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mercredi 22 juillet 2026

Les chiens aboient et les fascistes passent ou quelques remarques sur la cynophilie au cinéma.

 

Attention chiens méchants ! Au programme : une version française et canine de L’Invasion des profanateurs de sépultures, un film privé de sortie sur les écrans américains et accusé de propager une idéologie raciste alors qu’il adapte un texte farouchement antiraciste et un premier long-métrage qui adapte un premier roman dans lequel l’animal n’est peut-être pas le quadrupède mais bien le bipède qui tient la laisse ! Trois films qui mettent en vedettes des chiens et s'intéressent au racisme et au fascisme.

Les Chiens, Alain Jessua, France, 1979.

Dans le paysage cinématographique français, Alain Jessua est un réalisateur un peu atypique et très courageux. Lorsqu’il travaille sur le scénario de Les Chiens avec le romancier André Ruellan, il est auréolé du succès du film Traitement de choc mettant en vedette Alain Delon et Annie Girardot. Jessua est l’un des rares cinéastes français à s’essayer au récit d’anticipation. Pas à la science-fiction ambitieuse et extravagante ou au space-opera mais au récit qui projette ses spectateurs à après-demain.

Un médecin interprété avec bonhommie par Victor Lanoux s’installe en région parisienne, dans une ville-nouvelle en pleine croissance. Il s’étonne de voir nombre de ses patients victimes de morsures de chiens. En enquêtant un peu, il comprend qu’un cynophile et dresseur nommé Morel (impressionnant Gérard Depardieu) fournit aux habitants des chiens de garde à la suite de nombreuses agressions nocturnes. Le brave médecin, plus témoin de ce qui se passe que véritable protagoniste, dénote des rapports plus que dangereux entre maîtres et animaux. Surtout, il assiste à une flambée des violences et du racisme à l’encontre notamment d’une petite communauté africaine présente sur le territoire de la commune…

En plantant sa caméra à Torcy, en Seine-et-Marne dans la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, Alain Jessua fait le choix de parler d’un après-demain qui déchante. La ville a quelque-chose de futuriste et d’inquiétant. Elle sort de terre, ses rues sont souvent désertes, de nombreux bâtiments ne sont pas encore achevés. Ses habitants sont d’honnêtes gens peu à peu contaminés par la peur et un sentiment d’insécurité qui les pousse à se réfugier dans l’auto-défense. Le film décrit la radicalisation de ces honnêtes gens. Morel, l’éleveur et dresseur de chiens, obsédé, inquiétant mais charismatique et autoritaire profite de ce sentiment d’insécurité pour placer tous les habitants sous sa coupe. Il prend le contrôle de la petite communauté en utilisant la rhétorique de la peur. Lorsqu’il est interrogé sur les risques et la dangerosité des quadrupèdes à poils et à crocs, il affirme : « il n’y a pas de mauvais chien, il n’y a que de mauvais maîtres ».

Comme dans L’Invasion des profanateurs de sépultures, les habitants de la ville-nouvelle changent du jour au lendemain, le mari ne reconnaît plus sa femme depuis qu’un chien est rentré dans leur domicile ou vice-versa. La peur galope dans les esprits et gagne rapidement tout le monde. La police laisse faire et participe à la radicalisation des braves gens : « un noir, c’est déjà difficile à trouver le jour, alors la nuit… » Lors d’une séance du conseil municipal, un candidat à la succession du maire essaie de faire entendre raison à ses concitoyens. Il est écouté attentivement jusqu’à ce qu’entrent dans la salle des citoyens accompagnés de leurs chiens. Ceux-ci se mettent à grogner et aboyer. Le discours d’apaisement est couvert par les bruits des animaux et la peur s’installe dans la salle. Scène intéressante, intelligente et pleine de sens dans le contexte du film !

