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lundi 8 juin 2026

La Muette. Drancy, un camp aux portes de Paris, Par Valérie Villieu et Simon Géliot, La Boite à Bulles, 2025


« C’est loin Pitchipoi ? » demande la petite fille, tête rasée, à l’homme assis par terre. Ce dernier tente de distraire ces tout jeunes enfants arrivés dans le camp de Drancy, souvent seuls, leurs parents ayant déjà été déportés quelques semaines auparavant. Depuis les grandes rafles de l’été 1942, les nazis acheminent en effet les dizaines de petites filles et de petits garçons qu’on avait d’abord enfermés dans les camps du Loiret. On ne prend plus le risque désormais de recréer cette situation devenue ingérable pour les bourreaux : envoyer des parents à la mort sans se soucier du destin de leurs enfants. Désormais, ce sont des familles entières qui arrivent dans la cité de la Muette, reconvertie pour devenir l’antichambre des centres de mise à mort situés à l’Est de l’Europe.

Pitchipoi, c’est le nom d’un lieu où la vie est meilleure dans la tradition juive. Ne sachant ni pourquoi ils sont enfermés, ni jusque quand et encore moins ce qui va advenir d’eux, les Juives et Juifs parqués à Drancy tentent de se rassurer en imaginant qu’on va les emmener dans un ailleurs où tout ira mieux pour eux. Car depuis son ouverture le 20 août 1941, le camp de Drancy est devenu un véritable enfer. Cette cité, initialement aménagée pour offrir un nouveau confort aux ouvriers de la région parisienne au début des années 1930, n’a jamais été achevée. Ces immeubles disposés en U arrangent bien l’occupant : il suffit d’apposer une clôture pour fermer le lieu et en faire un espace de détention. Les appartements, sans aucune installation de chauffage ou d’eau courante feront de parfaites cellules dans lesquelles les gendarmes français, aux ordres des nazis, pourront enfermer et surveiller facilement des centaines de personnes.


Dès les premières rafles de 1941, l’arrivée de plusieurs milliers d’hommes dans ce camp entraine de dramatiques problèmes sanitaires. La malnutrition affaiblit les corps, les conditions d’hygiène absolument catastrophiques rendent malades et favorisent le développement de la vermine et des épidémies. Les mauvais traitements infligés par les gardiens, sous la direction de Dannecker, achèvent de meurtrir des corps déjà bien amochés par le froid.

Mais Drancy devient un camp de déportation. C’est d’ici que vont partir plus de 70 convois en direction d’Europe de l’Est et des chambres à gaz d’Auschwitz. Il faut atteindre les quotas fixés par les nazis. Au fil des jours, on sélectionne celles et ceux qui partiront le lendemain vers une destination inconnue. On assiste à des scènes déchirantes de séparation car les moins dupes savent qu’ils ne reviendront jamais vivants en France. Quand il faut accélérer la « solution finale », on fait venir des organisateurs plus efficaces : à Dannecker, succède d’abord Röthke, puis le terrible Aloïs Brunner qui s’est illustré dans la zone libre, finalement envahie par les nazis après le débarquement allié en Afrique du nord. A ces horreurs se superposent aussi celles liées à la politique des otages. Pour chaque acte résistant commis à l’extérieur, les nazis viennent prélever quelques dizaines d’hommes qu’ils fusillent entre autres dans la clairière du Mont Valérien.

