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mercredi 22 juillet 2026

Les chiens aboient et les fascistes passent ou quelques remarques sur la cynophilie au cinéma.

 

Attention chiens méchants ! Au programme : une version française et canine de L’Invasion des profanateurs de sépultures, un film privé de sortie sur les écrans américains et accusé de propager une idéologie raciste alors qu’il adapte un texte farouchement antiraciste et un premier long-métrage qui adapte un premier roman dans lequel l’animal n’est peut-être pas le quadrupède mais bien le bipède qui tient la laisse ! Trois films qui mettent en vedettes des chiens et s'intéressent au racisme et au fascisme.

Les Chiens, Alain Jessua, France, 1979.

Dans le paysage cinématographique français, Alain Jessua est un réalisateur un peu atypique et très courageux. Lorsqu’il travaille sur le scénario de Les Chiens avec le romancier André Ruellan, il est auréolé du succès du film Traitement de choc mettant en vedette Alain Delon et Annie Girardot. Jessua est l’un des rares cinéastes français à s’essayer au récit d’anticipation. Pas à la science-fiction ambitieuse et extravagante ou au space-opera mais au récit qui projette ses spectateurs à après-demain.

Un médecin interprété avec bonhommie par Victor Lanoux s’installe en région parisienne, dans une ville-nouvelle en pleine croissance. Il s’étonne de voir nombre de ses patients victimes de morsures de chiens. En enquêtant un peu, il comprend qu’un cynophile et dresseur nommé Morel (impressionnant Gérard Depardieu) fournit aux habitants des chiens de garde à la suite de nombreuses agressions nocturnes. Le brave médecin, plus témoin de ce qui se passe que véritable protagoniste, dénote des rapports plus que dangereux entre maîtres et animaux. Surtout, il assiste à une flambée des violences et du racisme à l’encontre notamment d’une petite communauté africaine présente sur le territoire de la commune…

En plantant sa caméra à Torcy, en Seine-et-Marne dans la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, Alain Jessua fait le choix de parler d’un après-demain qui déchante. La ville a quelque-chose de futuriste et d’inquiétant. Elle sort de terre, ses rues sont souvent désertes, de nombreux bâtiments ne sont pas encore achevés. Ses habitants sont d’honnêtes gens peu à peu contaminés par la peur et un sentiment d’insécurité qui les pousse à se réfugier dans l’auto-défense. Le film décrit la radicalisation de ces honnêtes gens. Morel, l’éleveur et dresseur de chiens, obsédé, inquiétant mais charismatique et autoritaire profite de ce sentiment d’insécurité pour placer tous les habitants sous sa coupe. Il prend le contrôle de la petite communauté en utilisant la rhétorique de la peur. Lorsqu’il est interrogé sur les risques et la dangerosité des quadrupèdes à poils et à crocs, il affirme : « il n’y a pas de mauvais chien, il n’y a que de mauvais maîtres ».

Comme dans L’Invasion des profanateurs de sépultures, les habitants de la ville-nouvelle changent du jour au lendemain, le mari ne reconnaît plus sa femme depuis qu’un chien est rentré dans leur domicile ou vice-versa. La peur galope dans les esprits et gagne rapidement tout le monde. La police laisse faire et participe à la radicalisation des braves gens : « un noir, c’est déjà difficile à trouver le jour, alors la nuit… » Lors d’une séance du conseil municipal, un candidat à la succession du maire essaie de faire entendre raison à ses concitoyens. Il est écouté attentivement jusqu’à ce qu’entrent dans la salle des citoyens accompagnés de leurs chiens. Ceux-ci se mettent à grogner et aboyer. Le discours d’apaisement est couvert par les bruits des animaux et la peur s’installe dans la salle. Scène intéressante, intelligente et pleine de sens dans le contexte du film !

La peur et la haine s’orientent en direction des « autres », ces étrangers noirs et africains qui travaillent à la déchetterie et sur les chantiers de la ville-nouvelle. Étrangement, devant la caméra de Jessua, ces étrangers ont l’air foncièrement humains et sociables là où les honnêtes hommes-chiens ne sont plus humains. Outre les immigrés, les jeunes inquiètent également les honnêtes hommes-chiens. Ils sont bruyants et indisciplinés. L’un d’entre eux jette des pétards dans un enclos du chenil de Morel ! Sacrilège !!! Les hommes-chiens le traquent et le tuent. En 1979, Alain Jessua est étonnamment lucide et en avance d’une bonne décennie sur les discours lepénistes, sur l’entre-soi, la peur et la haine des immigrés, la radicalisation de certains, la violence de la contestation plus ou moins réactionnaire… Tout français et modeste qu’il est dans sa dimension d’œuvre anticipation, le film est une analyse brillante des racines de problèmes qui affectent aujourd’hui la société française.

Dressé pour tuer, Samuel Fuller, États-Unis, 1982.

Si le film de Jessua aborde la question de la radicalisation, celui de Fuller évoque le thème de la déradicalisation. Ce long-métrage est une adaptation assez libre du roman Chien blanc de Romain Gary. Dans ce livre semi-autobiographique, Gary raconte l’irruption dans sa vie et celle de sa compagne Jean Seberg d’un grand chien alors qu’il vit à Hollywood en 1968 au moment de la lutte des afro-américains pour les droits civiques. L’ouvrage est pour son auteur l’occasion d’exposer et de dénoncer le racisme états-unien. Œuvre humaniste et plaidoyer vibrant contre l’intolérance et la bêtise, une partie du récit est axé sur la tentative de rééduquer le chien blanc du titre, un animal élevé par des suprémacistes pour traquer et tuer les afro-américains.

