqué peut faire sourire mais pas les Texans ! Le film est trop « pro black » pour les autorités texanes qui interdisent la diffusion du film ! Un film woke avant l’heure ? Un plaidoyer pour les droits civiques ? Pas vraiment ! Mais un film qui rumine un certain refoulé colonial ? Absolument ! Dans les années 1930 et 1940, les films d’Universal dans lesquels sévissait la momie s’apparentaient davantage à des démarques de films vampiriques qu’à une réflexion sur le colonialisme. En revanche, les films produits par la Hammer dans les années 1950 et 1960 mettent l’accent sur les rapports de force entre colonisateurs et colonisés tout comme Le Cercueil vivant !  Dans ce dernier film, celui que le spectateur considère un temps comme le héros du film essaie de dissimuler ses agissements honteux en Afrique. Au moment même où les roublards et réactionnaires Jacopetti et Prosperi mettent en boite leur lecture passéiste et mondo de la décolonisation en cours, ce très sage métrage britannique pointe du doigt la responsabilité des colonisateurs vis-à-vis des colonisés. Pas si mal pour du cinéma pépère et ringard !

La Nuit des maléfices, Piers Haggard, Royaume-Uni, 1971.

Dans le contexte de la Guerre Froide, un récit de chasse aux sorcières peut immédiatement prendre un double sens. Cette production Tigon, maison concurrente de la Hammer, entend capitaliser sur le succès de Witchfinder General (1968) réalisé par le regretté Michael Reeves évoqué plus haut. Pensé comme un film à sketches puis réécrit pour condenser les péripéties en un seul récit, cet admirable long-métrage s’inscrit dans la veine du folk horror autant que dans celui du cinéma gothique.

Le réalisateur Piers Haggard est l’arrière-petit neveu de Sir Henry Rider Haggard, père littéraire d’Alan Quatermain. Il signe là son deuxième long-métrage et sans doute son meilleur. L’esthétique est très travaillée. La reconstitution des campagnes anglaises du 18ème siècle est soignée. Il y a une approche très naturaliste de la part du réalisateur. Les éléments purement fantastiques sont distillés de manière à créer le doute chez le spectateur. Sont-ce les personnages qui délirent ou s’agit-il vraiment d’une histoire de possession démoniaque ? Le film est fort habilement réalisé et très moderne par bien des aspects tant stylistiques que narratifs.

L’intrigue compile possession démoniaque, chasse aux sorcières, meurtres d’enfants et secte sataniste. Tout cela s’emboite assez bien et s’inspire fortement des exactions de la Manson Family ou des sordides meurtres commis par la toute jeune Mary Bell. Comment, en effet, ne pas établir de parallèles entre cette curieuse secte de jeunes gens tombés sous la coupe de la belle mais vénéneuse Angel et la secte de Manson ? Plutôt que de possession, le film évoque la corruption de la jeunesse qui se répand comme une maladie et entraîne des morts à la chaîne. Piers Haggard a des idées plutôt réactionnaires et, à sa manière, il exprime ici son mépris et sa méfiance à l’encontre de la contre-culture, des hippies et des soixante-huitards ! 


Dans le récit, Patrick Wymark incarne la figure d’autorité du Juge, le magistrat éclairé et raisonné vers qui se tournent les autres protagonistes effrayés et inquiétés par l’éventuelle intervention du Malin. Ce Juge n’a rien d’un Van Helsing ! Il se fend d’un discours pour expliquer sa stratégie répressive, discours dans lequel il explique qu’il convient de laisser les hippies s’exciter et déraper pour pouvoir utiliser la force brute et oblitérer toute forme de révolte de la part de ces jeunes débraillés ! On croirait entendre un politique bien conservateur au tournant des années 1960 ! Ronald Reagan par exemple, alors gouverneur de Californie, qui déclare au moment de soulèvements sur le campus de Berkley : If it takes a bloodbath, let's get it over with. No more appeasement. Quant au massacre des hippies à la toute fin du métrage, il entre en résonance avec le massacre de Kent State qui a lieu quelques temps seulement avant la mise en chantier du film.  Sous leurs dehors de films d’époque en costumes, les films de genre britanniques captent des fragments d’actualité des années 1960 et 1970. Ils disent des choses sur la décolonisation, la libération des mœurs, la contre-culture, l’émancipation féminine… Et ce même parfois sous la forme d’un discours réactionnaire, pour La Nuit des maléfices, ou plus progressiste, pour Le Cercueil vivant.   

Dans tous les cas, le cinéma populaire de genre agit comme une éponge qui absorbe et s’imbibe du Zeitgeist. Et cela est précieux pour l’historien, le critique ou simplement le cinéphile attentif.