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mercredi 22 avril 2026

Thomas Huchon, Résister aux Fake News, First Editions, 2025.

 

Thomas Huchon est un journaliste et auteur d’ouvrages sur les fake news et les idées complotistes. Depuis des années, il anime des ateliers pédagogiques dans les classes de France pour sensibiliser les jeunes aux mécanismes et aux dangers de ce phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur en France et dans le monde, surtout depuis l’explosion d’internet. Fort de cette expérience sur le terrain, mais aussi grâce au travail qu’il effectue avec des chercheurs comme Rudy Reischtadt ou avec d’anciens complotistes, il livre ce manuel très utile qui offre toute sortes de moyens pour résister aux fake news.

Cet ouvrage est essentiellement conçu comme un manuel pour réagir vite et de façon simple, donc efficace, lorsqu’on est confronté à un discours complotiste qui, trop souvent, laisse bouche bée l’auditeur qui le reçoit tant il n’est pas préparé à y répondre. Une vingtaine de chapitres reprennent les idées complotistes les plus répandues dans le monde et dans notre pays. On retrouve entre autres celles qui entourent les Illuminati de Bavière, le 11 septembre 2001, la pandémie de Covid 19 ou celles qui tentent de faire croire que la Terre serait plate. D’autres, plus franco-françaises ou moins présentes dans des ouvrages du même style que celui-ci, donnent une réelle plus-value au livre : les mensonges vissant à dire que les attentats de 2015 ne sont que des opérations réalisées sous de « faux drapeaux ». Il s’agirait en réalité de conspirations mises en œuvre par l’Etat pour imposer à la population des lois sécuritaires d’exception.

Outre le fait de faire état de chacune des idées, Thomas Huchon expose le contexte dans lequel est apparue chacune des idées complotistes. Il dresse ensuite une liste des arguments avancés par celles et ceux qui propagent les mensonges conspirationnistes puis les « debunke » en expliquant comment elles s’avèrent totalement erronées. Pour certains arguments, la méthode proposée est assez simple : questionner la personne qui nie la réalité objective de certains évènements pour leur imposer la charge de la preuve de ce qu’elle profère et la mettre en difficulté de prouver ce qui ne peut l’être. Pour rétablir d’autres vérités plus complexes, l’auteur donnent des exemples de travaux de recherches scientifiques, ou propose des corpus d’archives ou de documents.

Thomas Huchon poursuit chaque étude en identifiant les personnalités ou groupements qui diffusent les idées complotistes et fait état des répercussions plus ou moins importantes ou plus ou moins graves qu’elles peuvent induire. Enfin, un état des lieux chiffré permet d’appréhender l’ampleur du phénomène et de montrer le nombre d’individus qui ont pu être mis en contact avec chacune des idées complotistes.


Les derniers chapitres du livre sont plus analytiques et intéresseront certaines plus les initiés. L’auteur y fait un bilan de la recherche depuis la dernière décennie.  On y découvre les conséquences de l’adhésion aux fake news sur les individus, la force des biais cognitifs qui poussent à « mal penser » et comment ces idées infusent de plus en plus les discours de certains hommes politiques en France, notamment dans les milieux extrémistes. Quelques pistes sont enfin données pour discuter avec un complotiste sans que chacun ne reste campé sur ses positions. Plus individuellement, il donne une méthode pour développer son propre esprit critique afin de ne pas être victime soi-même de son propre cerveau. Quelques petites illustrations peuvent éclairer de façon ironique les propos du livre. Elles sont l’œuvre de Rodho.  

mercredi 8 avril 2026

God Bless America, un thriller décevant dans l'Amérique de la Guerre froide


Septembre 1954, dans le Colorado aux Etats-Unis, une voiture s’arrête dans une station-service pour faire le plein. Un étrange homme défiguré est au volant. Il file ensuite à bord de son véhicule. Le lendemain, dans l’état voisin de l’Utah le shérif Nick Corey patrouille et découvre une voiture abandonnée au bord de la route. Alors qu’il l’examine attentivement en relevant une douce odeur de parfum, un grand bruit déchire la tranquillité du moment : un avion de l’armée, passablement endommagé, est en train de s’écraser. Le shérif se rend sur place après avoir parcouru quelques miles de distance depuis l’endroit où il se trouve. Il n’avait trouvé aucun conducteur dans la voiture, il ne découvre aucun pilote dans l’avion. Commence dès lors une course poursuite entre le shérif, un tueur en série et un groupe de soldat séditieux, dans une Amérique en pleine guerre froide.

Une superposition d’affaires repose alors sur les épaules de Nick Corey. L’armée et le FBI lui mettent la pression pour élucider un mystère plutôt embarrassant pour l’état. S’agirait-il d’un complot fomenté par les Soviétiques, visant à détourner quelques ogives nucléaires ? Un étrange inspecteur du FBI s’associe au shérif. Qui est-il ? Que lui veut-il ? Pourquoi sa présence trouble-t-elle tant l’enquêteur ?


Mais ce sont surtout de terribles souvenirs qui refont surface dans l’esprit de Nick. Des traces et des intuitions lui rappellent l’horreur qu’il a vécue enfant quand il a découvert les cadavres atrocement mutilés de ses parents. Tous les faisceaux de preuves convergent vers cette idée : l’homme qui a assassiné ces derniers est bien le même qui agit ici depuis quelques jours. Il le précède à chaque étape de l’enquête, semant derrière lui des pauvres victimes torturées et laissées pour morte dans de bien macabres mises en scène.

