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mercredi 5 août 2026

Quelques remarques sur les gens qui courent dans les films de cinéma : cours ou crève ?

 

« Welcome to the human race ! » Ce sont les derniers mots énigmatiques de Snake Plissken dans Escape from Los Angeles. L’anti-héros borgne parle-t-il de course ou de race ? Mystère… La course à pied est devenue un hobby, une passion et un sujet de discussion interminable pour certains. Pour d’autres, c’est un sujet d’incompréhension ou de fascination. Pour certains acteurs et pour certaines franchises, c’est une figure imposée que de montrer des personnages qui courent. On peut ainsi estimer que Tom Cruise dans la franchise Mission Impossible (1996-2025) court pendant au moins neuf bonnes minutes pour stopper les méchants, sauver une jeune femme, désamorcer une bombe ou simplement sauver le monde. De Dustin Hoffman dans Marathon Man à Tom Hanks dans Forrest Gump, il y a forcément des choses à dire sur cette persistance de la figure du coureur au cinéma !

Le Prix du danger, Yves Boisset, France, 1983.

Courir est souvent une question de vie ou de mort au cinéma. Yves Boisset, cinéaste populaire et engagé, est du petit nombre des réalisateurs français à toucher à l’anticipation au cours des années 1970 et 1980. Il est connu pour ses films d’action et ses propos contre la violence policière, la dérive sécuritaire ou le racisme. Porteur d’un cinéma vigoureux et direct, lorsqu’il adapte la nouvelle Le Prix du danger de l’auteur américain Robert Sheckley, il fait quelques vagues et offusque certains présentateurs stars de la télévision d’antan.

Dans un futur immédiat, quelque part en Europe, une chaîne de télévision propose une émission extrêmement populaire appelé Le Prix du danger. Dans ce jeu, un candidat doit échapper à cinq autres candidats armés lancés à sa poursuite. Une chasse à l’homme multidiffusée à la manière des chasses du Comte Zaroff. Il est promis fortune et gloire au vainqueur s’il échappe à la mort. Aucun candidat n’est jamais sorti vivant de cette émission. Un jeune chômeur, François Jacquemard (un jeune Gérard Lanvin bien énervé) tente sa chance pour que sa petite amie puisse toucher le gros lot.

Ce film à l’humour grinçant anticipe d’une bonne décennie l’irruption des jeux de la téléréalité. Pour donner un cachet futuriste au métrage, l’équipe pose ses caméras à Paris et à Belgrade. Dans cette science-fiction sérieuse qui imagine la télévision et la société d’après-demain, tout est gris, froid, déprimant. Michel Piccoli s’en donne à cœur joie dans le rôle de Frédéric Mallaire, présentateur du jeu. Bruno Cremer incarne le très froid directeur de la chaîne de télévision. Parmi les poursuivants, on reconnaît Jean-Claude Dreyfus qui s’amuse à jouer le sadique. 

Lors de sa sortie, Jacques Martin refuse qu’Antenne 2 fasse la promotion d’un film qui se moque copieusement de lui ! Il anime depuis deux ans l’émission Incroyable mais vrai de manière très théâtrale et promet à son public sensations fortes et images folles… Le très sage Michel Drucker se sent également visé par l’interprétation hautement caricaturale de Piccoli. Il se reconnaît notamment dans ce showman qui fait s’enchaîner les numéros musicaux avec les spots montrant des enfants africains mourant de faim… En vérité et de l’aveu même d’Yves Boisset, c’était la verve légendaire de Léon Zitrone qui était parodiée par Piccoli !

Le Prix du danger est un film fascinant dans sa férocité et dans sa clairvoyance. Le cynisme des producteurs ou présentateurs, le casting d’un candidat auquel le public peut s’identifier… Yves Boisset est du nombre de ceux qui sentaient que la télévision du début des années 1980 trépignait d’impatience de pouvoir montrer la mort en direct. Il a été question sur ce blog du cinéma mondo contaminant les films de cannibales. Au tournant des années 1980, la télévision prend le pas sur le cinéma et fait réfléchir certains cinéastes. Le film est réalisé à une époque charnière pour le cinéma et la télévision. Jusqu’où ira-t-on dans le spectaculaire et le sensationnel ? Tavernier comme Boisset s’est posé la question. Deux ans après la sortie du film d’Yves Boisset, le monde assiste en direct à la mort d’Omayra Sanchez, victime de l’éruption du volcan Nevado del Ruiz à l’âge de 13 ans, emprisonnée pendant plus de soixante heures dans l’eau sous des débris… Quelques années après sa sortie, ce film, avec son regard acide sur les coulisses de la télévision, est devenu un documentaire plus qu’une fiction sur TF1 et la course à l’audience amorcée dans la seconde moitié des années 1980. L’avènement des  chaînes commerciales et de leur démarches racoleuses pour attirer les spectateurs sont clairement au cœur de ce film vraiment très pertinent aujourd’hui encore.

