Didier Pasamonik
(direction), Spirou dans la tourmente de la Shoah, éditions
Dupuis - Mémorial de la Shoah, Marcinelle, 2023.
Interviewé
sur la genèse du projet de bande-dessinée sur la Révolution Française dont
le deuxième tome sort en ce début d’année 2023, Florent Grouazel s’explique :
« Je suis fasciné par les représentations passant par bande dessinée et le
cinéma. Les arts populaires charrient tout un imaginaire et je trouve
intéressant de le remettre en question. Les représentations de la Révolution
doivent un peu aux historiens, mais surtout aux illustrateurs et aux auteurs de
bande dessinée. Nous avons une vraie responsabilité vis à vis des images que le
public va se faire de cette période. »
C’est
une démarche semblable qui anime Emile Bravo dans les quatre volumes des
aventures du jeune Spirou plongé dans la tourmente de la Seconde Guerre
Mondiale. Le présent catalogue d’exposition peut autant servir de compagnon de
lecture, de prolongement ou de véritable making-of de ces quatre volumes de
bande-dessinée. Ces quelques 150 pages richement illustrées reviennent sur les
contextes historique et éditorial ainsi que sur les coulisses de la création de
ce récit à part dans la bibliographie du plus célèbre des grooms.
Coupons court aux polémiques autour de la question d'une supposée « bazardisation de la mémoire de la Shoah » : la démarche profondément humaniste, pédagogique et sincère de l'artiste Emile Bravo est clairement démontrée dans ce catalogue. La culture et les arts populaires sont en outre d'essentiels leviers dans l'éducation du public aux questions de la Shoah, des totalitarismes ou de la Seconde Guerre Mondiale.
Sous
la direction de Didier Pasamonik, une « escouade » de spécialistes de
la Shoah ou de la Seconde Guerre Mondiale, d’historiens, de spécialistes de la
bande-dessinée, d'académiciens et de pédagogues vient éclairer et expliciter le travail de
mémoire et d’Histoire du talentueux Emile Bravo. L’ouvrage a de nombreux
intérêts et attraits. Ce qui est assez vertigineux à la lecture de ce
catalogue, c’est qu’en explorant les sources sur lesquelles s’appuie l’artiste,
il met en lumière une histoire dans l’histoire, une œuvre dans l’œuvre et
surtout l’Histoire dans l’histoire de ce groom tout jeunot qui n’est pas encore
le Spirou que le lecteur connaît ou croit connaître.

Articulé
en huit parties, ce beau livre fait la part belle à l’Histoire du vingtième siècle. Les premiers pas
de Spirou dans son journal éponyme en 1938 jusqu’aux années de guerre, l’ancrage
volontaire du récit imaginé par Emile Bravo dans le contexte de la Belgique occupée
par les Nazis, les clivages entre Wallons, Flamands ou Bruxellois durant cette
terrible période, la Shoah, les camps d’internement et la déportation, la
persécution des Juifs de Belgique, la résistance aux forces d’occupation nazies… Le
sérieux et le soin apportés par Emile Bravo à l’assise historique de sa
tragicomédie humaniste forcent le respect. En quelques pages, les auteurs du
catalogue parviennent à rédiger des mises au point concises et extrêmement
limpides sur les divers aspects susnommés. L’iconographie est riche et précieuse.
En une double page titrée « Auschwitz, que savait-on ? », Tal
Bruttmann expose l’état des connaissances avérées ou supposées sur la « solution
finale » au moment des faits. Le travail sur le contexte est extrêmement utile à des fins didactiques.
Au-delà
des connaissances historiques rassemblées dans ce catalogue, l’ouvrage est également
l’occasion de rencontres avec des personnages que Spirou croise dans ses aventures
ou qu’Emile Bravo et l’équipe de Didier Pasamonik ont croisé lors de leur enquête.
L’artiste auteur des œuvres dans l’œuvre tout d’abord, à savoir Félix Nussbaum.
Les lecteurs de la tétralogie connaissent le sort malheureux de ce peintre
déporté à Auschwitz en août 1944. Ses peintures apparaissent dans les cases de
la bande-dessinée et à travers son histoire s’esquisse celle de la destruction
des Juifs d’Europe. Caroline François s’attarde sur la vie et le destin de
Felka Platek, artiste peintre et épouse de Nussbaum. L’Histoire s’incarne
de manière touchante dans les pages d’Emile Bravo. Là est l'un des versants humanistes du travail de l'auteur. Sa bande-dessinée est un récit édifiant qui s'adresse tant à l'esprit qu'au coeur du lectorat.
Les
autres figures marquantes qui apparaissent dans le présent ouvrage sont Jean
Doisy et l’incroyable Victor Martin. Jean Doisy de son vrai nom Jean-Georges
Evrard, est rédacteur en chef du Journal de Spirou de 1938 à 1955. C’est
un pionnier de la bande-dessinée belge, un antifasciste convaincu et une figure
de la Résistance belge. Le récit héroïque du combat de Jean Doisy pour poursuivre la
publication du Journal de Spirou ou de journaux clandestins sous l’Occupation
est prenant. Cependant l’improbable mais vraie mission d’infiltration de Victor Martin
en Haute-Silésie afin d’enquêter sur le sort des Juifs déportés depuis le Belgique,
son arrestation, son évasion puis l’envoi de son rapport en 1942 sont proprement
hallucinants. Ces hauts-faits abondamment détaillés et documentés dans le
catalogue viennent jeter un éclairage inattendu sur la Résistance belge, sans doute
trop peu connue du lectorat français.

Le
catalogue se clôt sur deux bonus géniaux et hautement informatifs sur les
coulisses de la création de la bande-dessinée. Une visite de la galerie des
peintures de Félix Nussbaum par Emile Bravo et Romain Blandre. Parler de la
Shoah à travers l’art, faire résonner les cases de bande-dessinée et les toiles
de Nussbaum, mettre « l’art face à l’Histoire»… La force du projet d’Emile
Bravo se dévoile lors de cette « visite ». Enfin, un entretien entre
Emile Bravo, Romain Blandre, Caroline François et Didier Pasamonik vient répondre
à nombre de questions sur la création, le sens, les choix artistiques et la
mission à la fois mémorielle, pédagogique et humaniste à laquelle s’est
contraint Emile Bravo. Spirou s’éveille au Monde et Emile Bravo souhaite que le
lecteur prenne conscience que « la Bête n’est pas morte » et qu’il
faut pour la combattre se cultiver, apprendre, prendre du recul et mettre à bas
l’ignorance ou la peur qui pourrissent âmes et esprits…
La
postérité dira si, comme l’assène Didier Pasamonik dans son introduction, le
travail d’Emile Bravo est « la bande-dessinée la plus importante écrite sur
le Shoah depuis Maus d’Art Spiegelman ». En tous les cas, les planches d’Emile
Bravo et le présent catalogue sont de très précieux auxiliaires dans la
lutte contre l’ignorance, la haine et le négationnisme. Le catalogue donne furieusement envie de se replonger encore et encore dans la bande-dessinée mais surtout de découvrir cette exposition présentée au Mémorial de la Shoah jusqu'en août 2023 !