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mercredi 24 juin 2026

British Terror : quand l’actualité internationale brûlante venait bousculer le cinéma gothique britannique.

 

On a tôt fait de ne considérer la firme Hammer que comme la maison de production cinématographique britannique qui, de la fin des années 1950 aux années 1970, a dépoussiéré et colorisé les grands classiques de l’horreur que sont les Dracula, Frankenstein, momie et autres loups-garous. La maison créée par William Hinds et reprise par Anthony Hinds et James Carreras ne s’est pas contentée de rajouter de la couleur, de l’hémoglobine et un soupçon d’érotisme aux classiques du cinéma gothique. Il est complètement faux de considérer la Hammer comme une sage pourvoyeuse de films pépères. La Hammer a été à l'avant-garde du renouveau des cinémas fantastique, d'horreur et de science-fiction !

Il faut se garder de toute vision téléologique. Certes le cinéma de genre entre dans le siècle avec des films-clefs comme Psychose d’Alfred Hitchcock, Rosemary’s Baby de Roman Polanski ou La Nuit des Morts-vivants de George A. Romero. Ces métrages inscrivent l’horreur dans l’environnement immédiat du spectateur et dans le temps présent. Ils rompent avec la tradition gothique de l’horreur sous influence littéraire portée par la Hammer. Ces films préparent le terrain aux grands films de genre des années 1970 : Massacre à la tronçonneuse ou Halloween, etc. Certains critiques emploient souvent les films tardifs de la Hammer pour illustrer l’inadéquation de la firme avec son temps ou le côté suranné de l’horreur gothique à l’anglaise. Les Vampire Circus, Dracula AD 1972, Satanic Rites of Dracula ou To the Devil a Daughter sont souvent moqués et tournés en ridicule. On rit souvent de ces tentatives de faire coexister le swinging London et le très classique Comte Dracula campé par Christopher Lee. Et pourtant dès les premiers films de la Hammer, un côté résolument punk et novateur voire transgressif transpire des métrages notamment mis en scène par Terence Fisher ou John Gilling ainsi que dans les scénarii de Jimmy Sangster.



La manière féroce dont Terence Fisher met en scène une aristocratie dévergondée et prédatrice dans plusieurs films n’a rien d’innocent ou de déconnecté des réalités du moment. Dans la série des Frankenstein, il y a des séquences qui annoncent l’horreur très frontale et contemporaine de La Nuit des Morts-Vivants. C'est dans cette série de films que le cannibalisme est pour l'une des toutes premières fois associé à une créature morte-vivante.  Plague of the zombies est un film qui mêle refoulé colonial, tradition haïtienne et lecture marxiste du monde, un cocktail auquel un George A. Romero n’aurait pas dit non ! Le même réalisateur livre, avec The Reptile, une autre remise en cause du colonialisme et donne à voir un working-class hero en la personne de Michael Ripper. Dans ce même film, un long intermède musical montre la belle Jacqueline Pearce jouant du sitār. L'instrument, popularisé par les Beatles et les Rolling Stones, est au centre d'une séquence hautement dans l'air du temps et fini fracassé par un père fou furieux. Ce geste destructeur évoque autant le conflit des générations que les rockstars brisant leurs instruments sur scène à la même époque ! L’adaptation des aventures du Duc de Richleau qui affronte une secte de satanistes dans The Devil rides out en 1968 est des plus rocky même s’il s’agit d’un film en costumes ! Et au-delà des productions Hammer, les firmes concurrentes s’attachent aussi à commenter ou refléter les grandes dynamiques de la géopolitique des années 1960 à 1970 ou les faits saillants des actualités internationales.

Le Cercueil vivant, Gordon Hessler, Royaume-Uni, 1969.

A la toute fin des années 1960, la firme américaine American International Pictures fait produire et réaliser ce métrage au Royaume-Uni. Ce film est une tentative de braconnage sur les terres de la Hammer qui cherche à rassembler deux grandes figures du cinéma de genre (Vincent Price et Christopher Lee) et prétend faussement s’inspirer d’un texte d’Edgar Allan Poe dont l’A.I.P. s’est inspirée pour produire une série de films mis en images par Roger Corman. Cette œuvrette est purement exploitative et opportuniste pourtant son scénariste et réalisateur en font un métrage jugé suffisamment subversif pour être banni des écrans texans lors de sa sortie !