Marche ou crève, Francis Lawrence, États-Unis, 2025.

S’il n’a pas vu le film d’Yves Boisset lorsqu’il écrit Running Man, on peut penser que Stephen King a lu ou au moins entendu parler du texte de Robert Scheckley. C’est sous le pseudonyme de Richard Bachman que le roman paraît en 1982. Il est peu fidèlement adapté une première fois en 1987 sous la forme d’un actioner conçu pour Schwarzenegger. Une adaptation plus récente signée par le pourtant doué Edgar Wright ne rencontre pas un très grand succès dans les salles de cinéma. L’intrigue reprend dans les grandes lignes celle de la nouvelle de Sheckley. Yves Boisset et son producteur se sont sentis plagiés par le film de 1987. Dans la bibliographie de Richard Bachman, nous pouvons nous attarder sur The Long Walk traduit sous le titre Marche ou crève de ce côté de l’Atlantique et brillamment adapté au cinéma en 2025.

« I'm not gonna go though the whole rule book, but it boils down to this. Walk until there's only one of you left. Maintain a speed of three miles per hour. If you fall below the speed, you get a warning. If you can't make speed in ten seconds, you get an additional warning. Three warnings, you get your ticket. Walk one hour at speed, one warning is erased and so on. If you step off the pavement, you will get your ticket without warning. The goal is to last the longest. There's one winner and no finish line. Any of you can win. Any of you can do it if you walk long and steady enough. If you refuse to give up. I look at each and every one of you, and I see hope. Now, boys, who's set to fucking win? »

Le pitch est simple. Dans des États-Unis dystopiques, au cours des années 1970, chaque année, une compétition sportive est organisée et diffusée à la télévision pour rappeler aux spectateurs les vraies valeurs américaines du sacrifice, de la résignation, de la résilience, de l’endurance, etc. Cinquante jeunes hommes sont tirés au sort pour participer à une longue marche. Ils marchent sous escorte de l’armée et ne doivent pas se déplacer en-dessous de la vitesse de 4,8 km/h. S’ils s’arrêtent ou ralentissent ou quittent la route, ils sont avertis. Au bout de trois avertissements, ils sont exécutés. Pas de pause, pas de repos, ils marchent sans s’arrêter. Le Major, leader du régime totalitaire en place, les accompagne, les motive et les surveille. Il promet au vainqueur d’exaucer un vœu. 

Le roman est l’un des premiers de Stephen King. Il est très pessimiste, très sombre et retranscrit ce moment des États-Unis entre la guerre du Vietnam, les désillusions des aspirations de la jeunesse et les crises pétrolières. Les morts des marcheurs sont brutales. La fin est sombre et désespérée. Adapter ce texte au cinéma a pris des décennies. George A. Romero s’y est intéressé, il y a eu divers projets mais aucun film abouti avant 2025. Il est toujours périlleux de s’atteler à adapter un ouvrage de Stephen King qui, sur plusieurs centaines de pages, prend le temps de torturer, d’ausculter et de disséquer la psychologie de ses personnages. Outre la quête du ton juste pour rendre justice au roman originale, se posent des questions techniques. Comment filmer et cadrer un groupe de jeunes hommes qui marchent sans s’arrêter ? Comment découper l’action ? Comment montrer un régime totalitaire sans trop s’écarter de ce groupe de marcheurs ? De manière inespérée et surprenante, Francis Lawrence parvient avec ce film modeste porté par un casting exceptionnel à nous faire oublier qu’il est le réalisateur d’une fâcheuse adaptation du comic-book Hellblazer mettant en scène Keanu Reeves, d’une honteuse relecture de I Am Legend avec Will Smith et d’une tripotée de métrages de la franchise The Hunger Games… Les fans de King trouveront à redire, notamment sur la manière dont l’intrigue se conclut, mais si le King lui-même semble satisfait de l’adaptation, pourquoi bouder ce film ?