La peur et la haine s’orientent en direction des « autres », ces étrangers noirs et africains qui travaillent à la déchetterie et sur les chantiers de la ville-nouvelle. Étrangement, devant la caméra de Jessua, ces étrangers ont l’air foncièrement humains et sociables là où les honnêtes hommes-chiens ne sont plus humains. Outre les immigrés, les jeunes inquiètent également les honnêtes hommes-chiens. Ils sont bruyants et indisciplinés. L’un d’entre eux jette des pétards dans un enclos du chenil de Morel ! Sacrilège !!! Les hommes-chiens le traquent et le tuent. En 1979, Alain Jessua est étonnamment lucide et en avance d’une bonne décennie sur les discours lepénistes, sur l’entre-soi, la peur et la haine des immigrés, la radicalisation de certains, la violence de la contestation plus ou moins réactionnaire… Tout français et modeste qu’il est dans sa dimension d’œuvre anticipation, le film est une analyse brillante des racines de problèmes qui affectent aujourd’hui la société française.

Dressé pour tuer, Samuel Fuller, Etats-Unis, 1982.

Si le film de Jessua aborde la question de la radicalisation, celui de Fuller évoque le thème de la déradicalisation. Ce long-métrage est une adaptation assez libre du roman Chien blanc de Romain Gary. Dans ce livre semi-autobiographique, Gary raconte l’irruption dans sa vie et celle de sa compagne Jean Seberg d’un grand chien alors qu’il vit à Hollywood en 1968 au moment de la lutte des afro-américains pour les droits civiques. L’ouvrage est pour son auteur l’occasion d’exposer et de dénoncer le racisme états-unien. Œuvre humaniste et plaidoyer vibrant contre l’intolérance et la bêtise, une partie du récit est axé sur la tentative de rééduquer le chien blanc du titre, un animal élevé par des suprémacistes pour traquer et tuer les afro-américains.

Dès 1975, Hollywood s’intéresse à l’ouvrage. Curtis Hanson est choisi pour tirer un scénario du roman. Le projet passe de main en main et de producteur en producteur. De nombreuses versions de l’histoire sont envisagées. Certains producteurs envisagent d’en faire un simple film de monstre de plus (« Jaws with paws »). Au début des années 1980, Curtis Hanson en est à une énième réécriture et avoue à un producteur que seul un cinéaste de la carrure de Samuel Fuller peut porter le film. Banco ! Le réalisateur vient d’achever son époustouflant The Big Red One. La perspective de créer une œuvre anti-raciste le séduit. Il a combattu les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale en Afrique, Sicile, Normandie, Belgique ou Tchécoslovaquie. Continuer le combat contre le fascisme et les suprémacistes blancs est une mission qui lui plaît ! Quant à cette partie de l’intrigue qui tourne autour des tentatives de rééducation d’un animal dressé pour tuer, cela lui évoque sa propre histoire au sortir de la guerre…

Dressé pour tuer évacue la dimension autobiographique du roman original et se concentre sur les rapports entre un chien blanc et la jeune actrice qui le recueille, l’adopte et le conduit chez un dresseur pour essayer de le déprogrammer. L’intrigue est limpide, dépouillée du superflu et filmé avec une grande efficacité par Fuller. Le scénario ménage des moments de tensions et de peur. Le casting est solide. Sur le tournage, les associations antiracistes sont très présentes et vigilantes. Le réalisateur est confiant et s’acquitte de sa tâche avec sérieux et application. Il sait où il va et son film rendra justice au roman original. Lorsque le film est enfin achevé et monté, prêt à être distribué en salles, accompagné d'une partition inspirée d'Ennio Morricone… La Paramount fait machine arrière et refuse de diffuser le film aux Etats-Unis. Les producteurs craignent des réactions négatives de la part de la communauté afro-américaine comme de la part du Ku Klux Klan ! Certains consultants trouvent le film problématique. Le métrage a droit à une sortie technique très limitée et est mis au placard…

Fuller est furieux ! La décision de la Paramount est injuste et stupide ! Le film est d’une grande intelligence et d’une grande puissance. C’est un récit qui a été grandement refaçonné par et pour Fuller mais qui vaut vraiment le coup d’œil ! Le racisme est-il un poison dont on peut être guéri ? C’est la question à laquelle le film donne une réponse féroce, touchante et à cent pour cent fullerienne !

Baxter, Jérôme Boivin, France, 1989.