L’histoire de la production de ce film est chaotique. Le jeune prodige Michael Reeves aurait dû en assurer la réalisation mais sa santé capricieuse et son décès l’en privent. Gordon Hessler, dont c’est le deuxième long-métrage, retravaille le script avec Christopher Wicking. Ce scénariste, avec lequel il collabore à nouveau par la suite, s’efforce de donner un coup de jeune à un script un peu faiblard et trop convenu. L’intrigue tourne autour des manipulations d’un noble anglais, Sir Julian Markham (Vincent Price), qui cache son frère terriblement défiguré dans sa demeure et tait de honteux souvenirs expliquant le sort malheureux de Sir Edward Markham… Le scénario convoque des récupérateurs de cadavres, des prostituées et l’attirail habituel des films d’horreur gothique.

Vincent Price s’en donne à cœur joie dans un rôle à double tranchant d’aristocrate trop propre sur lui qui dissimule de bien sombres secrets et un cœur noir et cruel. Le récit fait surtout intervenir le folklore vaudou et les honteux agissements des Markham dans une colonie d’Afrique. Le recours à un exotisme plaqué peut faire sourire mais pas les Texans ! Le film est trop « pro black » pour les autorités texanes qui interdisent la diffusion du film ! Un film woke avant l’heure ? Un plaidoyer pour les droits civiques ? Pas vraiment ! Mais un film qui rumine un certain refoulé colonial ? Absolument ! Dans les années 1930 et 1940, les films d’Universal dans lesquels sévissait la momie s’apparentaient davantage à des démarques de films vampiriques qu’à une réflexion sur le colonialisme. En revanche, les films produits par la Hammer dans les années 1950 et 1960 mettent l’accent sur les rapports de force entre colonisateurs et colonisés tout comme Le Cercueil vivant !  Dans ce dernier film, celui que le spectateur considère un temps comme le héros du film essaie de dissimuler ses agissements honteux en Afrique. Au moment même où les roublards et réactionnaires Jacopetti et Prosperi mettent en boite leur lecture passéiste et mondo de la décolonisation en cours, ce très sage métrage britannique pointe du doigt la responsabilité des colonisateurs vis-à-vis des colonisés. Pas si mal pour du cinéma pépère et ringard !

La Nuit des maléfices, Piers Haggard, Royaume-Uni, 1971.

Dans le contexte de la Guerre Froide, un récit de chasse aux sorcières peut immédiatement prendre un double sens. Cette production Tigon, maison concurrente de la Hammer, entend capitaliser sur le succès de Witchfinder General (1968) réalisé par le regretté Michael Reeves évoqué plus haut. Pensé comme un film à sketches puis réécrit pour condenser les péripéties en un seul récit, cet admirable long-métrage s’inscrit dans la veine du folk horror autant que dans celui du cinéma gothique.

Le réalisateur Piers Haggard est l’arrière-petit neveu de Sir Henry Rider Haggard, père littéraire d’Alan Quatermain. Il signe là son deuxième long-métrage et sans doute son meilleur. L’esthétique est très travaillée. La reconstitution des campagnes anglaises du 18ème siècle est soignée. Il y a une approche très naturaliste de la part du réalisateur. Les éléments purement fantastiques sont distillés de manière à créer le doute chez le spectateur. Sont-ce les personnages qui délirent ou s’agit-il vraiment d’une histoire de possession démoniaque ? Le film est fort habilement réalisé et très moderne par bien des aspects tant stylistiques que narratifs.

