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mercredi 5 août 2026

Quelques remarques sur les gens qui courent dans les films de cinéma : cours ou crève ?

 

« Welcome to the human race ! » Ce sont les derniers mots énigmatiques de Snake Plissken dans Escape from Los Angeles. L’anti-héros borgne parle-t-il de course ou de race ? Mystère… La course à pied est devenue un hobby, une passion et un sujet de discussion interminable pour certains. Pour d’autres, c’est un sujet d’incompréhension ou de fascination. Pour certains acteurs et pour certaines franchises, c’est une figure imposée que de montrer des personnages qui courent. On peut ainsi estimer que Tom Cruise dans la franchise Mission Impossible (1996-2025) court pendant au moins neuf bonnes minutes pour stopper les méchants, sauver une jeune femme, désamorcer une bombe ou simplement sauver le monde. De Dustin Hoffman dans Marathon Man à Tom Hanks dans Forrest Gump, il y a forcément des choses à dire sur cette persistance de la figure du coureur au cinéma !

Le Prix du danger, Yves Boisset, France, 1983.

Courir est souvent une question de vie ou de mort au cinéma. Yves Boisset, cinéaste populaire et engagé, est du petit nombre des réalisateurs français à toucher à l’anticipation au cours des années 1970 et 1980. Il est connu pour ses films d’action et ses propos contre la violence policière, la dérive sécuritaire ou le racisme. Porteur d’un cinéma vigoureux et direct, lorsqu’il adapte la nouvelle Le Prix du danger de l’auteur américain Robert Sheckley, il fait quelques vagues et offusque certains présentateurs stars de la télévision d’antan.

Dans un futur immédiat, quelque part en Europe, une chaîne de télévision propose une émission extrêmement populaire appelé Le Prix du danger. Dans ce jeu, un candidat doit échapper à cinq autres candidats armés lancés à sa poursuite. Une chasse à l’homme multidiffusée à la manière des chasses du Comte Zaroff. Il est promis fortune et gloire au vainqueur s’il échappe à la mort. Aucun candidat n’est jamais sorti vivant de cette émission. Un jeune chômeur, François Jacquemard (un jeune Gérard Lanvin bien énervé) tente sa chance pour que sa petite amie puisse toucher le gros lot.

Ce film à l’humour grinçant anticipe d’une bonne décennie l’irruption des jeux de la téléréalité. Pour donner un cachet futuriste au métrage, l’équipe pose ses caméras à Paris et à Belgrade. Dans cette science-fiction sérieuse qui imagine la télévision et la société d’après-demain, tout est gris, froid, déprimant. Michel Piccoli s’en donne à cœur joie dans le rôle de Frédéric Mallaire, présentateur du jeu. Bruno Cremer incarne le très froid directeur de la chaîne de télévision. Parmi les poursuivants, on reconnaît Jean-Claude Dreyfus qui s’amuse à jouer le sadique. 

Lors de sa sortie, Jacques Martin refuse qu’Antenne 2 fasse la promotion d’un film qui se moque copieusement de lui ! Il anime depuis deux ans l’émission Incroyable mais vrai de manière très théâtrale et promet à son public sensations fortes et images folles… Le très sage Michel Drucker se sent également visé par l’interprétation hautement caricaturale de Piccoli. Il se reconnaît notamment dans ce showman qui fait s’enchaîner les numéros musicaux avec les spots montrant des enfants africains mourant de faim… En vérité et de l’aveu même d’Yves Boisset, c’était la verve légendaire de Léon Zitrone qui était parodiée par Piccoli !