L’histoire ainsi dressée fournit tous les bons ingrédients d’un thriller réussi : une Amérique paranoïaque en proie à la chasse aux sorcières et qui traque tout ce qui peut être différent ; d’étranges protagonistes secondaires mais qui alimentent l’ambiance tendue de ces états arriérés et en marge de la modernité ; d’autres personnages dont les déviances (sexuelles) prennent souvent le pas sur la raison ; des mystères qui s’enchainent et qui donnent un caractère plutôt haletant et motivant au début de l’histoire dans laquelle le lecteur se plonge assez vite. Il a envie de savoir.

Mais malheureusement, au fur et à mesure des planches et des évènements, on perd le fil et la narration dévient souvent incohérente et répétitive. Le shérif suit les traces du fameux tueur et tente de déjouer en même temps le complot visant l’Amérique. Les bons choix pris par le héros de l’histoire sont systématiquement dictés par des intuitions, procédé un peu facile et rapide pour un ouvrage qui se veut une enquête policière. Trop peu de place est laissée également à l’histoire du tueur en série. Que cherche-t-il réellement ? Que s’est-il passé dans la chambre des parents il y a des années de cela ? Pourquoi reproduit-il les actes commis ? Pourquoi s’acharne-t-il autant sur le shérif ? La succession des meurtres lasse assez vite elle aussi. On devine que le shérif arrivera à chaque fois trop tard pour ne retrouver que les corps sans vie des personnes qu’il vient de quitter. Quant au dénouement final (qui n’en est pas un en réalité), il ne peut que laisser sur sa faim.

Au niveau graphique, c’est une Amérique et une société états-unienne très sombre qui est campée. La production du livre a été soignée : format impressionnant, gros grammage et beau grain du papier.  Le dessin très (trop) charbonneux, retire un peu de la netteté de certaines scènes et paysages qu’on aurait aimé être plus mis en valeur.


D’une bande dessinée aussi mise en avant et autant plébiscitée depuis sa sortie, on en attendait certainement de trop. Devant autant d’attente, on est peut-être aussi trop exigeants et très facilement déçue aussi.

God Bless America, d'après le roman Le Cherokee de Richard Morgièvre, adapté par PF Radice, Sarbacane, 2026.

mercredi 25 février 2026

Le Complotisme. Anatomie d'une Religion, par Christophe Bourseiller, Les Editions du Cerf, 2021.

 

Les complots existent. De nombreux évènements, bien souvent tragiques, résultent d’une conspiration entre un petit groupe d’individus, réunis pour nuire à une personne ou à un autre groupe de personnes. Nul ne peut nier ces faits tant ils sont clairement établis. Le complotisme, c’est autre chose. C’est la croyance selon laquelle un petit groupe d’hommes, ou de « non-hommes » agirait en secret pour nuire à l’humanité toute entière, pour élaborer en secret un plan pour dominer la planète.

Certains complotistes croient même que cette domination, établie déjà depuis bien longtemps, est à l’œuvre actuellement et que les faits et gestes des êtres humains sont régis partout dans le monde par une entité supérieure qui les guident, sans que personne n’en prenne conscience. Ces complotistes s’érigent eux-mêmes en quasi-sauveurs de cette humanité dominée, puisqu’eux-seuls savent ce qui se trament et le dénoncent haut et fort.

Dans cet ouvrage très simple à lire, donc accessible à tout le monde, Christophe Bourseiller, ancien acteur devenu historien, écrivain et journaliste, dresse d’abord une galerie de portraits de complotistes célèbres qu’il a choisis dans une période s’étendant de la toute fin du 18ème siècle à nos jours. L’auteur les a sélectionnés parce que chacun d’entre eux est à l’origine d’un mensonge complotiste encore bien vivant de nos jours. Ainsi des ponts se créent entre passé et présent et mettent en lumière les bases des idées complotistes actuelles. Augustin Barruel par exemple, aristocrate et jésuite, initié un temps à la Franc-maçonnerie, s’en détache assez rapidement et dénonce la Révolution française comme un coup d’état satanique organisé par des sociétés secrètes : les Francs-maçons, les Illuminati... Sa pensée irrigue encore aujourd’hui le catholicisme traditionnaliste.

D’autres idéologues ont posé les bases de certaines idées complotistes qui visent des groupes cibles ou des grands domaines de la vie de tous les jours. Des premiers qui accusent les Juifs, les protestants ou les étrangers, on peut retenir le nom de Lyndon Larouche qui accuse les Rockefeller et la couronne d’Angleterre de répandre en secret le chaos, la maladie et la famine dans le monde. Christophe Bourseiller met aussi en avant l’obscur néonazi d’origine allemand Ernst Zündel, négationniste bien connu, qui pensait dans les années 1980 qu’Hitler n’était pas mort et qu’il s’était réfugié au pôle Sud, d’où il poursuivait ses activités avec les extraterrestres. Pour les seconds, les maladies sont le fait de complots visant à détruire une partie de l’humanité : Boyd Graves pense que le Sida a été inventé et répandu dans cet objectif. Quant au célèbre Thierry Meyssan, son itinéraire particulier est retracé par le chercheur. Homme tout à fait respectable à l’origine, journaliste, libre-penseur et franc-maçon initié au Grand-Orient de France, combattant contre l’extrême droite, il a totalement vrillé dans les années 1990, d’abord en constatant les échecs de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à partir du 11 septembre 2001, quand il affirme haut et fort avoir découvert les preuves de la machination des attentats qui, selon lui, sont organisés par Ben Laden et Al-Qaida, sous contrôle de la CIA.

