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mercredi 24 juin 2026

British Terror : quand l’actualité internationale brûlante venait bousculer le cinéma gothique britannique.

 

On a tôt fait de ne considérer la firme Hammer que comme la maison de production cinématographique britannique qui, de la fin des années 1950 aux années 1970, a dépoussiéré et colorisé les grands classiques de l’horreur que sont les Dracula, Frankenstein, momie et autres loups-garous. La maison créée par William Hinds et reprise par Anthony Hinds et James Carreras ne s’est pas contentée de rajouter de la couleur, de l’hémoglobine et un soupçon d’érotisme aux classiques du cinéma gothique. Il est complètement faux de considérer la Hammer comme une sage pourvoyeuse de films pépères. La Hammer a été à l'avant-garde du renouveau des cinémas fantastique, d'horreur et de science-fiction !

Il faut se garder de toute vision téléologique. Certes le cinéma de genre entre dans le siècle avec des films-clefs comme Psychose d’Alfred Hitchcock, Rosemary’s Baby de Roman Polanski ou La Nuit des Morts-vivants de George A. Romero. Ces métrages inscrivent l’horreur dans l’environnement immédiat du spectateur et dans le temps présent. Ils rompent avec la tradition gothique de l’horreur sous influence littéraire portée par la Hammer. Ces films préparent le terrain aux grands films de genre des années 1970 : Massacre à la tronçonneuse ou Halloween, etc. Certains critiques emploient souvent les films tardifs de la Hammer pour illustrer l’inadéquation de la firme avec son temps ou le côté suranné de l’horreur gothique à l’anglaise. Les Vampire Circus, Dracula AD 1972, Satanic Rites of Dracula ou To the Devil a Daughter sont souvent moqués et tournés en ridicule. On rit souvent de ces tentatives de faire coexister le swinging London et le très classique Comte Dracula campé par Christopher Lee. Et pourtant dès les premiers films de la Hammer, un côté résolument punk et novateur voire transgressif transpire des métrages notamment mis en scène par Terence Fisher ou John Gilling ainsi que dans les scénarii de Jimmy Sangster.



La manière féroce dont Terence Fisher met en scène une aristocratie dévergondée et prédatrice dans plusieurs films n’a rien d’innocent ou de déconnecté des réalités du moment. Dans la série des Frankenstein, il y a des séquences qui annoncent l’horreur très frontale et contemporaine de La Nuit des Morts-Vivants. C'est dans cette série de films que le cannibalisme est pour l'une des toutes premières fois associé à une créature morte-vivante.  Plague of the zombies est un film qui mêle refoulé colonial, tradition haïtienne et lecture marxiste du monde, un cocktail auquel un George A. Romero n’aurait pas dit non ! Le même réalisateur livre, avec The Reptile, une autre remise en cause du colonialisme et donne à voir un working-class hero en la personne de Michael Ripper. Dans ce même film, un long intermède musical montre la belle Jacqueline Pearce jouant du sitār. L'instrument, popularisé par les Beatles et les Rolling Stones, est au centre d'une séquence hautement dans l'air du temps et fini fracassé par un père fou furieux. Ce geste destructeur évoque autant le conflit des générations que les rockstars brisant leurs instruments sur scène à la même époque ! L’adaptation des aventures du Duc de Richleau qui affronte une secte de satanistes dans The Devil rides out en 1968 est des plus rocky même s’il s’agit d’un film en costumes ! Et au-delà des productions Hammer, les firmes concurrentes s’attachent aussi à commenter ou refléter les grandes dynamiques de la géopolitique des années 1960 à 1970 ou les faits saillants des actualités internationales.

Le Cercueil vivant, Gordon Hessler, Royaume-Uni, 1969.

A la toute fin des années 1960, la firme américaine American International Pictures fait produire et réaliser ce métrage au Royaume-Uni. Ce film est une tentative de braconnage sur les terres de la Hammer qui cherche à rassembler deux grandes figures du cinéma de genre (Vincent Price et Christopher Lee) et prétend faussement s’inspirer d’un texte d’Edgar Allan Poe dont l’A.I.P. s’est inspirée pour produire une série de films mis en images par Roger Corman. Cette œuvrette est purement exploitative et opportuniste pourtant son scénariste et réalisateur en font un métrage jugé suffisamment subversif pour être banni des écrans texans lors de sa sortie !

