« C’est loin Pitchipoi ? » demande la petite fille, tête rasée, à l’homme assis par terre. Ce dernier tente de distraire ces tout jeunes enfants arrivés dans le camp de Drancy, souvent seuls, leurs parents ayant déjà été déportés quelques semaines auparavant. Depuis les grandes rafles de l’été 1942, les nazis acheminent en effet les dizaines de petites filles et de petits garçons qu’on avait d’abord enfermés dans les camps du Loiret. On ne prend plus le risque désormais de recréer cette situation devenue ingérable pour les bourreaux : envoyer des parents à la mort sans se soucier du destin de leurs enfants. Désormais, ce sont des familles entières qui arrivent dans la cité de la Muette, reconvertie pour devenir l’antichambre des centres de mise à mort situés à l’Est de l’Europe.
Pitchipoi, c’est le nom d’un lieu où la vie est meilleure dans
la tradition juive. Ne sachant ni pourquoi ils sont enfermés, ni jusque quand
et encore moins ce qui va advenir d’eux, les Juives et Juifs parqués à Drancy tentent
de se rassurer en imaginant qu’on va les emmener dans un ailleurs où tout ira
mieux pour eux. Car depuis son ouverture le 20 août 1941, le camp de Drancy est
devenu un véritable enfer. Cette cité, initialement aménagée pour offrir un
nouveau confort aux ouvriers de la région parisienne au début des années 1930, n’a
jamais été achevée. Ces immeubles disposés en U arrangent bien l’occupant :
il suffit d’apposer une clôture pour fermer le lieu et en faire un espace de détention.
Les appartements, sans aucune installation de chauffage ou d’eau courante
feront de parfaites cellules dans lesquelles les gendarmes français, aux ordres
des nazis, pourront enfermer et surveiller facilement des centaines de personnes.
Dès les premières rafles de 1941, l’arrivée de plusieurs milliers d’hommes dans ce camp entraine de dramatiques problèmes sanitaires. La malnutrition affaiblit les corps, les conditions d’hygiène absolument catastrophiques rendent malades et favorisent le développement de la vermine et des épidémies. Les mauvais traitements infligés par les gardiens, sous la direction de Dannecker, achèvent de meurtrir des corps déjà bien amochés par le froid.
Mais Drancy devient un camp de déportation. C’est d’ici que
vont partir plus de 70 convois en direction d’Europe de l’Est et des chambres à
gaz d’Auschwitz. Il faut atteindre les quotas fixés par les nazis. Au fil des
jours, on sélectionne celles et ceux qui partiront le lendemain vers une
destination inconnue. On assiste à des scènes déchirantes de séparation car les
moins dupes savent qu’ils ne reviendront jamais vivants en France. Quand il
faut accélérer la « solution finale », on fait venir des organisateurs
plus efficaces : à Dannecker, succède d’abord Röthke, puis le terrible
Aloïs Brunner qui s’est illustré dans la zone libre, finalement envahie par
les nazis après le débarquement allié en Afrique du nord. A ces horreurs se
superposent aussi celles liées à la politique des otages. Pour chaque acte
résistant commis à l’extérieur, les nazis viennent prélever quelques dizaines d’hommes
qu’ils fusillent entre autres dans la clairière du Mont Valérien.
Dans le camp, chacun tente de survivre, les uns en organisant
une certaine solidarité, d’autres en participants aux cotés des nazis à son administration.
Ainsi, on voit certains prisonniers devenir membres du service d’ordre, d’autres
traducteurs, quant à ceux qui sélectionnent dans leur propre communauté ceux qu’on
destine à alimenter les futurs convois…
Le personnage principal de ce magnifique roman graphique est
bien évidemment le camp lui-même. On le voit se nourrir des prisonniers, on
le voit évoluer, se transformer. Mais plein de personnages y évoluent au grès
de micros épisodes de survie dans cet enfer. Beno, raflé en 1941 qui attend désespérément
des nouvelles de sa femme ou Jean qui a eu l’idée folle de participer à la création de ce
tunnel presque terminé et qui aurait permis une évasion. Par l’intermédiaire
de ces hommes, de leurs discussions, de ce qu’ils apprennent sur « Radio
chiotte » ou par la bouche des nouveaux arrivants, on devine l’évolution
de ce qui se passe à l’extérieur du camp : port de l’étoile jaune
obligatoire, situation militaire… Des lettres réelles sont également
reproduites et permettent de comprendre les relations entre le camp et l’extérieur.
Le rôle de gendarmes français qui ont agi en tortionnaires
dans cet endroit est raconté de façon crue et sans filtre : violences,
dénonciations, marché noir, échange de conditions de vie à peine meilleures contre
certaines faveurs sexuelles…
Pourra-t-on faire mieux sur le sujet ? C’est loin d’être
sûr tant tout est soigné, que ce soit dans le scénario, ou dans le découpage
et les choix graphiques. La teinte gris bleuté s’adapte parfaitement au propos
des auteurs.
Quand Jean, violemment tabassé par un nazi pour le punir d’avoir
tenté de récupérer une photo de sa compagne, raconte au petit Michel qu’il va
retrouver ses parents à Pitchipoï, ce dernier le regarde dubitatif. « Pitchipoï ? »,
il semble ne jamais en avoir entendu parler. Pour cause, Pitchipoï n’existe
pas. A l’autre bout du chemin de fer, à des milliers de kilomètres de Drancy,
il n’y a pas de Pitchipoï. Là se trouvent des usines à tuer où périrent des
dizaines de milliers de Juives et de Juifs français et des millions de leurs coreligionnaires
européens.



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