La seconde moitié du livre est consacrée à des « récits complotistes ». Force est de constater que plus c’est gros et incroyable (au vrai sens du terme), plus le nombre de croyants est important. Les Illuminati, Pearl Harbor, le Rock et la drogue pour affaiblir les esprits des jeunes, les extra-terrestres, les attentats de 2015 et le réchauffement climatique, tout fait de société, tout fait politique ou géopolitique est récupéré, transformé, adapté pour diffuser des idées fausses, bien souvent au profit d’idéologies haineuses, racistes ou antisémites.

La dernière partie est rédigée sous forme de conclusion. Une question est posée : pourquoi ça marche si bien ? La première réponse est liée à une sorte de dévoiement du principe démocratique de base : « La parole au peuple ». Ainsi les complotistes disent redonner la parole au commun des mortels, parole trop souvent confisquée selon eux par les puissants. En dénonçant les malversations de ces derniers, les théoriciens du complot donnent l’impression de contrer les « dirigeants du monde » et de rendre au peuple le pouvoir. Le web et les réseaux sociaux, en plein essor depuis deux décennies et complètement dérégularisés, sont aujourd’hui des vecteurs efficaces et sans limite à la propagation d’idées émanant de gens qui se disent spécialistes de tout. Sous couvert d’une pseudo scientificité, ils empilent les arguments et donnent l’impression de détenir le savoir.

Dans le contexte de crise mondiale actuelle, alors que des dirigeants adeptes eux-mêmes des idées complotistes gouvernent les pays les plus puissants de la planète, les théories complotistes sont en plein essor. Aveuglés par les méthodes des diffuseurs de mensonges, la plupart de ceux qui croient le font de bonne foi, sans se douter de ce qui se cachent derrière. Christophe Bourseiller qualifie le complotisme de religion, tant les croyants sont persuadés de détenir la vérité ultime, tant ils sacralisent leur unique crédo, celui du doute. Douter c’est bien, encore faut-il que le doute soit raisonné et raisonnable. Pour y arriver : l’éducation et le développement de l’esprit critique. Mais est-ce suffisant face à la déferlante des idées fausses qui polluent internet ? Permettez-nous d’en douter…

mercredi 14 janvier 2026

Struthof. Un camp pour épurer l'Alsace, par Frédérique Neau-Dufour, La Nuée Bleue


S’il y avait un livre nécessaire, c’était bien celui-ci. Depuis tant d’années circulent les rumeurs, les fausses informations et les contre-vérités sur cette si complexe période de l’épuration. C’est essentiellement dans les milieux autonomistes que se sont répandues ces fake-news sans qu’aucun contre-discours ne leur était jusqu’alors apporté. C’est enfin chose faite par l’historienne Frédérique Neau-Dufour qui s’est plongée pendant de longues années dans les archives de l’épuration, celles de la gendarmerie et dans des archives privées, confiées par les descendants de celles et ceux qui ont été enfermés au Struthof entre 1944 et 1945. C’est pendant cette année que le camp de concentration de Natzweiler est devenu le camp d’internement administratif du Struthof.

 En réutilisant quelques anciens décrets, le gouvernement provisoire de la République française a voulu sécuriser le territoire français et épurer l’ancienne région annexée, fraîchement libérée, alors que la guerre était encore loin d’être terminée. En insistant sur ce fait, et sans en nier les dérives, l’historienne retrace dans un premier temps la dure transition qui s’est faite pour reconvertir le camp nazi en instrument d’épuration. Des décennies plus tard, il est aisé de remarquer que l’idée n’était peut-être pas la meilleure. Cependant, c’est parce que les combats continuaient à faire rage que le pragmatisme primait sur le reste. Cette installation carcérale était bien pratique pour enfermer ceux qu’on considérait comme de dangereux ennemis.

Mais dans une région annexée et rattachée au Reich hitlérien, les choses n’allaient pas se faire sans encombre. Les Allemands venus peupler le territoire alsacien devaient être les premiers internés. Hommes, femmes, enfant, nourrissons et vieillards remplissaient des baraquements en attendant leur extradition vers leur pays d’origine. Dans cette masse de personnes, comment distinguer les vrais nazis des Allemands qui étaient là par simple volonté ou opportunité ? Quelques semaines plus tard, arrivent plus d’un millier d’Alsaciens considérés, à tort ou à raison, comme trop proches des Allemands. Dès lors coexistent ici deux mondes qui ne s’entendent pas forcément et qui sont encadrés par un personnel peu formé.

Quatre commandants se succèdent à la tête du camp. Tous doivent faire face à des difficultés de gestion du lieu : manque de personnel qualifié pour assurer la surveillance honnête des internés, manque de nourriture et d’approvisionnement en matériel, violences, vols et abus entous genres. L’alcoolisme et les désirs de vengeance touchent certains des gardiens. En tout, ce sont près de 8000 détenus qui ont été enfermés dans des conditions souvent difficiles dans un camp ou règne un ennui sans borne.