Un dernier film qui fait réfléchir en donnant la parole au chien plutôt qu'aux humains. Baxter est un bull terrier blanc qui pense et dont les pensées accompagnent le spectateur tout au long de ce premier long de Jérôme Boivin. Le chien passe d’humain en humain et fait part de ses sentiments, de ses interrogations, de ses peurs… Il s’ennuie ferme auprès d’une vieille dame qui vit seule. Ravi d’avoir été adopté par un jeune couple, la naissance d’un bébé le marginalise et l’isole. Recueilli par un jeune garçon fasciné par Hitler et la Seconde Guerre Mondiale, il s’engage dans la voie de la violence…

« Méfiez-vous du chien qui pense… » Le film est co-écrit par Jacques Audiard et les pensées de Baxter dites par Maxime Leroux font tour à tour rire, frémir, trembler. Le film adapte un roman de Ken Greenhall. Le scénario joue habilement du regard que le chien porte sur les humains. Le récit demeure à la lisière du fantastique. Les notions de bestialité et d’humanité sont interrogées. Baxter est finalement fort innocent là où tous les humains présents dans le récit ont un côté méprisable, odieux ou monstrueux. L’adaptation est beaucoup moins violente que le roman original. La violence est habilement suggérée. Le scénario respecte la trame du roman et l’adapte plutôt fidèlement. Le malaise et l’inconfort saisissent le spectateur qui suit en parallèle le destin de Baxter et de Charles, le jeune garçon obsédé par Hitler. 

Lorsque Baxter et Charles se rencontrent, le pire peut arriver. L’aspirant nazi prend l’ascendant sur l’animal qui ne se plaint pas d’avoir été recueilli par un maître qui sait se faire obéir. Mais lorsque l’animal laisse s’exprimer sa sauvagerie, c’est lui qui prend l’ascendant sur son maître. Des rapports dominant-dominant et maître-animal découlent suspense et inquiétude pour le spectateur. Cela va mal se terminer. Pour le maître comme pour l’animal ! « N’obéissez jamais ! » C’est la funeste recommandation de Baxter à tout quadrupède à poils et à crocs qui l’écoute ! Un film atypique dans le monde du cinéma français mais un film qui a du chien ! Qui plus est, un film qui vient accompagner et recouper des thématiques et questionnements présents dans Les Chiens d’Alain Jessua ou Dressé pour tuer de Samuel Fuller ! Qui est l’homme, qui est la bête ? Le lecteur de cet article peut se poser la question… El sueño de la razon produce monstruos ? Sans doute mon bon Goya, sans doute...

mercredi 18 mars 2026

Les super-héros contre la censure : qui du Docteur Wertham ou de la loi du 16 juillet 1949 est le plus terrible adversaire des encapés ?

 

Tous les lecteurs de comics ont un jour lu ou entendu des trucs sur le docteur Fredrick Wertham. C’est cet illuminé qui est parti en croisade contre les comics et a contraint les éditeurs à adopter un organisme d’autorégulation, le Comics Code Authority. Mais qui est donc ce docteur ? Et pourquoi est-il parti en croisade contre les comics entre la fin des années 1940 et le reste de sa vie ?

Harold Schechter (scénario) et Eric Powell (dessin), Dr. Wertham: l’homme qui étudia les tueurs en série (et faillit tuer la bande-dessinée), Delcourt, Paris, 2025.

Dans ce gros album en noir et blanc, le dessinateur Eric Powell avec Harold Schechter poursuit un peu son exploration de la psyché des serial-killers entamée dans Ed Gein, autopsie d’un tueur en série. En effet, une bonne partie des pages du premier tiers de la bande-dessinée sont consacrées aux cas étudiés par Fredrick Wertham entre 1922 et 1948. Cette nécessaire remise en contexte du personnage permet de comprendre quel genre de psychiatre il était et quels types de patients il a suivis. Il y a beaucoup à lire dans ces pages et il vaut mieux avoir le cœur bien accroché tellement la description de certains supplices est atroce. L’œuvre est documentée et précise et relate les difficultés qu’a rencontrées Wertham pour se faire une place dans le milieu.