Dans le camp, chacun tente de survivre, les uns en organisant une certaine solidarité, d’autres en participants aux cotés des nazis à son administration. Ainsi, on voit certains prisonniers devenir membres du service d’ordre, d’autres traducteurs, quant à ceux qui sélectionnent dans leur propre communauté ceux qu’on destine à alimenter les futurs convois…

Le personnage principal de ce magnifique roman graphique est bien évidemment le camp lui-même. On le voit se nourrir des prisonniers, on le voit évoluer, se transformer. Mais plein de personnages y évoluent au grès de micros épisodes de survie dans cet enfer. Beno, raflé en 1941 qui attend désespérément des nouvelles de sa femme ou Jean qui a eu l’idée folle de participer à la création de ce tunnel presque terminé et qui aurait permis une évasion. Par l’intermédiaire de ces hommes, de leurs discussions, de ce qu’ils apprennent sur « Radio chiotte » ou par la bouche des nouveaux arrivants, on devine l’évolution de ce qui se passe à l’extérieur du camp : port de l’étoile jaune obligatoire, situation militaire… Des lettres réelles sont également reproduites et permettent de comprendre les relations entre le camp et l’extérieur.

Le rôle de gendarmes français qui ont agi en tortionnaires dans cet endroit est raconté de façon crue et sans filtre : violences, dénonciations, marché noir, échange de conditions de vie à peine meilleures contre certaines faveurs sexuelles…

Pourra-t-on faire mieux sur le sujet ? C’est loin d’être sûr tant tout est soigné, que ce soit dans le scénario, ou dans le découpage et les choix graphiques. La teinte gris bleuté s’adapte parfaitement au propos des auteurs.

Quand Jean, violemment tabassé par un nazi pour le punir d’avoir tenté de récupérer une photo de sa compagne, raconte au petit Michel qu’il va retrouver ses parents à Pitchipoï, ce dernier le regarde dubitatif. « Pitchipoï ? », il semble ne jamais en avoir entendu parler. Pour cause, Pitchipoï n’existe pas. A l’autre bout du chemin de fer, à des milliers de kilomètres de Drancy, il n’y a pas de Pitchipoï. Là se trouvent des usines à tuer où périrent des dizaines de milliers de Juives et de Juifs français et des millions de leurs coreligionnaires européens.

samedi 20 mai 2023

John Milius (réalisation et scénario), L’Aube Rouge, ESC éditions, Paris 2023.


John Milius
(réalisation et scénario), L’Aube Rouge, ESC éditions, Paris 2023.

« What is a "Wolverine"? »

Ukraine, avril 2022 : des photos montrant des épaves de blindés russes sur lesquels a été tagué le mot « Wolverines » circulent sur les réseaux sociaux et l’internet. Mais qu’est-ce qu’un « Wolverine » ? Et pour quelle raison des combattants ukrainiens iraient-ils inscrire ce mot sur des chars ennemis ? La référence est à chercher dans un film des années 1980 qui met en scène Patrick Swayze et Jennifer Grey. Dirty Dancing ? Mais non voyons ! Red Dawn ou L’Aube Rouge sorti sur les écrans français en 1984 !



« Red is dead ! »

L’Aube rouge aurait dû être un petit film d’auteur écrit et réalisé par Kevin Reynolds, qui n’avait pas encore tourné La Bête de guerre, Robin des Bois Prince des voleurs ou Waterworld. Sous sa plume et sa caméra, le récit aurait dû s’apparenter à une relecture de Sa Majesté des Mouches sur fond de Troisième Guerre Mondiale. Un drame psychologique dépeignant les tensions au sein d’un groupe d’enfants qui tentent de survivre dans un monde postapocalyptique. Mais le projet est repris et retravaillé par ce fou furieux de John Milius qui, en 1984, sort auréolé du succès de son furibard Conan le Barbare.

John Milius est un curieux bonhomme dans la sphère hollywoodienne. Une espèce de surfer qui se clame anarchiste, un fervent promoteur de la National Rifle Association of America, l’auteur du scénario du mythique Apocalypse Now, un fétichiste obsédé par la guerre et l’armée, frustré de n’avoir pu participer à la guerre du Vietnam pour raisons médicales… Le personnage aime choquer et déranger. Avec le scénario et la réalisation de L’Aube rouge, il saisit l’occasion de mettre en scène la guerre qui n’a jamais eu lieu et qui a travaillé l’imaginaire américain de 1945 à 1990 : la Troisième Guerre Mondiale provoquée par l’escalade des tensions entre les Etats-Unis et l’U.R.S.S. !