Le commandant Rofritsch est celui qui a laissé le plus de traces dans l’imaginaire collectif. Et pourtant c’est lui qui, sous une poigne de fer certes, a amélioré les conditions d’existence dans ce lieu. Frédérique Neau-Dufour dépeint un militaire acharné et brutal, mais qui réussit tout de même à faire venir du matériel, des médecins et de la nourriture au camp.

Après un an d’existence, le camp d’internement laisse place à un centre pénitentiaire, une prison, dans laquelle ce sont cette fois des personnes dont la collaboration a été avérée qui y purgent leur peine ou qui attendent leur procès. Les innocents, enfermés ici auparavant par erreur ou après une fausse dénonciation, sont censés avoir été libérés. Mais l’expérience de l’internement leur colle durablement à la peau et leur image est dégradée pour longtemps. Certains, pour qui cela est devenu insupportable, se suicident quelques temps après leur libération.

Un imaginaire fait de mythes, de fantasme et d’erreurs est né. Il est récupéré et amplifié par une frange assez importante de militants qui, jusqu’à nos jours, colportent et amplifient cette légende qui vise à faire croire qu’au Struthof, les Français se sont comportés de façon encore pire que les nazis. Un épisode reste gravé dans les esprits, celui qui a eu lieu le 27 janvier 1945, où, pour la première fois, des Alsaciens intègrent le camp, sous les violences des FFI. Frédérique Neau-Dufour consacre une part importante de la dernière partie du livre à remettre de la vérité et à contrer « les bobards » de ceux qui instrumentalisent les erreurs et les mensonges du passé à des fins haineuses (négationnisme, terrorisme…).

Un livre nécessaire, disait-on, qui participe d’une série de recherches fiables et objectives et qui renouvellent l’historiographie du camp de concentration de Natzweiler et qui éclaire sur la période qui a suivi la période nazie. Plus généralement c’est aussi sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Alsace et sur l’épuration en France que le lecteur est renseigné.

samedi 23 septembre 2023

Rudy Reichstadt, Au cœur du complot, Grasset, Paris, 2023.


Rudy Reichstadt, Au cœur du complot
Grasset, 
Paris, 2023.

« L’opium des imbéciles », est le titre du premier ouvrage de Rudy Reichstadt. Le complotisme y est présenté comme une substance quasi psychotrope à laquelle les « imbéciles », ceux qui ne peuvent tenir debout sans béquilles, sont soumis et par quoi ils sont aveuglés. Drogue nocive diffusée et vendue par des gourous malveillants et porteurs de haine qui trompent leurs adeptes, eux-mêmes désireux de trouver un refuge et des explications bien trop faciles à des évènements qu’ils ont du mal à comprendre.

Dans ce nouveau petit ouvrage de la « collection jaune » des éditions Grasset, le directeur de l’Observatoire du complotisme revient sur sa jeunesse et sur les raisons qui l’ont poussé à se lancer dans cet énorme travail minutieux et compliqué que constitue la lutte contre les théories du complot. Il y explique comment est né Conspiracy Watch, la démarche scientifique sans haine qu’il suit avec ses proches collaborateurs. Il expose également de façon assez rapide quelques méthodes complotistes et donne des techniques de réfutation des mensonges diffusés sur internet.  Il fait aussi état des avancées de ses recherches psycho-sociales sur les complotistes. Depuis peu dans le comité de rédaction de Franc-Tireur, c’est une audience plus large encore qui peut découvrir les travaux de l’inlassable chercheur qui avoue qu’au départ, les théories du complot ne le passionnaient pas plus que ça.

Le plus marquant de l’ouvrage réside certainement dans la lecture des réactions très souvent rageuses de ses contradicteurs qui, pétris de violence et, pour certains, d’envies de meurtre, crachent leurs insultes au visage d’une équipe qui n’a qu’une volonté, celle d’éclairer le public pour qu’ils ne se laissent pas duper par ceux que d’autres appellent « les artisans de la haine ». A elle seule, la lecture de ces commentaires, souvent anonymes, devrait décrédibiliser celles et ceux qui les profèrent. Ce serait si simple, et pourtant ….

Pourtant, à l’heure de la libération de la parole extrémiste, de celle qui n’a plus aucune limite tant dans son contenu que dans sa diffusion (les algorithmes effectuant le travail), ce sont bien les comptes des menteurs qui sont le plus suivis sur les réseaux sociaux. Le jeu de les contrer en vaut-il la chandelle quand on a une famille et qu’on la menace de mort ? Est-ce qu’il faut courir le risque de continuer à se battre avec la science comme seule arme quand un livre calomnieux est publié sur vous et vendu sur toutes les grandes plateformes de e-commerce ?

Le travail que mène Rudy Reichstadt n’est pas vain et doit être relayé par toutes celles et ceux qui sont en contact avec un jeune public avide de connaissances et de vérité. Enseignants, pédagogues, médiateurs… devraient tous récupérer les fruits du travail long et fastidieux de l’équipe des contributeurs de Conspiracy Watch pour alimenter leurs cours et leurs réflexions et les transmettre avant que les faiseurs de haine ne s’emparent de la jeunesse. Une fois que le ver est dans le fruit, il sera plus difficile de l‘extraire que de l’empêcher d’y rentrer en exerçant l’esprit critique dès le plus jeune âge.