Le docteur Wertham s’est trouvé confronté au cas d’Albert Fish, le « vampire de Brooklyn », voyeuriste, sadomachiste, fétichiste, zoophile, pédophile, coprophile, cannibale… Le psychiatre a participé au procès de cet ogre monstrueux. Il a suivi et traité d’autres patients non moins effrayants. Toutes ces expériences pourraient peser sur certaines de ses marottes. Dans le même temps, il contribue à mettre en place une clinique dans le quartier de Harlem. Le docteur n’est pas qu’un ultra-conservateur hargneux et réactionnaire. C’est un praticien investi, soucieux du bien-être des afro-américains dans une Amérique encore très raciste et ségrégationniste.  Certes, le comic-book fait de Wertham le portrait de quelqu’un de narcissique et d’extrêmement ambitieux mais savoir qu’arrivé à l’âge de cinquante ans, il avait contribué à l’étude de quelques-uns des pires criminels des Etats-Unis et à la lutte contre le racisme et la ségrégation, cela donne une toute autre dimension au personnage.


De même, la croisade anti-comics est réinscrite par Powell et Schechter dans un contexte général de remise en question des lectures des jeunes états-uniens par des associations de parents ou par des religieux en vue. C’est d’ailleurs dans ces pages consacrées à la croisade que Powell redonne une forme comic-booky plus traditionnelle à l’ouvrage. Des reproductions de cases tirées des EC Comics ou d’autres comics servent à montrer ce qui irrite et interpelle le psychiatre : la violence, les monstres, les stéréotypes racistes, la misogynie… De fait, l’album donne à voir l’obstination de Wertham qui semble virer à l’obsession. Il s’agit bien pour lui de partir en guerre pour sauver la jeunesse américaine. La sauver d'elle-même et de ses nocives habitudes ! Il met tout en œuvre pour amasser quantité de preuves que les comics pervertissent la jeunesse, allant jusqu’à transformer la clinique de Harlem en lieu où il peut récolter les témoignages d’enfants sur leur consommation de comics.

Sa lutte contre le racisme et la ségrégation recoupe sa croisade anti-comics : les comics d’après-guerre regorgent pour certains de représentations racistes des noirs. Wertham ne désarme pas et s’exprime à la radio pour accuser Superman d’être une icône nazie. Lorqu’il est question de la maison d’édition EC Comics, contre laquelle la fureur de Wertham et des autres pourfendeurs de comics se déchaîne, la bande-dessinée prend le temps de nous conter l’histoire de Bill Gaines, directeur de cette maison célèbre pour ses anthologies d’horreur (Tales from the crypt, Vault of horror…). C’est un fait, de nombreux comics d’horreur ou des anthologies de récits policiers étaient particulièrement riches en scènes de tortures et meurtres particulièrement graphiques. Au moment de la publication de son livre somme Seduction of the Innocent, le bon docteur est complètement aveugle aux aspects très progressistes et anti-racistes de certaines revues d’EC Comics. 

Ce que l’album donne également à voir, ce sont les conséquences de la croisade pour les dessinateurs montrés du doigt et ostracisés. Si un Jack Kirby clairement reconnaissable à son gros cigare coincé entre les lèvres se moque des menées de ce tordu de Wertham, d’autres expriment leur mal-être et leurs difficultés. Schechter et Powell rassemblent également tous les éléments qui permettent de démonter les raisonnements du psychiatre. Le « groupe témoin » étudié ne contient que des enfants psychologiquement perturbés et aucun enfant équilibré. De même, les auteurs pointent les déformations et modifications apportées par Wertham aux témoignages des enfants pour asseoir ses théories.

En outre, lorsqu’il est question du fameux témoignage de Bill Gaines devant la commission sénatoriale de 1954, nous comprenons que les acteurs du petit monde des comics laissent méchamment EC Comics couler et s’enfoncer pour sauver leur peau et leurs propres titres. La mise en place d’un organisme d’autorégulation et d’autocensure ainsi que la rédaction d’un code de bonne conduite ne concerne pas tous les éditeurs mais assure la disparition de tous les titres phares de la maison d’édition de Gaines. Il faut calmer la moral panic à tout prix ! Les comics sortent durablement transformés de cette crise. Wertham quant à lui triomphe.

