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mercredi 29 juillet 2026

Samuel Paty. Un procès Pour L'Avenir par Valérie Igounet, Gaëlle Paty et Guy Le Besnerais, Flammarion, 2025



Valérie Igounet est une historienne et chercheuse. Elle contribue aux travaux de recherches et de veille sur le complotisme au sein de Conspiracy Watch, l’Observatoire du complotisme avec Rudy Reichstadt. Quand Samuel Paty est sauvagement assassiné par un terroriste d’origine tchétchène, elle est, comme tout enseignant, sidérée par l’évènement. Mais ce qui va la choquer, voire la mettre en colère, c’est le constat qu’elle fait sur les réseaux sociaux où se diffuse, quasi immédiatement après l’assassinat, les mensonges complotistes au sujet de ce drame.  Immédiatement, elle part à la recherche des proches de Samuel Paty et enquête sur cet attentat afin d’en reconstituer les faits et les mécanismes de haine qui ont poussé tout un ensemble de personnes à commettre l’irréparable. De ce premier travail est né un roman graphique génial intitulé Crayon noir, paru chez Studiofact en 2023. Guy Le Besnerais tenait le crayon pour son tout premier travail de grande ampleur en bande dessinée.

Près d’un an plus tard s’ouvrait le procès de celles et de ceux qui ont permis, par leurs actes, paroles ou relais logistiques, ce monstrueux acte criminel. Anzorov, abattu par les forces de l’ordre quelques minutes après avoir commis son crime, n’est pas dans le box des accusés. Mais ses proches, ses copains, ses fournisseurs et toutes celles et ceux qui ont relayé son discours et ont fait l’apologie de son crime doivent rendre des comptes devant la justice et aussi devant la famille de Samuel Paty, ses sœurs, ses parents, son ex-compagne et son fils.

En s’associant une nouvelle fois avec Guy Le Besnerais qui se mue pour l’occasion en dessinateur d’audience et avec Gaëlle Paty, une des sœurs de Samuel, Valérie Igounet rédige cet ouvrage à six mains. L’historienne relate la teneur des débats, contextualise de la manière la plus objective possible la parole des témoins qui passent à la barre ou des prévenus qui tentent tant bien que mal de se défendre, assistés d’avocats bien peu efficaces et peu vertueux pour certains. Gaëlle Paty, quant à elle, commente ce qu’elle entend. Entre tentative de comprendre et colère, elle reste digne et n’use jamais de violence à l’encontre des bourreaux de son frère. Quant au dessinateur, il croque les différents acteurs du procès, traduisant les gestes et les attitudes de chacun. Il dessine également les images de vidéo-surveillance projetées pendant l’audience.



Comme dans tout procès aux assises, parole est d’abord donnée aux parties civiles et aux professionnels qui déposent devant le tribunal. Ainsi, on peut lire des extraits des dépositions de la mère et de la sœur de Samuel Paty, mais aussi des policiers présents et particulièrement traumatisés par ce qu’ils ont vu et vécu. C’est aussi au tour de certains collègues du professeur qui ont travaillé aux cotés de Samuel Paty, de parler. Ils témoignent du professionnalisme de ce dernier, du climat très tendu à la suite des menaces reçus par leur collègue. La cheffe d’établissement particulièrement courageuse explique comment elle a tout fait pour tenter d’apaiser la situation jusqu’à ce qu’elle apprenne l’assassinat et qu’elle s’effondre dans son bureau, terrassée par une certaine forme d’incrédulité et par l’horreur et la violence de l’acte meurtrier. D’autres collègues qui ont moins soutenu, voire critiqué les démarches pédagogiques de Samuel Paty s’expliquent également et font part de leurs regrets. Certains ont demandé à être mutés, d’autres n’exercent plus au sein de l’éducation nationale.

C’est ensuite au tour des prévenus et des témoins de s’exprimer. Nous tairons ici leurs noms pour éviter de leur faire une énième publicité. Alors qu’ils se montraient plus que virulents pendant le lynchage du professeur, ils apparaissent ici petits, rabougris, pétris de remords, niant les faits, se dédouanant de leurs responsabilités et suppliant pour qu’on croie qu’ils ont été dépassés par les évènements, pleurant en présentant leurs excuses sans aucune gêne. Comment peuvent-ils ainsi implorer la pitié alors qu’on a livré à la folie terroriste un frère, un fils, un père ou un collègue se demande-t-on sur les bancs des parties civiles.

