Attention chiens méchants ! Au programme : une version française et canine de L’Invasion des profanateurs de sépultures, un film privé de sortie sur les écrans américains et accusé de propager une idéologie raciste alors qu’il adapte un texte farouchement antiraciste et un premier long-métrage qui adapte un premier roman dans lequel l’animal n’est peut-être pas le quadrupède mais bien le bipède qui tient la laisse ! Trois films qui mettent en vedettes des chiens et s'intéressent au racisme et au fascisme.
Les Chiens, Alain Jessua, France, 1979.
Dans le paysage cinématographique français, Alain Jessua est un réalisateur un peu atypique et très courageux. Lorsqu’il travaille sur le scénario de Les Chiens avec le romancier André Ruellan, il est auréolé du succès du film Traitement de choc mettant en vedette Alain Delon et Annie Girardot. Jessua est l’un des rares cinéastes français à s’essayer au récit d’anticipation. Pas à la science-fiction ambitieuse et extravagante ou au space-opera mais au récit qui projette ses spectateurs à après-demain.
Un médecin interprété avec bonhommie par Victor Lanoux s’installe en région parisienne, dans une ville-nouvelle en pleine croissance. Il s’étonne de voir nombre de ses patients victimes de morsures de chiens. En enquêtant un peu, il comprend qu’un cynophile et dresseur nommé Morel (impressionnant Gérard Depardieu) fournit aux habitants des chiens de garde à la suite de nombreuses agressions nocturnes. Le brave médecin, plus témoin de ce qui se passe que véritable protagoniste, dénote des rapports plus que dangereux entre maîtres et animaux. Surtout, il assiste à une flambée des violences et du racisme à l’encontre notamment d’une petite communauté africaine présente sur le territoire de la commune…
En plantant sa caméra à Torcy, en Seine-et-Marne dans la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, Alain Jessua fait le choix de parler d’un après-demain qui déchante. La ville a quelque-chose de futuriste et d’inquiétant. Elle sort de terre, ses rues sont souvent désertes, de nombreux bâtiments ne sont pas encore achevés. Ses habitants sont d’honnêtes gens peu à peu contaminés par la peur et un sentiment d’insécurité qui les pousse à se réfugier dans l’auto-défense. Le film décrit la radicalisation de ces honnêtes gens. Morel, l’éleveur et dresseur de chiens, obsédé, inquiétant mais charismatique et autoritaire profite de ce sentiment d’insécurité pour placer tous les habitants sous sa coupe. Il prend le contrôle de la petite communauté en utilisant la rhétorique de la peur. Lorsqu’il est interrogé sur les risques et la dangerosité des quadrupèdes à poils et à crocs, il affirme : « il n’y a pas de mauvais chien, il n’y a que de mauvais maîtres ».
Comme dans L’Invasion des profanateurs de sépultures, les habitants de la ville-nouvelle changent du jour au lendemain, le mari ne reconnaît plus sa femme depuis qu’un chien est rentré dans leur domicile ou vice-versa. La peur galope dans les esprits et gagne rapidement tout le monde. La police laisse faire et participe à la radicalisation des braves gens : « un noir, c’est déjà difficile à trouver le jour, alors la nuit… » Lors d’une séance du conseil municipal, un candidat à la succession du maire essaie de faire entendre raison à ses concitoyens. Il est écouté attentivement jusqu’à ce qu’entrent dans la salle des citoyens accompagnés de leurs chiens. Ceux-ci se mettent à grogner et aboyer. Le discours d’apaisement est couvert par les bruits des animaux et la peur s’installe dans la salle. Scène intéressante, intelligente et pleine de sens dans le contexte du film !
La peur et la haine s’orientent en direction des « autres », ces étrangers noirs et africains qui travaillent à la déchetterie et sur les chantiers de la ville-nouvelle. Étrangement, devant la caméra de Jessua, ces étrangers ont l’air foncièrement humains et sociables là où les honnêtes hommes-chiens ne sont plus humains. Outre les immigrés, les jeunes inquiètent également les honnêtes hommes-chiens. Ils sont bruyants et indisciplinés. L’un d’entre eux jette des pétards dans un enclos du chenil de Morel ! Sacrilège !!! Les hommes-chiens le traquent et le tuent. En 1979, Alain Jessua est étonnamment lucide et en avance d’une bonne décennie sur les discours lepénistes, sur l’entre-soi, la peur et la haine des immigrés, la radicalisation de certains, la violence de la contestation plus ou moins réactionnaire… Tout français et modeste qu’il est dans sa dimension d’œuvre anticipation, le film est une analyse brillante des racines de problèmes qui affectent aujourd’hui la société française.
Dressé pour tuer, Samuel Fuller, Etats-Unis, 1982.
Si le film de Jessua aborde la question de la radicalisation, celui de Fuller évoque le thème de la déradicalisation. Ce long-métrage est une adaptation assez libre du roman Chien blanc de Romain Gary. Dans ce livre semi-autobiographique, Gary raconte l’irruption dans sa vie et celle de sa compagne Jean Seberg d’un grand chien alors qu’il vit à Hollywood en 1968 au moment de la lutte des afro-américains pour les droits civiques. L’ouvrage est pour son auteur l’occasion d’exposer et de dénoncer le racisme états-unien. Œuvre humaniste et plaidoyer vibrant contre l’intolérance et la bêtise, une partie du récit est axé sur la tentative de rééduquer le chien blanc du titre, un animal élevé par des suprémacistes pour traquer et tuer les afro-américains.