Le film s’attache à l’essentiel et au cœur du roman : un groupe de jeunes hommes qui marchent. Des interactions entre eux émergent des rires, des craintes, des tensions, des rêves, des cauchemars… Les caméras n’ont pas besoin de s’appesantir sur le cadre. Le spectateur comprend que les Etats-Unis sont touchés par une crise durable et essaient de renouer avec une certaine grandeur passée. Le Major est interprété avec beaucoup de force et de vulgarité par Mark Hamill. Oui, Luke Skywalker, le héros d’hier est devenu le grand méchant d’avant-hier et c’est un excellent choix. Dans les harangues aux accents masculinistes de ce despote, il y a des accents de trumpisme. Tous les jeunes marcheurs sont très justement incarnés. Ils sont touchants dans leur humanité et leur vulnérabilité. Lorsque les corps et esprits craquent, certains essaient de s’entraider. Mais il ne peut en rester qu’un... 

Le film est brutal. Les mises à mort sont violentes. Les propos pleins d’espoir et la confiance en l’humanité de Pete Mc Vries contrastent avec la froide résignation de Ray Garraty. Le spectateur comprend très vite que cette longue marche est meurtrière et impitoyable. Les jeunes acteurs sont vraiment impressionnants. Le spectateur peut songer en voyant ce film au périple des durs à cuir de Le Territoire des loups (2011) tant ces deux films interrogent le spectateur sur sa définition de l’humanité et sur ce qui permet à l’humain de poursuivre sa route, sa quête, sa marche…

Comment résister ? C’est également une question que pose le film en montrant ces jeunes marcheurs ou en se penchant sur le passé de l’un d’eux en particulier. « A bleak science-fictional mirror of contemporary America ! » C’est ainsi que le roman a pu être perçu lors de ses premières publications. Il n’a rien perdu de sa pertinence et de sa puissance d’évocation. Si le récit est clairement emprunt des craintes d’un jeune Américain au moment de la guerre du Vietnam, l’histoire sonde beaucoup plus profondément la psyché. Voir mourir de manière atroce de jeunes hommes avec qui on a à peine eu le temps de sympathiser, c’est clairement une vision traumatique de n’importe quel conflit mais du Vietnam en particulier.  Pourquoi marcher ? C’est sur cet aspect que se concentre le scénario et l’adaptation du roman. Pour prouver quelque-chose ? Pour pouvoir aller sur la lune ? Pour se venger de quelque-chose ? Pour aucune raison particulière ? Dans sa dimension philosophique et métaphysique qui ne résout pas toutes les interrogations, ce film interpelle le spectateur. Le film sonde nombre de choses : la frustration, la peur, la solitude, la terreur, l'épuisement, la compassion, le désespoir et la folie… « Welcome to the human race ! »



jeudi 16 juillet 2026

Punk Rock Jesus par Sean Murphy, Urban Comics, 2023

 

« Allez tous vous faire foutre ! Jésus vous hait ! » les deux doigts du milieu dressés et les bras en croix, le jeune Chris, à peine devenu adolescent, arbore une crète et s’adresse ainsi à son public. Un destin bien différent était pourtant réservé à ce jeune rebelle puisqu’il était censé être le premier clone humain conçu sur terre, et pas n’importe lequel puisqu’il s’agissait de celui de… Jésus-Christ.

Nous sommes en 2019. Pour célébrer la fin d’année, et noël qui approche, Ophis, une société de production, veut frapper fort. Associée à Sarah Epstein, une généticienne de renom, le producteur Slate veut lancer une émission de télé-réalité complètement folle. Il s’agit d’inséminer une jeune femme, Gwen Fairling, avec l’embryon du clone de Jésus-Christ, réalisé à partir de traces génétiques retrouvées sur la Saint-Suaire de Turin. L’idée est de suivre la grossesse de la jeune vierge, son accouchement et l’enfance puis l’adolescence de Chris, le deuxième Jésus.