Dès 1975, Hollywood s’intéresse à l’ouvrage. Curtis Hanson est choisi pour tirer un scénario du roman. Le projet passe de main en main et de producteur en producteur. De nombreuses versions de l’histoire sont envisagées. Certains producteurs envisagent d’en faire un simple film de monstre de plus (« Jaws with paws »). Au début des années 1980, Curtis Hanson en est à une énième réécriture et avoue à un producteur que seul un cinéaste de la carrure de Samuel Fuller peut porter le film. Banco ! Le réalisateur vient d’achever son époustouflant The Big Red One. La perspective de créer une œuvre anti-raciste le séduit. Il a combattu les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale en Afrique, Sicile, Normandie, Belgique ou Tchécoslovaquie. Continuer le combat contre le fascisme et les suprémacistes blancs est une mission qui lui plaît ! Quant à cette partie de l’intrigue qui tourne autour des tentatives de rééducation d’un animal dressé pour tuer, cela lui évoque sa propre histoire au sortir de la guerre…

Dressé pour tuer évacue la dimension autobiographique du roman original et se concentre sur les rapports entre un chien blanc et la jeune actrice qui le recueille, l’adopte et le conduit chez un dresseur pour essayer de le déprogrammer. L’intrigue est limpide, dépouillée du superflu et filmé avec une grande efficacité par Fuller. Le scénario ménage des moments de tensions et de peur. Le casting est solide. Sur le tournage, les associations antiracistes sont très présentes et vigilantes. Le réalisateur est confiant et s’acquitte de sa tâche avec sérieux et application. Il sait où il va et son film rendra justice au roman original. Lorsque le film est enfin achevé et monté, prêt à être distribué en salles, accompagné d'une partition inspirée d'Ennio Morricone… La Paramount fait machine arrière et refuse de diffuser le film aux Etats-Unis. Les producteurs craignent des réactions négatives de la part de la communauté afro-américaine comme de la part du Ku Klux Klan ! Certains consultants trouvent le film problématique. Le métrage a droit à une sortie technique très limitée et est mis au placard…

Fuller est furieux ! La décision de la Paramount est injuste et stupide ! Le film est d’une grande intelligence et d’une grande puissance. C’est un récit qui a été grandement refaçonné par et pour Fuller mais qui vaut vraiment le coup d’œil ! Le racisme est-il un poison dont on peut être guéri ? C’est la question à laquelle le film donne une réponse féroce, touchante et à cent pour cent fullerienne !

Baxter, Jérôme Boivin, France, 1989.

Un dernier film qui fait réfléchir en donnant la parole au chien plutôt qu'aux humains. Baxter est un bull terrier blanc qui pense et dont les pensées accompagnent le spectateur tout au long de ce premier long de Jérôme Boivin. Le chien passe d’humain en humain et fait part de ses sentiments, de ses interrogations, de ses peurs… Il s’ennuie ferme auprès d’une vieille dame qui vit seule. Ravi d’avoir été adopté par un jeune couple, la naissance d’un bébé le marginalise et l’isole. Recueilli par un jeune garçon fasciné par Hitler et la Seconde Guerre Mondiale, il s’engage dans la voie de la violence…

« Méfiez-vous du chien qui pense… » Le film est co-écrit par Jacques Audiard et les pensées de Baxter dites par Maxime Leroux font tour à tour rire, frémir, trembler. Le film adapte un roman de Ken Greenhall. Le scénario joue habilement du regard que le chien porte sur les humains. Le récit demeure à la lisière du fantastique. Les notions de bestialité et d’humanité sont interrogées. Baxter est finalement fort innocent là où tous les humains présents dans le récit ont un côté méprisable, odieux ou monstrueux. L’adaptation est beaucoup moins violente que le roman original. La violence est habilement suggérée. Le scénario respecte la trame du roman et l’adapte plutôt fidèlement. Le malaise et l’inconfort saisissent le spectateur qui suit en parallèle le destin de Baxter et de Charles, le jeune garçon obsédé par Hitler. 

Lorsque Baxter et Charles se rencontrent, le pire peut arriver. L’aspirant nazi prend l’ascendant sur l’animal qui ne se plaint pas d’avoir été recueilli par un maître qui sait se faire obéir. Mais lorsque l’animal laisse s’exprimer sa sauvagerie, c’est lui qui prend l’ascendant sur son maître. Des rapports dominant-dominant et maître-animal découlent suspense et inquiétude pour le spectateur. Cela va mal se terminer. Pour le maître comme pour l’animal ! « N’obéissez jamais ! » C’est la funeste recommandation de Baxter à tout quadrupède à poils et à crocs qui l’écoute ! Un film atypique dans le monde du cinéma français mais un film qui a du chien ! Qui plus est, un film qui vient accompagner et recouper des thématiques et questionnements présents dans Les Chiens d’Alain Jessua ou Dressé pour tuer de Samuel Fuller ! Qui est l’homme, qui est la bête ? Le lecteur de cet article peut se poser la question… El sueño de la razon produce monstruos ? Sans doute mon bon Goya, sans doute...

mercredi 4 mars 2026

Le colosse de Rhodes vs Mussolini : quelques remarques sur la représentation des fascistes dans le cinéma italien d’après 1945.

