Zerocalcare, La Nuit sera longue, Nada, Montreuil,
2025.
C'est quoi la démocratie en 2025 ? Le savons-nous encore ? Sommes-nous en train de l'oublier ?
Sous
le pseudonyme de Zerocalcare, se cache Michele Rech, dessinateur et journaliste
italien devenu iconique depuis Kobane Calling. Véritable star au-delà
des Alpes où il est édité par la maison Bao Publishing, il a écrit et produit
deux séries d’animation pour Netflix, Strappare
lungo i bordi et Questo
mondo non mi renderà cattivo. La seconde touche au problème épineux de
manifestations de fascistes et d’antifascistes autour d’un lieu d’accueil de
migrants dans l’Est de Rome. Comme à son habitude, l’auteur se met en scène sans
jamais se donner le beau rôle et, au gré de digressions pop-culturelles,
autobiographiques et très critiques, commente de manière intelligente le monde
contemporain.
D’antifascistes
et de fascistes, il en est question dans ce court ouvrage publié par une petite
maison d’édition française. Il s’agit essentiellement de courts reportages ou
de courtes tribunes en bande-dessinée publiés dans l’Internazionale,
magazine d’information italien entre 2024 et 2025. Le dessinateur s’intéresse
tout particulièrement à « l’affaire de Budapest ». Un groupe de
militants antifascistes d’origines diverses ont organisé autour du 11 février
2023 une contre-manifestation aux célébrations du « jour de l’honneur »
(Becsület napja) à Budapest. Il s’agit pour ces antifascistes de parasiter un
rassemblement de néo-nazis venus de toute l’Europe pour commémorer l’action des
soldats allemands de la Waffen-SS et des troupes hongroises supplétives qui
tentèrent de rompre le siège soviétique du château de Buda lors de la bataille
de Budapest en 1945. Il s’agit du deuxième plus gros rassemblement néo-nazi en
Europe. Suite à cette contre-manifestation de 2023, les autorités hongroises émettent
des mandats d’arrêts européens pour arrêter et juger les responsables de cette
action. De nombreuses arrestations ont lieu et certains militants sont arrêtés
en Hongrie et incarcérés dans des conditions inhumaines.

Dans
une tribune publiée par le Nouvel Observateur le 7 février 2025, Zerocalcare s’explique
sur sa volonté dans le présent ouvrage :
« L’idée
de ma bande dessinée, qui sortira chez la petite maison d’édition Nada fin
mars, est de contribuer à faire connaître cette situation en France. La BD
comprend plus de 70 pages relatant l’histoire d’Ilaria, les audiences du procès
et le climat qui s’est installé en Europe dans cette affaire. Elles ont été
dessinées sur plusieurs mois et publiées chaque semaine dans le magazine
italien « Internazionale ». L’album compte également quelques pages
inédites, plus récentes, sur l’arrestation de Gino.
Malheureusement,
le 12 février, une audience importante aura lieu, au cours de laquelle les
juges pourraient décider de l’extradition de ce dernier. Nous espérons que la
décision sera repoussée, mais même si la BD n’atteignait pas les librairies à
temps, elle restera précieuse, car les bénéfices de sa vente seront reversés à
une caisse de solidarité qui finance les frais de justice de Gino et des autres
antifascistes. Voilà l’une des nombreuses façons dont la bande dessinée peut
être utile à la réalité. »

Au-delà
du geste militant, le journaliste entend observer, décortiquer et analyser la
situation non sans humour et sans distance et avec une belle pédagogie. Dès la
quatrième page de l’album, il résume les prises de tête avec les réactionnaires
et autres sympathisants d’exrême-droite qui viennent affirmer que « si on
ne pense pas comme vous, on est nazi, c’est ça ? » ou « pour ne
pas être nazi, il faut mettre des points médiants et se promener avec une plume
arc-en-ciel dans le cul, pas vrai ? » ou « on préfère dire
‘grande force conservatrice’ ». Avec sa verve latine, le dessinateur croque
une deuxième salve de critiques : « Oui bon ça vaaaaaa. C’est des
nostalgiques un peu folklo ok. Mais ils sont combien ? » ou « Combien
ils font aux élections ? Que dalle. Ça ne met pas la démocratie en danger,
non ? ». Une bonne partie de la bande-dessinée prend le temps d’affirmer
de manière frontale et humoristique que ce n’est pas perdre son temps que de s’informer
sur cette « affaire » et ses conséquences.
