« La cinematografia e l’arma piu forte ! »
Nous n’allons pas réécrire ici une histoire du fascisme mussolinien. Rappelons tout de même que la ventennio fascista court sur deux belles décennies. Les dernières années de Benito Mussolini sont marquées par un contexte des plus complexes avec l’armistice de Cassibile et la création d’une Repubblica Sociale Italiana (RSI) après l’évasion du Duce. La période 1943-1945 est caractérisée par une guerre civile entre résistants et RSI ainsi que l’occupation du territoire par les nazis. Rappelons que Cinecitta est une création de Mussolini et l’industrie cinématographique italienne est l’une des armes de pointe de l’appareil propagandiste fasciste.
La libération de l’Italie et la fin du fascisme s’accompagnent de l’affirmation du néoréalisme dès 1945. Roma citta aperta est un bon exemple de cette recherche formelle d’un cinéma captant le quotidien de manière quasi-documentaire. Ce même cinéma porte un regard renouvelé sur la collectivité plus que sur l’individu et critique ouvertement l’autorité en place. Le film de Roberto Rossellini inscrit le néoréalisme dans l’Histoire comme le cinéma libéré de l’emprise mussolinienne. Dans cette œuvre initiale, le récit qui se concentre sur la fuite d’un ingénieur communiste traqué par les nazis pose également l’un des clichés les plus permanents dans l’Histoire du cinéma italien d’après 1945. Les nazis y sont représentés comme une grande menace alors que les fascistes sont relégués au second plan.
Dans les comédies italiennes comme celle de Luigi Comencini ou de Dino Risi, les fascistes sont tournés en ridicule. Le fasciste est un bouffon alors que le nazi lui est un vrai méchant. Ce cliché a la vie dure parce que dans le film de Claudio Bisio, L’Ultima volta che siamo stati bambini (2023), s’il est question d’extermination des Juifs italiens, les fascistes ridicules du film n’y prennent aucune part à l’écran. Il y a de notables exceptions à cette règle dans le cinéma italien mais cette timidité dans la représentation des fascistes doit être relevée.
Notons également que l’industrie cinématographique italienne renaissant au moment du miracle économique d’après-guerre repose sur trois filone exploités jusqu’au tarissement complet : le péplum, le giallo et le western italien dit western spaghetti. Curieusement, dans chacun de ces filone, l’évocation du fascisme se fait d’une manière parfois déguisée mais très expressive et impactante. Ainsi dans deux œuvres matricielles du thriller à l’italienne, le giallo, l’ère mussolinienne et son emprise sur la société italienne des années 1960 à 1970 sont évoquées. Dans La Ragazza che sapeva troppo (1963), Mario Bava choisit pour cadre d’un long moment de tension le Foro italico de Rome qui s’appela un temps Foro Mussolini ! Les sculptures et l’architecture clairement identifiables suggèrent de manière évidente la persistance d’un malaise lié au fascisme dans une Italie en plein boom économique. Ce sont également les blessures profondes laissées par les années de guerre civile qui laissent de grosses cicatrices dans la psyché italienne. En 1975, dans Profondo Rosso, Dario Argento caste Clara Calamai, actrice vedette des années 1930 à 1940. Elle incarne la mère de l’assassin traumatisé 20 o 30 anni fa, c’est-à-dire en pleine période mussolinienne. Dans une scène du film, le réalisateur montre l’actrice tenant un combiné de téléphone blanc. Ceci est une référence évidente au courant cinématographique de la période fasciste dit cinema dei telefoni bianci. Le film d'Argento repose entièrement et littéralement sur l'idée d'un squelette dans le placard ou d'un cadavre emmuré. De là à songer qu'il s'agit d'une référence aux mauvais souvenirs de la période fasciste...
Dans un même ordre d’idée, lorsque Sergio Leone choisit comme contexte de son illustrissime western Il Buono, il brutto, il cattivo (1966) la guerre de Sécession, comme antagoniste Sentenza, un officier nordiste brutal et sadique ou comme cadre d’une longue séquence un camp de concentration, nous sommes en droit de songer à une évocation à peine déguisée de la période de guerre civile qui a durablement marqué les mémoires italiennes. Mais alors, nous direz-vous, des péplums évoquent le fascisme ?!?
Le Colosse de Rhodes, Sergio Leone, Italie, 1961.
Aussi curieux que cela puisse paraître, Sergio Leone, quelques années avant d’exploser grâce à une poignée de westerns, entend faire d’un scénario de péplum plutôt générique une œuvre évoquant la lutte contre le fascisme mussolinien. Dans un premier temps, il envisage de donner au colosse du titre les traits du Duce ! Les statues du Foro italico aurait pu servir de références. Il se replie cependant sur l’idée d’une évocation plus métaphorique.