 

« La cinematografia e l’arma piu forte ! »

Nous n’allons pas réécrire ici une histoire du fascisme mussolinien. Rappelons tout de même que la ventennio fascista court sur deux belles décennies. Les dernières années de Benito Mussolini sont marquées par un contexte des plus complexes avec l’armistice de Cassibile et la création d’une Repubblica Sociale Italiana (RSI) après l’évasion du Duce. La période 1943-1945 est caractérisée par une guerre civile entre résistants et RSI ainsi que l’occupation du territoire par les nazis. Rappelons que Cinecitta est une création de Mussolini et l’industrie cinématographique italienne est l’une des armes de pointe de l’appareil propagandiste fasciste. 


La libération de l’Italie et la fin du fascisme s’accompagnent de l’affirmation du néoréalisme dès 1945. Roma citta aperta est un bon exemple de cette recherche formelle d’un cinéma captant le quotidien de manière quasi-documentaire. Ce même cinéma porte un regard renouvelé sur la collectivité plus que sur l’individu et critique ouvertement l’autorité en place. Le film de Roberto Rossellini inscrit le néoréalisme dans l’Histoire comme le cinéma libéré de l’emprise mussolinienne. Dans cette œuvre initiale, le récit qui se concentre sur la fuite d’un ingénieur communiste traqué par les nazis pose également l’un des clichés les plus permanents dans l’Histoire du cinéma italien d’après 1945. Les nazis y sont représentés comme une grande menace alors que les fascistes sont relégués au second plan.

Dans les comédies italiennes comme celle de Luigi Comencini ou de Dino Risi, les fascistes sont tournés en ridicule. Le fasciste est un bouffon alors que le nazi lui est un vrai méchant. Ce cliché a la vie dure parce que dans le film de Claudio Bisio, L’Ultima volta che siamo stati bambini (2023), s’il est question d’extermination des Juifs italiens, les fascistes ridicules du film n’y prennent aucune part à l’écran. Il y a de notables exceptions à cette règle dans le cinéma italien mais cette timidité dans la représentation des fascistes doit être relevée.

Notons également que l’industrie cinématographique italienne renaissant au moment du miracle économique d’après-guerre repose sur trois filone exploités jusqu’au tarissement complet : le péplum, le giallo et le western italien dit western spaghetti. Curieusement, dans chacun de ces filone, l’évocation du fascisme se fait d’une manière parfois déguisée mais très expressive et impactante. Ainsi dans deux œuvres matricielles du thriller à l’italienne, le giallo, l’ère mussolinienne et son emprise sur la société italienne des années 1960 à 1970 sont évoquées. Dans La Ragazza che sapeva troppo (1963), Mario Bava choisit pour cadre d’un long moment de tension le Foro italico de Rome qui s’appela un temps Foro Mussolini ! Les sculptures et l’architecture clairement identifiables suggèrent de manière évidente la persistance d’un malaise lié au fascisme dans une Italie en plein boom économique. Ce sont également les blessures profondes laissées par les années de guerre civile qui laissent de grosses cicatrices dans la psyché italienne. En 1975, dans Profondo Rosso, Dario Argento caste Clara Calamai, actrice vedette des années 1930 à 1940. Elle incarne la mère de l’assassin traumatisé 20 o 30 anni fa, c’est-à-dire en pleine période mussolinienne. Dans une scène du film, le réalisateur montre l’actrice tenant un combiné de téléphone blanc. Ceci est une référence évidente au courant cinématographique de la période fasciste dit cinema dei telefoni bianci. Le film d'Argento repose entièrement et littéralement sur l'idée d'un squelette dans le placard ou d'un cadavre emmuré. De là à songer qu'il s'agit d'une référence aux mauvais souvenirs de la période fasciste...

 

Dans un même ordre d’idée, lorsque Sergio Leone choisit comme contexte de son illustrissime western Il Buono, il brutto, il cattivo (1966) la guerre de Sécession, comme antagoniste Sentenza, un officier nordiste brutal et sadique ou comme cadre d’une longue séquence un camp de concentration, nous sommes en droit de songer à une évocation à peine déguisée de la période de guerre civile qui a durablement marqué les mémoires italiennes. Mais alors, nous direz-vous, des péplums évoquent le fascisme ?!?

Le Colosse de Rhodes, Sergio Leone, Italie, 1961.

Aussi curieux que cela puisse paraître, Sergio Leone, quelques années avant d’exploser grâce à une poignée de westerns, entend faire d’un scénario de péplum plutôt générique une œuvre évoquant la lutte contre le fascisme mussolinien. Dans un premier temps, il envisage de donner au colosse du titre les traits du Duce ! Les statues du Foro italico aurait pu servir de références. Il se replie cependant sur l’idée d’une évocation plus métaphorique.

Le scénario de ce premier long métrage du maestro est assez curieux et évoque par certains aspects une espèce de version en sandales et tuniques de Les Canons de Navarone sorti la même année bizarrement accouplée à une version antique de La Mort aux trousses d'Alfred Hitchcock ! Le falot héros du film, Darios, rend visite à son oncle sur l’île de Rhodes. Il compte fleurettes à Diala mais entre surtout en contact avec un réseau de résistants dirigés par Peliocles. Ces rebelles veulent renverser le despote de Rhodes, Serse et son diabolique second, Thar. Le colosse est une arme secrète qui joue un rôle essentiel dans une intrigue politique impliquant une flotte phénicienne.