Mais bien sûr, les choses tournent mal. Tout d’abord, le projet doit faire face à l’opposition ultra-violente de chrétiens fondamentalistes qui voient en ce projet un véritable sacrilège.  La Nouvelle Amérique Chrétienne tente de saboter ce dispositif, puis réalisent des coups d’éclat violents dans le but de mettre un terme à J2, nom donné à cette émission.

Gwen sombre également dans une profonde dépression. Elle ne supporte ni l’isolement, ni le fait d’être perpétuellement sous les feux des caméras. Elle a besoin de retrouver sa liberté et sa famille, quitte à s’échapper de l’île sur laquelle elle est retenue quasi prisonnière par les membres de l’équipe de télé et par les scientifiques qui sont à l’origine de la naissance de son fils.

On découvre assez vite également que ce fameux « nouveau Christ » n’est pas venu au monde tout seul. Il a une sœur jumelle qu’on doit faire disparaitre par tous les moyens sous peine de décrédibiliser l’histoire qu’on a bien voulu monter pour lui. Avec le temps, ce dernier rejette également sa condition de messie. Il ne croit pas en cette vie qu’on veut lui imposer et ne supporte plus d’être téléguidé au bon gré de ses concepteurs.

A travers cette histoire tout aussi loufoque que particulièrement bien écrite, ce sont pas mal d’éléments de notre société qui sont mis en avant et critiqués par l’excellent dessinateur/scénariste Sean Murphy. A travers Thomas McKael, musculeux anti-héros à l’histoire tragique, devenu chef de la sécurité et garde du corps de Chris, c’est au terrorisme aveugle des fanatiques religieux qui a secoué l’Irlande que l’artiste s’en prend.

Certainement visionnaire, ou parce qu’Américain, Sean Murphy a une longueur d’avance sur la connaissance des médias. C’est aussi à eux et aux émissions de télé-réalité complètement abrutissantes que s’attaque l'auteur. En montrant des journalistes capables de tout, et surtout du pire, il dénonce cette presse avide du sensationnel, capable de provoquer des catastrophes humaines dans l'unique but d’avoir l’information qui fera le buz.


Ce sont enfin des dérives de la science et de la crédulité du grand public dont il est question ici. Que l’on soit favorable ou farouchement opposé au projet J2, nul ne se pose la question de l'authenticité du suaire de Turin et de la possibilité de cloner un être humain à partir de quelques fragments génétiques présents sur un morceau de tissu vieux de plusieurs dizaines de siècles.

Ce récit, paru en 2012 en six chapitres et réédité dans un seul volume dans la collection bon marché Nomad de Urban Comics, n’a qu’un seul défaut : être parfois difficilement lisible pour ceux qui ont la vue qui décline, tant les caractères sont inscrits parfois de façon trop petite. A part ce micro-détail, l’histoire est haletante et les épisodes s’enchainent à un rythme effréné. Au niveau graphique, le dessin (entre le comics et la BD underground) et le découpage sont exceptionnels et l’ensemble s’inscrit dans un univers sombre et violent. Véritable chef-d’œuvre !

samedi 27 mai 2023

Denis Lapière, Daniel Couvreur, Christian Durieux, Le Faux Soir, Futuropolis, Paris, 2021.

 


Denis Lapière, Daniel Couvreur, Christian Durieux,
Le Faux Soir,
Futuropolis, Paris, 2021.
 

Il y a des actes de Résistance qui, à postériori, paraissent avoir été de vraies farces. D’ailleurs ceux qui ont commis celui-ci en ont ri à leur époque, tant la manière dont ils se sont joués de l’occupant nazi avait été un véritable pied de nez à l’encontre de l’envahisseur.

Comment faire pour marquer les esprits de façon forte et durable et contester l’invasion et la terreur installée en Belgique ? C’est la question que se sont posés des hommes et des femmes pour qui la situation devenait insoutenable, d’autant plus que le quotidien national, Le Soir, était passé entre les mains des nazis et de leurs collaborateurs.

Quelle bonne idée que celle de s’en prendre à ce journal, devenu un torchon de propagande qui diffusait de fausses informations, en éditant un numéro pastiche qui se moquerait de toutes celles et ceux qui adhéraient aux idées nazies, tout en se payant la tête du Führer.