Vient enfin le temps des réquisitoires et des plaidoiries. Dure épreuve que celle-ci surtout quand on constate que les avocats généraux proposent des peines bien moindre à ce que méritaient les accusés. Quelle dure épreuve également d’entendre la litanie des avocats de la défense qui cherchent par tous les moyens à faire croire aux jurés que Samuel Paty a discriminé les musulmans. Mais nous sommes dans un état de droit et la justice à ses règles. Il faut encaisser et faire face.



Bien heureusement, la cour a rendu sa décision et les peines sont lourdes, bien plus lourdes que celles requises. Et c’est tant mieux. Tant mieux pour la famille de la victime, tant mieux pour nos droits et libertés. De tels crimes ne peuvent rester impunis ou punis de façon trop faible.

Par ce livre, les trois auteurs font preuve d’histoire et remettent la vérité au centre des débats pollués par les récupérations de tous bords et par la moisissure complotiste qui se répand inexorablement sur les réseaux. Ils font preuve aussi d’humanisme et d’espoir dans ce monde violent où il serait bien plus facile d’appeler à la haine et à la vengeance. Le procès en appel est passé. Des peines ont été allégées certes, mais quoi qu’il en soit, retenons que la justice, en première instance a fait et bien effectué son travail et que Samuel Paty est devenu un symbole de la lutte pour la liberté.

jeudi 22 mai 2025

James W. Loewen (texte) & Nate Powell (dessin), Une histoire critique des Etats-Unis, Steinkis, Paris, 2025.

 

James W. Loewen (texte) & Nate Powell (dessin), Une histoire critique des Etats-Unis, Steinkis, Paris, 2025.

Le présent album de bande-dessinée touche à au moins deux sujets délicats : l'enseignement de l'Histoire aux Etats-Unis est-il mauvais ? Quels devraient être les objectifs d'un bon enseignement de la discipline ?  

James W. Loewen était un sociologue et historien américain dont le best-seller publié en 1995 s’intitule Lies My Teacher Told Me: Everything Your American History Textbook Got Wrong. Le présent comic book en est une adaptation posthume sous le crayon de Nate Powell. Le titre de la traduction française peut paraître bien sage au regard de l’intitulé original…

Les quatre pages d’introduction donnent le ton et capturent l’attention du lecteur.
« Les lycéens détestent l’Histoire. L’Histoire, seul domaine dans lequel plus ils suivent de cours, plus ils deviennent stupides. »

Et Loewen de critiquer la manière dont l’Histoire est enseignée aux Etats-Unis. L'auteur a passé de longues heures à étudier et critiquer le contenu de manuels scolaires utilisés dans les établissements américains. Les manuels débordent d’informations désintéressantes au possible. Les auteurs de manuels se servent du présent pour éclairer le passé et non l’inverse. Les citoyens américains doivent être fiers de leur héritage et se féliciter de tout ce que leur pays a accompli. Le nationalisme imbibe chaque page des dits manuels. Les erreurs historiques pullulent et ne sont jamais corrigées parce que les manuels d’aujourd’hui sont des clones de ceux d’avant-hier… 

« En tant que sociologue, je pense sans cesse à l’influence du passé, de la structure sociale et de la culture, aussi bien sur notre compréhension du monde que sur notre cheminement. Ce n’est qu’en comprenant pleinement notre passé que nous devenons capables d’une réflexion efficace sur notre présent et notre avenir communs. Du moins, c’est ce que j’espère. Alors, allons-y. »

Et c’est ainsi que l’auteur se lance dans l’analyse, la critique et la déconstruction de ce qu’il considère comme des mensonges. Les intitulés des chapitres sont les suivants : la fabrique du héros, la véritable importance de Christophe Colomb, l’invisibilité du racisme dans les manuels d’Histoire américaine, le choix de ne pas s’intéresser à la guerre du Viêtnam, la disparition du passé récent… Un ouvrage vieux de 35 ans mais d’une brûlante actualité ! Il pourrait paraître incongru d'adapter si tardivement en comics une étude vieille de plusieurs décennies. Cependant, les choix graphiques de Nate Powell et l'ajout d'un épilogue très actuel inscrivent la démarche de Loewen dans le contexte immédiat. « Toute histoire est contemporaine. » Non ?