Si le génie de Leone n’éclabousse pas ce film plutôt rigolo à suivre, les nombreuses références au fascisme en font une œuvre tout à fait intéressante à analyser sous cet angle ! Ce qui nous interpelle également, c’est cette propension qu’a le cinéma populaire italien à capter et montrer les traumatismes liés à la période mussolinienne. Ce qui nous permet de trouver les fascistes là où nous ne les attendions pas ! Dans quasiment tous les westerns de Leone, une scène ou quelques éléments évoquent le fascisme : le mitraillage d’un détachement de soldats mexicains par les Rojos dans Per un pugno di dollari ou le très nazi colonel Gunther Ruiz dans Giu la testa dont la quasi-totalité du film met en images des souvenirs traumatiques de la période 1943-1945 en Italie. Au tournant des années 1960, les fascistes italiens ne sont que des fantômes du passé ou de mauvais souvenirs. Ils entrent de manière brutale dans le quotidien et le champ politique de la péninsule.

Les Derniers Jours de Mussolini, Carlo Lizzani, 1974.

Lorsque Carlo Lizzani met en chantier sa fresque ambitieuse décrivant les derniers jours du Duce, le cinéma est en Italie LE médium de communication. Toute œuvre cinématographique du milieu des années 1960 au milieu des années 1970 est plus ou moins politique. De nombreux débats éclatent autour de certains films et les partis s’écharpent parfois violemment à cause d’une scène ou d’un métrage. Le film est également mis en chantier après l’attentat de la piazza Fontana dans le centre de Milan le 12 décembre 1969. L’Italie entre dans les années de plomb. Les néofascistes utilisent violence et attentats pour secouer l’Italie. Plusieurs réalisateurs « sérieux » choisissent de se repencher sur la période fasciste pour rappeler aux Italiens les dangers ou erreurs passées. De Sica avec Il Giardino dei Finzi Contini (1970) ou Bertolucci avec Il Conformista (1970) adaptent des œuvres littéraires et invitent à un examen poussé de l’Italie de Mussolini. Lizzani s’inscrit dans cette ligne mais poursuit son propre programme d’éducation des masses. Son cinéma se veut populaire et accessible mais terriblement didactique. Les critiques ont pu reprocher au réalisateur son manque d'audace formelle mais ses visées sont ailleurs.  

Depuis son suicide en 2013, Carlo Lizzani semble être complètement tombé dans l’oubli ainsi que son œuvre. C’est pourtant un acteur majeur de la création du mouvement néoréaliste et un collaborateur régulier de Roberto Rossellini dans l’immédiate après-guerre. C’est un militant communiste et un partisan qui a combattu le fascisme après l’armistice de Cassibile. Dans les années 1950 et 1960, il réalise trois films qui évoquent le combat contre le fascisme : Achtung ! Banditi ! (1951), L’Oro di Roma (1961) et Il Processo di Verona (1963). Son approche est frontale et non métaphorique ou déguisée, sans doute partisane mais documentée. Quelque part, Lizzani s’est mis en tête qu’il devait donner à voir aux Italiens des films édifiants et éducatifs sur le fascisme. C’est un sujet dont il veut parler parce qu’il est nécessaire d’en parler surtout lorsque les néofascistes se font menaçants alors même que les héritiers de Mussolini ne récoltent que de maigres suffrages lors des scrutins.

Ce communiste convaincu passé par le documentaire a été l’un des premiers européens à poser sa caméra sur la Chine de Mao dans les années 1950. Il se donne pour mission de filmer et raconter les derniers jours de Mussolini dans un film ambitieux au casting international. Rod Steiger est Mussolini. Henry Fonda est le Cardinal Alfredo Ildefonso Schuster. Franco Nero incarne un partisan, Valerio, qui se voit confier un rôle de justicier aux yeux clairs, porteur de la sentence de mort de tout un peuple. Le budget est conséquent et permet une reconstitution soignée. Lizzani, comme d’autres, a saisi que Le Jour le plus long de Ken Annakin, Andrew Marton et Bernhard Wicki a durablement ancré dans les mémoires et dans la culture populaire le récit états-unien du débarquement allié en Normandie. Il se dit qu’il convient de donner une version canonique objective et définitive pour l’époque de la fin de Mussolini. 

Ne nous laissons pas abuser par la jaquette du blu-ray de Carlotta, la fresque est soignée et rigoureuse mais absolument pas spectaculaire ! La fin du Duce est pathétique de bout en bout. Lizzani déboulonne soigneusement la statue du grand chef fasciste. Sa fuite est assez minable. Ses histoires de cœur avec Clara Petacci peu glorieuses. Tous les personnages passent de longs moments à attendre. Les tergiversations et hésitations des différents mouvements de résistance sont illustrées. Le personnage campé par Franco Nero ou celui d’un jeune partisan communiste servent à donner la parole à des Italiens issus du popolo italiano. Des séquences de flashbacks viennent rappeler les actions passées de Mussolini. Le soin quasi-documentaire ne l’emporte pas sur le souci de narrer cet ultime acte et le moment au cours duquel Mussolini est reconnu et arrêté est plutôt rondement mis en boîte. Il s'agit de créer du suspense mais sans emphase. La portée idéologique antifasciste du film ne peut attirer la sympathie du spectateur pour le héros en fuite ! 

