Les complots existent. De nombreux évènements, bien souvent
tragiques, résultent d’une conspiration entre un petit groupe d’individus,
réunis pour nuire à une personne ou à un autre groupe de personnes. Nul ne peut
nier cela ces faits tant ils sont clairement établis. Le complotisme, c’est
autre chose. C’est la croyance selon laquelle un petit groupe d’hommes, ou de « non-hommes »
agirait en secret pour nuire à l’humanité tout entière afin d’élaborer en
secret un plan pour dominer la planète.
Certains complotistes croient même que cette domination, établie
déjà depuis bien longtemps, est à l’œuvre actuellement et que les faits et
gestes des êtres humains sont régis partout dans le monde par une entité
supérieure qui les guident, sans que personne n’en prenne conscience. Ces
complotistes s’érigent eux-mêmes en quasi-sauveurs de cette humanité dominée,
puisqu’eux-seuls savent ce qui se trament et le dénoncent haut et fort.
Dans cet ouvrage très simple à lire, donc accessible à tout
le monde, Christophe Bourseiller, ancien acteur devenu historien, écrivain et
journaliste, dresse d’abord une galerie de portraits de complotistes célèbres
qu’il a choisis dans une période s’étendant de la toute fin du 18ème
siècle à nos jours. L’auteur les a sélectionnés parce que chacun d’entre eux
est à l’origine d’un mensonge complotiste encore bien vivant de nos jours.
Ainsi des ponts se créent entre passé et présent et mettent en lumière les
bases des idées complotistes actuelles. Augustin Barruel par exemple,
aristocrate et jésuite, initié un temps à la Franc-maçonnerie, s’en détache
assez rapidement et dénonce la Révolution française comme un coup d’état
satanique organisé par des sociétés secrètes : les Francs-maçons, les Illuminati...
Sa pensée irrigue encore aujourd’hui le catholicisme traditionnaliste.
D’autres idéologues ont posé les bases de certaines idées
complotistes qui visent des groupes cibles ou des grands domaines de la vie de
tous les jours. Des premiers qui accusent les Juifs, les protestants ou les
étrangers, on peut retenir le nom de Lyndon Larouche qui accuse les Rockefeller
et la couronne d’Angleterre de répandre en secret le chaos, la maladie et la
famine dans le monde. Christophe Bourseiller met aussi en avant l’obscure
néonazi d’origine allemand Ernst Zündel, négationniste bien connu, qui pensait
dans les années 1980 qu’Hitler n’était pas mort et qu’il s’était réfugié au pôle
Sud, d’où il poursuivait ses activités avec les extraterrestres. Pour les
seconds, les maladies sont le fait de complots visant à détruire une partie de
l’humanité : Boyd Graves pense que le Sida a été inventé et répandu dans
cet objectif. Quant au célèbre Thierry Meyssan, son itinéraire particulier est retracé
par le chercheur. Homme tout à fait respectable à l’origine, journaliste,
libre-penseur et franc-maçon initié au Grand-Orient de France, combattant
contre l’extrême droite, il a totalement vrillé dans les années 1990, d’abord
en constatant les échecs de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à partir du 11
septembre 2001, quand il affirme haut et fort avoir découvert les preuves de la
machination des attentats qui, selon lui, sont par Ben Laden et Al-Qaida, sous
contrôle de la CIA.
La seconde moitié du livre est consacrée à des « récits
complotistes ». Force est de constater que plus c’est gros et incroyable (au
vrai sens du terme), plus le nombre de croyants est important. Les Illuminati,
Pearl Harbor, le Rock et la drogue pour affaiblir les esprits des jeunes, les
extra-terrestres, les attentats de 2015 et le réchauffement climatique, tout
fait de société, tout fait politique ou géopolitique est récupéré, transformé,
adapté pour diffuser des idées fausses, bien souvent au profit d’idéologies
haineuses, racistes ou antisémites.
La dernière partie est rédigée sous forme de conclusion. Une
question est posée : pourquoi ça marche si bien ? La première réponse
est liée à une sorte de dévoiement du principe démocratique de base : « La
parole au peuple ». Ainsi les complotistes disent redonner la parole au commun
des mortels, parole trop souvent confisquée selon eux par les puissants. En
dénonçant les malversations de ces derniers, les théoriciens du complot donnent
l’impression de contrer les « dirigeants du monde » et de rendre au
peuple le pouvoir. Le web et les réseaux sociaux, en plein essor depuis deux
décennies et complètement dérégularisés, sont aujourd’hui des vecteurs
efficaces et sans limites à la propagation d’idées émanant de gens qui se
disent spécialistes de tout. Sous couvert d’une pseudo scientificité, ils
empilent les arguments et donnent l’impression de détenir le savoir.
Dans le contexte de crise mondiale actuelle, alors que des
dirigeants adeptes eux-mêmes des idées complotistes gouvernent les pays les
plus puissants de la planète, les théories complotistes sont en plein essor. Aveuglés
par les méthodes des diffuseurs de mensonges, la plupart de ceux qui croient le
font de bonne foi, sans se douter de ce qui se cachent derrière. Christophe Bourseiller
qualifie le complotisme de religion, tant les croyants sont persuadés de
détenir la vérité ultime, tant il sacralise leur unique crédo, celui du doute.
Douter c’est bien, encore faut-il que le doute soit raisonné et raisonnable. Pour
y arriver : l’éducation et le développement de l’esprit critique. Mais
est-ce suffisant face à la déferlante des idées fausses qui polluent
internet ? Permettez-nous d’en douter…


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