Tout est alors mis en place pour réaliser ce rêve fou et le diffuser dans tout le pays : rédaction des textes, prise de contacts avec des imprimeurs, recherche de financement et distribution. Tout cela coordonné avec une intervention aérienne alliée pour faire diversion et glisser dans les kiosques les piles de journaux, au nez et à la barbe des canaux officiels des distributeurs.

L’opération prend du temps, elle est risquée, d’autant plus que les intermédiaires se multiplient au fur et à mesure des besoins logistiques de la mystification. Mais elle réussit, et ça la plaisanterie fonctionne. Au petit matin du 9 novembre 1943, des sourires se peignent sur les visages de tous ceux qui lisent ce Faux Soir. Ils contrastent avec la morosité ambiante de l’occupation bruxelloise.

Les auteurs se réjouissent, mais un micro-détail fait basculer cette joie temporaire dans le cauchemar de la répression nazie.

Cette bande dessinée est conçue comme le récit de l’enquête historique menée pour reconstituer l’histoire du Faux Soir. Les planches en couleur qui relatent les recherches actuelles des auteurs alternent avec les flashbacks en noir et blanc des évènements de 1943. Daniel Couvreur, journaliste, s’est associé avec Denis Lapière, scénariste, et Christian Durieux, dessinateur, pour livrer ce reportage et cet hommage à ceux qui, pourtant, n’avaient commis aucun crime, ni aucune violence. Un fac-similé du journal résistant est ajouté à l’album.

On ne pourra que faire le rapprochement avec les massacres de 2015…



dimanche 16 avril 2023

Stéphanie Courouble-Share (Avec la participation de Gilles Karmasyn), Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux, Eyrolles, Paris, 2023.


 

Stéphanie Courouble-Share

(Avec la participation de Gilles Karmasyn), Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux,

Eyrolles,

Paris, 2023.

 

Doit-on discuter avec les négationnistes ? La question avait déjà été posée dans les années 1980, au moment où le mouvement prenait une importance de plus en plus considérable dans le débat public. Certains historiens, comme Vidal-Naquet, estimaient que non; d’autres, plus récemment, les interviewaient afin de comprendre les mécanismes de leur idéologie. 
 
Il est vrai que le moindre l’article, le moindre procès donne aux falsificateurs de l’Histoire, au minima un droit de réponse, au pire une tribune, par lequel ils proclament leur logorrhée haineuse, voire antisémite. La loi Gayssot de 1990 a pu porter un sérieux coup dans la possibilité pour eux de débattre sur leur prétendu titre d’«historiens révisionnistes », mais on le voit encore aujourd’hui, cet arsenal législatif n’est de loin pas suffisant. Or quel que soit le moyen, il est indispensable de ne pas leur laisser le dernier mot. 
 
Par cet ouvrage, véritable outil pour connaître, comprendre et, chose rare, réfuter les idées négationnistes, Stéphanie Courouble-Share, assistée de Gilles Karmasyn, offre à tous un véritable vade-mecum anti-négationniste pour ne plus se laisser berner par les idées fausses qui manipulent et dévoient l’histoire de la Shoah.
 
La chercheuse complète sa monumentale encyclopédie du négationnisme parue l’année dernière par ce petit ouvrage qui commence par un Digest de ses recherches sur l’histoire du réseau négationniste mondial. A l’aide de ses travaux de réfutation qu'il mène depuis de très nombreuses années, l’infatigable Gilles Karmasyn, directeur du site PHDN, propose quant à lui des fiches outils pour permettre à tout un chacun de pouvoir vérifier et répondre aux mensonges qui prolifèrent sur les réseaux sociaux et sur internet en général.
 
Instrument indispensable pour les enseignants d’abord, pour les historiens ensuite, mais aussi pour le grand public, le livre est également nécessaire pour éveiller et former à l’esprit critique. Le sommaire très détaillé permet un accès rapide pour répondre et, s’il le faut, même dans l’urgence aux propos haineux. Il liste aussi des ressources pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur l’histoire de la Shoah.
 
C’est effectivement en l’apprentissage de la méthode historique et en l’éducation aux médias et à l’information que se trouvent les solutions essentielles aux problèmes que posent les profanateurs de l’Histoire.
 