Pris parfois au dépourvu, le pédagogue a du mal à trouver les mots pour débattre ou pour contrer une idée fausse. Exprimer son avis de façon claire et compréhensible peut s’avérer ardue. Cette collection de livres, que certains trouveront onéreuse (15 euros pour 115 pages en général), a le mérite de donner la parole à des spécialistes qui savent de quoi ils parlent et qui maitrisent parfaitement leurs sujets (Delphine Horvilleur, Richard Malka…). Devant la difficulté d’aborder en public les questions sensibles (extrémismes religieux et politiques, racisme, antisémitisme, communautarismes en tous genres), la lecture d’ouvrages comme celui de Rudy Reischstadt devient indispensable car elle constitue un levier pour éclairer, argumenter et rendre facile une discussion ou un débat qui peut faire peur à l’origine. Et pour les plus patients, ils se consoleront lorsque, quelques mois plus tard, les mêmes ouvrages paraitront en poche à un prix plus abordable.

samedi 10 juin 2023

Catherine Bréchignac, Retour vers l’obscurantisme, Le cherche midi, Paris, 2022.

 


Catherine Bréchignac, Retour vers l’obscurantisme,
Le cherche midi,
Paris, 2022.
 

Les théories du complot foisonnent, les crédules qui pensent que la Terre est plate sont de plus en plus nombreux, les fake news sont les « infos » qui font le plus le buzz sur la toile… Nous sommes à une époque de post-pandémie où le moindre « gourou » est capable de manipuler sans aucun frein des millions de personnes. Et pourtant, jamais les sciences n’ont autant progressé que ces dernières années…

Comment est-il possible que, malgré l’évidence de certains faits scientifiquement ou historiquement prouvés, il subsiste une frange de plus en plus importante de la population qui les remet en cause ? C’est la question que se pose Catherine Bréchignac, membre de l’Académie des technologies et de l’Académie des sciences et ancienne directrice générale et présidente du CNRS. Mais ce qui intrigue certainement encore plus la chercheuse, c’est le fait qu’en France et dans le monde, après des siècles de lutte pour les droits et les libertés, on assiste à un retour à l’obscurantisme, une idéologie visant à refuser tous les progrès.

Pour tenter de répondre à ces interrogations, on suit Agil, un personnage fictif, presque naïf qui s’interroge sans cesse et qui trouve les réponses en retraçant l’histoire des sciences et des progrès techniques basiques tels que le feu et l’électricité par exemple. Il découvre qu’au moment de leur invention, la plupart des progrès ont fait peur et ont suscité des craintes qui ont poussé les Hommes à s’en méfier pendant un certain temps avant que leur usage n’en devienne commun.

Mais notre époque, à la différence du passé, est celle des réseaux sociaux qui sont devenus de puissants vecteurs de transmission des peurs de masse. Il suffit qu’un manipulateur y instille une nouvelle théorie, sous couvert d’un faux raisonnement, pour que les masses s’en saisissent et y voient la volonté de quelques groupes imaginaires de dominer le monde. Et quand vient s’y greffer en plus la superstition, l’ensemble devient presque incontrôlable et il n’est plus possible de démontrer que ces mensonges ne reposent que sur des erreurs bien souvent commises volontairement.

Pourtant la science devrait rassurer. Elle est aujourd’hui capable de trouver des remèdes très rapidement à des maladies, elle se nourrit du doute pour avancer, car le scientifique se questionne en permanence pour aller encore plus loin. Elle est là justement pour sortir l’Homme de l’obscurantisme, comme l’ont voulu, en leur temps, les Lumières.

Comment faire pour sortir l’Homme de ces peurs irraisonnées et empêcher qu’il ne soit soumis aux manipulateurs de toutes sortes ? L’éducation et l’enseignement sont les remèdes contre ces dérives. Mais encore faut-il que les enseignants se rendent compte qu’ils ne sont plus simplement des transmetteurs de connaissances (internet fait le boulot), mais qu’ils doivent désormais se positionner en régulateurs et en modérateurs, afin de permettre aux jeunes à repérer les fausses informations et les idéologues en tout genre et qu’ils puissent acquérir l’esprit critique qui leur permettra d’élaborer des jugements éclairés.

A l’heure où tout le monde dispose d’un smartphone, ce sont les compétences du 21e siècle qui devront constituer l’enjeu de l’école de demain.  


mardi 25 avril 2023

Nicholas Meyer, Sherlock Holmes et les Protocoles des Sages de Sion, éditions Archipoche, Paris, 2023.

Nicholas Meyer, Sherlock Holmes et les Protocoles des Sages de Sion, éditions Archipoche, Paris, 2023.


Janvier 1905. Sherlock Holmes et le Dr John Watson sont appelés par Mycroft, le frère du célèbre détective, pour mener une enquête top secret. Le corps d'une agente des Services secrets britanniques a été retrouvé dans la Tamise. Sur elle, des documents détaillant un complot visant à dominer le monde, se fondant sur les Protocoles des Sages de Sion ! Holmes et Watson, accompagnés d'une énigmatique jeune femme, embarquent alors à bord de L'Orient-Express depuis Paris pour rejoindre la Russie des tsars, d'où proviennent ces documents explosifs. Car une question se pose : sont-ils authentiques ? Ou est-ce un faux forgé par les services secrets russes ? Mais, à leurs trousses, se lancent des adversaires déterminés à les empêcher de parvenir à leurs fins. Par tous les moyens. Sans doute l'enquête la plus périlleuse du plus célèbre des détectives anglais…