Le titre italien, Mussoiini ultimo atto, révèle peut-être mieux l’ambition de Lizzani de clore le dossier. Voilà comment s’achève la ventennio fascista.  Voilà comment finit le grand Duce. Voici ce que le peuple italien a à lui reprocher. Voici la période révolue nous devons laisser derrière nous. Le geste du réalisateur est très conscient. Chaque minute du métrage laisse transpirer ce besoin de poser les choses et d’être le plus explicite. Le scénario est précis et très didactique. Lizzani ne peut prévoir qu’un attentat à la bombe va viser un cinéma de Savona projetant le film en avril 1974. Il ne peut pas prédire que l’ère de la télévision berlusconienne va durablement mettre l’industrie cinématographique à l’arrêt et réécrire l’Histoire italienne d’une manière moins scrupuleuse. Il va néanmoins au bout des choses et livre une œuvre engagée, soignée et édifiante sur la fin du fascisme mussolinien. Il ne peut combler l'un des grands manques de la sortie de guerre en Italie en mettant en scène le procès de Mussolini et de la RSI. Il ne veut pas pour autant laisser le champ libre aux néofascistes et leur permettre de s'accaparer la mémoire de cette période.

 

Lizzani, lors de la réalisation du film, est également un cinéaste encore convaincu que la monstration de l'exécution de Mussolini qu'il donne à voir à tous les Italiens est un geste fondamental. Son œuvre cinématographique précède la télévision et les fictions ou documentaires télévisés contribuant à réécrire l'Histoire. Il précède les analyses critiques d'un Umberto Eco mais s'inscrit dans un moment de l'Histoire italienne où le cinéma était un art majeur. Et c'est par le cinéma qu'il a voulu éduquer et faire avancer son pays. Certes, l’historiographie a depuis progressé et la version lizzanienne des derniers jours de Mussolini est un peu datée et critiquable par certains aspects (lieu exact de l'exécution, chronologie précise des événements...). Néanmoins ce film et San Babila ore 20: un delitto inutile (1976), dont nous avons déjà disserté sur ce même blog, sont d’importants marqueurs dans l’histoire du cinéma italien et de la société péninsulaire des années 1970. Nous traversons une période tellement cruciale de réécriture ou reconfiguration de l’Histoire ou de la mémoire que la vigilance d’un Lizzani devrait nous guider et nous inspirer.

mercredi 4 février 2026

Images qui bougent vs papier : les Sentinelles contre la Brigade Chimérique !


  

A ma droite, une série Canal + mettant en scène des super-héros français de la Grande Guerre. A ma gauche, une bande dessinée regroupant des super-héros européens oubliés du premier vingtième siècle. Des Sentinelles ou de la Brigade chimérique qui va l'emporter dans cette lutte sans merci ? 

Les Sentinelles (série télévisée Canal +), Thierry Poiraud et Edouard Salier, France, 2025.

D’après Xavier Dorison (scénario) et Enrique Breccia, Les Sentinelles (4 tomes), Delcourt, Paris, 2009-2014.

Les créateurs et réalisateurs de la série de Canal + sont très clairs : leur adaptation de la bande dessinée de Dorison et du dessinateur argentin Breccia est très libre et s’éloigne beaucoup du récit et du ton des quatre albums parus chez Delcourt entre 2009 et 2014. Cette série a connu un certain succès en librairie ce qui peut expliquer son adaptation sous forme d’une série en huit épisodes.


L’idée de Dorison était de créer des super-héros français et européens opérant sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Le scénariste n’en a pas fait un secret, il avait en tête les comics américains en donnant vie à Taillefer, Djibouti ou Pégase. Au fil des tomes, le travail collaboratif avec Breccia s’harmonise et les planches sont mieux découpées, la narration est plus fluide. Le postulat est simple : et si durant la Première Guerre Mondiale des « super-soldats » améliorés par la science avaient pris part aux combats sur le Front Occidental ou dans les Dardanelles ? Le récit oscille entre steampunk, rétro-science-fiction et bande-dessinée guerrière. Le scénario n’évacue pas complètement la vraisemblance historique et montre l’utilisation des gaz de combat ou questionne les décisions de l’état-major qui cherche par moment une victoire à tout prix. L'ensemble convainc son lectorat. 

De cette bande-dessinée rétrofuturiste, les créateurs de la série Canal + ne conservent que les noms des personnages et le postulat de départ. Le héros, Gabriel Féraud, n’est plus un inventeur antimilitariste mutilé par la guerre qui crée sa propre panoplie de super-héros (qui a dit Peter Parker ?). Il est un simple Poilu fauché par un obus à qui un officier énigmatique propose un marché non moins énigmatique. L’esthétique un peu folklorique et artisanale conçue par Breccia pour les armures des héros est abandonnée au profit de designs plus léchés, plus industriels et plus comic-booky. En adaptant cette histoire de super-soldats, les équipes créatives de Canal + entendent rivaliser avec les productions Marvel Studios et accentuent l’aspect comic-booky de l’ensemble. Photographies, costumes, scénario... Tout fait penser à un produit américain. Faut-il y voir une trahison ? Point du tout parce qu’en interview, Dorison citait volontiers Spider-Man comme influence et source d’inspiration pour la création de l’antagoniste des Sentinelles, l’Übermensch allemand.