Le Prix du danger est un film fascinant dans sa férocité et dans sa clairvoyance. Le cynisme des producteurs ou présentateurs, le casting d’un candidat auquel le public peut s’identifier… Yves Boisset est du nombre de ceux qui sentaient que la télévision du début des années 1980 trépignait d’impatience de pouvoir montrer la mort en direct. Il a été question sur ce blog du cinéma mondo contaminant les films de cannibales. Au tournant des années 1980, la télévision prend le pas sur le cinéma et fait réfléchir certains cinéastes. Le film est réalisé à une époque charnière pour le cinéma et la télévision. Jusqu’où ira-t-on dans le spectaculaire et le sensationnel ? Tavernier comme Boisset s’est posé la question. Deux ans après la sortie du film d’Yves Boisset, le monde assiste en direct à la mort d’Omayra Sanchez, victime de l’éruption du volcan Nevado del Ruiz à l’âge de 13 ans, emprisonnée pendant plus de soixante heures dans l’eau sous des débris… Quelques années après sa sortie, ce film, avec son regard acide sur les coulisses de la télévision, est devenu un documentaire plus qu’une fiction sur TF1 et la course à l’audience amorcée dans la seconde moitié des années 1980. L’avènement des  chaînes commerciales et de leur démarches racoleuses pour attirer les spectateurs sont clairement au cœur de ce film vraiment très pertinent aujourd’hui encore.

Marche ou crève, Francis Lawrence, États-Unis, 2025.

S’il n’a pas vu le film d’Yves Boisset lorsqu’il écrit Running Man, on peut penser que Stephen King a lu ou au moins entendu parler du texte de Robert Scheckley. C’est sous le pseudonyme de Richard Bachman que le roman paraît en 1982. Il est peu fidèlement adapté une première fois en 1987 sous la forme d’un actioner conçu pour Schwarzenegger. Une adaptation plus récente signée par le pourtant doué Edgar Wright ne rencontre pas un très grand succès dans les salles de cinéma. L’intrigue reprend dans les grandes lignes celle de la nouvelle de Sheckley. Yves Boisset et son producteur se sont sentis plagiés par le film de 1987. Dans la bibliographie de Richard Bachman, nous pouvons nous attarder sur The Long Walk traduit sous le titre Marche ou crève de ce côté de l’Atlantique et brillamment adapté au cinéma en 2025.

« I'm not gonna go though the whole rule book, but it boils down to this. Walk until there's only one of you left. Maintain a speed of three miles per hour. If you fall below the speed, you get a warning. If you can't make speed in ten seconds, you get an additional warning. Three warnings, you get your ticket. Walk one hour at speed, one warning is erased and so on. If you step off the pavement, you will get your ticket without warning. The goal is to last the longest. There's one winner and no finish line. Any of you can win. Any of you can do it if you walk long and steady enough. If you refuse to give up. I look at each and every one of you, and I see hope. Now, boys, who's set to fucking win? »

Le pitch est simple. Dans des États-Unis dystopiques, au cours des années 1970, chaque année, une compétition sportive est organisée et diffusée à la télévision pour rappeler aux spectateurs les vraies valeurs américaines du sacrifice, de la résignation, de la résilience, de l’endurance, etc. Cinquante jeunes hommes sont tirés au sort pour participer à une longue marche. Ils marchent sous escorte de l’armée et ne doivent pas se déplacer en-dessous de la vitesse de 4,8 km/h. S’ils s’arrêtent ou ralentissent ou quittent la route, ils sont avertis. Au bout de trois avertissements, ils sont exécutés. Pas de pause, pas de repos, ils marchent sans s’arrêter. Le Major, leader du régime totalitaire en place, les accompagne, les motive et les surveille. Il promet au vainqueur d’exaucer un vœu. 