« The game is afoot ! »

Dans l’art du pastiche holmésien, Nicholas Meyer excelle depuis quelques décennies déjà ! The Seven-Per-Cent Solution, The West End Horror ou The Canary Trainer sont autant de romans dans lesquels l’auteur fait la démonstration de sa connaissance approfondie du « canon holmésien » et du contexte victorien. Avec beaucoup d’ingéniosité et d’audace, Meyer fait croiser au détective londonien Sigmund Freud ou l’énigmatique Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux. Il mêle fiction et Histoire avec talent et joue avec son lectorat à un subtil jeu de renvois et références. A côté de ses travaux pour le cinéma et la télévision, ses écrits ont rencontré un succès certain chez les fidèles lecteurs des nouvelles de Conan Doyle comme chez les profanes. C’est un autre challenge qu’il se fixe avec cette enquête.

The Adventure of the Peculiar Protocols confronte le détective consultant à l’un des plus fameux faux de l’Histoire et à un prétendu vaste complot. Nous ne rappellerons pas ici l'histoire de ce plagiat du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly.  Sans trop en dire sur l’enquête pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur, Nicholas Meyer convoque quelques figures historiques : la traductrice Constance Garnetti, les Sionistes Israel Zangwill ou Chaim Weizmann. Il apporte un grand soin au contexte historique. La piste suivie par le limier entraîne le lecteur de Londres à Odessa, en passant par Paris. Peut-être pas dans une enquête trépidante mais dans un bluffant puzzle intellectuel qui met à rude épreuve les capacités de déduction de Sherlock Holmes. A travers la narration du Docteur John H. Watson, le romancier sonde également les sentiments antisémites du temps. De Walter Scott à Mark Twain en passant par William Shakespeare, Watson s’interroge sur les diverses représentations littéraires des Juifs et sur ses propres préjugés antisémites.L'inévitable clin d'oeil à Shylock Holmes est au rendez-vous...

« Mycroft, un mensonge peut parcourir la moitié de la surface de la terre le temps que la vérité enfile ses bottes. »

Nicholas Meyer, dans ses remerciements en fin d’ouvrage, salue l’incontournable Will Eisner. Il renvoie également au travaux de Steven J. Zipperstein de l’Université de Stanford, notamment à son ouvrage paru en 2018 : Pogrom: Kishinev and the Tilt of History. Son récit holmésien est inhabituellement sombre et soigneusement ancré dans son contexte. Les premiers pogroms de Kichinev de 1903 et 1905, l’antisémitisme virulent de certains sujets du Tsar, intimidations et violences d’Etat…  A la lecture des analyses de l’historien de Stanford, Meyer, lui-même issu d’une famille juive new-yorkaise, voit se mettre en place la trame d’une enquête de Sherlock Holmes...

C’est un détective au crépuscule de sa carrière qui est mis en scène dans ces pages. Le poids de l’Histoire pèse un peu trop sur le fil narratif. C'est vrai que l'ensemble manque un peu d'allant et respire un certain désenchantement mais... Mais qui en voudra à son auteur d’avoir tenté de faire découvrir l'histoire d'un document qui a fait couler beaucoup d’encre et de sang ? Et pourquoi ne pas convier le plus grand détective de l’Histoire pour démystifier et démonter l’effroyable machination que sont ces Protocoles ? Et comment, dans le contexte des années 2020, ne pas s’attarder sur les liens entre les hautes sphères politiques ou économiques russes et un certain antisémitisme nauséabond ? Et comment ne pas soutenir le combat du résident du 221B Baker Street et de l’auteur du présent ouvrage contre toutes les formes de fanatisme et d’obscurantisme ? Et comment ne pas s'émouvoir de constater que tous les efforts du détective pour stopper la contamination du poison antisémite demeurent vain ?

« Il y aura toujours une guerre entre la lumière et l’obscurité, entre la science et la superstition, entre l’éducation et l’ignorance. L’ignorance est plus aisée. Elle n’exige aucune étude. La foi est l’ennemie de la pensée, ajouta-t-il, particulièrement satisfait de son aphorisme. »

Pour ces quelques raisons et parce que ce polar est de bonne tenue, le lecteur curieux se doit de jeter un oeil à cette aventure assez singulière ! Certes, Basil Rathbone campait un Holmes combattant les Nazis dans les productions Universal des années 1940 mais Nicholas Meyer nous propose là une oeuvre d'une toute autre teneur !

dimanche 16 avril 2023

Stéphanie Courouble-Share (Avec la participation de Gilles Karmasyn), Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux, Eyrolles, Paris, 2023.


 

Stéphanie Courouble-Share

(Avec la participation de Gilles Karmasyn), Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux,

Eyrolles,

Paris, 2023.

 

Doit-on discuter avec les négationnistes ? La question avait déjà été posée dans les années 1980, au moment où le mouvement prenait une importance de plus en plus considérable dans le débat public. Certains historiens, comme Vidal-Naquet, estimaient que non; d’autres, plus récemment, les interviewaient afin de comprendre les mécanismes de leur idéologie. 
 