L’intrigue compile possession démoniaque, chasse aux sorcières, meurtres d’enfants et secte sataniste. Tout cela s’emboite assez bien et s’inspire fortement des exactions de la Manson Family ou des sordides meurtres commis par la toute jeune Mary Bell. Comment, en effet, ne pas établir de parallèles entre cette curieuse secte de jeunes gens tombés sous la coupe de la belle mais vénéneuse Angel et la secte de Manson ? Plutôt que de possession, le film évoque la corruption de la jeunesse qui se répand comme une maladie et entraîne des morts à la chaîne. Piers Haggard a des idées plutôt réactionnaires et, à sa manière, il exprime ici son mépris et sa méfiance à l’encontre de la contre-culture, des hippies et des soixante-huitards ! 


Dans le récit, Patrick Wymark incarne la figure d’autorité du Juge, le magistrat éclairé et raisonné vers qui se tournent les autres protagonistes effrayés et inquiétés par l’éventuelle intervention du Malin. Ce Juge n’a rien d’un Van Helsing ! Il se fend d’un discours pour expliquer sa stratégie répressive, discours dans lequel il explique qu’il convient de laisser les hippies s’exciter et déraper pour pouvoir utiliser la force brute et oblitérer toute forme de révolte de la part de ces jeunes débraillés ! On croirait entendre un politique bien conservateur au tournant des années 1960 ! Ronald Reagan par exemple, alors gouverneur de Californie, qui déclare au moment de soulèvements sur le campus de Berkley : If it takes a bloodbath, let's get it over with. No more appeasement. Quant au massacre des hippies à la toute fin du métrage, il entre en résonance avec le massacre de Kent State qui a lieu quelques temps seulement avant la mise en chantier du film.  Sous leurs dehors de films d’époque en costumes, les films de genre britanniques captent des fragments d’actualité des années 1960 et 1970. Ils disent des choses sur la décolonisation, la libération des mœurs, la contre-culture, l’émancipation féminine… Et ce même parfois sous la forme d’un discours réactionnaire, pour La Nuit des maléfices, ou plus progressiste, pour Le Cercueil vivant.   

Dans tous les cas, le cinéma populaire de genre agit comme une éponge qui absorbe et s’imbibe du Zeitgeist. Et cela est précieux pour l’historien, le critique ou simplement le cinéphile attentif.

mercredi 21 janvier 2026

Papier vs images qui bougent : The War de Garth Ennis et Threads de la BBC, même combat ?

  

Parfois, pour captiver son public il faut savoir user de moyens radicaux. Garth Ennis le sait et lorsqu'il faut avertir sur les conséquences désastreuses d'un conflit thermonucléaire généralisé, il n'y va pas par quatre chemins ! 

Garth Ennis (scénario) et Becky Cloonan (dessin), La Guerre, Urban Comics, Paris, 2025.

Threads, Mick Jackson, Royaume-Uni, 1984.

L’histoire commence un soir comme un autre dans un appartement new-yorkais. Un groupe d’amis discute de la guerre, celle qui se déroule de l’autre côté de l’océan en Ukraine. Des avis sont exprimés, des opinions s’affrontent. La crainte d’une escalade, d’une extension du conflit sont formulées. La peur d’un conflit nucléaire généralisé vient faire planer le doute. L’un des amis se veut rassurant : « Chaque fois qu’on a frôlé la catastrophe par le passé, la raison l’a emporté. Personne ne serait assez fou pour annuler dix mille ans d’existence humaine. » On change de sujet, la soirée se termine. Durant la nuit qui suit, Londres est oblitérée par une frappe nucléaire russe…

La Guerre est un récit paru aux Etats-Unis sous forme de feuilleton dans le comic-book Hello darkness, une anthologie d'histoires d'horreur. La suite du récit s’attache aux tentatives de ces huit amis pour échapper à la guerre et à l’apocalypse nucléaire. Garth Ennis, le scénariste, s’attache à raconter tout cela à hauteur d’hommes et de femmes. Il ne montre jamais les décideurs et forces militaires mais s’en tient à ces huit personnes ordinaires qui prennent différentes décisions : rester à New-York, fuir, se replier dans une résidence secondaire. Garth Ennis est un scénariste connu pour ses récits ultra-violents et cyniques (Preacher, Hitman ou The Boys) ainsi que pour ses comics de guerre clairement antimilitaristes mais toujours extrêmement documentés (ses War stories par exemple).