L’histoire de la production de ce film est chaotique. Le jeune prodige Michael Reeves aurait dû en assurer la réalisation mais sa santé capricieuse et son décès l’en privent. Gordon Hessler, dont c’est le deuxième long-métrage, retravaille le script avec Christopher Wicking. Ce scénariste, avec lequel il collabore à nouveau par la suite, s’efforce de donner un coup de jeune à un script un peu faiblard et trop convenu. L’intrigue tourne autour des manipulations d’un noble anglais, Sir Julian Markham (Vincent Price), qui cache son frère terriblement défiguré dans sa demeure et tait de honteux souvenirs expliquant le sort malheureux de Sir Edward Markham… Le scénario convoque des récupérateurs de cadavres, des prostituées et l’attirail habituel des films d’horreur gothique.

Vincent Price s’en donne à cœur joie dans un rôle à double tranchant d’aristocrate trop propre sur lui qui dissimule de bien sombres secrets et un cœur noir et cruel. Le récit fait surtout intervenir le folklore vaudou et les honteux agissements des Markham dans une colonie d’Afrique. Le recours à un exotisme plaqué peut faire sourire mais pas les Texans ! Le film est trop « pro black » pour les autorités texanes qui interdisent la diffusion du film ! Un film woke avant l’heure ? Un plaidoyer pour les droits civiques ? Pas vraiment ! Mais un film qui rumine un certain refoulé colonial ? Absolument ! Dans les années 1930 et 1940, les films d’Universal dans lesquels sévissait la momie s’apparentaient davantage à des démarques de films vampiriques qu’à une réflexion sur le colonialisme. En revanche, les films produits par la Hammer dans les années 1950 et 1960 mettent l’accent sur les rapports de force entre colonisateurs et colonisés tout comme Le Cercueil vivant !  Dans ce dernier film, celui que le spectateur considère un temps comme le héros du film essaie de dissimuler ses agissements honteux en Afrique. Au moment même où les roublards et réactionnaires Jacopetti et Prosperi mettent en boite leur lecture passéiste et mondo de la décolonisation en cours, ce très sage métrage britannique pointe du doigt la responsabilité des colonisateurs vis-à-vis des colonisés. Pas si mal pour du cinéma pépère et ringard !

La Nuit des maléfices, Piers Haggard, Royaume-Uni, 1971.

Dans le contexte de la Guerre Froide, un récit de chasse aux sorcières peut immédiatement prendre un double sens. Cette production Tigon, maison concurrente de la Hammer, entend capitaliser sur le succès de Witchfinder General (1968) réalisé par le regretté Michael Reeves évoqué plus haut. Pensé comme un film à sketches puis réécrit pour condenser les péripéties en un seul récit, cet admirable long-métrage s’inscrit dans la veine du folk horror autant que dans celui du cinéma gothique.

Le réalisateur Piers Haggard est l’arrière-petit neveu de Sir Henry Rider Haggard, père littéraire d’Alan Quatermain. Il signe là son deuxième long-métrage et sans doute son meilleur. L’esthétique est très travaillée. La reconstitution des campagnes anglaises du 18ème siècle est soignée. Il y a une approche très naturaliste de la part du réalisateur. Les éléments purement fantastiques sont distillés de manière à créer le doute chez le spectateur. Sont-ce les personnages qui délirent ou s’agit-il vraiment d’une histoire de possession démoniaque ? Le film est fort habilement réalisé et très moderne par bien des aspects tant stylistiques que narratifs.

L’intrigue compile possession démoniaque, chasse aux sorcières, meurtres d’enfants et secte sataniste. Tout cela s’emboite assez bien et s’inspire fortement des exactions de la Manson Family ou des sordides meurtres commis par la toute jeune Mary Bell. Comment, en effet, ne pas établir de parallèles entre cette curieuse secte de jeunes gens tombés sous la coupe de la belle mais vénéneuse Angel et la secte de Manson ? Plutôt que de possession, le film évoque la corruption de la jeunesse qui se répand comme une maladie et entraîne des morts à la chaîne. Piers Haggard a des idées plutôt réactionnaires et, à sa manière, il exprime ici son mépris et sa méfiance à l’encontre de la contre-culture, des hippies et des soixante-huitards ! 