Le roman est l’un des premiers de Stephen King. Il est très pessimiste, très sombre et retranscrit ce moment des États-Unis entre la guerre du Vietnam, les désillusions des aspirations de la jeunesse et les crises pétrolières. Les morts des marcheurs sont brutales. La fin est sombre et désespérée. Adapter ce texte au cinéma a pris des décennies. George A. Romero s’y est intéressé, il y a eu divers projets mais aucun film abouti avant 2025. Il est toujours périlleux de s’atteler à adapter un ouvrage de Stephen King qui, sur plusieurs centaines de pages, prend le temps de torturer, d’ausculter et de disséquer la psychologie de ses personnages. Outre la quête du ton juste pour rendre justice au roman originale, se posent des questions techniques. Comment filmer et cadrer un groupe de jeunes hommes qui marchent sans s’arrêter ? Comment découper l’action ? Comment montrer un régime totalitaire sans trop s’écarter de ce groupe de marcheurs ? De manière inespérée et surprenante, Francis Lawrence parvient avec ce film modeste porté par un casting exceptionnel à nous faire oublier qu’il est le réalisateur d’une fâcheuse adaptation du comic-book Hellblazer mettant en scène Keanu Reeves, d’une honteuse relecture de I Am Legend avec Will Smith et d’une tripotée de métrages de la franchise The Hunger Games… Les fans de King trouveront à redire, notamment sur la manière dont l’intrigue se conclut, mais si le King lui-même semble satisfait de l’adaptation, pourquoi bouder ce film ?

Le film s’attache à l’essentiel et au cœur du roman : un groupe de jeunes hommes qui marchent. Des interactions entre eux émergent des rires, des craintes, des tensions, des rêves, des cauchemars… Les caméras n’ont pas besoin de s’appesantir sur le cadre. Le spectateur comprend que les Etats-Unis sont touchés par une crise durable et essaient de renouer avec une certaine grandeur passée. Le Major est interprété avec beaucoup de force et de vulgarité par Mark Hamill. Oui, Luke Skywalker, le héros d’hier est devenu le grand méchant d’avant-hier et c’est un excellent choix. Dans les harangues aux accents masculinistes de ce despote, il y a des accents de trumpisme. Tous les jeunes marcheurs sont très justement incarnés. Ils sont touchants dans leur humanité et leur vulnérabilité. Lorsque les corps et esprits craquent, certains essaient de s’entraider. Mais il ne peut en rester qu’un... 

Le film est brutal. Les mises à mort sont violentes. Les propos pleins d’espoir et la confiance en l’humanité de Pete Mc Vries contrastent avec la froide résignation de Ray Garraty. Le spectateur comprend très vite que cette longue marche est meurtrière et impitoyable. Les jeunes acteurs sont vraiment impressionnants. Le spectateur peut songer en voyant ce film au périple des durs à cuir de Le Territoire des loups (2011) tant ces deux films interrogent le spectateur sur sa définition de l’humanité et sur ce qui permet à l’humain de poursuivre sa route, sa quête, sa marche…

Comment résister ? C’est également une question que pose le film en montrant ces jeunes marcheurs ou en se penchant sur le passé de l’un d’eux en particulier. « A bleak science-fictional mirror of contemporary America ! » C’est ainsi que le roman a pu être perçu lors de ses premières publications. Il n’a rien perdu de sa pertinence et de sa puissance d’évocation. Si le récit est clairement emprunt des craintes d’un jeune Américain au moment de la guerre du Vietnam, l’histoire sonde beaucoup plus profondément la psyché. Voir mourir de manière atroce de jeunes hommes avec qui on a à peine eu le temps de sympathiser, c’est clairement une vision traumatique de n’importe quel conflit mais du Vietnam en particulier.  Pourquoi marcher ? C’est sur cet aspect que se concentre le scénario et l’adaptation du roman. Pour prouver quelque-chose ? Pour pouvoir aller sur la lune ? Pour se venger de quelque-chose ? Pour aucune raison particulière ? Dans sa dimension philosophique et métaphysique qui ne résout pas toutes les interrogations, ce film interpelle le spectateur. Le film sonde nombre de choses : la frustration, la peur, la solitude, la terreur, l'épuisement, la compassion, le désespoir et la folie… « Welcome to the human race ! »



mercredi 6 mai 2026

Albin - Par Martin Harnicek - Monts Métallifères - 2026

 


L’histoire d’Albin commence par celle de ses parents, ou plutôt d’un idéal que formulent ces derniers. Vivant dans une dictature totalitaire dirigée par le Comité de dévitalisation, le Prédicateur, géniteur d’Albin, décide avec sa femme de braver l’interdit : avoir un enfant qui, espèrent-ils tous deux, devrait être celui qui libèrera la société du joug du terrible Comité.