La dernière partie de la bande-dessinée dévoile la suite et fin de carrière assez pathétique du docteur Fredrick Wertham. Il continue à taper fort sur les comics alors qu’ils ne montrent plus que des histoires d’animaux rigolos et de super-héros inoffensifs. Une page dévoile une rencontre avec Alfred Hitchcock. Wertham passe lentement d’une place prééminente aux coulisses d’une scène médiatique où il n’a plus sa place. Sa nécrologie dans le New York Time occulte toutes ses actions contre la ségrégation et se focalise sur sa croisade anti-comics. Il ne parvient jamais à se détacher de cette lutte qui change à jamais le médium comic-book en l’édulcorant et en le désarmant pour une bonne trentaine d’année…

Marvel 14 : les super-héros contre la censure, Philippe Roure et Jean Depelley, France, 2010.

Et en bon Franchouillards, nous nous disons : « ces Ricains quand même avec leur censure des comics, ils sont graves ! » HA ! C’est oublier la manière féroce dont l’Etat français a cherché à limiter l’importation et la traduction de comics américains après 1945 ! Philippe Roure et Jean Depelley racontent dans leur documentaire leur enquête sur le mythique numéro 14 de Marvel, magazine français interdit à la vente aux mineurs en mars 1971 par la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse (créée en 1949 par des parlementaires catholiques du MRP et du Parti communiste, soucieux de défendre leurs titres pour jeunes face au déferlement des comics). Cette quête du Graal pour collectionneurs de comics est un bon prétexte pour revenir sur la censure des comics en France et sur l’histoire de la maison d’édition lyonnaise LUG, un temps dirigée par madame Claude Vistel.

Imaginez-vous cela : des comics édulcorés et passés au crible par un organisme d’autocensure traquant les moindres traces de contenu antiaméricain sont repassés au crible et parfois interdits au nom d’un antiaméricanisme porté par le gouvernement français, les partis influents (MRP et PCF) et les associations catholiques. C’est du délire total nous direz-vous ? Attendez de savoir que le texte de loi de 1949 visant à une bonne surveillance des publications pour la jeunesse reprend un projet de loi écarté par le gouvernement de Vichy durant l’occupation !

Catholiques et communistes, comme Raoul Dubois, s’acharnent sur tous les illustrés américains et n’y trouvent rien à sauver. Des singes intelligents dans Tarzan ? A bannir !!! Des robots dans Flash Gordon ? A interdire !!! Tous les éléments subversifs doivent être effacés ! Zorro et Flash perdent leur masque… Les outrances, les monstres, les combats… Autant d’éléments qui pervertissent la jeunesse française ! L’antiaméricanisme primaire et féroce est affiché et assumé. La science-fiction ? Un danger !!! Alors que Wertham s’emploie à désarmer et condamner l’industrie américaine des comic-books, la France part en guerre contre les comics !

Entre 1950 et 1970, les publications pour la jeunesse françaises sont des illustrés souvent de petit format distribués dans les maisons de la presse et autres kiosques à journaux. La maison LUG est basée à Lyon et édite un certain nombre de revues traduisant du matériel importé d’Italie, des fumetti, ou des créations françaises. A l’été 1968, Claude Vistel succède à son père à la tête de LUG et cherche du nouveau matériel à publier. Son œil est attiré par les publications Marvel : les Fantastic Four, le Silver Surfer, Galactus, Spider-Man… Les séries signées par Stan Lee et Jack Kirby ressourcent et réinventent le comic-book super-héroïque. La revue Fantask est lancée en 1969 et traduit plusieurs séries Marvel. Un jour, un courrier à entête du Ministère de la Justice vient mettre en demeure LUG de cesser la publication de Fantask sous peine de poursuite judiciaire. Motifs invoqués dans ce courrier : les couleurs trop « violentes » de la revue ainsi que des récits de science-fiction terrifiants… 