Dans le récit, Patrick Wymark incarne la figure d’autorité du Juge, le magistrat éclairé et raisonné vers qui se tournent les autres protagonistes effrayés et inquiétés par l’éventuelle intervention du Malin. Ce Juge n’a rien d’un Van Helsing ! Il se fend d’un discours pour expliquer sa stratégie répressive, discours dans lequel il explique qu’il convient de laisser les hippies s’exciter et déraper pour pouvoir utiliser la force brute et oblitérer toute forme de révolte de la part de ces jeunes débraillés ! On croirait entendre un politique bien conservateur au tournant des années 1960 ! Ronald Reagan par exemple, alors gouverneur de Californie, qui déclare au moment de soulèvements sur le campus de Berkley : If it takes a bloodbath, let's get it over with. No more appeasement. Quant au massacre des hippies à la toute fin du métrage, il entre en résonance avec le massacre de Kent State qui a lieu quelques temps seulement avant la mise en chantier du film.  Sous leurs dehors de films d’époque en costumes, les films de genre britanniques captent des fragments d’actualité des années 1960 et 1970. Ils disent des choses sur la décolonisation, la libération des mœurs, la contre-culture, l’émancipation féminine… Et ce même parfois sous la forme d’un discours réactionnaire, pour La Nuit des maléfices, ou plus progressiste, pour Le Cercueil vivant.   

Dans tous les cas, le cinéma populaire de genre agit comme une éponge qui absorbe et s’imbibe du Zeitgeist. Et cela est précieux pour l’historien, le critique ou simplement le cinéphile attentif.

vendredi 21 février 2025

Sébastien Gayraud et Maxime Lachaud, Mondo movies : reflets dans un œil mort, Potemkine éditions, Paris, 2024.

 


Sébastien Gayraud et Maxime LachaudMondo movies : reflets dans un œil mort, Potemkine éditions, Paris, 2024.

Mondo Cane (1962) Paolo Cavara, Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Potemkine éditions, Paris, 2024.

Adieu Afrique / Africa Addio (1966) Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Potemkine éditions, Paris, 2024.

La Cible dans l’œil / L’Occhio selvaggio (1967) Paolo Cavara, Potemkine éditions, Paris, 2024.

The Killing of America (1981) Sheldon Renan et Leonard SchraderPotemkine éditions, Paris, 2024.

Les Négriers / Addio Zio Tom (1971) Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Le chat qui fume, Paris, 2024.


En fin d'année 2024, les éditeurs Potemkine et Le Chat qui Fume se sont tous les deux fendus d'éditions magnifiques et exclusives d’œuvres rares, difficiles à voir, à digérer et à supporter pour diverses raisons. Des œuvres néanmoins d'une actualité et d'une  « fraîcheur » troublante !

"All the scenes you are about to see are real and were shot as they were taking place. If sometimes they seem cruel, it is only because cruelty abounds on this planet. And anyway, the duty of a reporter is not to make the truth seem sweeter, but to show things as they really are."


C’est sur cet avertissement que s’ouvre Mondo Cane, projeté à Cannes en 1962, le premier d’une longue lignée de films dits mondo. Un duo de roublards italiens est à l’origine de ce film et du sulfureux filone qu’il engendra. Franco Prosperi est un documentariste, sa formation initiale est celle d’un scientifique spécialisé dans l’ichtyologie. Son compère, Gualtiero Jacopetti est d’un autre tonneau. Fasciste puis Partisan et peut-être même au service secret de l’Oncle Sam, il se lance dans une carrière de journaliste dans les années 1950. Sa carrière éclaboussée de scandales divers, le bonhomme laisse dans son sillage une odeur de soufre et des histoires de pédophilie, pornographie, prostitution... 

Il convient de replacer ce métrage dans le contexte italien et européen des années 1960. La prospérité économique de l'après-guerre et les premiers soubresauts d'une mondialisation qui se met à trotter bouleversent et agitent les sociétés italienne et européenne. Se détachant du néo-réalisme ambiant, Prosperi et Jacopetti proposent une nouvelle forme de cinéma qui n'entend pas délivré la vérité mais une vérité. Ils tendent aussi à l'Italie et au monde en général un miroir déformant à même de restituer leur vision complètement grotesque du monde.