Ce
qui rend cette histoire « compliquée », comme annoncé en dernière de
couverture et en première page, ce sont les relations ambigües entretenues entre
le pouvoir hongrois et les organisateurs du « jour de l’honneur ». Le
gendre du vice-président du parlement est l’organisateur… Quant aux positions
extrêmes de Viktor Orbàn…
Ce
qui rend cette histoire « compliquée », ce sont les conditions dans
lesquelles les antifascistes sont arrêtés ou traqués puis incarcérés et jugés
en Hongrie. Les planches deviennent moins humoristiques et décalées. Ilaria, institutrice
milanaise de 39 ans, est tirée de force d’un taxi, accusée d’agressions contre
des néonazis, mise à l’isolement sans habits de rechange, serviettes
hygiéniques et contact dans une cellule de trois mètres carrés pendant des
mois. Lorsqu’elle est conduite devant le juge, c’est pieds et mains liés,
enchaînée pour s’entendre menacée d’un emprisonnement de onze à seize ans…
Zerocalcare
retrouve alors quelque humour pour expliquer que non, cela ne lui apprendra pas
et elle ne l’a pas bien cherché. Il insiste sur l’incroyable violence des
mesures répressives hongroises, sur ce gouvernement qui lance une véritable chasse à l’homme à l’échelle
de l’Europe avec des affiches et des récompenses façon western ! Il
insiste lourdement et à raison sur le climat proprement surréaliste mais également
horrible de cette « affaire » et des procès qui en découlent. Une
journée du procès est couverte sous la forme d’un journal dessiné. C’est un
moment aussi instructif qu’angoissant…
L’un
des chefs d’accusation prononcé est l’appartenance des militants à une « organisation ». Ce ne sont pas de braves manifestants mais
des terroristes dangereux. Et là, Michele Rech s’enflamme,s’emporte avant de se
recentrer sur le propos. Ladite organisation serait la « Hammerbande »,
organisation d’extrême-gauche allemande mise en lumière lors des médiatisés
procès de Dresde de 2021 à 2023. Et ladite organisation s’en serait pris à des
organisations nazies comme le groupe Knockout qui cherchait à créer un quartier
nazi dans la ville d’Eisenach… Fort commode de pouvoir apposer une étiquette sur ces groupes antifascistes perçus comme terroristes et hautement dangereux.
Loin
de justifier l’usage de la violence contre des groupuscules ultra-violents,
loin de chercher à innocenter des militants antifascistes très certainement
coupables d’un usage excessif de la violence, Zerocalcare en appelle au respect
d’un principe de proportionnalité dans les peines prononcées mais surtout à un
respect de l’humanité des coupables présumés. De manière très sincère, il avoue
ne pas avoir de solution miracle et penser que la façon d’être du « bon
côté » ce n’est sans doute pas de se battre physiquement contre les néonazis
et ce, pour différentes raisons qu’il expose. Il reconnaît qu’on peut avoir des
convictions différentes, avoir peur, ne pas avoir la possibilité de se battre
ou chercher d’autres voies pour dénoncer, expliquer, faire réfléchir. C’est
précisément ce qu’il fait dans les présentes pages !
Lui-même
s’est fait « éclater la gueule par huit mecs dans la rue » parce que « c’était
leur façon d’exprimer un jugement esthétique mitigé vis-à-vis de [sa] crête
rouge ». Il n’a pas porté plainte ne considérant pas qu’un problème social puisse se résoudre dans un cadre
judiciaire. L’un des agresseurs arrêté alors qu’il prenait son temps pour finir
sa besogne a été condamné à six mois d’emprisonnement. Et comme le pointe l’auteur :
« Six mois. Seize ans. Ça fait une belle différence. » L’enjeu est de
dénoncer un procès politique profondément déséquilibré, qui dépasse la question
de la culpabilité ou de l’innocence des accusés. Non de pointer une quelconque erreur
judiciaire.
Alors
oui, la nuit sera longue pour celles et ceux qui sont incarcérés et attendent l’issue
de leur procès. Mais la nuit sera encore plus longue pour tous ceux qui sont sous la
coupe d’Etats autoritaires, réactionnaires et répressifs ! Zerocalcare
prend alors le temps de détailler la pollution des débats autour de l’affaire
de Budapest par les diffuseurs de fake news. Il passe soigneusement à la
moulinette les réactions de la Ligue de Salvini, les photos publiées des
néonazis victimes des violences qui n’étaient pas les vraies photos, les
publications de soutien aux néonazis et les codes vestimentaires ou autres des
mêmes néonazis… Ces pages sont une véritable mine d’informations sur les
groupuscules d’extrême-droite européens !
La
dernière partie de l’album s’attarde sur le sort de Gino. Il a grandi près de
Milan, même s’il est arrivé d’Albanie à l’âge de 3 ans et n’a jamais obtenu la
nationalité italienne. Arrêté à Paris en novembre 2024, pour les mêmes
accusations qu’Ilaria, Gino n’avait aucun pays prêt à défendre sa cause. Il est
détenu à la prison de Fresnes, aux portes de Paris. Seuls les juges français peuvent
désormais décider de le livrer ou non à la Hongrie…
Au-delà
du propos militant et de l’action visant à ne pas permettre l’extradition de
Gino, Zerocalcare s’interroge et nous interroge sur les rapports entre les Etats
sensément démocratiques de l’Union Européenne et des Etats autoritaires qui ne
respectent plus les valeurs et principes partagés par les régimes démocratiques.
Il questionne les voies racistes et autoritaires empruntées par certains. Il se
questionne sur ces partis d’extrême-droite entrés dans le champ politique,
partis dont les idéologies infusent certains gouvernements en se normalisant…
Orbàn, Trump, RN, AfD, Fratelli d’Italia, Partij voor de Vrijheid de Geert Wilders…
Le coup de barre à l’extrême-droite est plutôt bien enclenché… Et il y a cette rhétorique anti-gauchistes, anti-gauchos et anti-rouges qui s'immisce dans les médias sociaux et dans certains médias très orientés. Elle semble presque anachronique et pourtant... Comment rester
du « bon côté » ? En demeurant critique, en s’informant, en se questionnant
et en ne s’asseyant pas sur notre humanité, si précieuse mais si fragile ! Un ouvrage intelligent que celui de Zerocalcare et un exercice périlleux que celui auquel il se livre ici sans jamais oublier de prendre quelque distance malgré son tempérament latin et ses propres convictions.