« Welcome to the human race ! » Ce sont les derniers mots énigmatiques de Snake Plissken dans Escape from Los Angeles. L’anti-héros borgne parle-t-il de course ou de race ? Mystère… La course à pied est devenue un hobby, une passion et un sujet de discussion interminable pour certains. Pour d’autres, c’est un sujet d’incompréhension ou de fascination. Pour certains acteurs et pour certaines franchises, c’est une figure imposée que de montrer des personnages qui courent. On peut ainsi estimer que Tom Cruise dans la franchise Mission Impossible (1996-2025) court pendant au moins neuf bonnes minutes pour stopper les méchants, sauver une jeune femme, désamorcer une bombe ou simplement sauver le monde. De Dustin Hoffman dans Marathon Man à Tom Hanks dans Forrest Gump, il y a forcément des choses à dire sur cette persistance de la figure du coureur au cinéma !
Le Prix du danger, Yves Boisset, France, 1983.
Courir est souvent une question de vie ou de mort au cinéma. Yves Boisset, cinéaste populaire et engagé, est du petit nombre des réalisateurs français à toucher à l’anticipation au cours des années 1970 et 1980. Il est connu pour ses films d’action et ses propos contre la violence policière, la dérive sécuritaire ou le racisme. Porteur d’un cinéma vigoureux et direct, lorsqu’il adapte la nouvelle Le Prix du danger de l’auteur américain Robert Sheckley, il fait quelques vagues et offusque certains présentateurs stars de la télévision d’antan.
Dans un futur immédiat, quelque part en Europe, une chaîne de télévision propose une émission extrêmement populaire appelé Le Prix du danger. Dans ce jeu, un candidat doit échapper à cinq autres candidats armés lancés à sa poursuite. Une chasse à l’homme multidiffusée à la manière des chasses du Comte Zaroff. Il est promis fortune et gloire au vainqueur s’il échappe à la mort. Aucun candidat n’est jamais sorti vivant de cette émission. Un jeune chômeur, François Jacquemard (un jeune Gérard Lanvin bien énervé) tente sa chance pour que sa petite amie puisse toucher le gros lot.
Ce film à l’humour grinçant anticipe d’une bonne décennie l’irruption des jeux de la téléréalité. Pour donner un cachet futuriste au métrage, l’équipe pose ses caméras à Paris et à Belgrade. Dans cette science-fiction sérieuse qui imagine la télévision et la société d’après-demain, tout est gris, froid, déprimant. Michel Piccoli s’en donne à cœur joie dans le rôle de Frédéric Mallaire, présentateur du jeu. Bruno Cremer incarne le très froid directeur de la chaîne de télévision. Parmi les poursuivants, on reconnaît Jean-Claude Dreyfus qui s’amuse à jouer le sadique.
Lors de sa sortie, Jacques Martin refuse qu’Antenne 2 fasse la promotion d’un film qui se moque copieusement de lui ! Il anime depuis deux ans l’émission Incroyable mais vrai de manière très théâtrale et promet à son public sensations fortes et images folles… Le très sage Michel Drucker se sent également visé par l’interprétation hautement caricaturale de Piccoli. Il se reconnaît notamment dans ce showman qui fait s’enchaîner les numéros musicaux avec les spots montrant des enfants africains mourant de faim… En vérité et de l’aveu même d’Yves Boisset, c’était la verve légendaire de Léon Zitrone qui était parodiée par Piccoli !
Le Prix du danger est un film fascinant dans sa férocité et dans sa clairvoyance. Le cynisme des producteurs ou présentateurs, le casting d’un candidat auquel le public peut s’identifier… Yves Boisset est du nombre de ceux qui sentaient que la télévision du début des années 1980 trépignait d’impatience de pouvoir montrer la mort en direct. Il a été question sur ce blog du cinéma mondo contaminant les films de cannibales. Au tournant des années 1980, la télévision prend le pas sur le cinéma et fait réfléchir certains cinéastes. Le film est réalisé à une époque charnière pour le cinéma et la télévision. Jusqu’où ira-t-on dans le spectaculaire et le sensationnel ? Tavernier comme Boisset s’est posé la question. Deux ans après la sortie du film d’Yves Boisset, le monde assiste en direct à la mort d’Omayra Sanchez, victime de l’éruption du volcan Nevado del Ruiz à l’âge de 13 ans, emprisonnée pendant plus de soixante heures dans l’eau sous des débris… Quelques années après sa sortie, ce film, avec son regard acide sur les coulisses de la télévision, est devenu un documentaire plus qu’une fiction sur TF1 et la course à l’audience amorcée dans la seconde moitié des années 1980. L’avènement des chaînes commerciales et de leur démarches racoleuses pour attirer les spectateurs sont clairement au cœur de ce film vraiment très pertinent aujourd’hui encore.
Marche ou crève, Francis Lawrence, États-Unis, 2025.
S’il n’a pas vu le film d’Yves Boisset lorsqu’il écrit Running Man, on peut penser que Stephen King a lu ou au moins entendu parler du texte de Robert Scheckley. C’est sous le pseudonyme de Richard Bachman que le roman paraît en 1982. Il est peu fidèlement adapté une première fois en 1987 sous la forme d’un actioner conçu pour Schwarzenegger. Une adaptation plus récente signée par le pourtant doué Edgar Wright ne rencontre pas un très grand succès dans les salles de cinéma. L’intrigue reprend dans les grandes lignes celle de la nouvelle de Sheckley. Yves Boisset et son producteur se sont sentis plagiés par le film de 1987. Dans la bibliographie de Richard Bachman, nous pouvons nous attarder sur The Long Walk traduit sous le titre Marche ou crève de ce côté de l’Atlantique et brillamment adapté au cinéma en 2025.