Les éditions LUG sont effrayées par ce courrier même si Claude Vistel avoue ne pas trop comprendre les accusations. Fantask disparaît des kiosques. La revue se vendait bien pourtant. Du côté des jeunes lecteurs, un mélange de colère et d’incompréhension se fait sentir. LUG lance deux nouveaux magazines Strange et Marvel. Les couleurs jugées trop violentes sont remplacées pas du noir et blanc avec une couleur d’accompagnement. Les lecteurs s’en plaignent et au bout de quelques numéros, la couleur revient. En décembre 1970, le couperet tombe pour la revue Marvel : le contenu est trop brutal et dangereux pour les jeunes lecteurs. Le 19 mars 1971, l’interdiction de vente aux mineurs est décrétée. LUG essaie de dialoguer et de comprendre comment et pourquoi une revue de bande-dessinée destinée à la jeunesse se voit reléguée au rang de revue pornographique. Une loi de finance unique est votée en 1971 pour surtaxer les publications frappées d’une interdiction de vente à la jeunesse. La menace d’une TVA à 33,33 % pousse LUG à jeter l’éponge, Marvel 14 ne paraîtra jamais…

Ce qui frappe dans cette histoire, c’est la volonté féroce de mettre à mort une revue destinée à la jeunesse. Les menaces de poursuites judiciaires ne suffisent pas. Il faut une loi votée spécialement pour anéantir Marvel. Tout cela paraît insensé. Dans le dernier numéro de la revue, le numéro 13, une lettre de Stan Lee est publiée dans le courrier des lecteurs. Il félicite l’éditeur de la qualité de la revue et souhaiterait pouvoir proposer les mêmes magazines sur le marché américain !

 

Autre objet de sidération : les épisodes de comics publiés dans les revues françaises sont retouchés dans les bureaux de LUG par divers artistes dont Jean-Yves Mitton et Reed Man. Les onomatopées, coups, tous les éléments jugés trop brutaux sont effacés. Les planches sont modifiées et redécoupées. Des pages entières disparaissent et les retouches sont nombreuses. Jusqu’au début des années 1990, tous les épisodes sont retouchés avant publication. Des planches approuvées par le Comic Code Authority et déjà sévèrement expurgées de tout élément choquant sont encore une fois examinées et modifiées. Et pourtant, la commission de surveillance trouve à redire ! 

Tout au long de l’histoire des éditions LUG, des séries sont abandonnées en cours de parution par peur de poursuites et l’autocensure reste la règle durant des décennies. Pendant longtemps, les lecteurs ne savent pas comment se conclue la saga des Eternals de Jack Kirby… L’irruption du jeune Frank Miller sur Daredevil ou Wolverine ne se fait qu’avec des planches lourdement remaniées et retouchées… Les aventures du chevalier de l’espace Rom s’arrêtent en plein milieu d’une intrigue… Les lecteurs les plus exigeants le reprochent à l’éditeur français. Les lecteurs plus compréhensifs s’offusquent d’être pris pour des abrutis par une commission de vieux singes bien-pensants…

Sans Wertham, les comics américains ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Sans la loi de 1949 sur les publications jeunesse, la revue Strange qui vendait à plus de 130 000 exemplaires n’aurait pas initié des milieux de jeunes lecteurs aux super-héros de Lee et Kirby. La manière aveugle dont Wertham tape sur des créateurs de comics souvent issus de l’immigration et aucunement mal intentionnés vaut bien la brutalité et la férocité avec lesquelles une commission française assassine des revues jeunesse au nom d’un antiaméricanisme primaire. Pourtant de 1945 au début des années 2000, les revues traduisant des comics ont été les hôtes réguliers des kiosques à journaux, maisons de la presse et autres bureaux de tabac. La revue Strange est autant un sésame qu’une madeleine de Proust pour ces vieux collectionneurs qui dépensent aujourd’hui des fortunes en librairie pour acquérir les rééditions en intégrales des séries qu’ils lisaient antan dans Strange, Spécial Strange, Strange Spécial Origines, Titans, Spidey, Nova

 

 

Ce texte est affectueusement dédié à Jean-Pierre Putters, producteur du documentaire Marvel 14 : les super-héros contre la censure, cinéphile et créateur de la revue Mad Movies. Tonton Mad ton amour inconditionnel du cinéma fantastique et ton sens de l’humour sans pareil nous manquent cruellement…

vendredi 25 avril 2025

William Blanc, Justine Breton & Jonathan Fruoco, Robin des Bois de Sherwood à Hollywood, Libertalia, Montreuil, 2024.