Ces deux roublards filment et montent ce curieux documentaire aux allures de faucumentaire ou chocumentaire racoleur qu’est Mondo Cane. Le concept est nouveau, audacieux et propre à générer buzz et scandale. Le métrage aligne de courtes séquences a priori sans lien entre elles et s’en va souligner l’absurdité du monde des hommes et leur cruauté certaine. Se succèdent ainsi des images de la célébration de l’icône virile Rudolph Valentino dans sa bourgade natale, une foule de femmes hystériques qui manque tailler en pièces Rossano Brazzi, des starlettes exhibant leur plastique sur la French Riviera et en regard de ces scènes très badines, celles plus exotiques d’une femme nourrissant au sein un porcelet en Nouvelle-Guinée, le gavage d’oies dans un élevage des environs strasbourgeoises, les déambulations sanglantes des pénitents de Nocera Terinese en période pascale…

Espèce de coq à l’âne outrancier porté par la musique lyrique de Riz Ortolani et la narration cynique de Stefano Sibaldi, ce métrage fait date. Le genre mondo est créé et paré à déferler sur les écrans et à contaminer le cinéma. Dès 1963, sort sur les écrans un attendu Mondo Cane 2, un Mondo Nudo, un Mondo Infame, un Malomondo, etc. Chocumentaire complaisant qui se doit d’aligner les scènes sensément réelles qui mêlent sexe, mort, exotisme de pacotille, cynisme mercantile, tel est le mondo movie. Par son essence même, le mondo est à la lisière du cinéma et au-delà des frontières du bon goût.

Jacopetti et Prosperi se sont toujours vus comme des documentaristes dont l’ambition est d’éclabousser le public et les écrans de ce qui leur semble être une vérité absolue : il n’y a pas de Dieu et le monde est cruel. D’où ce titre de Mondo Cane qui est une interjection exclamative qui pourrait maladroitement se traduire par un « miséricorde ! » de dépit…


Notre duo de documentaristes ne s’arrêta pas en si bon chemin. Assembler des séquences crapoteuses, c’est bien mais documenter la décolonisation de l’Afrique des années 1960, c’est mieux. Présents avec leurs équipe et caméra sur un continent africain en plein bouleversement politique, Jacopetti et Prosperi ne pouvaient pas passer à côté de l’occasion de réaliser un Africa Addio qui 55 ans après continue d’estomaquer, d’interroger, de choquer, de secouer et d’interpeler.

Le projet de ce film est bien différent de celui de Mondo Cane. D’ailleurs notre duo de documentaristes a peut-être consacré une grande partie du restant de leur vie respective à chercher à défendre ce mondo qui, comme son titre l’indique, dépeint la décolonisation comme une dégringolade des Etats africains nouvellement libérés du colonialisme. Au programme de ce nouveau « documentaire » : le départ des autorités britanniques du Kenya, la révolte des Mau-Mau, les carnages des braconniers sur les cheptels d’animaux sauvages, la révolution à Zanzibar, les violences au Rwanda, la rébellion Simba au Congo… 

Les images sont splendides et la réalisation extrêmement soignée. Tout sous l’œil de la caméra est très cinégénique.  Cette beauté formelle trahit d'ailleurs l'authenticité affichée des séquences capturées. Nos deux cinéastes du réel sont des fabricants de vérité qui prennent un soin scrupuleux à mettre en boite toutes les vignettes. Le montage est redoutable et rend presque dispensable le commentaire tranchant de la voix off. A la rigueur des parades militaires des troupes coloniales, à la dignité de ces colons blancs aux yeux clairs succèdent les faciès grimaçants et barbares d'Africains fétichisés par la caméra, les scènes de foule en délire et les séquences de destruction et de carnage.

Un autre aspect qui vient trahir la nature peu documentaire de l'entreprise cinématographique est l'absence de contextualisation des diverses séquences. Le film donne de l'Afrique une image amalgamée et chaotique bien peu flatteuse sans préciser vraiment où et quand les scènes ont été tournées. Le propos l'emporte sur le souci documentaire : l'Afrique décolonisée est un nouveau né turbulent et ingrat qui s'engouffre dans  un abime de chaos et d'autodestruction !

Jacopetti et Prosperi se posent en amoureux d’une Afrique coloniale qui part en lambeaux, s’auto-détruit, s’entre-dévore littéralement… Ils affirmèrent jusqu’à leur mort que l’Histoire leur a donné raison et que la décolonisation est l’un des plus grands malheurs de la deuxième partie du 20ème siècle. Le Rwanda ? ils étaient là avant tout le monde pour filmer et dénoncer les violences ! Catastrophe humanitaire, politique, économique et environnementale dûment documentée par leurs soins à travers ce triste Adieu l’Afrique.