« I'm not gonna go though the whole rule book, but it boils down to this. Walk until there's only one of you left. Maintain a speed of three miles per hour. If you fall below the speed, you get a warning. If you can't make speed in ten seconds, you get an additional warning. Three warnings, you get your ticket. Walk one hour at speed, one warning is erased and so on. If you step off the pavement, you will get your ticket without warning. The goal is to last the longest. There's one winner and no finish line. Any of you can win. Any of you can do it if you walk long and steady enough. If you refuse to give up. I look at each and every one of you, and I see hope. Now, boys, who's set to fucking win? »
Le pitch est simple. Dans des États-Unis dystopiques, au cours des années 1970, chaque année, une compétition sportive est organisée et diffusée à la télévision pour rappeler aux spectateurs les vraies valeurs américaines du sacrifice, de la résignation, de la résilience, de l’endurance, etc. Cinquante jeunes hommes sont tirés au sort pour participer à une longue marche. Ils marchent sous escorte de l’armée et ne doivent pas se déplacer en-dessous de la vitesse de 4,8 km/h. S’ils s’arrêtent ou ralentissent ou quittent la route, ils sont avertis. Au bout de trois avertissements, ils sont exécutés. Pas de pause, pas de repos, ils marchent sans s’arrêter. Le Major, leader du régime totalitaire en place, les accompagne, les motive et les surveille. Il promet au vainqueur d’exaucer un vœu.
Le roman est l’un des premiers de Stephen King. Il est très pessimiste, très sombre et retranscrit ce moment des États-Unis entre la guerre du Vietnam, les désillusions des aspirations de la jeunesse et les crises pétrolières. Les morts des marcheurs sont brutales. La fin est sombre et désespérée. Adapter ce texte au cinéma a pris des décennies. George A. Romero s’y est intéressé, il y a eu divers projets mais aucun film abouti avant 2025. Il est toujours périlleux de s’atteler à adapter un ouvrage de Stephen King qui, sur plusieurs centaines de pages, prend le temps de torturer, d’ausculter et de disséquer la psychologie de ses personnages. Outre la quête du ton juste pour rendre justice au roman originale, se posent des questions techniques. Comment filmer et cadrer un groupe de jeunes hommes qui marchent sans s’arrêter ? Comment découper l’action ? Comment montrer un régime totalitaire sans trop s’écarter de ce groupe de marcheurs ? De manière inespérée et surprenante, Francis Lawrence parvient avec ce film modeste porté par un casting exceptionnel à nous faire oublier qu’il est le réalisateur d’une fâcheuse adaptation du comic-book Hellblazer mettant en scène Keanu Reeves, d’une honteuse relecture de I Am Legend avec Will Smith et d’une tripotée de métrages de la franchise The Hunger Games… Les fans de King trouveront à redire, notamment sur la manière dont l’intrigue se conclut, mais si le King lui-même semble satisfait de l’adaptation, pourquoi bouder ce film ?
Le film s’attache à l’essentiel et au cœur du roman : un groupe de jeunes hommes qui marchent. Des interactions entre eux émergent des rires, des craintes, des tensions, des rêves, des cauchemars… Les caméras n’ont pas besoin de s’appesantir sur le cadre. Le spectateur comprend que les Etats-Unis sont touchés par une crise durable et essaient de renouer avec une certaine grandeur passée. Le Major est interprété avec beaucoup de force et de vulgarité par Mark Hamill. Oui, Luke Skywalker, le héros d’hier est devenu le grand méchant d’avant-hier et c’est un excellent choix. Dans les harangues aux accents masculinistes de ce despote, il y a des accents de trumpisme. Tous les jeunes marcheurs sont très justement incarnés. Ils sont touchants dans leur humanité et leur vulnérabilité. Lorsque les corps et esprits craquent, certains essaient de s’entraider. Mais il ne peut en rester qu’un...
Le film est brutal. Les mises à mort sont violentes. Les propos pleins d’espoir et la confiance en l’humanité de Pete Mc Vries contrastent avec la froide résignation de Ray Garraty. Le spectateur comprend très vite que cette longue marche est meurtrière et impitoyable. Les jeunes acteurs sont vraiment impressionnants. Le spectateur peut songer en voyant ce film au périple des durs à cuir de Le Territoire des loups (2011) tant ces deux films interrogent le spectateur sur sa définition de l’humanité et sur ce qui permet à l’humain de poursuivre sa route, sa quête, sa marche…
Comment résister ? C’est également une question que pose le film en montrant ces jeunes marcheurs ou en se penchant sur le passé de l’un d’eux en particulier. « A bleak science-fictional mirror of contemporary America ! » C’est ainsi que le roman a pu être perçu lors de ses premières publications. Il n’a rien perdu de sa pertinence et de sa puissance d’évocation. Si le récit est clairement emprunt des craintes d’un jeune Américain au moment de la guerre du Vietnam, l’histoire sonde beaucoup plus profondément la psyché. Voir mourir de manière atroce de jeunes hommes avec qui on a à peine eu le temps de sympathiser, c’est clairement une vision traumatique de n’importe quel conflit mais du Vietnam en particulier. Pourquoi marcher ? C’est sur cet aspect que se concentre le scénario et l’adaptation du roman. Pour prouver quelque-chose ? Pour pouvoir aller sur la lune ? Pour se venger de quelque-chose ? Pour aucune raison particulière ? Dans sa dimension philosophique et métaphysique qui ne résout pas toutes les interrogations, ce film interpelle le spectateur. Le film sonde nombre de choses : la frustration, la peur, la solitude, la terreur, l'épuisement, la compassion, le désespoir et la folie… « Welcome to the human race ! »







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