Dans l’épisode précédent, il a été question du parcours d’un antagoniste de Spider-Man qui s’épanouit au cours des années Reagan pour devenir l’une des vedettes de l’éditeur de comics Marvel. Au début des années 1990, sa popularité est énorme. A ses deux séries régulières, The Punisher et Punisher War Journal, vient s’ajouter un troisième titre, Punisher War Zone, confié aux bons soins du scénariste Chuck Dixon et du dessinateur John Romita Junior, fils du concepteur du design du personnage. Frank Castle se hisse au rang d’un Spider-Man, d’un Batman ou d’un Superman avec ses trois titres réguliers.
Dixon et Romita Junior rendent l’anti-héros plus massif et plus bourrin. Le titre est violent et la guerre du Punisher contre les criminels devient toujours plus extrême et radicale. Mais voilà deux décennies que le personnage œuvre à lutter contre la criminalité sous toutes ses formes. Sa kill-list est interminable. Il a eu maille à partir avec toutes les variétés de mafieux possibles, tous les narco-trafiquants envisageables, tous les gangs imaginables. Lorsqu’il s’invite dans les pages d’une autre série et croise un héros plus classique comme Daredevil, Captain America ou Spider-Man, c’est inlassablement pour finir sur le constat que le code moral et la justice expéditive du Punisher s’accordent peu avec les pratiques des autres encapés ou encagoulés. Le personnage tourne un peu en rond et les équipes créatives tout comme l’éditeur ne savent plus trop quoi faire avec lui.
En 1995, après deux bonnes décennies de guerre interminable contre le crime, les trois séries du Punisher sont annulées. L’univers des comics est en crise. Les éditeurs peinent à vendre leurs titres dans un marché saturé. Les gimmicks commerciaux consistant à multiplier les couvertures alternatives et à inonder les shops de titres asphyxient le marché. Marvel rencontre de grosses difficultés financières et est sur le point de se déclarer en faillite. L’éditeur mise beaucoup sur Spider-Man et les titres de sa gamme X-Men mais les vieux héros ne se vendent plus. Captain America, Iron-Man, Thor, les Fantastic Four ou le Punisher passent un sale quart d’heure…
C’est au creux de la vague que le destin de Frank Castle est confié à deux auteurs successifs qui tentent d’en faire quelque-chose. Garth Ennis, auteur irlandais qui déteste les super-héros, écrit un Punisher kills the Marvel Universe dans lequel il laisse éclater sa fureur et sa détestation des encapés et encagoulés. Dans ce récit situé dans une continuité parallèle, la famille de Frank Castle n’est pas tuée par des mafieux mais victime collatérale d’un affrontement entre super-héros et super-vilains. Le Punisher part en guerre contre tous les personnages de l’univers Marvel qu’il dézingue méticuleusement. Cette satire des comics Marvel des années 1990 est aussi cruelle que jubilatoire et retient l’attention des lecteurs. Peut-être que Garth Ennis aurait quelques idées pour permettre au personnage de renaître et de renouer avec le succès…
Toujours au creux de la vague des années 1990, la Maison des idées cherchent à se réinventer et à attirer de nouveaux lecteurs en regardant vers l’avenir plutôt que le passé. L’éditeur lance sa gamme estampillée 2099 et imagine un futur à son univers super-héroïque. Spider-Man 2099, Doom 2099 ou Punisher 2099 sont des titres qui imaginent et mettent en scène des versions futuristes des héros Marvel. Lancée en 1992, alors que Frank Castle se vend encore, la gamme inclut une version 2099 du justicier. Le sort du personnage est confié au scénariste britannique Pat Mills. Quelle riche idée ! Le mythique fondateur de la revue 2000 AD est sans doute capable d’apporter quelque-chose de neuf, de frais et de punk au personnage ! Et puis à bien y réfléchir, il y a bien quelques familiarités entre Frank Castle et le Judge Dredd que Mills connaît bien ! La grosse différence entre le Judge et le Punisher réside dans l'absence d'humour ou de second degrés qui caractérise nombre d'aventures de Frank Castle aux Etats-Unis. Peut-être qu'un soupçon de black comedy ou d'humour so british pourrait porter ses fruits et rendre le personnage un peu plus intéressant à suivre!
Le scénariste britannique s’attèle à la tâche. Jacob Gallows est un flic du futur travaillant pour la multinationale Alchemax. Sa famille est massacrée par le fils dément de son patron. Il se met en tête de venger la mort des siens et de poursuivre la guerre de Frank Castle dont il détient le War Journal. Pourquoi pas ? Hélas la partie graphique ne tient pas la route. Mills abandonne l’écriture au bout d’une douzaine d’épisodes. La série est reprise par Chuck Dixon et s’arrête avec le numéro 34. Rendez-vous manqué pourtant il y avait un truc. Le lecteur se rabattra sur Marshal Law, un petit chef-d’œuvre concocté par Mills et Kevin O’Neill quelques années plus tôt. La gamme 2099 est confiée aux bons soins de l’éditeur Joey Cavalieri. Ce scénariste et dessinateur de formation est un ancien de chez DC comics. Il multiplie les connexions entre les séries de la gamme 2099 et veille à créer un univers interconnecté. Les séries Doom 2099 et Spider-Man 2099 sont celles qui durent le plus longtemps. C’est dans les pages de la première que Jacob Gallows joue un rôle des plus intéressants dans un récit assez bluffant signé Warren Ellis.