L’accueil de Mondo Cane a été pour le moins mouvementé, celui d’Africa Addio l’est beaucoup plus ! Remonté pour sa distribution en Italie, en France ou aux Etats-Unis. Interdit en Allemagne de l’Ouest après des manifestations à Berlin, censuré en France sous De Gaulle, le film n’est pas épargné au grand dam de ses auteurs. Difficile de rester de marbre face à la chose… Jacopetti a été embêté par la justice en raison d’une séquence d’exécution qui aurait été mise en scèhe pour les besoins du tournage. Le discours réactionnaire, colonialiste, révisionniste et raciste de notre duo a de quoi laisser pantois ainsi qu’une collection d’images sanglantes et choquantes. Quant à la petite vignette sud-africaine qui illustre les bienfaits de l’apartheid, elle laisse songeur…

Ce qui est détonant, en revanche, c’est que cet opus n’est qu’un exemple d’une avalanche de chocumentaires du même acabit qui rivalisent d’inventivité et de mauvais goût pour battre à plate couture les « parrains du mondo » à leur propre jeu : Ultima Grida della Savana, Savana Violenta, Dolce e Salveggio ou la malaisante série de films des frères Castiglioni pousse le genre mondo vers le death movie ou le snuff… Filmer la mort pour de vrai et la montrer au spectateur ! Le mondo movie dérape et cela, les spectateurs, critiques et cinéastes contemporains des faits en sont diablement conscients.

"They made the most disgusting, contemptuous insult to decency ever to masquerade as a documentary." (Roger Ebert 1972)



Filmé en 1967, L’Occhio Salveggio dévoile les coulisses du cinéma mondo. Paolo Cavara, son réalisateur, est un ancien collaborateur de Jacopetti et Prosperi. Dans son œuvre de fiction, il s’attache à suivre le cinéaste Paolo et son acolyte Valentino qui parcourent le monde à la recherche de séquences croustillantes à monter dans leurs chocumentaires. Cavara démonte la démarche pseudo-documentaire des cinéastes mondo. Il taille un costard à Jacopetti et Prosperi dont il condamne le cynisme et l’irresponsabilité. Il dénonce une spectacularisation à l’outrance de l’actualité politique internationale. Il filme aussi les réactions estomaquées de certains membres de l’équipe de tournage lors de la fabrication d’une vérité toute relative…

La séquence qui retient l'attention du spectateur attentif est celle de l'exécution d'un prisonnier dans un pays d'Asie du Sud-Est en proie aux troubles de la décolonisation. Dans le film de fiction, Cavara reconstitue une séquence tournée par Jacopetti en Arfrique pour Addio Africa,  lorsqu'il suivait une colonne de mercenaires commandée par Siegfried Kongo Müller, ancien soldat de la Wehrmacht. Dans L'Occhio Salveggio, le héros du film prend le temps de choisir son angle de prise de vue, demande au peloton d'exécution d'attendre que la lumière soit bonne, choisit un lieu d'exécution plus cinégénique... A se demander ce qui est le plus choquant : la falsification des faits ou l'effroyable cynisme du réalisateur ?

Film précieux que cette fiction qui interroge le média cinématographique ainsi que le geste du réalisateur. Nous sommes encore loin chronologiquement des propos d’un Umberto Eco sur la néo-télévision dans La Guerre du Faux et pourtant… Pourtant il est certain qu’une étude précise et contextualisée de la naissance et de l’évolution du genre mondo ne peut que donner des clefs d’analyse extrêmement précise sur le rapport d’un certain cinéma vérité à l’image. Et en termes d’analyse approfondie du genre cinématographique dont il est question ici, l’ouvrage Mondo movies reflets dans un œil mort de Sébastien Gayraud et Maxime Lachaud, est incontournable et indispensable. Ce livre est extrêmement scrupuleux dans son étude chronologique que dans la mise en évidence des traits si particuliers du cinéma mondo qui contaminent le cinéma ou le traitement des actualités filmées.

Car oui le mondo contamine et remue le cinéma. Werner Herzog, qui ouvre son Nosferatu Fantôme de la Nuit en filmant les momies de Guajanuto au Mexique, cède aux sirènes du mondo. Le très sage Sergio Martino, lorsqu’il signe sa relecture d’Alan Quartermain, La Montagne du dieu cannibale, pourrait se contenter de filmer la plastique d’une Ursula Andress peu avare de dévoiler ses charmes mais non, il doit truffer son métrage de séquences de mise à mort et de dépeçage d’animaux par des indigènes ! Et oui, l’un des autres grands films italiens sorti en 1980 et signé Ruggero Deodato, Cannibal Holocaust, est un commentaire sur le cinéma mondo, la spectacularisation outrancière des chocumentaires, une prise de pouls de l’Italie des « années de plomb » et une œuvre contaminée par les procédés du mondo (cf. l’infâme séquence de la tortue) !