Il est vrai que le moindre l’article, le moindre procès donne aux falsificateurs de l’Histoire, au minima un droit de réponse, au pire une tribune, par lequel ils proclament leur logorrhée haineuse, voire antisémite. La loi Gayssot de 1990 a pu porter un sérieux coup dans la possibilité pour eux de débattre sur leur prétendu titre d’«historiens révisionnistes », mais on le voit encore aujourd’hui, cet arsenal législatif n’est de loin pas suffisant. Or quel que soit le moyen, il est indispensable de ne pas leur laisser le dernier mot. 
 
Par cet ouvrage, véritable outil pour connaître, comprendre et, chose rare, réfuter les idées négationnistes, Stéphanie Courouble-Share, assistée de Gilles Karmasyn, offre à tous un véritable vade-mecum anti-négationniste pour ne plus se laisser berner par les idées fausses qui manipulent et dévoient l’histoire de la Shoah.
 
La chercheuse complète sa monumentale encyclopédie du négationnisme parue l’année dernière par ce petit ouvrage qui commence par un Digest de ses recherches sur l’histoire du réseau négationniste mondial. A l’aide de ses travaux de réfutation qu'il mène depuis de très nombreuses années, l’infatigable Gilles Karmasyn, directeur du site PHDN, propose quant à lui des fiches outils pour permettre à tout un chacun de pouvoir vérifier et répondre aux mensonges qui prolifèrent sur les réseaux sociaux et sur internet en général.
 
Instrument indispensable pour les enseignants d’abord, pour les historiens ensuite, mais aussi pour le grand public, le livre est également nécessaire pour éveiller et former à l’esprit critique. Le sommaire très détaillé permet un accès rapide pour répondre et, s’il le faut, même dans l’urgence aux propos haineux. Il liste aussi des ressources pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur l’histoire de la Shoah.
 
C’est effectivement en l’apprentissage de la méthode historique et en l’éducation aux médias et à l’information que se trouvent les solutions essentielles aux problèmes que posent les profanateurs de l’Histoire.
 
Le combat est difficile et long tant dans les temps actuels la tendance est à la contestation radicale et violente et aux dérives haineuses à travers internet, un média de moins en moins contrôlable. Le but de certains malhonnêtes est de faire le buzz pour empocher des sommes d’argent proportionnelles au nombres de vues qu’ils suscitent. En cela, rien de tel que le mensonge, le complotisme et les violences qu’ils entraînent.
 
Le livre proposé par Stéphanie Courouble-Share et Gilles Karmasyn est un exemple de ce qui peut se faire de mieux au point de vue pédagogique. Cependant pour que les idées fausses meurent un jour, il sera nécessaire de relayer les connaissances qui s’y trouvent et de transmettre les techniques pour accéder à la vérité historique, notamment auprès du jeune public, afin que ces aides précieuses ne restent pas simplement imprimées sur les pages d’un livre. Absolument indispensable.

jeudi 16 mars 2023

Nicolas Werth, Les Procès de Moscou, Collection Le goût de l’Histoire, Les Belles Lettres, Paris, 2023

 

 

Nicolas Werth, Les Procès de Moscou
Collection Le goût de l’Histoire,
Les Belles Lettres,
Paris, 2023.

La caricature en couverture est éloquente, elle est d’ailleurs souvent utilisée dans les manuels scolaires pour illustrer la partie du programme scolaire consacrée à la Grande Terreur Stalinienne. On y voit le dictateur fier, trônant au milieu d’un aéropage décapité. Ces hommes, assassinés à sa demande, étaient pourtant, pour une grande partie d’entre eux, considérés comme des héros de la révolution bolchévique, fidèles compagnons de Lénine.

Pour se débarrasser de ceux qui pouvaient lui faire de l’ombre, « le Petit Père des peuples » fit organiser trois grands procès qui eurent lieu à Moscou entre 1936 et 1938. Largement médiatisés, ils mirent en scène une parodie de justice pendant laquelle ces accusés avouèrent, avec encore plus de force qu’on ne leur en demandait, des crimes qu’ils n’avaient pas commis. Jetés ainsi à l’opprobre populaire, ils furent condamnés à mort par une justice d’un peuple, convaincu lui-même qu’il s’agissait là de comploteurs et de saboteurs qui mettaient tout en œuvre pour saper la belle politique égalitaire constitutive du projet stalinien. Violemment pris à parti par le procureur général, abasourdis par les accusations, soumis en secret à des pressions morales et physiques, et tenus au respect par la prise en otage de leur famille ou par la promesse qu’on leur avait faite de retrouver la liberté en échange d’aveux, cette quinzaine de victimes des grandes purges staliniennes furent condamnées à mort et immédiatement exécutée.

Car il ne fallait surtout pas qu’ils puissent user de leur droit de faire appel ou prouver leur innocence, sans quoi ils auraient pu porter des coups à un régime déjà en proie aux pires difficultés économiques. Le communisme, l’industrialisation à tout prix, la collectivisation forcée affaiblissaient un pays exsangue et  il fallait, pour Staline, cacher ses propres responsabilités dans la faillite d’un système dont on annonçait tant de belles promesses et qui ne fonctionnait pas. Alors quoi de mieux que d’organiser cette mascarade politique pour détourner l’attention des masses et faire croire qu’on réglait le problème en s’en prenant à tous ceux qui s’acharnaient à détruire le projet d’un avenir radieux sous les hospices du communisme guidé par le « Grand Timonier ».