Doom 2099 narre les exploits d’une version futuriste du grand méchant Doctor Doom A.K.A. Docteur Fatalis dans la langue de Molière. Sur la majorité des vingt-cinq premiers numéros de ladite série, le scénariste John Francis Moore et le dessinateur Pat Broderick font un travail plus qu’honnête. Un jeune Warren Ellis qui n’a pas encore écrit Transmetropolitan ou The Authority s’empare des commandes pour mettre en mouvement une idée lancée par son prédécesseur dans les premiers numéros. Doom lorsqu’il reprend le contrôle et le trône de sa Latvérie natale constate que les déséquilibres et dynamiques géopolitiques l’amèneront tôt ou tard à prendre le contrôle du monde pour assurer la sécurité de son petit royaume. Le bon docteur se lance à la conquête du monde en commençant par les Etats-Unis et là… Ellis imagine une histoire assez folle et par certains aspects très visionnaire !
Lorsqu’il lance son plan d’invasion des Etats-Unis, Doom se justifie en notant que la gouvernance et la réalité du pouvoir échappent au président et aux organes légitimes et sont confisquées par une poignée de chef d’entreprise multimilliardaires. Le mégalomane latvérien oblitère le Congrès, attaque la Maison Blanche et lâche ses armées sur le territoire américain en même temps qu’il procède à une cyber-attaque en règle des installations états-uniennes. La guerre-éclair est facilement remportée et Doom s’autoproclame président des Etats-Unis. Il s’entoure d’un cabinet composé d’une pirate informatique nommée Ministre du Signal, d’un mercenaire wakandais nommé Ministre des Relations Ennemies, d’un activiste mutant nommé Ministre de l’Humanité, d’une autre mercenaire nommée Ministre de l’Ordre et du Punisher 2099 nommé Ministre de la Punition. Il y a comme un parfum de Make America Great Again qui flotte ! Coïncidence ? Sans doute pas. Génie prophétique ? Peut-être ou simple coup d’œil dans le rétroviseur et les années Reagan.
Voilà qui est intéressant : l’émule du Punisher propulsé ministre et chef des forces de police dans un état totalitaire aux mains d’un mégalomane qui met au pas les capitaines d’industrie et autres techno-milliardaires ! Hélas face à ses difficultés financières, la Marvel procède à des coupes, licencie l’éditeur Joe Cavalieri qui portait à bout de bras l’univers 2099. Les scénaristes et artistes lâchent l’affaire et les idées de Warren Ellis, qui auraient pu donner vie à une grande saga futuriste dans la lignée des folles épopées de la revue 2000 AD, sont précipitamment utilisées pour donner une conclusion rushée et très insatisfaisante. Dans un spectaculaire retournement de situation, Jacob Gallow passe de celui qui punit à celui qui est puni et meurt assez piteusement dans les pages d’un 2099 A.D. Apocalypse… On note l'apparition des lettres A et D (pour Anno Doom) dans le titre comme une référence évidente à la revue britannique.
Dommage pour Frank Castle et dommage pour le Punisher 2099. L’année 1995 est funeste. Le héros retrouve une série éponyme en 1997. Celle-ci s’éteint au bout de dix-huit numéros. Marvel est alors racheté par le fabricant de jouets Toy Biz. A la misère de voir ses séries annulées, s’ajoute pour Frank Castle la torture d’être transformé en la pire figurine transformable de l’histoire de l’humanité… Le Punisher traîne ses bottes vers la sortie… C’est par la petite porte qu’il quitte la décennie 1990… A moins que !!!
Lorsque le dessinateur Joe Quesada et l’encreur Jimmy Palmiotti proposent de redonner une seconde jeunesse à quelques héros Marvel et lance en fanfare le label Marvel Knights. L’idée est de confier le destin de héros usés ou peu oubliés à des équipes de grand talent/ Quesada s’adjoint les services du scénariste Kevin Smith pour redynamiser Daredevil. Paul Jenkins et Jae Lee s’occupent brillamment des Inhumains. Christopher Priest et Mark Texeira réinventent Black Panther. Et là, au fond d’un carton, il y a le petit Frank Castle qui attend d’être réinventé par les scénaristes Christopher Golden et Thomas E. Sniegoski et le légendaire dessinateur Bernie Wrighston. Et là, il faut s’accrocher !
Rongé par la culpabilité (?), Frank Castle s’est suicidé (!?!)… Mais il est ramené à la vie par une créature aux yeux phosphorescents (?!?) et repart en guerre contre le mal équipé de deux gros fusils NERF (?!?) translucides et magiques… Ouch ! The Punisher: Purgatory réinvente le personnage pour le transformer en espèce de version angélique sous forte influence de Hellblazer. Le dessin de Wrighston n’est pas très inspiré. Les lecteurs sont très décontenancés par cette mini-série en quatre épisodes. C’est le coup de grâce pour le Punisher. Les années 2000 se profilent et le voilà plus mort que vif ! Il n’est plus que l’ombre de lui-même et les fans de comics se moquent méchamment de lui… Sniff…
Serait-ce la fin du justicier ? Ce personnage qui un temps pouvait rivaliser en popularité avec un Spider-Man ou un Batman ? Ce anti-héros dont le logo immédiatement identifiable est fièrement arboré sous forme de tatouage par certains ? Au tournant des années 2000, un auteur, qui s’est déjà amusé à faire massacrer tout l’univers Marvel par Frank Castle, s’apprête à réinventer une fois encore le Punisher et à le faire entrer dans l’Histoire lui et son logo !
Mais ceci est une autre histoire… A suivre…

















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