Le combat est difficile et long tant dans les temps actuels la tendance est à la contestation radicale et violente et aux dérives haineuses à travers internet, un média de moins en moins contrôlable. Le but de certains malhonnêtes est de faire le buzz pour empocher des sommes d’argent proportionnelles au nombres de vues qu’ils suscitent. En cela, rien de tel que le mensonge, le complotisme et les violences qu’ils entraînent.
 
Le livre proposé par Stéphanie Courouble-Share et Gilles Karmasyn est un exemple de ce qui peut se faire de mieux au point de vue pédagogique. Cependant pour que les idées fausses meurent un jour, il sera nécessaire de relayer les connaissances qui s’y trouvent et de transmettre les techniques pour accéder à la vérité historique, notamment auprès du jeune public, afin que ces aides précieuses ne restent pas simplement imprimées sur les pages d’un livre. Absolument indispensable.

lundi 7 juin 2021

Frank Miller (scénario) et Rafael Grampa (dessin), The Dark Knight Returns: The Golden Child, Collection DC Black Label, Urban Comics, 2020


Frank Miller (scénario) et Rafael Grampa (dessin), The Dark Knight Returns: The Golden Child, Collection DC Black Label, Urban Comics, 2020.

« Ça va être violent. Ça va être crade. Ça va être genial. »

Frank Miller revient pour la quatrième fois compléter et poursuivre la ligne narrative de ce qui demeure son chef-d’œuvre, The Dark Knight Returns. Un retour en grâce ou un ratage de plus à mettre au compte du bonhomme ?

Les années n’ont pas été tendres avec celui qui se définissait jadis comme un auteur contraint de se mettre au dessin. Outre une santé dégradée, une vie personnelle mouvementée, ses derniers travaux n’ont pas fait l’unanimité. Il semble loin le temps béni au cours duquel Miller tirait avec brio les aventures de Daredevil vers le polar hardboiled ou démontait puis remontait Batman pour en faire LE Dark Knight. Ses mésaventures cinématographiques (les bancales adaptations de Sin City et le naufrage complet de The Spirit), ses prises de paroles teintées d’homophobie, de misogynie ou de xénophobie n’ont pas trop aidé à redorer son blason. 300 et sa relecture de la rhétorique civique lacédémonienne, Miller a choisi de les inscrire explicitement dans la veine des travaux de Victor Davis Hanson sur le « modèle occidental de la guerre ». Quant au très épidermique Holy Terror, sa réponse au traumatisme des attentats du 11 septembre 2001, Miller le concevait ouvertement comme une pure œuvre de propagande anti-Al-Qaida dans laquelle un sous-Batman affronte les terroristes islamistes. Le « choc des civilisations » de Samuel Huntington n’est jamais très loin des écrits et pensées de Miller. Il a beau se défendre d’avoir une lecture très conservatrice des évènements, ses références elles le sont bien assez… Et l’amour sincère de Zack NRA Snyder pour les idées du bonhomme n’est pas le fruit du hasard…

Lorsqu’il revient à l’œuvre-phare de sa carrière pour The Dark Knight Strikes Again en 2001, son style graphique très caricatural et son écriture qui ne l’est pas moins ne soulèvent pas l’enthousiasme des foules… A la fin des années 2010, il cède ses crayons à Andy Kubert ou John Romita Junior pour deux autres séquelles à son chef-d’œuvre. Il montre les dents mais… Il en est de même que pour sa séquelle tardive aux mésaventures de Léonidas, Xerxes: The Fall of the House of Darius and the Rise of Alexander : ni avec des crayons ni avec des mots, il ne semble être en mesure d’apporter quelque-chose de neuf ou de croustillant aux lecteurs…

Alors fini le bonhomme ? Peut-être pas…

Petite piqûre de rappel sur la mini-série de 1986 : The Dark Knight Returns narre la dernière (?) croisade d’un Batman vieillissant, aigri et à la retraite, contraint de reprendre du service dans un monde au bord de l’explosion et de l’autodestruction. Sorte de réinvention du personnage à la sauce Dirty Harry, la série réinstalle un personnage, en passe de fêter ses cinquante ans de vie éditoriale, dans sa forme première de tough guy totalement dévoué à sa mission d’implacable combattant du crime. Le personnage est régénéré par le récit et ramené à ses racines premières. Frank Miller est alors en pleine possession des ses moyens. Sa verve scénaristique se marie parfaitement à son découpage implacable et nerveux. Sa relecture marque durablement le personnage et sa mise en images et en mots continue d’inspirer les équipes créatives. Son Dark Knight est massif et monolithique, inébranlable et déterminé dans ses convictions. Il est épaulé par Carrie Kelley, une gamine de 13 ans qui reprend la panoplie de Robin. Miller a placé un milestone dans l’histoire éditoriale de DC et dans celle des comics en général.