Ce périple aux confins d’un certain cinéma extrême et même vomitif ne saurait être complet sans un dernier coup d’œil à The Killing of America. Ce chocumentaire sorti en 1981 pourrait sembler n’être d’un death movie de plus dans la veine des Faces of Death qui inondèrent les vidéo-clubs à partir de 1978. Complètement mondo dans sa manière complaisante de compiler un demi-siècle de massacres, tueries, barbaries commis aux Etats-Unis depuis l’assassinat de JFK jusqu’aux exploits sordides des Ted Bundy ou John Wayne Gacy, le métrage est porteur d’un discours alarmiste sur la prolifération des armes à feu, la multiplication des actes de violence liés à leur usage, etc. Cette vision cauchemardesque des Etats-Unis convoque à deux reprises les 26 secondes du film de Zapruder. L’éclaboussement et l’impact sur le cinéma et plus généralement la société américaine ont été très finement analysés par Jean-Baptiste Thoret. 

L'éclatement du crâne, l'enregistrement amateur comme élément d'enquête ou preuve, l'émergence du cinéma gore réaliste, l'émergence des thèses conspirationnistes, le meurtre lors d'une parade, le sniper, l'interprétation des images captées plus ou moins fortuitement... Tous ces éléments travaillent les Etats-Unis depuis les années 1960. Et dans la sphère du mondo movie, le film Zapruder  trouve une place de choix. Le délitement des Etats-Unis répond à celui de l'Afrique coloniale dans deux métrages qu'une décennie sépare. Le mondo a alors de beaux jours devant lui parce que rien ne semble pouvoir l'arrêter.

En 2025, les techniques du mondo semblent avoir contaminé le monde. Le swipe sur Tik-Tok ne permet-il pas de reproduire à l’infini le geste des Jacopetti et Prosperi qui consiste à assembler de manière anarchique et chaotique des scènes badines et des images chocs issues de l’actualité la plus brûlante ? Au-delà d’un certain « cinéma poubelle » qui n’est pas complètement déconnecté de l’émergence d’une « télévision poubelle » aujourd’hui obsolète, le mondo et son vœu pieux de montrer le monde tel qu’il est sans l’enjoliver peuvent faire songer aux discours de certains garants du freedom of speech (https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/01/restoring-freedom-of-speech-and-ending-federal-censorship/).

Ne perdons pas de vue que la dernière grosse collaboration de nos documentaristes italiens, Addio Zio Tom ou Les Nègriers, est un pseudo « documentaire de l’Histoire » hyper-violent et choquant qui entend rendre compte d’une manière définitive de l’esclavage aux Etats-Unis au 19ème siècle. Cette fois-ci, la caméra ne saisit pas sur le vif l'actualité mais elle capte une reconstitution minutieuse des faits. Enfin... Œuvre-testament de Jacopetti et Prosperi mise en boite en Haïti grâce à l’aide bienveillante du brave Papa Doc, Addio Zio Tom est une insulte à la décence pour certains, une œuvre exploitative cruelle et raciste ou un chef-d’œuvre de révisionnisme et de mauvais goût que ne renieraient pas les chantres de l’anti-wokisme le plus féroce et du freedom of speech ! Le sous-genre mondo, passablement oublié, semble furieusement d'actualité, en ce qu'il interroge les notions de vérité, réalité, histoire, falsification, révisionnisme...

En creux ou en filigrane, le duo Jacopetti-Prosperi livrait, au cours des années 1960 et 1970, une vision très blanche, mâle et même viriliste d'un monde fou dans lequel tous les repères étaient en train de changer ou de se briser. Et de film en film, leur propos s'affirmait toujours un peu plus. Un propos réactionnaire et révisionniste qui, dans Addio Zio Tom notamment, balaye d'un revers de caméra des décennies de lutte pour les droits civiques et rabaisse, infantilise ou animalise les populations noires africaines ou afro-américaines. Les méthodes très spectaculaires et critiquables de ces deux bateleurs italiens entrent curieusement en résonance avec celles de certains hommes politiques actuels, eux aussi adeptes des déclarations chocs, de la confrontation la plus brutale des points de vue voire de la propagation des alternative facts. Hé oui curieusement dans un monde passablement pazzo, la politique mondo a un bel avenir devant elle !