« C'mon! We're all going to die, die standing up! »

Le réalisateur happe le spectateur dès les premières minutes du long métrage. Le contexte d’anticipation (l’action est située en 1989) est brossé à grands traits à l’aide d’un carton liminaire : les Etats-Unis demeurent le seul rempart face à un bloc communiste rongé par les crises et bien décidé à en finir une bonne fois pour toutes avec la Guerre Froide. Milius enchaîne avec l’attaque d’une coalition internationale communiste sur le territoire américain. Son récit, il choisit de le fixer dans la petite ville de Calumet au cœur du Colorado. Le quotidien de cette bourgade est balayé par l’irruption de parachutistes bien décidés à prendre le contrôle du territoire étatsunien. 

Avec un robuste sens de la mise en scène, John Milius met en images le début de la Troisième Guerre Mondiale. Tout est filmé à hauteur d'homme. Il s’attache néanmoins davantage au sort d’une bande de très jeunes Américains qui prennent la fuite vers les montagnes pour tenter d’échapper à une mort quasi-certaine sous les balles des envahisseurs communistes qu'aux grandes manoeuvres des puissances belligérantes. Il adopte alors le point de vue de ces fuyards campés par les tout jeunes et encore inconnus Patrick Swayze, Charlie Sheen ou C. Thomas Howell. Le conflit international passe au second plan et Milius s’attarde sur les efforts de ces gosses pour survivre et se cacher.

De survivants renouant avec les traditions des trappeurs, pionniers ou Amérindiens, ces jeunes paumés deviennent des rebelles et résistants qui entrent en résistance contre les forces d’occupation communiste. Ils utilisent comme emblème l’animal totem de l’équipe de football de leur lycée : le « wolverine » ou carcajou, petit mammifère carnivore particulièrement teigneux qui peuple certaines forêts d’Amérique du Nord.

« A small animal...like a badger, but terribly ferocious. It is also the name of the local school sports collective. »

Au moment de sa sortie, le film de John Milius a été fraîchement reçu. La critique et une large frange du public lui reprochent son patriotisme exubérant et une coloration très conservatrice pour ne pas dire extrémiste. Dans un bonus pas trop caché de la présente édition du film, le réalisateur ne cache pas son indéfectible soutien à l’administration Reagan lors d’un interview de promotion sur un plateau de la télévision américaine. Sans égaler les sommets de patriotisme exacerbé que sont les deuxième et troisième opus de la série des films Rambo, L’Aube rouge véhicule des idées très Right Wing et constitue un bel exemple de ce qu’est l’escalade des tensions Est-Ouest sous la présidence de Ronald Reagan. Mais même s’il s’applique à montrer la mise en place du totalitarisme communiste sur le territoire étatsunien (camp de rééducation, propagande omniprésente, etc.), ce n’est pas cette Troisième Guerre Mondiale qui monopolise l’attention et les efforts du cinéaste.

« It's kinda strange, isn't it? How the mountains pay us no attention at all. You laugh or you cry, the wind just keeps on blowing. »

Le film et les obsessions de John Milius font du réalisateur l’antithèse d’un Sam Peckinpah auteur du viscéral Croix de Fer. Peckinpah est un vrai cowboy, forte tête hostile à toutes les formes d’autorité, envoyé chez les Marines par ses parents pour calmer son tempérament. Il rentre profondément marqué et traumatisé des opérations de désarmement des forces japonaises à la fin du deuxième conflit mondial. Avec Croix de Fer, il réalise sans doute le film de guerre le plus poignant, cru, brutal et crasseux. Il signe un pamphlet anti-guerre et antimilitariste porté par un James Coburn impérial en caporal de la Wehrmacht épuisé et désabusé…