La Guerre n’est pas un comic-book marrant à l’humour mordant. C’est l’histoire tragique et glaçante de huit personnes ordinaires happées et marquées par une guerre qui n’épargne rien ni personne. Comme à son habitude, le scénariste irlandais naturalisé états-unien a fait ses devoirs et distille nombre de données factuelles sur les retombées d’un conflit nucléaire sur nos petites vies. S'il laisse de côté les grands et les décideurs et les aspects géopolitiques, c'est bien parce que tout cela dépasse le commun des mortels. Et c'est bien du sort de gens ordinaires dont il est question ici ! Et sans spoiler aucun, nous pouvons dévoiler qu’aucun des huit amis ne sortira indemne de cette bien triste petite histoire… La fin est particulièrement atroce...

Même s'ils donnent à voir au lecteur les ravages d'un bombardement sur New-York, Ennis et la dessinatrice Becky Cloonan n'inscrivent par leur bande-dessinée dans un registre de film catastrophe. Il s'agit de rester centré sur les humains dont les émotions sont parfaitement saisies par le crayon de la dessinatrice. Mais... Quelle mouche pique Garth Ennis ? Qu’est-ce qui motive la création de ce récit d’horreur ? Pourquoi infliger pareil périple à son lectorat ? La réponse paraît évidente : il faut éviter cette guerre dont personne n’échappera et prendre conscience de la possibilité et la proximité d’un danger que nous croyions lointain depuis la fin de la Guerre Froide. Le mitan des années 2020 est une bien curieuse période qui voit ressurgir la peur d’une guerre nucléaire et la haine des Rouges…

Derrière l’antimilitarisme de Garth Ennis se devine aussi la résurgence de souvenirs d’un téléfilm de la BBC qui traumatisa toute une génération de Britanniques : Threads. Un téléfilm dont s’inspire et s’imprègne La Guerre pour mieux souligner qu’une guerre nucléaire généralisée annulerait dix mille ans d’existence humaine comme dit plus haut…

L’histoire commence au Royaume-Uni dans les années 1980 dans la petite ville de Sheffield. Un couple de jeunes gens décide de se marier et de s’installer ensemble. Le quotidien bat son plein mais à l’arrière-plan de ces banalités, l’extension d’un conflit entre URSS et Iran dégénère et amène la menace d’un conflit global et nucléaire. La ville de Sheffield abrite une base aérienne de l’OTAN. Elle est frappée par un bombardement nucléaire comme l’ensemble des îles britanniques. A hauteur d’hommes et de femmes, le téléfilm s’emploie à montrer de manière crue, frontale et documentaire les conséquences d’une frappe nucléaire…

Les similarités entre La Guerre et Threads sont nombreuses. Le comic-book glace et terrifie. Le téléfilm est proprement horrible dans sa depiction de l’effondrement de toute société humaine. Rien n’est épargné au spectateur : les pillages, l’hiver nucléaire, les cancers et autres malformations, la mort massive des populations, l’incapacité des décideurs ou relais du pouvoir à agir… A la fin du métrage, trois ans après les bombardements, les survivants quasiment revenus à l’époque médiévale meurent de faim et de maladies… Oubliez les Freddy Krueger et autres Jason Voorhees, en matière d'horreur absolue, Threads de la BBC remporte la palme ! Et ce, en dépit des limitations techniques du temps !

Durant la Guerre Froide, plusieurs œuvres cinématographiques ou télévisuelles tentèrent d’horrifier les foules pour les prévenir et les préserver de la menace nucléaire : The War Game de Peter Watkins ou The Day After de Nicholas Meyer. Threads est sans doute l’une des plus marquantes et terrifiantes. L’une des plus militantes avec le pseudo-documentaire de Peter Watkins. Le titre, en anglais « threads » signifie « les fils » ou « les liens », est explicité dans l’introduction du film et rappelle simplement que « tout est lié » et qu’un conflit nucléaire généralisé se traduirait par une destruction mutuelle inévitable…

Désolé d’avoir plombé l’ambiance…

vendredi 25 avril 2025

William Blanc, Justine Breton & Jonathan Fruoco, Robin des Bois de Sherwood à Hollywood, Libertalia, Montreuil, 2024.