God bless America !

lundi 24 mai 2021

Darwyn Cooke (scénario et dessin), DC : The New Frontier, Urban Comics, Collection DC Black Label, Paris, 2019


Darwyn Cooke (scénario et dessin), DC : The New Frontier, Urban Comics, Collection DC Black Label, Paris, 2019.

Décédé en mai 2016, Darwyn Cooke était un dessinateur extrêmement talentueux à même de scénariser, de dessiner, d’encrer, de coloriser et de lettrer ses propres récits. De son passage dans l’animation, Darwyn Cooke conservait un sens aigu du découpage et une vision proprement cinématographique de la bande-dessinée.

Cet homme extrêmement talentueux et ambitieux a sans doute écrit et dessiné son chef-d’œuvre en 2003-2004 : The New Frontier.

Ce projet vraiment remarquable entend en 404 pages inscrire les principaux super-héros de la maison DC Comics dans le 20ème siècle et faire résonner l’apparition de cette mythologie moderne avec le contexte historique du moment de leur création.e

Le titre de cette œuvre fait évidemment référence au discours de John Fitzgerald Kennedy, le 15 juillet 1960 : « Mais je vous dis que nous sommes devant une Nouvelle Frontière [...], que nous le voulions ou non. Au-delà de cette frontière, s'étendent les domaines inexplorés de la science et de l'espace, des problèmes non résolus de paix et de guerre, des poches d'ignorance et de préjugés non encore réduites, et les questions laissées sans réponse de la pauvreté et des surplus. »

D’une manière absolument virtuose, Darwyn Cooke revisite l’histoire des Etats-Unis de 1945 à 1960. Il couvre cette période de la Guerre Froide en faisant coïncider les destinées de héros tels que Superman, Batman, Wonder Woman ou Green Lantern et le contexte de tensions Est-Ouest, de luttes pour les droits civiques, de menace nucléaire…

Les présidents Einsenhower, les futurs présidents Nixon et Kennedy et d’autres grandes figures de l’histoire américaine font des apparitions.

Avec une grande intelligence et une grande sensibilité, l’artiste parvient à faire se croiser les petits histoires science-fictionnelles des personnages DC et la grande Histoire du 20ème siècle.

L’ancrage de la fiction dans le réel est proprement bluffant ainsi que très pertinent.

Superman, porte-étendard des valeurs américaines (« Truth, Justice and the American Way ») apparaît en parfait « G-Man ». Hal Jordan, pilote d’essai, est une version fantasmée du déjà quasi-super-héroïque Chuck Yeager. John Wilson, dont la famille est victime des exactions du Klu Klux Klan, se dresse contre les menées racistes et incarne la lutte des Noirs pour les droits civiques. Wonder Woman enfin, de manière spectaculaire et révolutionnaire, est dessinée et écrite par Darwyn Cooke comme une véritable Amazone qui dépasse Superman d’une bonne tête, se dresse de toute son imposante stature contre le sexisme ambiant et remet à sa place ce boy-scout d’outre-espace qu’est Superman.

La lecture que l’auteur fait de quelques événements-phares des années 1950 est vraiment très intelligente.

Le trait extrêmement simple et précis de Darwyn Cooke fait songer à Jack Kirby ou à Alex Toth. Il a souvent été dit ou écrit que l’artiste cultive un style rétro. Dans le cas de la présente bande-dessinée, cela semble aller de soi : le récit est situé dans les années 1950. Il est réducteur de réduire le style de Darwyn Cooke à un simple style rétro sous influence de Kirby.

Il faut un talent certain pour en quelques traits saisir sur le papier une émotion. Et comme l’a souligné Mike Carlin au sujet des pages de Darwyn Cooke, à simplement regarder ses personnages, le lecteur comprenait l’histoire sans même lire les bulles ou cases de texte. Oui, cet artiste était un pur génie du story-telling.

Le côté très « film noir » de ses récits est partie intégrante de son art. Ses proches, ses amis et collaborateurs le comparaient volontiers à un Lee Marvin du comic-book. Darwyn Cooke était un grand gaillard cool, décontracté mais redoutable et toujours prêt à défendre la veuve et tous ses orphelins. Et c’est cet humanisme profond qui transpire dans la présente bande-dessinée.

Le dessinateur a tenu à représenter Wonder-Woman comme une femme plus forte que Superman. Il a à dessein représenté un Superman au service du gouvernement étatsunien. Il a beaucoup réfléchi à comment rendre compte du combat pour les droits civiques.