Miller se servait du contexte des années Reagan, l’affaire Iran-Contra ou les tensions Est-Ouest attisées par l’administration reaganienne pour inscrire son héros dans le temps. En toile de fond, l'auteur utilisait les écrans de la néotélévision pour rythmer son récit et illustrer les dérives d'une certaine démocratie télévisuelle américaine parvenue à un sommet sous la présidence de Reagan. C’est sans doute l’absence d’ancrage dans le siècle qui faisait défaut à The Dark Knight Strikes Again ou The Dark Knight III : The Master Race…

Dès les premières planches du présent album, Miller s’inscrit dans l’histoire immédiate des Etats-Unis. Les enfants de Superman, Lara et Jonathan, volent au-dessus de Gotham et observent les humains à travers leurs yeux d’aliens. Leurs pérégrinations les emmènent en plein cœur d’un affrontement entre deux factions : les pro et anti-Trump. Oui oui : le portrait du quarante-cinquième président étatsunien est clairement visible. Carrie Kelley, rvêtue de l’armure de Batwoman, intervient pour calmer le jeu alors que sur les réseaux sociaux la haine explose…

Batwoman scrute les réseaux sociaux et surveille les odieuses manipulations des « méchants ». Trump n’est qu’un pion du super-vilain Darkseid qui se sert des agents du chaos du Joker pour brutaliser le débat politique et pousser le pays au bord d’une guerre civile effroyable. Darkseid est un être monstrueux, une Bête immonde, un tyran qui n’a d’autre but que de corrompre le monde entier et de pousser les mortels à s’entredéchirer… Mais Batwoman est là qui veille et entend « rééduquer » les masses, les « armer » et leur permettre de contre-attaquer…

Ecrite et éditée bien avant l’assaut sur le Capitole de janvier 2021, cette bande-dessinée n’est rien moins qu’un très lucide constat de la part de Frank Miller qui met humblement de côté ses penchants conservateurs ou libertariens pour donner sa lecture très premier degré de la stratégie de communication haineuse de Donald Trump. Le mordant de ce one-shot est vraiment bluffant ! Miller appelle ses lecteurs à la résistance et à la vigilance. Il démonte assez habilement les mécanismes du populisme et utilise Darkseid, créé par Jack Kirby comme métaphore point du tout masquée du totalitarisme, pour asséner son propos aussi limpide que transparent ! Batwoman lance au monstrueux personnage : « Chacun de nous pense individuellement. Nous sommes libres. »

Miller met en scène les enfants et successeurs de Batman, Superman et Wonder Woman et s’adresse donc aux jeunes générations en qui il place toute sa confiance. Ce souci de se tourner vers le futur immédiat et d'impliquer les jeunes générations est tout à son honneur. Au gré des planches, il passe au crible l'incroyable pouvoir d'ingérence des médias sociaux dans le champ politique étatsunien. Si son analyse est partisane, elle n'est pas moins pertinente !

L’artiste brésilien Rafael Grampa apporte une belle énergie au récit pour la partie graphique. L’album compile la version colorisée et les planches en noir et blanc sans texte aucun du one-shot. Le trait dynamique, précis et nerveux de Grampa convient parfaitement à la tonalité très « insurrectionnelle » du récit. Il glisse quantité de détails et références graphiques dans ses planches. Ainsi, dans la foule des manifestants qui se range derrière Batwoman, le lecteur reconnaîtra aisément Greta Thunberg…

Frank Miller n’est peut-être pas complètement fini finalement… Mais le combat contre le populisme et les « agents du chaos » parasitant les réseaux sociaux et le champ de la communication politique n’est pas fini, loin s’en faut !