 

William Blanc, Justine Breton & Jonathan Fruoco, Robin des Bois de Sherwood à Hollywood, Libertalia, Montreuil, 2024.

Sans égaler en nombre d'apparitions dans différents médias les champions incontestés que sont Sherlock Holmes ou Dracula, Robin Hood est une figure mythique qui a remarquablement traversée les siècles pour être remaniée, ré-imaginée, complètement renversée parfois et énormément récupérée à des fins militantes ou politiques. 

Comment un mythe naît-il au cours de l’époque médiévale, se transforme-t-il lors de l’époque moderne et se diffuse-t-il jusqu’à l’époque contemporaine en infusant la culture populaire comme la culture des élites ? Robin Hood est un excellent sujet d’étude pour élucider ces questions. Jonathan Fruoco, médiéviste, part d’un constat : il n’existe en France que peu d’études sérieuses ou d’ouvrages synthétiques sur les légendes de Robin des Bois. Il s’associe à William Blanc et Justine Breton pour élargir son propos purement médiéviste et aborder la place du personnage dans la culture populaire. A six mains et en neuf chapitres, cette joyeuse bande d’auteurs explore les origines historiques et littéraires du mythe (Jonathan Fruoco), son exportation aux Etats-Unis dans la culture populaire et son acclimatation en France (William Blanc) et les dimensions enfantine et féminine du mythe (Justine Breton). Cette belle étude, complète mais non-exhaustive, s’ouvre sur une magnifique préface de Michel Pastoureau qui relie la naissance de sa vocation de brillant médiéviste à ses souvenirs d’enfance des versions hollywoodiennes de Robin Hood et d’Ivanhoe.

Les balades de Robin des Bois sont des textes anglais écrits entre les 14ème et 15ème siècles. Robin est un personnage fictif qui semble très présent dans la culture populaire anglaise dès le Moyen Âge. Sa première mention écrite le met d’ailleurs immédiatement en compétition avec l’establishement puisqu’il est dit qu’il est plus populaire que le sacro-saint « Notre Père » pour la paysannerie anglaise ! Dès ses premières aventures écrites, les grandes lignes et grands épisodes de sa geste sont réunis. Les aventures de Robin des Bois sont, dès les prémices de l’imprimerie, l’un des premiers best-sellers en Angleterre.


Robin apparaît comme un yeoman, un petit paysan libre propriétaire terrien. Aux 14ème et 15ème siècles, les archers de l’armée royale sont recrutés parmi les yeomen. Ce groupe social démographiquement nombreux devient très revendicatif et se rebelle au cours de cette période. Dans les balades originelles, les aventures de Robin ne sont pas contextualisées historiquement. Il n’est pas dit qu’il vit sous le règne de Jean-Sans-Terre. Des chroniques un peu plus tardives cherchent à le rendre historique et à l’ancrer dans des événements insurrectionnels attestés par des sources judiciaires. Robin, le yeoman en révolte contre le roi et l’Eglise, appelle ses hommes à tabasser et détrousser les membres du clergé. Dans les couches populaires, ces récits circulent et sont adoptés par des yeomen bien réels et quelque peu revendicatifs.

En revanche, au cours du 16ème siècle, ce très populaire héros est élevé au rang de noble dans le théâtre élisabéthain. La noblesse anglaise s’approprie le mythe du personnage en le transformant en comte tombé en déchéance. Cette version de la légende s’inscrit définitivement dans les mémoires et cristallise cette origin story. Avec le fait de se cacher en forêt et celui de dépouiller les riches, cette disgrâce du petit noble fait partie intégrante de l’ADN du mythe alors qu’il s’agit d’une réécriture élisabéthaine. Cette réinvention permet aussi de redéfinir la mission de Robin pour biffer sa mission sociale et en faire un légitimiste qui veut remettre sur le trône le souverain légitime en même temps qu’il retrouve son rang. Cela confère aussi au personnage en révolte contre l’évêque local ou le shérif de Nottingham un caractère national qu’il n’avait pas jusque-là.