Très vite après sa naissance, les espoirs du couple sont réduits à néant : Albin montre d’inquiétants signes de cruauté, d’abord avec les animaux qu’il torture de façon très sauvage avant de mettre fin à leur vie. Il faut se rendre à l’évidence : l’enfant n’est pas un sauveur de l’humanité, mais un horrible monstre pétri de haine et de violence.

Alors que les parents se morfondent et se disent qu’ils ont engendré la pire des créatures, le Comité, de son coté, remarque le jeune garçon, ravi de voir en lui un futur cadre qui devrait faire parfaitement l’affaire pour intégrer le petit groupe d’hommes qui dirigent le territoire. D’autant plus qu’Albin et doué dans tout ce qu’il entreprend de violent et qu’il est affublé d’un visage fin et d’une beauté hors-norme. Cette qualité intéresse tout particulièrement les cadres du parti où seules les relations sexuelles entre hommes sont autorisées parce qu’elles n’engendrent aucune naissance supplémentaire.

Albin gravit les échelons les uns après les autres, soit en montrant ses prouesses imaginatives pour trouver de nouveaux moyens de dévitaliser ceux qui ont atteint l’âge légal pour cesser de vivre, soit en écrasant ses adversaires au sein du parti, usant de ses charmes pour séduire les hiérarques juste au-dessus qu’ils éliminent les uns après les autres ses concurrents directs aux postes qu’il convoite.

Mais dans ces sociétés aussi hiérarchisées, bien souvent ceux qui sont trop carriéristes font peur et deviennent les cibles de ceux qui se sentent menacés. D’un autre côté, la société menace aussi de se soulever contre ceux qui les oppriment. Deux dangers pour Albin… mais est-on toujours sûrs de ceux qu’on installe à la place des dictateurs que l’on fait tomber ?

Cette dystopie écrite en 1974 dans une Tchécoslovaquie communiste ne peut que rappeler le système politique mis en place à l’époque dans le pays. Elle rappelle le fameux 1984 d’Orwell, en plus trash et plus sombre. Aucun espoir, aucune échappatoire ne sont proposés par l’auteur. Même quand les choses semblent s’être dénouées dans les scènes finales, c’est pour mieux retomber dans un cauchemar qu’on nous laisser entrevoir.

Le livre interroge également l’ambition et questionne sur l’être humain et jusqu’où il est capable d’aller pour satisfaire sa soif de pouvoir et de contrôle. Il pose aussi la question de l’acceptation, des effets de la propagande sur les consciences. Cruel, l’anti-héros qu’est Albin dérange par la violence qu’il est capable de produire, même contre ses proches. Un livre dérangeant qui s’inscrit dans son temps et qui, aujourd’hui, interroge tant il peut être compliqué à lire.

 

 

 

lundi 14 août 2023

Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Livre de Poche, 2005

 


Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Livre de Poche, 2005, 1173 p.


Vie et destin
fait partie de ces livres dont on lit des extraits, dont on peut entendre parler dans les colonnes du Monde ou sur « France Culture » sans pour autant ne l’avoir jamais lu. Pourtant, la lecture de ce roman s’avère essentielle car son ampleur littéraire, historique et philosophique est alors accessible. Les quasi 1200 pages de Vie et destin, réédité en livre de poche en 2005 offre au lecteur plusieurs perspectives toutes aussi capitales les unes que les autres : compréhension fine du fonctionnement des totalitarismes russes et allemands, de la place centrale de la bataille de Stalingrad dans la Seconde Guerre mondiale, de l’antisémitisme des sociétés européennes dans les années quarante, du panel d’attitudes possibles face à la terreur et la violence quotidienne des guerres et des régimes totalitaires, appréhension profonde et délicate des sentiments et des émotions (amitié, amour, culpabilité, angoisse…) dans un contexte qui les menace et les amplifie.