 

William Blanc, Justine Breton & Jonathan Fruoco, Robin des Bois de Sherwood à Hollywood, Libertalia, Montreuil, 2024.

Sans égaler en nombre d'apparitions dans différents médias les champions incontestés que sont Sherlock Holmes ou Dracula, Robin Hood est une figure mythique qui a remarquablement traversée les siècles pour être remaniée, ré-imaginée, complètement renversée parfois et énormément récupérée à des fins militantes ou politiques. 

Comment un mythe naît-il au cours de l’époque médiévale, se transforme-t-il lors de l’époque moderne et se diffuse-t-il jusqu’à l’époque contemporaine en infusant la culture populaire comme la culture des élites ? Robin Hood est un excellent sujet d’étude pour élucider ces questions. Jonathan Fruoco, médiéviste, part d’un constat : il n’existe en France que peu d’études sérieuses ou d’ouvrages synthétiques sur les légendes de Robin des Bois. Il s’associe à William Blanc et Justine Breton pour élargir son propos purement médiéviste et aborder la place du personnage dans la culture populaire. A six mains et en neuf chapitres, cette joyeuse bande d’auteurs explore les origines historiques et littéraires du mythe (Jonathan Fruoco), son exportation aux Etats-Unis dans la culture populaire et son acclimatation en France (William Blanc) et les dimensions enfantine et féminine du mythe (Justine Breton). Cette belle étude, complète mais non-exhaustive, s’ouvre sur une magnifique préface de Michel Pastoureau qui relie la naissance de sa vocation de brillant médiéviste à ses souvenirs d’enfance des versions hollywoodiennes de Robin Hood et d’Ivanhoe.

Les balades de Robin des Bois sont des textes anglais écrits entre les 14ème et 15ème siècles. Robin est un personnage fictif qui semble très présent dans la culture populaire anglaise dès le Moyen Âge. Sa première mention écrite le met d’ailleurs immédiatement en compétition avec l’establishement puisqu’il est dit qu’il est plus populaire que le sacro-saint « Notre Père » pour la paysannerie anglaise ! Dès ses premières aventures écrites, les grandes lignes et grands épisodes de sa geste sont réunis. Les aventures de Robin des Bois sont, dès les prémices de l’imprimerie, l’un des premiers best-sellers en Angleterre.


Robin apparaît comme un yeoman, un petit paysan libre propriétaire terrien. Aux 14ème et 15ème siècles, les archers de l’armée royale sont recrutés parmi les yeomen. Ce groupe social démographiquement nombreux devient très revendicatif et se rebelle au cours de cette période. Dans les balades originelles, les aventures de Robin ne sont pas contextualisées historiquement. Il n’est pas dit qu’il vit sous le règne de Jean-Sans-Terre. Des chroniques un peu plus tardives cherchent à le rendre historique et à l’ancrer dans des événements insurrectionnels attestés par des sources judiciaires. Robin, le yeoman en révolte contre le roi et l’Eglise, appelle ses hommes à tabasser et détrousser les membres du clergé. Dans les couches populaires, ces récits circulent et sont adoptés par des yeomen bien réels et quelque peu revendicatifs.

En revanche, au cours du 16ème siècle, ce très populaire héros est élevé au rang de noble dans le théâtre élisabéthain. La noblesse anglaise s’approprie le mythe du personnage en le transformant en comte tombé en déchéance. Cette version de la légende s’inscrit définitivement dans les mémoires et cristallise cette origin story. Avec le fait de se cacher en forêt et celui de dépouiller les riches, cette disgrâce du petit noble fait partie intégrante de l’ADN du mythe alors qu’il s’agit d’une réécriture élisabéthaine. Cette réinvention permet aussi de redéfinir la mission de Robin pour biffer sa mission sociale et en faire un légitimiste qui veut remettre sur le trône le souverain légitime en même temps qu’il retrouve son rang. Cela confère aussi au personnage en révolte contre l’évêque local ou le shérif de Nottingham un caractère national qu’il n’avait pas jusque-là.