Dès 1975, Hollywood s’intéresse à l’ouvrage. Curtis Hanson est choisi pour tirer un scénario du roman. Le projet passe de main en main et de producteur en producteur. De nombreuses versions de l’histoire sont envisagées. Certains producteurs envisagent d’en faire un simple film de monstre de plus (« Jaws with paws »). Au début des années 1980, Curtis Hanson en est à une énième réécriture et avoue à un producteur que seul un cinéaste de la carrure de Samuel Fuller peut porter le film. Banco ! Le réalisateur vient d’achever son époustouflant The Big Red One. La perspective de créer une œuvre anti-raciste le séduit. Il a combattu les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale en Afrique, Sicile, Normandie, Belgique ou Tchécoslovaquie. Continuer le combat contre le fascisme et les suprémacistes blancs est une mission qui lui plaît ! Quant à cette partie de l’intrigue qui tourne autour des tentatives de rééducation d’un animal dressé pour tuer, cela lui évoque sa propre histoire au sortir de la guerre…
Dressé pour tuer évacue la dimension autobiographique du roman original et se concentre sur les rapports entre un chien blanc et la jeune actrice qui le recueille, l’adopte et le conduit chez un dresseur pour essayer de le déprogrammer. L’intrigue est limpide, dépouillée du superflu et filmé avec une grande efficacité par Fuller. Le scénario ménage des moments de tensions et de peur. Le casting est solide. Sur le tournage, les associations antiracistes sont très présentes et vigilantes. Le réalisateur est confiant et s’acquitte de sa tâche avec sérieux et application. Il sait où il va et son film rendra justice au roman original. Lorsque le film est enfin achevé et monté, prêt à être distribué en salles, accompagné d'une partition inspirée d'Ennio Morricone… La Paramount fait machine arrière et refuse de diffuser le film aux Etats-Unis. Les producteurs craignent des réactions négatives de la part de la communauté afro-américaine comme de la part du Ku Klux Klan ! Certains consultants trouvent le film problématique. Le métrage a droit à une sortie technique très limitée et est mis au placard…
Fuller est furieux ! La décision de la Paramount est injuste et stupide ! Le film est d’une grande intelligence et d’une grande puissance. C’est un récit qui a été grandement refaçonné par et pour Fuller mais qui vaut vraiment le coup d’œil ! Le racisme est-il un poison dont on peut être guéri ? C’est la question à laquelle le film donne une réponse féroce, touchante et à cent pour cent fullerienne !
Baxter, Jérôme Boivin, France, 1989.
Un dernier film qui fait réfléchir en donnant la parole au chien plutôt qu'aux humains. Baxter est un bull terrier blanc qui pense et dont les pensées accompagnent le spectateur tout au long de ce premier long de Jérôme Boivin. Le chien passe d’humain en humain et fait part de ses sentiments, de ses interrogations, de ses peurs… Il s’ennuie ferme auprès d’une vieille dame qui vit seule. Ravi d’avoir été adopté par un jeune couple, la naissance d’un bébé le marginalise et l’isole. Recueilli par un jeune garçon fasciné par Hitler et la Seconde Guerre Mondiale, il s’engage dans la voie de la violence…
« Méfiez-vous du chien qui pense… » Le film est co-écrit par Jacques Audiard et les pensées de Baxter dites par Maxime Leroux font tour à tour rire, frémir, trembler. Le film adapte un roman de Ken Greenhall. Le scénario joue habilement du regard que le chien porte sur les humains. Le récit demeure à la lisière du fantastique. Les notions de bestialité et d’humanité sont interrogées. Baxter est finalement fort innocent là où tous les humains présents dans le récit ont un côté méprisable, odieux ou monstrueux. L’adaptation est beaucoup moins violente que le roman original. La violence est habilement suggérée. Le scénario respecte la trame du roman et l’adapte plutôt fidèlement. Le malaise et l’inconfort saisissent le spectateur qui suit en parallèle le destin de Baxter et de Charles, le jeune garçon obsédé par Hitler.
Lorsque Baxter et Charles se rencontrent, le pire peut arriver. L’aspirant nazi prend l’ascendant sur l’animal qui ne se plaint pas d’avoir été recueilli par un maître qui sait se faire obéir. Mais lorsque l’animal laisse s’exprimer sa sauvagerie, c’est lui qui prend l’ascendant sur son maître. Des rapports dominant-dominant et maître-animal découlent suspense et inquiétude pour le spectateur. Cela va mal se terminer. Pour le maître comme pour l’animal ! « N’obéissez jamais ! » C’est la funeste recommandation de Baxter à tout quadrupède à poils et à crocs qui l’écoute ! Un film atypique dans le monde du cinéma français mais un film qui a du chien ! Qui plus est, un film qui vient accompagner et recouper des thématiques et questionnements présents dans Les Chiens d’Alain Jessua ou Dressé pour tuer de Samuel Fuller ! Qui est l’homme, qui est la bête ? Le lecteur de cet article peut se poser la question… El sueño de la razon produce monstruos ? Sans doute mon bon Goya, sans doute...









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