L’idée ici n’est ni de réécrire, ni de répéter les nombreuses analyses qui existent de ce roman russe qualifié tantôt de « classique » tantôt de « chef d’œuvre ». C’est incontestablement un monument. L’histoire du manuscrit suffirait à justifier l’importance qu’il y a à s’y plonger. Transmis par Vassili Grossman au journal Znamia en 1962, il est immédiatement transféré au KGB. Peu de temps après, le KGB récupère les manuscrits, les brouillons et les rubans de machine au domicile de Vassili Grossman. Cette démarche radicale est inédite pour un roman. L’autre exemple de confiscation d’un manuscrit (au lieu de son interdiction) est celle de l’Archipel du Goulag une dizaine d’années plus tard.  Mais L’Archipel n’est pas un livre de fiction, Vie et destin, si. Ainsi, le régime soviétique, Staline en personne, se sont, à un moment donné, sentis menacés par cette fiction. Quelle meilleure manière pour donner l’envie de le lire ! Peut-on rêver meilleur « teasing » ? Si Vassili Grossman meurt malheureusement moins de deux ans après la confiscation du manuscrit, vingt ans plus tard, deux manuscrits ressortent de la Loubianka, siège du KGB, sans que l’on sache vraiment comment. Restait alors un long travail d’analyse croisée des deux manuscrits pour constituer une version « définitive » du chef d’œuvre que les lecteurs français ont pu découvrir une première fois en 1983 aux éditions L’âge d’homme.



Vie et destin est un roman russe : il multiplie les lieux, les personnages dont les vies se croisent, les analyses des sentiments et les réflexions historiques, philosophiques et littéraires. S’il faut quelque temps pour saisir l’ensemble des personnages et leurs relations, on comprend vite que chacun d’entre eux s’attache à un lieu et correspond à un type qui permettent de décrire les sociétés soviétiques et allemandes au moment de la bataille de Stalingrad (plus exactement de septembre 1942 à avril 1943). L’essentiel du roman est construit autour de l’histoire de la famille Chapochnikov (Strum, Anna sa mère, Lioudmilla son épouse, Evéguénia sa belle-sœur) de celle des militaires soviétiques et nazis au front à Stalingrad (Novikov, Grekov, Krymov, Darensky, Bach, Paulus, Liss) et de celle de prisonniers (Mostovskoï, Sofia, Anna et Krymov). Le lecteur passe donc du front (Stalingrad, Ukraine) aux camps et centres de mise à mort (goulag, Auschwitz) en passant à l’arrière par la Loubianka, les arcanes du parti unique, l’académie des sciences soviétique au sein desquelles les discussions plus ou moins amicales ne sont jamais innocentes, par les rues sombres de Moscou, de Kazan ou les lieux les plus dangereux de Stalingrad (maison 6 bis, centrale électrique…).

Cette multiplicité des lieux et des personnages permet à Vassili Grossman de comparer les deux totalitarismes pour montrer qu’ils sont identiques dans leur objectif et leur fonctionnement. Cet article n’a pas pour but de discuter de ce débat historiographique qui a traversé le deuxième XXe siècle et n’a pas encore fini de stimuler la réflexion au XXIe. Quelle que soit la réponse apportée, la démonstration de Vassili Grossman est captivante pour ne pas dire déstabilisante. Elle s’appuie sur la littérature et le langage pour affirmer l’analogie des deux systèmes. Ainsi, à de multiples reprises, les expressions employées par les personnages allemands pourraient parfaitement l’être par les Soviétiques et inversement. Ce jeu sur la symétrie du langage qui trompe volontiers le lecteur est l’une des grandes forces de l’écriture de Vassili Grossman.  