John Milius n’a lui participé à aucune guerre. Il n’en est pas moins fasciné par le fait guerrier, les armes, les uniformes, l’histoire militaire… Avec L’Aube rouge, il semble vouloir concrétiser ses fantasmes de chien fou au sang chaud. Il en vient à condenser et réarranger ses connaissances, souvenirs et passions. Et sa Troisième Guerre Mondiale prend de faux airs de second conflit mondial. Les jeunes Ricains qui ont pris le maquis (!) recueillent un pilote allié dont l’avion a été abattu par l’Occupant (!!). Ils écoutent les messages codés des groupes de résistants sur les ondes radio (!!!). Ils apprennent que le territoire des Etats-Unis est divisé en deux : une zone libre et une zone occupée (!!!!). Ils sabotent, libèrent les otages, volent, etc. Une dépiction appliquée des faits de résistance dans l'Europe occupée par les Nazis ici réinventé dans le contexte dystopique d'une invasion des Etats-Unis par les Communistes.

Milius est du nombre de ces cinéastes cinéphiles pétris et remplis de cinéma et de références cinématographiques piochées ici ou là. Dans L'Aube rouge, il s'applique de bien belle manière à recomposer et synthétiser des images et séquences cinématographiques fortes à même d'évoquer la résistance d'un groupe d'oppressés face à la menace pregnante d'une force d'occupation. Cette réappropriation d'une iconographie et des représentations des faits de résistance font sans doute la force du film.

D’accord le coup de « John has a long mustache » pourrait presque faire rire… Force est de souligner que cette retranscription des faits de résistance dans un contexte dystopique est un peu benoite et maladroite. N’empêche que dans sa réécriture, Milius n’est pas complètement idiot. Son groupe de jeunes paumés n’est pas un condensé des Douze Salopards mixés aux Goonies ! L’aîné s’efforce de protéger les plus jeunes. Ils doutent tous. L’un se laisse emporter par la haine et le désir de venger les proches assassinés par l’Occupant. Deux jeunes filles intègrent le groupe et le spectateur comprend qu’elles ont subi des violences sexuelles. Et un sort funeste attend la plupart de ces jeunes gens…Aucun des protagonistes ne devient un super-patriote invincible à la John Rambo ! Rien que cela sauve le film de l'oubli ! Et le spectateur a le droit de se laisser émouvoir par les trajectoires de ces divers gosses parachutés dans l'horreur d'une Troisième Guerre Mondiale !

 

Face à ces apprentis résistants, le colonel Bella est un antagoniste intéressant. Si le film est peuplé de caricatures de « pourritures communistes » détestables et taillés à la hache, la dualité de cet officier retient quelque peu l’attention du spectateur. Le guérillero et révolutionnaire communiste doit se faire policier et répresseur. Qui est-il lui : un révolutionnaire ou un oppresseur ? A plusieurs moments, on le voit s’interroger sur sa position et celle des résistants auxquels il ne peut que trop bien s’identifier. Les « Rouges » ne sont tous pas dépeints comme d’anonymes salopards. Et les Américains sont pour certains montrés comme d’ignobles collaborateurs. Milius s'est appliqué à intégrer dans son récit au demeurant assez pédagogique les diverses facettes des clivages entre résistants, occupants ou collaborateurs. Peut-être que vu sous cet angle, le film peut valoir le coup d'oeil !

L’apparition en Ukraine de graffiti faisant référence aux « Wolverines » témoigne de l’intérêt que l’on peut porter à ce petit film comme récit de résistance. Il témoigne aussi, une fois encore, de l'importance des représentations issues de la culture populaire pour saisir le monde présent ou passé. La coloration « Guerre Froide » n’est sans doute pas l’élément le plus pertinent du récit. Il n'est pas non plus le plus travaillé par son auteur. En revanche, la trajectoire de ces jeunes paumés qui sont finalement moins des patriotes que des survivants peut intéresser, aujourd'hui un peu davantage au regard du contexte ukrainien. Même si la trame narrative n’échappe pas à certains poncifs et à un patriotisme un poil naïf et agaçant, le film se hisse hardiment au-dessus du très lisse et dispensable remake sorti en 2012. Dans ce dernier, la Corée du Nord vient remplacer l’U.R.S.S. et une équipe de boyscouts menés tambour battant par le beefcake Chris Hemsworth sauve les Etats-Unis du « péril Rouge » ! Hum…Un remake qui s'en vient rejoindre les oubliables relectures datées des années 2000 de  Zombie  et  The Crazies  de George A. Romero ou de  Les Chiens de paille  de Sam Peckinpah ou même de  La Dernière Maison sur la gauche  de Wes Craven. Des décalques qui, privées de leur contexte de création et d'un vrai point de vue affiché, ne racontent ou ne témoignent de plus grand chose.

