On se souvient encore de Fred Dewilde, rescapé du Bataclan
et dessinateur de BD. On le revoit devant des classes, en train d’expliquer à des
élèves comment il tentait de vivre depuis 2015 après être sorti du Bataclan. Il
effectuait devant eux ce geste par lequel il se frottait constamment le torse et le
ventre. On apprenait alors qu’il se sentait encore souillé, des années après
avoir fait le mort. Durant de longues minutes allongé dans une flaque de sang
qui provenait du corps d’une autre victime, il était resté étendu très (trop)
longtemps avant de pouvoir sortir de l’enfer. Désespérément, il tentait depuis
d’essuyer ce sang imaginaire. Son traumatisme a été plus fort. Fred n’est plus.
Le livre d’Arthur Dénouveaux, lui aussi rescapé de la
tuerie, débute devant le cercueil de Fred. Certains ont eu le courage d’écrire
sur les planches de bois : un dernier adieu, un ultime hommage sous forme de
quelques mots, ou d’un dessin. Le suicide de Fred est une preuve : celle d’une
illusion communément admise selon laquelle on peut se reconstruire après une
telle expérience, après un tel drame. « Illusion du temps qui répare, des
années qui adoucissent » l’horreur vécue ce soir du 13 novembre 2015,
explique Arthur Dénouveaux. Car effectivement, on ne vit pas « avec »
un traumatisme si violent, « on vit contre » et dans de trop nombreux
cas, il est si fort qu’on ne le supporte plus.
Le témoignage que livre Arthur Dénouveaux est un véritable
ensemble de « punch line », tant chaque phrase, chaque mot, chaque
paragraphe et chaque chapitre interpelle et donne à réfléchir sur l’évènement,
la société, l’Etat et sur soi-même. Il pose en filigrane la question qui est de
savoir comment on en a pu en arriver là et comment on a géré l’évènement, individuellement
et collectivement. L’auteur rencontre tout au long de son parcours personnel un
ensemble d’acteurs qu’il interroge afin de tenter de se comprendre et de
comprendre l’univers mental des assassins et celles des victimes d’évènements
traumatiques. Plus que de chercher à se reconstruire, il semble à la quête de
solutions à ses nombreuses questions pour mieux « Vivre après le Bataclan ».
Il cherche aussi à combler ses interrogations sur les décisions qui ont été
prises, immédiatement après l’attentat, et encore bien après. En ce sens, il
met le doigt sur les failles de l’Etat, de la justice et, parfois aussi, fait
voler en éclat les idées reçues et les pensées bien trop faciles.
Bien au-delà de la citation (devenue précepte pour certains)
« Vous n’aurez pas ma haine », Arthur Dénouveaux mène une réflexion
plus profonde et plus sensible. Il porte un regard distancié sur la mort. Il
réagit avec hauteur sur le fait que l’on puisse dire que l’art et la création, vecteurs
d’extériorisation du traumatisme, seraient des remèdes particulièrement
efficaces pour sauver ceux qui ont vécu l’horreur. Mais « devenir un
passeur vous éloigne de vos pairs » explique-t-il après la mort de Fred
Dewilde.
Arthur Dénouveaux exprime son fort attachement à la
démocratie et à la République. Il tacle ainsi les décisions prises lors du
confinement, notamment quand on assénait sans cesse que les terrasses de café ne
constituaient pas des lieux de vie indispensables. Pourtant ces lieux d’échanges,
de liberté où l’on oublie les classes sociales et où l’on débat de tout et de
rien à armes (intellectuelles) égales ne sont-ils finalement pas les vrais épicentres
de nos démocraties ? Les djihadistes qui y firent un carnage juste avant
de se rendre au Bataclan l’avaient bien compris.
Ces « cavaliers de l’Apocalypse », comme les
avaient représentés Fred, pensaient avoir le monopole de la croyance et ont
voulu l’imposer par la violence. Leurs gestes radicaux ont causé de très nombreuses
victimes, mais ils ont aussi participé à la radicalisation progressive et
insidieuse d’une société si avides de vengeance qu’elle ne se rend plus compte
qu’elle est tombée dans leur piège. Les décisions d’exception, nécessaires à
mettre en place au moment des faits, se sont prolongées bien trop longtemps
sans que personne ne s’en offusque (état d’urgence) ; on exige de la
justice qu’elle soit strictement punitive et violente et on juge les principes
de l’état de droit comme étant de véritables obstacles à la l’efficacité de l’action
publique.
Les actes cruels commis au nom de l’islam ont forcé les
musulmans, tous les musulmans à se positionner. Celles et ceux qui n’avaient
pas forcément d’avis sur les caricatures durent choisirent leur camp de façon claire
et tranchée, au risque d’être considérés soit comme de mauvais croyants, soit d’entrer
dans le jeu des assassins. La peur permet tout, la peur nourrit la peur, la
société se radicalise. C’est la logique du terrorisme qui s’impose et qui
nourrit la haine.
Selon Arthur Dénouveaux, la victime du terrorisme doit
passer par trois deuils. Celui de ceux qui sont morts « à leur place » ;
celui de la personne que vous étiez avant et le deuil de l’image que les autres
avaient de vous-même. Un quatrième deuil attend au bout du chemin : celui
de sa propre condition de victime. Le livre s’achève effectivement sur la
dissolution de l’association créée dix ans auparavant, immédiatement après les
attentats : Life for Paris. Elle avait pour missions, entre autres, de
soutenir les victimes, de les accompagner dans les démarches judiciaires. A l’issue
de tout ce parcours, les membres s’étaient jurés d’aménager un jardin du
souvenir. Après les enquêtes, les procès, les compensations et autres
reconnaissances, le jardin est prêt ; l’association, dissoute.
Justice est passée diront les uns. D’autres préfèreront,
à raison, considérer que les coupables, morts pendant les différents assauts ou
dans les missions kamikazes, n’auront jamais connu la justice des Hommes. De
justice, il y en est justement question à la fin du livre. Arthur Dénouveaux
rejette de façon assez virulente le concept de résilience, trop vite imposé aux
victimes et surtout trop souvent dévoyé de son sens d’origine. Il prône plutôt la
démarche efficace de la justice restaurative qui « refait monde commun »
et qui « met en avant l’innocence des victimes, plutôt que la culpabilité
des agresseurs ».
« Sortir du Bataclan, mon corps l’a fait, mon esprit
surement moins et mon pays j’en doute ». A l’heure où la société française
semble se désagréger, où les oppositions d’idées mènent à des bagarres de rues
entre factions rivales qui s’entretuent, où les discours extrémistes les plus
haineux circulent sans plus aucune régulation, le livre d’Arthur Dénouveaux
pourrait être considéré comme une goutte de bons sens et de citoyenneté éclairée
dans un océan de haine. Peine perdue ? Peut-être pas quand on sait qu’une
unique goutte de liquide colorée peut teinter et égayer un grand volume d’eau
trouble.



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