« Ça va être violent. Ça va être crade. Ça va être genial. »

samedi 5 juin 2021

Rick Remender (scénario) et Sean Murphy (dessin), Tokyo Ghost, Urban Comics, Paris, 2016-2017 (série complète en 2 volumes)

 


Rick Remender (scénario) et Sean Murphy (dessin), Tokyo Ghost, Urban Comics, Paris, 2016-2017 (série complète en 2 volumes).

Archipel de Los Angeles, 2089 :

L'humanité est devenue totalement accro à la technologie.

Créer le « buzz » est désormais l'unique motivation d'une population tenue dans une dépendance virtuelle et asservie par un « gouvernement » ouvertement criminel.

Et vers qui se tourner lorsqu’il s’agit peut-être de sauver le monde de sa perdition à son corps défendant ? Led Dent et Debbie Decay, deux superflics et deux amants envoyés en plein cœur des jardins de Tokyo, bien au-delà de l'influence de leurs commanditaires criminels.

Trouveront-ils à Tokyo la menace planétaire qu’on les envoie éliminer ou trouveront-ils autre chose ? Une chose que l’Humanité a totalement perdue de vue ? Comme l’espoir par exemple ?

Ce récit d’anticipation ébouriffant est né d’un constat simple du scénariste Rick Remender : nous sommes déjà très accros à la technologie (portables, tablettes et autres gadgets connectés), que se passerait-il si nous ne pouvions plus nous passer d’elle ? Que se passerait-il si nous nous laissions complètement submerger et dévorer par notre mignonne addiction à la technologie ? Jusqu’à quel point y perdrions-nous notre si fragile et précieuse humanité ?

Rick Remender et Sean Murphy brossent le portrait d’une humanité future décrépite et hors de contrôle. Le pouvoir politique est passé aux mains des multinationales. L’urbanisation totalement incontrôlable se traduit par l’explosion littérale de métropoles cauchemardesques à la surface de la planète. Une écrasante majorité de la population « connectée » et « augmentée » se vautre dans une « non-vie » virtuelle où la pornographie, la cruauté et les plus viles bassesses règnent en maîtresses…

Un bien sombre futur... Un futur qui, sans être immédiat, questionne notre présent et nos marottes technologiques, les valeurs des sociétés humaines, etc. .

Quelle place reste-t-il pour l’Homme sur une planète sauvagement globalisée ? Et à ne pas s’y trompé, le duo de créateurs se fend d’une analyse et d’une critique de la mondialisation en extrapolant et projetant l’humanité dans un avenir infernal.

En 280 pages bien tassées et pleines de rebondissements, retournements de situation, émotions et réflexions, le scénariste et l’artiste rudoient leurs lecteurs.

Sur ce monde futur terrifiant plane l’ombre de William Gibson, l’un des pères fondateurs du cyber-punk. Les dessins toujours très détaillés et dynamiques de Sean Murphy font irrémédiablement penser à Otomo et son Akira tout aussi futuriste et inquiétant. Un zeste de cinéphilie nostalgique référentielle est convoquée et le lecteur est en droit de songer au nihiliste héros « carpentérien » par excellence qu’est Snake Plissken, non-héros sauveur ou fossoyeur de l’humanité future…

Mais outre l’énergie et la charge furieuse du dessinateur et du scénariste contre l’omniprésence des technologies, la toute-puissance des multinationales et l’abrutissement des masses par les divertissements, il se dégage de cette histoire une grande poésie.

Le lecteur entre dans le récit en suivant Debbie Decay, héroïne très humaine et absolument non-connectée. A la différence des autres, cette jeune-femme n’est pas accro à la technologie et s’en méfie même. Debbie tente de sauver Led Dent, son partenaire et l’homme de sa vie de ses démons virtuels et technologiques. Tout au long du récit, elle se remémore son passé, le passé de son amant. Des jours parfois heureux, parfois tristes. Debbie est la preuve et l’incarnation fragile d’une humanité qui ne peut être étouffée, biffée, écrasée par la technologie ou les multinationales malveillantes toutes puissantes. La trajectoire de Debbie et de Led est proprement bouleversante.

Cette bande-dessinée a du cœur et suggère aux lecteurs, qu’au cœur des ténèbres d’un monde futur en perpétuelle apocalypse, l’espoir demeure et l’amour est plus fort que tout.