Malgré l’ampleur du roman, chaque chapitre nourrit l’intrigue et approfondit la réflexion. Tout fait sens et permet l’analyse historique et politique de la période mais également l’incarnation de ses enjeux dans les émotions qui lient les personnages. C’est le temps pris par la lecture, celui du déploiement des différentes intrigues, qui permet de saisir la conception de l’humanité de Vassili Grossman. Quelques chapitres, véritables pauses dans le déroulé du récit, explicitent les conceptions de l’auteur : l’analyse du totalitarisme (chapitre 49, partie 1), du bien et du mal (chapitre 15, partie 2), de l’antisémitisme omniprésent (chapitre 31, partie 2) et des projections sur les conséquences de Stalingrad (chapitre 19, partie 3). Vassili Grossman donne à comprendre progressivement que les deux totalitarismes prétendent agir au nom du bien pour commettre le pire et ce, par le truchement d’un État auquel s’oppose l’individu, excepté les individus que l’État a réussi à façonner et soumettre. Si cette soumission est souvent définitive, Vassili Grossman, d’abord artiste au service du pouvoir stalinien, est la preuve qu’une prise de conscience individuelle est possible. Avec lui, son livre est la preuve que la plume, pourtant dérisoire et fragile, peut faire peur au pire des mécanismes. Ainsi, l’espoir demeure puisque la bonté humaine préserve le vivant (et avec lui le changement à venir) même lorsqu’un dictateur et sa bureaucratie sont omnipotents et coupables d’horreurs alors inédites.

Tout est à lire donc ! Cependant, quelques morceaux d’anthologie sont à souligner car ils réussissent à faire comprendre et ressentir au plus profond de soi la terreur et les horreurs commises par les totalitarismes soviétique et allemand, pourtant habituellement presque indicibles.


Concernant le génocide commis par les nazis à l’encontre des juifs, Vassili Grossman réussit à trouver les mots, et même la poésie, pour mieux dire l’horreur et rendre l’inhumanité palpable. On pense immédiatement aux 16 pages de la lettre écrite par la mère de Strum (Anna) à son fils depuis le ghetto de Varsovie avant sa mort et qui est certainement le passage le plus connu du roman (chapitre 16, partie 1). Il en est de même à travers le personnage de Sofia Ossipovna, médecin major de l’armée rouge, arrêtée à Stalingrad qui accompagne un enfant, David, depuis les wagons à bestiaux jusqu’aux chambres à gaz (chapitres 42 à 48, partie 1 et chapitres 39 à 50, partie 2). Ces chapitres sont à titre personnel ce que j’ai lu de plus poignant sur ce sujet si délicat et si difficile à dire.

Sur la fragilité des trajectoires individuelles dans un régime totalitaire, le passage toujours possible de la lumière à l’ombre via la délation, l’enfermement et la mort, les parcours de Strum et Krymov sont incroyablement éclairants. Strum, parce qu’il fait une découverte exceptionnelle en physique nucléaire, voit s’abattre un antisémitisme brutal de la part de ses collègues de l’académie des sciences (alors que comme sa mère, il n’avait jusque-là presque pas conscience de sa judéité) qui l’oblige à disparaitre socialement et professionnellement. Il vit dans la terreur constante après avoir refusé de rédiger une lettre de repentance et de se présenter au tribunal organisé par ses supérieurs. La lumière vient finalement du coup de téléphone rédempteur de Staline qui lui redonne existence. Mais Strum est bientôt lui-même confronté à l’obligation de dénoncer un ami pour conserver son nouveau statut d’homme du parti (chapitres 25-27, 51-54 de la partie 2, chapitres 20-21, 25, 39-41 et 52-55 de la partie 3). La lumière, l’ombre, la lumière, l’ombre et cette impression que personne ne maîtrise son propre parcours dans la mesure où chaque vie est transparente et aléatoire car soumise en permanence au jugement de l’autre et à son écho immédiat. Krymov ne dirait pas autre chose, lui à travers qui le lecteur, découvre les geôles du KGB et le déroulé de leurs interrogatoires interminables. Krymov, communiste et intellectuel, est progressivement transformé en cadavre vivant (chapitres 1-6, 22-23, 42-43, 56-57 de la partie 3). L’officier Novikov, quant à lui, frôle la mort pour avoir retardé, contre les ordres qui lui étaient transmis, le dernier assaut soviétique de 8 minutes afin de sauver ses hommes.