 

L’adaptation est-elle une franche réussite ? Nous avons pu lire ça et là que la série Canal + cherchait à mixer trop de genres à la fois : super-héros, guerre, espionnage, drame… Ce n’est pas entièrement faux. Même si les scénaristes et réalisateurs se targuent d’avoir produit une série plus ambitieuse que la bande-dessinée dont elle s’inspire en multipliant les sous-intrigues impliquant des espions à la solde des Allemands, l’enquête journalistique de la femme du héros ou de sombres menées dans les bas-fonds parisiens. En multipliant les sous-intrigues, l’adaptation dénature un peu le récit et s’écarte du front et des champs de bataille qui sont peu montrés à l’écran. Exit aussi l'arrière-plan historique ou les considérations sur le sacrifice des troupes par l'état-major. Ce que les créatifs de Canal + n’admettent pas c’est que d’un point de vue budgétaire, il est beaucoup plus raisonnable de donner à voir aux spectateurs des décors de laboratoires, de cabarets ou de cantonnements militaires que de vastes champs de batailles avec des débauches d’effets pyrotechniques… Sans être une série au rabais, Les Sentinelles n’est qu’une série d’action à la manière des comics américains. Les sous-intrigues et rebondissements sont assez prévisibles et diluent malheureusement le récit plus qu'ils ne lui donnent corps. A côté de cela... Le grand méchant Übermensch troque son scaphandre de plongée pour une panoplie de Dark Vador façon Grande Guerre, respiration asthmatique comprise… Hum! Il manque quelque originalité et exubérance à cet honnête produit trop calibré pour être honnête. Ce qui ne la rend pas désagréable à suivre pour autant !

Serge Lehman (dir.), Chasseurs de chimères : l’âge d’or de la science-fiction française, Omnibus, Paris, 2006.

Serge Lehman & Fabrice Colin (scénario) et Guess (dessin), La Brigade chimérique-L’intégrale, L’Atalante, Paris, 2012 (rééd. 2015).

Serge Lehman (scénario) et Stéphane de Caneva (dessin), La Brigade chimérique-Ultime Renaissance, Delcourt, Paris, 2022.

L’ambition des équipes de Canal + s’acharnant à donner à la culture populaire française des super-héros combattant durant la Grande Guerre nous évoque l’ambition de Serge Lehman avec sa « Brigade chimérique ». L’auteur français exhume, assemble et préface en 2006 une anthologie de récits de science-fiction français datés de 1887 à 1953. Tel un archéologue littéraire, Lehman redécouvre des auteurs et des œuvres complètement oubliés et occultés par l’irruption des grands auteurs américains après 1945. Jean de la Hire, Octave Béliard, Maurice Renard... Des récits de rencontres extraterrestres, du space opera, du voyage temporel, des guerres interstellaires… Il est étonnant et surprenant de redécouvrir ce continent oublié de la littérature française sous les auspices de Serge Lehman.

Au moment même où Dorison et Breccia donnent vie à leurs Sentinelles, Lehman ramène à la vie et se réapproprie des héros oubliés de la littérature populaire française du premier vingtième siècle. A la manière d’Alan Moore avec sa « Ligue des Gentlemen Extraordinaires », Serge Lehman conçoit une Brigade chimérique qui compte en ses rangs des super-héros oubliés. La création de l’écrivain français a un but : montrer et expliquer la disparition de ces héros français et de la science-fiction française en imaginant une grande fresque fantastique dans laquelle les petits héros populaires croisent de grands héros issus de la littérature plus « sérieuse », du cinéma ou de l’Histoire.

Le résultat est bluffant et l’ambition de Lehman est cyclopéenne et admirable. La Brigade chimérique prend pour cadre l’Europe de la fin de la Grande Guerre à la fin des années 1930. Les fascistes et bolcheviques y apparaissent mais l’auteur s’amuse à distordre l’Histoire. Le Docteur Mabuse est un génie du Mal qui manipule les foules fiévreuses et permet à  Adolf Hitler d’asseoir son contrôle des masses. Marie Curie, « reine du radium », est une vraie héroïne de pulps. Parmi les héros redécouverts, citons le Nyctalope crée par Jean de la Hire, aventurier-explorateur-détective-espion et mélange savant de Fantômas et d’Arsène Lupin. La série est une franche réussite. La bande dessinée fourmille de références à Kafka, à Edgar P. Jacob, à H.-G. Wells. Au jeu des références et de la création de liens entre les diverses fictions utilisées, Lehman n’a rien à envier à Alan Moore. Le passage de flambeau des héros de la « super-science » aux super-héros américains dans les dernières pages est une belle trouvaille… Les dessins de Guess font parfois songer à Mike Mignola, ce qui est plutôt une excellente idée ! Nous n'en écrirons pas davantage pour laisser au lecteur le soin de découvrir ces héros oubliés !

 

L’univers de l’Hypermonde crée dans La Brigade Chimérique est prolongé par quelques « séries dérivées ». En 2022, Serge Lehman donne une suite aux aventures de la Brigade en imaginant leur réapparition dans le Paris contemporain. Les références fusent une fois encore et le scénario tisse de nouveaux liens avec l’histoire des super-héros. S’il n’est pas forcément souhaitable de voir l’œuvre de Lehman adaptée en série télévisée, il est plus que recommandable de découvrir ou redécouvrir cette ambitieuse fresque qui redonne à la France ses super-héros oubliés et sa place de pionnière dans la littérature de science-fiction. Dans notre cœur, la Brigade de Lehman l'emporte haut la main sur les Sentinelles de Canal + !!!

samedi 19 avril 2025

Zerocalcare, La Nuit sera longue, Nada, Montreuil, 2025.