Le professeur part de ce que les manuels et programmes enseignent aux jeunes Américains pour pointer l’ineptie et la vacuité de l’enseignement de l’Histoire. Ainsi, Christophe Colomb n’est jamais présenté dans le contexte d’expansion européenne des 15ème et 16ème siècles. De même, cet Européen, qui revendique et domine très naturellement et systématiquement tout ce qu’il voit, n’est jamais questionné sur ses motifs et objectifs. Loewen cite les erreurs des manuels sur Vasco de Gama ou les questions posées aux élèves se terminant par un « vous devriez être capables de traiter ces questions sans faire de recherches »…

En une bonne quinzaine ou vingtaine de pages, l’auteur déconstruit et critique nombre de mythes colportés par les manuels et enseignés aux lycéens américains. L’idéalisation d’une histoire blanche et non de l’Histoire américaine au sens large est un sujet de crispation. La raison d’être de l’ouvrage est de passer à la moulinette et de critiquer le contenu des enseignements et la manière dont ils sont transmis. Nate Powell dessine quelques fois Loewen en train d’interroger et de faire réfléchir ses étudiants. Pour lui tous les consensus historiques doivent être examinés et critiqués. Il s’inquiète beaucoup des questions gênantes évacuées des manuels et d’une orientation suprémacistes de certains écrits.

Il s’attarde beaucoup sur le mythe des premiers colons et l’évacuation pure et simple de toute étude sérieuse des populations amérindiennes. Il se permet des comparaisons osées en trouvant des échos entre les manières de ne pas traiter certaines questions dans les manuels américains et celles des gouvernements d’Europe de l’Est communiste au temps de la Guerre Froide…

Lorsqu’il en vient à traiter d’Autant en emporte le vent, son propos devient immensément politique et clivant. L’ère dite de Reconstruction à la fin de la Guerre de Sécession est, dans les manuels, entièrement phagocytée par les mythes aussi bien de la communauté noire que blanche. Sorte de péché originel de l’Amérique contemporaine, cette période voit le racisme et la violence des Blancs l’emporter… Le propos de l’auteur vient, grâce à l’habileté du dessinateur, éclairer le présent en réexaminant soigneusement le passé…



L’ouvrage se conclut avec un chapitre de réflexion sur l’histoire et le futur, un autre chapitre est une réflexion sur des méthodes efficaces d’enseignement et enfin un épilogue propose une ouverture sur les mensonges qui nous guettent. S’armer de connaissances est une chose mais réfléchir et se poser des questions en sont d’autres non moins importantes. Pour Loewen, l’Histoire est importante et doit être enseignée de manière intéressante. Une société pour qui le passé n’a aucune incidence et conséquence sur le présent ou l’avenir ne peut avancer. Il convient de relier notre passé à notre avenir et non de se couper de nos racines toutes honteuses ou encombrantes qu’elles peuvent paraître. 


 

Cet « anti-manuel d’Histoire des Etats-Unis » se transforme dans son épilogue en guide de survie dans une Amérique aux mains des Néo-Conservateurs, Alt-Rights et autres Trumpistes. Réfléchissez, questionnez, faites le tri et surtout comprenez la différence entre fait et opinion !

« Les gens ont le droit d’émettre leurs opinions personnelles, mais pas leurs propres faits… car une telle chose n’existe pas. Les opinions non étayées par des preuves ne peuvent pas se voir accorder du poids. »

La partie graphique est soignée et inventive pour ne pas lasser le lecteur. Même s'il s'agit d'une bande-dessinée à destination des enseignants, elle se distingue de ces nombreux documentaires travestis en BD qui viennent encombrer les rayons des librairies et bibliothèques. Nate Powell conclut l’ouvrage en remerciant Loewen d’avoir initié en 1995 un mouvement de fond et une importante réflexion sur l’enseignement de l’Histoire aux Etats-Unis. Hostile à toute forme de révisionnisme ou de négationnisme, l’historien et sociologue a fourni de précieuses clefs à tous ceux qui s’élèvent contre les mesures de censure prises par ceux-là mêmes qui se décrivent comme d’ardents défenseurs et restaurateurs du freedom of speech L’esprit critique comme seule arme dans le combat contre la démagogie et le populisme galopant !