« Allez tous vous faire foutre ! Jésus vous hait ! »
les deux doigts du milieu dressés et les bras en croix, le jeune Chris, à peine
devenu adolescent, arbore une crète et s’adresse ainsi à son public. Un destin
bien différent était pourtant réservé à ce jeune rebelle puisqu’il était censé être le premier
clone humain conçu sur terre, et pas n’importe lequel puisqu’il s’agissait de
celui de… Jésus-Christ.
Nous sommes en 2019. Pour célébrer la fin d’année, et noël
qui approche, Ophis, une société de production, veut frapper fort. Associée à Sarah
Epstein, une généticienne de renom, le producteur Slate veut lancer une
émission de télé-réalité complètement folle. Il s’agit d’inséminer une jeune
femme, Gwen Fairling, avec l’embryon du clone de Jésus-Christ, réalisé à partir
de traces génétiques retrouvées sur la Saint-Suaire de Turin. L’idée est de
suivre la grossesse de la jeune vierge, son accouchement et l’enfance puis l’adolescence
de Chris, le deuxième Jésus.
Mais bien sûr, les choses tournent mal. Tout d’abord, le
projet doit faire face à l’opposition ultra-violente de chrétiens fondamentalistes
qui voient en ce projet un véritable sacrilège. La Nouvelle Amérique Chrétienne tente de
saboter ce dispositif, puis réalisent des coups d’éclat violents dans le but de
mettre un terme à J2, nom donné à cette émission.
Gwen sombre également dans une profonde dépression. Elle ne
supporte ni l’isolement, ni le fait d’être perpétuellement sous les feux des
caméras. Elle a besoin de retrouver sa liberté et sa famille, quitte à s’échapper
de l’île sur laquelle elle est retenue quasi prisonnière par les membres de l’équipe
de télé et par les scientifiques qui sont à l’origine de la naissance de son
fils.
On découvre assez vite également que ce fameux « nouveau
Christ » n’est pas venu au monde tout seul. Il a une sœur jumelle qu’on
doit faire disparaitre par tous les moyens sous peine de décrédibiliser l’histoire
qu’on a bien voulu monter pour lui. Avec le temps, ce dernier rejette également
sa condition de messie. Il ne croit pas en cette vie qu’on veut lui imposer et
ne supporte plus d’être téléguidé au bon gré de ses concepteurs.
A travers cette histoire tout aussi loufoque que
particulièrement bien écrite, ce sont pas mal d’éléments de notre société qui
sont mis en avant et critiqués par l’excellent dessinateur/scénariste Sean Murphy.
A travers Thomas McKael, musculeux anti-héros à l’histoire tragique, devenu
chef de la sécurité et garde du corps de Chris, c’est au terrorisme aveugle des
fanatiques religieux qui a secoué l’Irlande que l’artiste s’en prend.
Certainement visionnaire, ou parce qu’Américain, Sean Murphy a une
longueur d’avance sur la connaissance des médias. C’est aussi à eux et aux
émissions de télé-réalité complètement abrutissantes que s’attaque l'auteur. En montrant des journalistes capables de tout, et surtout du pire, il
dénonce cette presse avide du sensationnel, capable de provoquer des
catastrophes humaines dans l'unique but d’avoir l’information qui fera le
buz.
Ce sont enfin des dérives de la science et de la crédulité du grand public dont il est question ici. Que l’on soit favorable ou farouchement opposé au projet J2, nul ne se pose la question de l'authenticité du suaire de Turin et de la possibilité de cloner un être humain à partir de quelques fragments génétiques présents sur un morceau de tissu vieux de plusieurs dizaines de siècles.
Ce récit, paru en 2012 en six chapitres et réédité
dans un seul volume dans la collection bon marché Nomad de Urban Comics, n’a qu’un
seul défaut : être parfois difficilement lisible pour ceux qui ont la
vue qui décline, tant les caractères sont inscrits parfois de façon trop petite. A part ce micro-détail, l’histoire est haletante et les épisodes
s’enchainent à un rythme effréné. Au niveau graphique, le dessin (entre le comics et la BD underground) et le
découpage sont exceptionnels et l’ensemble s’inscrit dans un univers sombre et
violent. Véritable chef-d’œuvre !

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