Zerocalcare, La Nuit sera longue, Nada, Montreuil, 2025.

C'est quoi la démocratie en 2025 ? Le savons-nous encore ? Sommes-nous en train de l'oublier ?

Sous le pseudonyme de Zerocalcare, se cache Michele Rech, dessinateur et journaliste italien devenu iconique depuis Kobane Calling. Véritable star au-delà des Alpes où il est édité par la maison Bao Publishing, il a écrit et produit deux séries d’animation pour Netflix, Strappare lungo i bordi et Questo mondo non mi renderà cattivo. La seconde touche au problème épineux de manifestations de fascistes et d’antifascistes autour d’un lieu d’accueil de migrants dans l’Est de Rome. Comme à son habitude, l’auteur se met en scène sans jamais se donner le beau rôle et, au gré de digressions pop-culturelles, autobiographiques et très critiques, commente de manière intelligente le monde contemporain.

D’antifascistes et de fascistes, il en est question dans ce court ouvrage publié par une petite maison d’édition française. Il s’agit essentiellement de courts reportages ou de courtes tribunes en bande-dessinée publiés dans l’Internazionale, magazine d’information italien entre 2024 et 2025. Le dessinateur s’intéresse tout particulièrement à « l’affaire de Budapest ». Un groupe de militants antifascistes d’origines diverses ont organisé autour du 11 février 2023 une contre-manifestation aux célébrations du « jour de l’honneur » (Becsület napja) à Budapest. Il s’agit pour ces antifascistes de parasiter un rassemblement de néo-nazis venus de toute l’Europe pour commémorer l’action des soldats allemands de la Waffen-SS et des troupes hongroises supplétives qui tentèrent de rompre le siège soviétique du château de Buda lors de la bataille de Budapest en 1945. Il s’agit du deuxième plus gros rassemblement néo-nazi en Europe. Suite à cette contre-manifestation de 2023, les autorités hongroises émettent des mandats d’arrêts européens pour arrêter et juger les responsables de cette action. De nombreuses arrestations ont lieu et certains militants sont arrêtés en Hongrie et incarcérés dans des conditions inhumaines.



 

Dans une tribune publiée par le Nouvel Observateur le 7 février 2025, Zerocalcare s’explique sur sa volonté dans le présent ouvrage :

« L’idée de ma bande dessinée, qui sortira chez la petite maison d’édition Nada fin mars, est de contribuer à faire connaître cette situation en France. La BD comprend plus de 70 pages relatant l’histoire d’Ilaria, les audiences du procès et le climat qui s’est installé en Europe dans cette affaire. Elles ont été dessinées sur plusieurs mois et publiées chaque semaine dans le magazine italien « Internazionale ». L’album compte également quelques pages inédites, plus récentes, sur l’arrestation de Gino.

Malheureusement, le 12 février, une audience importante aura lieu, au cours de laquelle les juges pourraient décider de l’extradition de ce dernier. Nous espérons que la décision sera repoussée, mais même si la BD n’atteignait pas les librairies à temps, elle restera précieuse, car les bénéfices de sa vente seront reversés à une caisse de solidarité qui finance les frais de justice de Gino et des autres antifascistes. Voilà l’une des nombreuses façons dont la bande dessinée peut être utile à la réalité. »

 

Au-delà du geste militant, le journaliste entend observer, décortiquer et analyser la situation non sans humour et sans distance et avec une belle pédagogie. Dès la quatrième page de l’album, il résume les prises de tête avec les réactionnaires et autres sympathisants d’exrême-droite qui viennent affirmer que « si on ne pense pas comme vous, on est nazi, c’est ça ? » ou « pour ne pas être nazi, il faut mettre des points médiants et se promener avec une plume arc-en-ciel dans le cul, pas vrai ? »  ou « on préfère dire ‘grande force conservatrice’ ». Avec sa verve latine, le dessinateur croque une deuxième salve de critiques : « Oui bon ça vaaaaaa. C’est des nostalgiques un peu folklo ok. Mais ils sont combien ? » ou « Combien ils font aux élections ? Que dalle. Ça ne met pas la démocratie en danger, non ? ». Une bonne partie de la bande-dessinée prend le temps d’affirmer de manière frontale et humoristique que ce n’est pas perdre son temps que de s’informer sur cette « affaire » et ses conséquences.

Ce qui rend cette histoire « compliquée », comme annoncé en dernière de couverture et en première page, ce sont les relations ambigües entretenues entre le pouvoir hongrois et les organisateurs du « jour de l’honneur ». Le gendre du vice-président du parlement est l’organisateur… Quant aux positions extrêmes de Viktor Orbàn…

Ce qui rend cette histoire « compliquée », ce sont les conditions dans lesquelles les antifascistes sont arrêtés ou traqués puis incarcérés et jugés en Hongrie. Les planches deviennent moins humoristiques et décalées. Ilaria, institutrice milanaise de 39 ans, est tirée de force d’un taxi, accusée d’agressions contre des néonazis, mise à l’isolement sans habits de rechange, serviettes hygiéniques et contact dans une cellule de trois mètres carrés pendant des mois. Lorsqu’elle est conduite devant le juge, c’est pieds et mains liés, enchaînée pour s’entendre menacée d’un emprisonnement de onze à seize ans…