The New Frontier est une œuvre majeure à ranger à côté des Watchmen et autres Dark Knight Returns. Néanmoins cette œuvre se distingue clairement de ses illustres aînées en ce qu’elle parvient à traiter de manière très adulte et para-textuelle le sujet qu’elle s’est ambitieusement choisie avec le sourire en plus. Parce qu’outre le côté « film noir » ou « rétro », il y a un profond optimiste qui colle parfaitement à cette ère post-Seconde Guerre Mondiale.

Les couvertures originales montrent des héros souriants et chez Darwyn Cooke, les héros sourient parce qu’il estimait que les comics sont là pour interpeler et faire réfléchir mais pas que. Et au sortir d’une décennie de super-héros aux mines patibulaires et aux dents serrées, le dessinateur a voulu dans les années 2000 revenir à quelque-chose de plus coloré et de plus heureux.

Parvenir à aborder quantité de problématiques de l'immédiate après-guerre puis de la Guerre Froide, en toute simplicité et honnêteté et sans pesanteur et pédantisme, c'est aussi la marque du talent de Darwyn Cooke. La réédition dans la collection DC Black Label est agrémentée d'une galerie des couvertures originales, de croquis préparatoires, etc. Un très bel écrin pour une très très belle oeuvre.

Darwyn pour cette œuvre majeure et pour ta manière unique et élégante d’avoir réinventé Catwoman, tu nous manques…

dimanche 2 décembre 2018

Hervé Le Corre, Après la guerre, Payot et Rivages, Paris, 2014.




Hervé Le Corre, Après la guerre,
Payot et Rivages,
Paris, 2014.


Quand Hervé Le Corre se saisit d'un sujet ou d'une période historique pour ses thrillers ou romans policiers, c'est toujours avec force, justesse et certainement une belle préparation en amont leur écriture. On se souvient de L'homme aux lèvres de saphir, roman naturaliste à la Zola, qui nous plongeait dans les grèves du 19ème siècle et le monde des ouvriers de Paris. Cette fois, c'est dans le Bordeaux des années 50 que se déroule cette histoire, dans cette période très trouble de l'après Seconde Guerre mondiale.

Tout commence avec la visite dans un garage d'un mystérieux homme qui vient faire réparer sa vieille Norton. Étrangement, c'est avec bien peu de courtoisie et avec grande méfiance qu'il est accueilli par le gérant du garage, sous les yeux de son employé, Daniel, cet orphelin qu'on a découvert sur le toit d'une maison, une dizaine d'année auparavant. 

Cette visite coïncide avec le début d'une série de meurtres à Bordeaux qui s'apparentent tous à des règlements de compte, d'autant plus qu'ils visent dans la plupart des cas des hommes qui ont participé de près ou de loin à la collaboration dans les sombres années de l'occupation nazie. Le commissaire Darlac, lui-même impliqué dans ces histoires, n'est pas dupe, d'autant plus que sa propre fille est victime du tueur. Commence alors une véritable chasse à l'homme dans laquelle tous les moyens sont bons pour trouver celui qui sème la terreur dans les rues de Bordeaux et dans les esprits de ceux qui n'ont pas la conscience tranquille. Au sein même d'une police corrompue, c'est à savoir qui sera le premier à trouver l'assassin et quel ripou écrasera l'autre afin de se faire bien voir de ses supérieurs, ou d'effacer un passé un peu trop gênant...

Mais les années cinquante sont aussi celles des conflits nouveaux qui éclatent. Après la Guerre mondiale, ce sont les guerres d'indépendance des colonies qui font rage, dans un contexte de guerre froide. Daniel est de ce contingent d'appelés qui doit partir "mater" ce qu'on considère encore comme une rébellion de quelques terroristes en Algérie. Très vite il se rendra compte que c'est bien plus que cela, et prendra conscience que lui-même, comme tant d'autres jeunes hommes mal préparés, est capable du pire lorsqu'il à un fusil en main. Malheureusement ce sont les populations civiles, otages des violences du FLN et de l'armée française qui en feront les frais. Aurait-il dû déserter comme quelques-uns de ses amis proches du parti communiste? Doit-il enfreindre les ordres des gradés? Doit-il venger ces civils algériens injustement assassinés devant lui par ses "compagnons"?

Un roman dur, sombre, sans filtre, sur lequel planent les ombres des exactions en Algérie,  les fantômes de la Shoah, les restes des biens juifs spoliés pendant l'occupation, les actions et la trahison de l'ultra-collaboration et tout simplement les horreurs de ce que l'être humain est capable de faire.