Pourquoi faut-il lire la série Simone scénarisés par
Jean-David Morvan, mise en image par David Evrad et colorisée par Walter ?
On devrait plutôt user de superlatifs et nous demander pourquoi on doit ABSOLUMENT
lire la série en question. Parue en trois tomes chez Glénat entre 2022 et 2025, en même temps que d’autres
albums et séries sur le même sujet, la trilogie qui fait le récit de ce qu’a vécu
Simone Lagrange, a bénéficié de moins de promotion et d’échos dans la presse que
d’autres titres, alors qu’on peut assurer sans problème à nos lecteurs qu’ils
ne sortiront pas déçus de cette lecture.
Classée souvent dans la catégorie « Bandes dessinées
jeunesse » certainement à cause du trait très caractéristique de David
Evrard qui semble s’adresser à des enfants, il nous est difficile d’adhérer à ce
choix dans la mesure où il est important de préciser que les trois albums
s’adressent aussi, et très largement, à un public plus confirmé. La force du
scénario et la rudesse des épreuves subies par la protagoniste principale et sa
famille le démontrent largement.
Il faut lire la série Simone d’abord parce qu’elle est le
récit plutôt mal connu, voire inédit, de la vie et de la survie, de cette jeune Juive lyonnaise, qui a subi les violences nazies, en particulier celles
commises par le fameux Boucher de Lyon. Affublé
de ce triste surnom, Klaus Barbie s’en est pris de manière particulièrement
sauvage aux Résistants et aux Juifs de la région. Sous les coups et le sadisme
de ce dernier, c’est à une cruauté sans nom qu’ont été soumises les victimes
qui sont passées entre les mains du bourreau.
C’est aussi de la vie quotidienne à Lyon sous la botte nazie
que traitent les trois volumes de la série. Bombardements, exode, pénurie,
compromission et trahison, loi du plus fort, règnent dans la métropole où tout
est bon pour sauver sa peau, ou pour glaner de quoi survivre et échapper à la terreur
installée par la Gestapo.
Se plonger dans le tome 2, c’est découvrir, ou redécouvrir, le sort des Juifs dans une France qui collabore. Simone et sa famille, dénoncées et incarcérées à la prison de Montluc, sont transférées à Drancy, antichambre de la mort, avant d’intégrer les derniers convois de Juifs français déportés à Auschwitz. Simone franchit l’étape de la sélection sur la Judenrampe qui entre désormais entre les deux tranches de Birkenau pour amener les victimes juives au plus près des Krema où elles seront gazées, puis leurs corps détruits par le feu. Simone intègre le camp de concentration ; une partie de sa famille périra, quant à elle, dans les chambres à gaz.
Lire Simone, c’est découvrir comment un dessinateur, David
Evrard, trouve les moyens de raconter et représenter l’indicible, l’horreur
ultime et absolue, sans sidérer le lecteur. Par un procédé graphique particulièrement
bien trouvé et hyper efficace, il retrace le processus de mise à mort en
guidant ses crayons de couleur et pastelles comme il l’aurait fait lorsqu’il
était enfant. Ainsi, la fausse naïveté du dessin montre de manière encore plus
forte comment des hommes, des femmes et des enfants ont été déshabillés dans de
faux vestiaires, avant d'être poussés dans les fausses douches aux colonnes creuses
pour y mourir. Le train, désormais vidé de ses victimes, n’a plus qu’à retourner
d’où il vient, dans un silence de mort uniquement troublé par le rythme sonore
des roues des wagons sur les rails. Les humains, eux, se sont tus pour
toujours.
Par miracle, Simone échappe in extremis à l’un de ces
nombreux massacres qui rythmaient la vie quotidienne du centre de mise à mort de Birkenau.
Les Alliés sont proches, Simone est évacuée dans les terribles marches de la mort
qui la poussent à traverser à pied une grande partie de l’Europe. C’est ensuite
la privation de liberté pour raisons sanitaires que connaissent Simone et ses camarades d’infortune.
Les Américains seraient-ils tout aussi cruels que les nazis ? Evidemment
non ! Mais allez le faire comprendre à des personnes qui ont tant souffert
et qui ne comprennent pas pourquoi elles doivent encore rester cloitrées et
mises en quarantaine. Avide de liberté, Simone ne tient plus et prend la fuite.
C’est quelques semaines plus tard qu'elle arrive au Lutétia, l’hôtel où convergent
les rescapés et les familles qui les attendent désespérément et bien souvent de
façon vaine. Simone retrouve une partie des siens, mais tant d’autres sont
morts…
Avoir survécu ne lui suffit pas. Il ne faut pas que le crime reste impuni. C’est là encore une autre bonne raison de lire la trilogie, car en parallèle de l’histoire de Simone, se joue une autre histoire, judiciaire celle-ci. Klaus Barbie a fui, mais a été reconnu en Amérique du Sud et est ramené de force dans la ville où il a fait souffrir tant d’innocents. Assassin de Jean Moulin et des enfants juifs d’Izieu, il est devant la cour d’assise de Lyon pour rendre compte de ses crimes. Il nie, il refuse de reconnaitre sa véritable identité et encore moins les morts qu’il a sur la conscience. C’est alors que le rôle de Simone Lagrange va s’avérer décisif et mener à la condamnation de Klaus Barbie.
Simone poursuit son combat. Des bancs des tribunaux, elle
passe à ceux des écoles pour témoigner et raconter ce qu’elle a vécu. Elle intègre à ses exposés le sort d’autres victimes : les héros résistants qui n’ont
jamais abandonné le combat alors qu’il aurait été si simple de se ranger du côté
du plus fort. Elle accompagne des groupes scolaires au Mémorial de la Shoah
pour témoigner et « convaincre ceux qui ont toujours du mal à croire et
pour contrer aujourd’hui la propagande immonde des négationnistes ». Car oui les assassins de la mémoire
poursuivent leur croisade mensongère et complotiste dans le but d’attiser la
haine contre les Juifs et contre ceux qu’ils considèrent comme inférieurs. Ils
utilisent eux-mêmes aujourd’hui la bande dessinée pour toucher un large public.
Plus court et plus concis qu’Irena ou que Madeleine
Résistante, la trilogie n’en est que plus forte et plus impactante. Elle aborde
clairement et sans aucun filtre ni détours inutiles des épisodes criminels
nazis connus ou beaucoup moins célèbres. Elle met en lumière l’histoire d’une
femme dont il fallait absolument reparler pour qu’elle ne tombe pas
définitivement dans l’oubli. A travers son destin hors du commun, les auteurs
mettent le doigt sur une histoire de France qui a fait mal très longtemps et
qui est encore aujourd’hui trop souvent soumise aux falsificateurs de l’histoire.
Alors, pour toutes ces raisons, et certainement pour bien d’autres encore, il
faut absolument lire la trilogie Simone. Et s’il fallait n’en retenir qu’une
seule et unique, c’est parce que le travail effectué ici est tout simplement
génial…





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