Zerocalcare retrouve alors quelque humour pour expliquer que non, cela ne lui apprendra pas et elle ne l’a pas bien cherché. Il insiste sur l’incroyable violence des mesures répressives hongroises, sur ce gouvernement qui lance une véritable chasse à l’homme à l’échelle de l’Europe avec des affiches et des récompenses façon western ! Il insiste lourdement et à raison sur le climat proprement surréaliste mais également horrible de cette « affaire » et des procès qui en découlent. Une journée du procès est couverte sous la forme d’un journal dessiné. C’est un moment aussi instructif qu’angoissant…

L’un des chefs d’accusation prononcé est l’appartenance des militants à une « organisation ».  Ce ne sont pas de braves manifestants mais des terroristes dangereux. Et là, Michele Rech s’enflamme,s’emporte avant de se recentrer sur le propos. Ladite organisation serait la « Hammerbande », organisation d’extrême-gauche allemande mise en lumière lors des médiatisés procès de Dresde de 2021 à 2023. Et ladite organisation s’en serait pris à des organisations nazies comme le groupe Knockout qui cherchait à créer un quartier nazi dans la ville d’Eisenach… Fort commode de pouvoir apposer une étiquette sur ces groupes antifascistes perçus comme terroristes et hautement dangereux.

Loin de justifier l’usage de la violence contre des groupuscules ultra-violents, loin de chercher à innocenter des militants antifascistes très certainement coupables d’un usage excessif de la violence, Zerocalcare en appelle au respect d’un principe de proportionnalité dans les peines prononcées mais surtout à un respect de l’humanité des coupables présumés. De manière très sincère, il avoue ne pas avoir de solution miracle et penser que la façon d’être du « bon côté » ce n’est sans doute pas de se battre physiquement contre les néonazis et ce, pour différentes raisons qu’il expose. Il reconnaît qu’on peut avoir des convictions différentes, avoir peur, ne pas avoir la possibilité de se battre ou chercher d’autres voies pour dénoncer, expliquer, faire réfléchir. C’est précisément ce qu’il fait dans les présentes pages !

Lui-même s’est fait « éclater la gueule par huit mecs dans la rue » parce que « c’était leur façon d’exprimer un jugement esthétique mitigé vis-à-vis de [sa] crête rouge ».  Il n’a pas porté plainte ne considérant pas qu’un problème social puisse se résoudre dans un cadre judiciaire. L’un des agresseurs arrêté alors qu’il prenait son temps pour finir sa besogne a été condamné à six mois d’emprisonnement. Et comme le pointe l’auteur : « Six mois. Seize ans. Ça fait une belle différence. » L’enjeu est de dénoncer un procès politique profondément déséquilibré, qui dépasse la question de la culpabilité ou de l’innocence des accusés. Non de pointer une quelconque erreur judiciaire.

Alors oui, la nuit sera longue pour celles et ceux qui sont incarcérés et attendent l’issue de leur procès. Mais la nuit sera encore plus longue pour tous ceux qui sont sous la coupe d’Etats autoritaires, réactionnaires et répressifs ! Zerocalcare prend alors le temps de détailler la pollution des débats autour de l’affaire de Budapest par les diffuseurs de fake news. Il passe soigneusement à la moulinette les réactions de la Ligue de Salvini, les photos publiées des néonazis victimes des violences qui n’étaient pas les vraies photos, les publications de soutien aux néonazis et les codes vestimentaires ou autres des mêmes néonazis… Ces pages sont une véritable mine d’informations sur les groupuscules d’extrême-droite européens !

La dernière partie de l’album s’attarde sur le sort de Gino. Il a grandi près de Milan, même s’il est arrivé d’Albanie à l’âge de 3 ans et n’a jamais obtenu la nationalité italienne. Arrêté à Paris en novembre 2024, pour les mêmes accusations qu’Ilaria, Gino n’avait aucun pays prêt à défendre sa cause. Il est détenu à la prison de Fresnes, aux portes de Paris. Seuls les juges français peuvent désormais décider de le livrer ou non à la Hongrie…


Au-delà du propos militant et de l’action visant à ne pas permettre l’extradition de Gino, Zerocalcare s’interroge et nous interroge sur les rapports entre les Etats sensément démocratiques de l’Union Européenne et des Etats autoritaires qui ne respectent plus les valeurs et principes partagés par les régimes démocratiques. Il questionne les voies racistes et autoritaires empruntées par certains. Il se questionne sur ces partis d’extrême-droite entrés dans le champ politique, partis dont les idéologies infusent certains gouvernements en se normalisant… Orbàn, Trump, RN, AfD, Fratelli d’Italia, Partij voor de Vrijheid de Geert Wilders… Le coup de barre à l’extrême-droite est plutôt bien enclenché… Et il y a cette rhétorique anti-gauchistes, anti-gauchos et anti-rouges qui s'immisce dans les médias sociaux et dans certains médias très orientés. Elle semble presque anachronique et pourtant... Comment rester du « bon côté » ? En demeurant critique, en s’informant, en se questionnant et en ne s’asseyant pas sur notre humanité, si précieuse mais si fragile ! Un ouvrage intelligent que celui de Zerocalcare et un exercice périlleux que celui auquel il se livre ici sans jamais oublier de prendre quelque distance malgré son tempérament latin et ses propres convictions.