Sur la similitude entre les deux totalitarismes enfin, de très nombreux passages éclairent ce point de vue. Cepdendant le chapitre 14 de la deuxième partie est particulièrement exceptionnel et explique à lui seul en quoi cette œuvre littéraire, fictionnelle a fait trembler l’URSS. Pendant 17 pages, Liss, un haut dignitaire nazi, directement placé sous les ordres d’Eichmann, tente de déstabiliser Mikhaïl Sidorovitch Mostovskoi en lui démontrant que le nazisme et le stalinisme sont de même nature, alors que cet ancien bolchévik, enfermé dans un camp de concentration nazi, essaie d’y organiser la résistance. Cet échange est troublant et invite à une réflexion, parfois vertigineuse qui est celle du lecteur car celle de Mostovskoï lui-même.

Ce roman exceptionnel fait incontestablement partie des œuvres majeures du XXe siècle, par l’histoire de son manuscrit et de son auteur, par son apport littéraire, philosophique, historique et pour cet espoir absolu et si fragile en l’humain et en la bonté. Partout, tout le temps, pointe la puissance invincible des sentiments et des émotions : dans les tranchées, les abris souterrains de Stalingrad, les camps, les geôles et les centres de mise à mort, dans les milieux professionnels et au sein des familles. Il suffit de relire l’attitude de l’officier Grekov, bloqué dans la maison 6 bis sous les bombes à Stalingrad, face à l’amour naissant (et quasi condamné par la violence environnante) entre un jeune soldat, Sérioja, et Katia, chargée de la radio dont Grekov lui-même, largement plus âgé, est amoureux. Lorsque Grekov permet astucieusement aux deux jeunes amoureux de quitter les lieux en donnant à cette aubaine l’apparence d’une décision disciplinaire, le lecteur ressent une profonde tendresse pour le vieil officier. Il embrasse immédiatement le regard de Sérioja qui « se rendit compte que des yeux merveilleux le fixaient, des yeux intelligents et tristes, des yeux comme il n’en avait jamais vu de sa vie. » Oui, Vassili Grossman propose un regard merveilleux, intelligent et triste sur l’humanité, en particulier lorsque les systèmes et les événements la nient.  




lundi 7 août 2023

Garth Ennis (scénario), Peter Snejbjerg et Russ Braun (dessin), Battlefields : femmes en guerre, Komics Initiative, Notre-Dame-d’Oé, 2023.

Garth Ennis (scénario), Peter Snejbjerg et Russ Braun (dessin), Battlefields : femmes en guerre, Komics Initiative, Notre-Dame-d’Oé, 2023.


Putain de guerre !

Garth Ennis est un auteur de comics américains d’origine irlandaise connu pour ses écrits très rentre-dedans, son humour caustique voire gras et un penchant certain pour les récits violents ou ultra-violents. Ses oeuvres-phares sont Preacher paru sous le label Vertigo, sa relecture bourrin du Punisher ou The Boys, comic-book popularisé par la série Amazon Prime. Ennis n’aime pas les super-héros et ne se gêne pas pour les tourner en dérision et alerter ses lecteurs sur les risques des dérives liberticides des exploits de certains vigilantes… Le lecteur ne doit donc pas s'attendre ici à des récits édifiants mettant en valeur des super-héroïnes mais bien à des petites histoires de guerre ramenant les choses à hauteur de femme. Sa démarche n'est pas sans rappeler celle de Pat Mills sur La Grande Guerre de Charlie.