L’aspect du héros change lorsque ses origines sont réécrites. Le héros à capuche, Robin Hood, devient un héros des bois au cours du 20ème siècle et à cause d’erreurs des traducteurs français hésitants trop entre hood et wood… Le fameux chapeau mou à plume n’apparaît qu’au 19ème siècle et est popularisé par le cinéma. Le hoodie revient dans les comics de Green Arrow (années 1980 et 1990). La verdure du costume attestée dès Chaucer est moins une affaire de camouflage qu’un indice économique : le vert coûte moins cher !

La figure populaire de Robin Hood ne quitte jamais la culture britannique puisque les membres du Gunpowder plot de 1605 sont désignés comme des Robin Hood par le juge qui instruit l’affaire. De même, un capitaine de navire attaqué par des pirates relate, au 18ème siècle, que ses assaillants se réclament comme des Robin Hood lorsqu’ils arraisonnent son vaisseau. Bien avant le cinéma ou la bande-dessinée, le mythe du prince des voleurs est bien présent dans la mémoire et la culture populaire.

Lorsque Joseph Ritson, folkloriste de la fin du 18ème siècle, collecte diverses versions des balades de Robin Hood, alors même que grogne la Révolution Française, le mythe est déjà associé de longue date à certaines formes de contestations populaires. Les Robin Hood Societies de la petite bourgeoisie progressiste moquée par la presse conservatrice se sont appropriées la figure de Robin. Au 19ème siècle, les Chartists se revendiquent de Robin Hood. Avant d’être récupéré par les mouvements nationalistes, le romantique Keats a le temps de chanter Robin Hood, ce mythe révolu pré-industriel mais ô combien nécessaire dans ce fiévreux 19ème siècle…

La traversée de l’Atlantique à destination des Etats-Unis se traduit par d’autres transformations à la fin du 19ème siècle. Robin Hood devient le mètre-étalon pour jauger les figures de hors-la-loi telles que Jesse James. Ce faisant, le mythe se ramollit pour s’adapter aux comparaisons de tous les bords, parfois poussives, et trahissant souvent le mythe originel du yeoman en révolte. La récupération et le remodelage du mythe est quasi constant depuis la fin des années 1860 et aujourd’hui. Bernie Sanders et Ted Cruz débattent dans les années 2010 sur les réformes fiscales à mettre en œuvre aux Etats-Unis. Sanders, progressiste et socialist, évoque l’image d’un Robin Hood pour se voir répondre par le très conservateur et républicain Cruz que les vrais Robin Hood sont dans le camp conservateur des « anti-systèmes » libertariens ! 



Le renversement du mythe est aussi remarquable que représentatif des temps ! Face aux masses oisives profitant des aides sociales, les « Robin des Bois à l’envers » s’en viennent joyeusement tabasser et voler les pauvres pour donner aux riches ! Le livre montre assez bien comment les changements de la société et les transitions Outre-Manche ou Outre-Atlantique permettent cette incroyable récupération du personnage… Après la crise des subprimes, les auteurs notent une hausse de l’utilisation des caricatures de Robin Hood dans le monde anglo-saxon. Lorsque le modèle du welfare state est ébranlé, Robin sort du bois !


Et la culture populaire alors ? Elle alimente ces circonvolutions de la figure mythique récupérée en politique. William Blanc explore de manière synthétique ces aspects. Peu d’aspects sont laissés de côté par les auteurs de l’ouvrage : le militantisme de la figure, les adaptations à la littérature enfantine, les rapports de Robin et Marianne… La dernière partie de l’ouvrage n’est pas inintéressante en ce qu’elle analyse par le menu les thématiques très récurrentes du déguisement et du travestissement dans les divers récits de Robin des Bois. 

L’ouvrage est touffu et fort intéressant. Peu de mythes littéraires ont connu un succès et une récupération comparables à ceux de Robin Hood qui n’a sans doute pas tiré ses dernières flèches au moment où ces lignes sont écrites !