dimanche 19 février 2023

Didier Pasamonik (direction), Spirou dans la tourmente de la Shoah, éditions Dupuis - Mémorial de la Shoah, Marcinelle, 2023.

 

Didier Pasamonik (direction), Spirou dans la tourmente de la Shoah, éditions Dupuis - Mémorial de la Shoah, Marcinelle, 2023.

Interviewé sur la genèse du projet de bande-dessinée sur la Révolution Française dont le deuxième tome sort en ce début d’année 2023, Florent Grouazel s’explique : « Je suis fasciné par les représentations passant par bande dessinée et le cinéma. Les arts populaires charrient tout un imaginaire et je trouve intéressant de le remettre en question. Les représentations de la Révolution doivent un peu aux historiens, mais surtout aux illustrateurs et aux auteurs de bande dessinée. Nous avons une vraie responsabilité vis à vis des images que le public va se faire de cette période. »

C’est une démarche semblable qui anime Emile Bravo dans les quatre volumes des aventures du jeune Spirou plongé dans la tourmente de la Seconde Guerre Mondiale. Le présent catalogue d’exposition peut autant servir de compagnon de lecture, de prolongement ou de véritable making-of de ces quatre volumes de bande-dessinée. Ces quelques 150 pages richement illustrées reviennent sur les contextes historique et éditorial ainsi que sur les coulisses de la création de ce récit à part dans la bibliographie du plus célèbre des grooms.

Coupons court aux polémiques autour de la question d'une supposée « bazardisation de la mémoire de la Shoah » : la démarche profondément humaniste, pédagogique et sincère de l'artiste Emile Bravo est clairement démontrée dans ce catalogue. La culture et les arts populaires sont en outre d'essentiels leviers dans l'éducation du public aux questions de la Shoah, des totalitarismes ou de la Seconde Guerre Mondiale. 

Sous la direction de Didier Pasamonik, une « escouade » de spécialistes de la Shoah ou de la Seconde Guerre Mondiale, d’historiens, de spécialistes de la bande-dessinée, d'académiciens et de pédagogues vient éclairer et expliciter le travail de mémoire et d’Histoire du talentueux Emile Bravo. L’ouvrage a de nombreux intérêts et attraits. Ce qui est assez vertigineux à la lecture de ce catalogue, c’est qu’en explorant les sources sur lesquelles s’appuie l’artiste, il met en lumière une histoire dans l’histoire, une œuvre dans l’œuvre et surtout l’Histoire dans l’histoire de ce groom tout jeunot qui n’est pas encore le Spirou que le lecteur connaît ou croit connaître.


Articulé en huit parties, ce beau livre fait la part belle à l’Histoire du vingtième siècle. Les premiers pas de Spirou dans son journal éponyme en 1938 jusqu’aux années de guerre, l’ancrage volontaire du récit imaginé par Emile Bravo dans le contexte de la Belgique occupée par les Nazis, les clivages entre Wallons, Flamands ou Bruxellois durant cette terrible période, la Shoah, les camps d’internement et la déportation, la persécution des Juifs de Belgique, la résistance aux forces d’occupation nazies… Le sérieux et le soin apportés par Emile Bravo à l’assise historique de sa tragicomédie humaniste forcent le respect. En quelques pages, les auteurs du catalogue parviennent à rédiger des mises au point concises et extrêmement limpides sur les divers aspects susnommés. L’iconographie est riche et précieuse. En une double page titrée « Auschwitz, que savait-on ? », Tal Bruttmann expose l’état des connaissances avérées ou supposées sur la « solution finale » au moment des faits. Le travail sur le contexte est extrêmement utile à des fins didactiques.