Mickael Géreaume, directeur de la maison d'édition furieusement indépendante Komics Initiative, édite en deux tomes les épisodes de la métasérie Battlefields, publiée entre 2008 et 2013 par Dynamite aux Etats-Unis. Ce tome centré sur les destins de deux femmes durant la Seconde Guerre Mondiale est illustré par le Danois Peter Snejbjerg et l’Américain Russ Braun. Force est de constater que l’auteur irlando-américain quitte quelque peu son habituel ton roublard et caustique pour brosser deux portraits de femmes prises dans l’horreur de la guerre.

Le premier récit relate le sort de Carrie, une infirmière britannique dans l’horrible théâtre de la guerre du Pacifique. Dès la première page, le lecteur découvre frontalement, mais sans aucune esbroufe ou aucun mauvais goût, les viols perpétrés par les soldats japonais sur les femmes de guerre britanniques. Carrie est du nombre des femmes violées et mitraillées. Elle survit, se reconstruit et doit vivre avec ce traumatisme. Elle poursuit sa tâche du mieux qu’elle peut auprès des pilotes anglais blessés et mutilés…


Les violences de guerre sont montrées sans détour au lecteur. La violence graphique peut choquer et c'est bien entendu la volonté d'Ennis d'estomaquer son lectorat. Le ton n’est pas celui d’un récit d’action ou d’aventure mais bien d’un récit de guerre. Le soin apporté par le scénariste et son dessinateur aux recherches documentaires est scrupuleux. Ennis trouve les mots justes pour dépeindre les tourments et traumatismes de Carrie. Le tragique l’emporte dans ce récit à hauteur de femme de la guerre… Le récit est dur et difficile pour l’auteur qui multiplie les choix courageux comme pour le lecteur qui prend des coups comme les personnages de cette fiction fortement documentée.


Ennis n’héroïse pas à outrance son personnage. C’est là un trait commun à tous ses scénarii. Il rend Carrie aussi attachante que fragile et irrémédiablement détruite par la guerre. La narration n'est jamais gnangnan et l'auteur s'attache à créer un personnage doté d'une belle épaisseur psychologique, touchante et crédible.


Le second récit est plus long et non moins ambitieux et s’attache à l’histoire d’Anna, pilote soviétique engagée sur le front européen. Ennis balaie la période de la Seconde Guerre Mondiale mais poursuit son histoire au-delà du conflit. Sans détour une fois encore, l’auteur dépeint les violences de guerre sans occulter les violences sexuelles dont sont victimes les femmes pilotes. Dès les premières pages, se pose la question d’un égal traitement des soldats hommes et femmes dans l’Armée Rouge. La guerre est montrée comme une boucherie broyeuse d’hommes et de femmes dans les deux camps qui s'opposent. Anna, à bord de son avion, s’efforce de survivre et survoler les horreurs du conflit. Elle ne sort pas indemne des effroyables affrontements aériens. Le crash est synonyme de mort, blessures ou des pires atrocités aux mains de l’ennemi…


Ennis n’épargne rien à son « héroïne » : abattue par les Nazis, elle est capturée et emprisonnée puis « libérée », jugée pour trahison et déportée au Goulag… L’affrontement des totalitarismes soviétique et nazi est crûment et durement mis en scène par un auteur fermement décidé à n’idéaliser en rien le second conflit mondial ! L'écriture est fine même si toujours aussi brutale. La guerre est sale, horrible, inhumaine et proprement dégueulasse sous sa plume et le crayon de Russ Braun ! Fort heureusement pour ce personnage attachant pour qui le lecteur frémit au fur à mesure que les pages se tournent, Ennis lui ménage une sortie quelque peu… heureuse... enfin...


Carrie et Anna sont deux femmes extrêmement courageuses, fortes et fragiles à la fois, guidées par une volonté certaine et toutes les deux attachantes en raison de leur humanité fortement mise à l'épreuve par les événements guerriers qu'elles traversent et qui les affectent. Ce volume consacré au sort de la « gente féminine » durant la Seconde Guerre Mondiale est une lecture âpre mais prenante et donne furieusement envie de découvrir le deuxième volume consacré aux « hommes en guerre ».