A l’aide de nouvelles archives récemment déclassifiées, de l’étude d’articles de la presse soviétique (Pravda) et étrangère (en particulier française), de correspondances entre Staline et ses collaborateurs proches et de comptes-rendus d’assemblées et réunions, Nicolas Werth, spécialiste de l’histoire du communisme et de l’URSS, dévoile tout ce qu’il y a derrière ces procès et répond aux questions que chacun se pose devant l’énormité des évènements commis entre 1936 et 1938 : qui a tiré les ficelles ? Pourquoi ? Quel en fut le retentissement international ? Comment les communistes du monde entier justifièrent ou non ces crimes ? Quand découvrit-on la réalité et qu’en fit-on ?

Un petit ouvrage efficace qui va droit à l’essentiel, nouvelle édition augmentée d’annexes très intéressantes, dont les lettres de Boukharine à Staline.

 



samedi 11 février 2023

Stéphanie COUROUBLE SHARE, Les idées fausses ne meurent jamais. Le négationnisme, histoire d’un réseau international

 


Stéphanie COUROUBLE SHARE, Les idées fausses ne meurent jamais. Le négationnisme, histoire d’un réseau international,
Le bord de l’eau,
Lormont, 2021.

« Les idées fausses ne meurent jamais » … cependant elles tuent. Les assassinats liés directement au négationnisme sont rares me direz-vous, mais ils existent (attentat de Halle en Allemagne en 2019) et même si les victimes sont peu nombreuses, rien qu’une seule, en est déjà une de trop.

En France, on a tendance à penser que le négationnisme est une création nationale, et que ce sont nos « faussaires de l’histoire » bien de chez nous qui ont tout inventé, puis diffusé en Europe et dans le monde.

La réalité mise en lumière par Stéphanie Courouble Share, historienne et chercheuse associée à l’Institute for the Study of Global antisemitism and Policy de New York, montre que le négationnisme français n’est en rien précurseur, mais constitue plutôt un maillon d’un réseau bien plus vaste, dont le berceau se situe en Allemagne et aux Etats-Unis. Sans nier aucunement l’originalité des falsificateurs de l’histoire français (Bardèche tout de suite après la guerre, l’ancien déporté Rassinier ou Faurisson qui introduit l’impossibilité technique de gazer les Juifs), l’ouvrage permet de mettre en lumière des figures bien moins connues chez nous et qui posèrent, en leur temps, les bases du mensonge négationniste : Hoggan et Butz (Etats-unis), Christophersen (Allemagne) ou Harwood (Grande-Bretagne). Les Français n’avaient plus qu’à « surfer sur une vague » dont les remous ont agité notre pays, surtout à partir de la fin des années 1970, début d’une sorte d’ « âge d’or » du négationnisme hexagonal.

Terme créé en 1987 par Henry Rousso pour qualifier ceux qui se définissaient eux-mêmes comme des révisionnistes, les négationnistes forment un ensemble de personnes dont les idées ont pour but de clamer que le génocide des Juifs n’a jamais eu lieu et qu’il ne s’agit que d’un mensonge constitutif du grand complot juif de domination mondiale. Bien que se défendant pour la plupart d’entre eux d’être antisémites, les négationnistes diffusent des messages haineux, sous couvert de recherches pseudo-scientifiques visant à s’en prendre à la communauté juive et à tous ceux qui combattent les idées mensongères qu’ils diffusent.

Toute occasion est bonne pour se mettre en valeur. Outre les évènements politiques ou géopolitiques internationaux, détournés pour illustrer ou prouver leurs théories, ce sont souvent les scandales liés à leurs écrits, discours ou interviews, ainsi que les procès qui leur sont faits, qui ont pu servir de tribunes à ceux hommes et ces femmes, à l’égo surdimensionné. La presse, souvent malgré elle, mais toujours très maladroite, a contribué à diffuser les idées des négationnistes, en leur offrant des droits de réponse, prétextant les règles de la liberté d’expression.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le négationnisme n’est pas le fait de fieffés idiots, mais bien trop souvent d’universitaires ou de chercheurs qui profitent de leur titre ou de leur place dans un centre de recherche, pour assoir et légitimer leurs idées, installant ainsi encore plus fortement et durablement le doute dans l’esprit de leurs lecteurs ou adeptes. Alors, quand en plus ils bénéficient du soutien d’intellectuels (Noam Chomsky) ou de personnalités publiques (l’Abbé Pierre), l’affaire devient encore plus compliquée pour ceux qui défendent l’Histoire au sens noble du terme.

Véritable encyclopédie du négationnisme, l’ouvrage est un guide indispensable qui doit ouvrir les yeux à tout historien, mais aussi à toutes celles et ceux qui s’intéressent, de près ou de loin à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, des génocides, de la Shoah, et plus généralement aux questions sensibles. Car en effet, on ne s’improvise pas historien. La démarche historique et rigoureuse et appelle une étude précise des documents. L’esprit critique n’est pas la remise en cause systématique de tout ce qui est scientifiquement prouvé et la vérité historique existe, à partir du moment où elle est étayée solidement par les preuves.

Le génocide des Juifs d’Europe en est une. Indiscutable, mais cela ne veut pas dire que la recherche à ce sujet soit complète et close, en témoignent les excellents ouvrages qui paraissent actuellement. Seuls la poursuite de cette démarche et de cette recherche scientifique, couplée à une éducation rigoureuse faite en classe pourra contrer les idées nauséabondes, complotistes et vectrices de haines et de violence de ses « assassins de la mémoire ».