Au-delà des connaissances historiques rassemblées dans ce catalogue, l’ouvrage est également l’occasion de rencontres avec des personnages que Spirou croise dans ses aventures ou qu’Emile Bravo et l’équipe de Didier Pasamonik ont croisé lors de leur enquête. L’artiste auteur des œuvres dans l’œuvre tout d’abord, à savoir Félix Nussbaum. Les lecteurs de la tétralogie connaissent le sort malheureux de ce peintre déporté à Auschwitz en août 1944. Ses peintures apparaissent dans les cases de la bande-dessinée et à travers son histoire s’esquisse celle de la destruction des Juifs d’Europe. Caroline François s’attarde sur la vie et le destin de Felka Platek, artiste peintre et épouse de Nussbaum. L’Histoire s’incarne de manière touchante dans les pages d’Emile Bravo. Là est l'un des versants humanistes du travail de l'auteur. Sa bande-dessinée est un récit édifiant qui s'adresse tant à l'esprit qu'au coeur du lectorat.

Les autres figures marquantes qui apparaissent dans le présent ouvrage sont Jean Doisy et l’incroyable Victor Martin. Jean Doisy de son vrai nom Jean-Georges Evrard, est rédacteur en chef du Journal de Spirou de 1938 à 1955. C’est un pionnier de la bande-dessinée belge, un antifasciste convaincu et une figure de la Résistance belge. Le récit héroïque du combat de Jean Doisy pour poursuivre la publication du Journal de Spirou ou de journaux clandestins sous l’Occupation est prenant. Cependant l’improbable mais vraie mission d’infiltration de Victor Martin en Haute-Silésie afin d’enquêter sur le sort des Juifs déportés depuis le Belgique, son arrestation, son évasion puis l’envoi de son rapport en 1942 sont proprement hallucinants. Ces hauts-faits abondamment détaillés et documentés dans le catalogue viennent jeter un éclairage inattendu sur la Résistance belge, sans doute trop peu connue du lectorat français.



Le catalogue se clôt sur deux bonus géniaux et hautement informatifs sur les coulisses de la création de la bande-dessinée. Une visite de la galerie des peintures de Félix Nussbaum par Emile Bravo et Romain Blandre. Parler de la Shoah à travers l’art, faire résonner les cases de bande-dessinée et les toiles de Nussbaum, mettre « l’art face à l’Histoire»… La force du projet d’Emile Bravo se dévoile lors de cette « visite ». Enfin, un entretien entre Emile Bravo, Romain Blandre, Caroline François et Didier Pasamonik vient répondre à nombre de questions sur la création, le sens, les choix artistiques et la mission à la fois mémorielle, pédagogique et humaniste à laquelle s’est contraint Emile Bravo. Spirou s’éveille au Monde et Emile Bravo souhaite que le lecteur prenne conscience que « la Bête n’est pas morte » et qu’il faut pour la combattre se cultiver, apprendre, prendre du recul et mettre à bas l’ignorance ou la peur qui pourrissent âmes et esprits…

La postérité dira si, comme l’assène Didier Pasamonik dans son introduction, le travail d’Emile Bravo est « la bande-dessinée la plus importante écrite sur le Shoah depuis Maus d’Art Spiegelman ». En tous les cas, les planches d’Emile Bravo et le présent catalogue sont de très précieux auxiliaires dans la lutte contre l’ignorance, la haine et le négationnisme. Le catalogue donne furieusement envie de se replonger encore et encore dans la bande-dessinée mais surtout de découvrir cette exposition présentée au Mémorial de la Shoah jusqu'en août 2023 !