L’aspect du héros change lorsque ses origines sont réécrites. Le héros à capuche, Robin Hood, devient un héros des bois au cours du 20ème siècle et à cause d’erreurs des traducteurs français hésitants trop entre hood et wood… Le fameux chapeau mou à plume n’apparaît qu’au 19ème siècle et est popularisé par le cinéma. Le hoodie revient dans les comics de Green Arrow (années 1980 et 1990). La verdure du costume attestée dès Chaucer est moins une affaire de camouflage qu’un indice économique : le vert coûte moins cher !

La figure populaire de Robin Hood ne quitte jamais la culture britannique puisque les membres du Gunpowder plot de 1605 sont désignés comme des Robin Hood par le juge qui instruit l’affaire. De même, un capitaine de navire attaqué par des pirates relate, au 18ème siècle, que ses assaillants se réclament comme des Robin Hood lorsqu’ils arraisonnent son vaisseau. Bien avant le cinéma ou la bande-dessinée, le mythe du prince des voleurs est bien présent dans la mémoire et la culture populaire.

Lorsque Joseph Ritson, folkloriste de la fin du 18ème siècle, collecte diverses versions des balades de Robin Hood, alors même que grogne la Révolution Française, le mythe est déjà associé de longue date à certaines formes de contestations populaires. Les Robin Hood Societies de la petite bourgeoisie progressiste moquée par la presse conservatrice se sont appropriées la figure de Robin. Au 19ème siècle, les Chartists se revendiquent de Robin Hood. Avant d’être récupéré par les mouvements nationalistes, le romantique Keats a le temps de chanter Robin Hood, ce mythe révolu pré-industriel mais ô combien nécessaire dans ce fiévreux 19ème siècle…

La traversée de l’Atlantique à destination des Etats-Unis se traduit par d’autres transformations à la fin du 19ème siècle. Robin Hood devient le mètre-étalon pour jauger les figures de hors-la-loi telles que Jesse James. Ce faisant, le mythe se ramollit pour s’adapter aux comparaisons de tous les bords, parfois poussives, et trahissant souvent le mythe originel du yeoman en révolte. La récupération et le remodelage du mythe est quasi constant depuis la fin des années 1860 et aujourd’hui. Bernie Sanders et Ted Cruz débattent dans les années 2010 sur les réformes fiscales à mettre en œuvre aux Etats-Unis. Sanders, progressiste et socialist, évoque l’image d’un Robin Hood pour se voir répondre par le très conservateur et républicain Cruz que les vrais Robin Hood sont dans le camp conservateur des « anti-systèmes » libertariens ! 



Le renversement du mythe est aussi remarquable que représentatif des temps ! Face aux masses oisives profitant des aides sociales, les « Robin des Bois à l’envers » s’en viennent joyeusement tabasser et voler les pauvres pour donner aux riches ! Le livre montre assez bien comment les changements de la société et les transitions Outre-Manche ou Outre-Atlantique permettent cette incroyable récupération du personnage… Après la crise des subprimes, les auteurs notent une hausse de l’utilisation des caricatures de Robin Hood dans le monde anglo-saxon. Lorsque le modèle du welfare state est ébranlé, Robin sort du bois !


Et la culture populaire alors ? Elle alimente ces circonvolutions de la figure mythique récupérée en politique. William Blanc explore de manière synthétique ces aspects. Peu d’aspects sont laissés de côté par les auteurs de l’ouvrage : le militantisme de la figure, les adaptations à la littérature enfantine, les rapports de Robin et Marianne… La dernière partie de l’ouvrage n’est pas inintéressante en ce qu’elle analyse par le menu les thématiques très récurrentes du déguisement et du travestissement dans les divers récits de Robin des Bois. 

L’ouvrage est touffu et fort intéressant. Peu de mythes littéraires ont connu un succès et une récupération comparables à ceux de Robin Hood qui n’a sans doute pas tiré ses dernières flèches au moment où ces lignes sont écrites !