Si le génie de Leone n’éclabousse pas ce film plutôt rigolo à suivre, les nombreuses références au fascisme en font une œuvre tout à fait intéressante à analyser sous cet angle ! Ce qui nous interpelle également, c’est cette propension qu’a le cinéma populaire italien à capter et montrer les traumatismes liés à la période mussolinienne. Ce qui nous permet de trouver les fascistes là où nous ne les attendions pas ! Dans quasiment tous les westerns de Leone, une scène ou quelques éléments évoquent le fascisme : le mitraillage d’un détachement de soldats mexicains par les Rojos dans Per un pugno di dollari ou le très nazi colonel Gunther Ruiz dans Giu la testa dont la quasi-totalité du film met en images des souvenirs traumatiques de la période 1943-1945 en Italie. Au tournant des années 1960, les fascistes italiens ne sont que des fantômes du passé ou de mauvais souvenirs. Ils entrent de manière brutale dans le quotidien et le champ politique de la péninsule.
Les Derniers Jours de Mussolini, Carlo Lizzani, 1974.
Lorsque Carlo Lizzani met en chantier sa fresque ambitieuse décrivant les derniers jours du Duce, le cinéma est en Italie LE médium de communication. Toute œuvre cinématographique du milieu des années 1960 au milieu des années 1970 est plus ou moins politique. De nombreux débats éclatent autour de certains films et les partis s’écharpent parfois violemment à cause d’une scène ou d’un métrage. Le film est également mis en chantier après l’attentat de la piazza Fontana dans le centre de Milan le 12 décembre 1969. L’Italie entre dans les années de plomb. Les néofascistes utilisent violence et attentats pour secouer l’Italie. Plusieurs réalisateurs « sérieux » choisissent de se repencher sur la période fasciste pour rappeler aux Italiens les dangers ou erreurs passées. De Sica avec Il Giardino dei Finzi Contini (1970) ou Bertolucci avec Il Conformista (1970) adaptent des œuvres littéraires et invitent à un examen poussé de l’Italie de Mussolini. Lizzani s’inscrit dans cette ligne mais poursuit son propre programme d’éducation des masses. Son cinéma se veut populaire et accessible mais terriblement didactique. Les critiques ont pu reprocher au réalisateur son manque d'audace formelle mais ses visées sont ailleurs.
Depuis son suicide en 2013, Carlo Lizzani semble être complètement tombé dans l’oubli ainsi que son œuvre. C’est pourtant un acteur majeur de la création du mouvement néoréaliste et un collaborateur régulier de Roberto Rossellini dans l’immédiate après-guerre. C’est un militant communiste et un partisan qui a combattu le fascisme après l’armistice de Cassibile. Dans les années 1950 et 1960, il réalise trois films qui évoquent le combat contre le fascisme : Achtung ! Banditi ! (1951), L’Oro di Roma (1961) et Il Processo di Verona (1963). Son approche est frontale et non métaphorique ou déguisée, sans doute partisane mais documentée. Quelque part, Lizzani s’est mis en tête qu’il devait donner à voir aux Italiens des films édifiants et éducatifs sur le fascisme. C’est un sujet dont il veut parler parce qu’il est nécessaire d’en parler surtout lorsque les néofascistes se font menaçants alors même que les héritiers de Mussolini ne récoltent que de maigres suffrages lors des scrutins.
Ce communiste convaincu passé par le documentaire a été l’un des premiers européens à poser sa caméra sur la Chine de Mao dans les années 1950. Il se donne pour mission de filmer et raconter les derniers jours de Mussolini dans un film ambitieux au casting international. Rod Steiger est Mussolini. Henry Fonda est le Cardinal Alfredo Ildefonso Schuster. Franco Nero incarne un partisan, Valerio, qui se voit confier un rôle de justicier aux yeux clairs, porteur de la sentence de mort de tout un peuple. Le budget est conséquent et permet une reconstitution soignée. Lizzani, comme d’autres, a saisi que Le Jour le plus long de Ken Annakin, Andrew Marton et Bernhard Wicki a durablement ancré dans les mémoires et dans la culture populaire le récit états-unien du débarquement allié en Normandie. Il se dit qu’il convient de donner une version canonique objective et définitive pour l’époque de la fin de Mussolini.
Ne nous laissons pas abuser par la jaquette du blu-ray de Carlotta, la fresque est soignée et rigoureuse mais absolument pas spectaculaire ! La fin du Duce est pathétique de bout en bout. Lizzani déboulonne soigneusement la statue du grand chef fasciste. Sa fuite est assez minable. Ses histoires de cœur avec Clara Petacci peu glorieuses. Tous les personnages passent de longs moments à attendre. Les tergiversations et hésitations des différents mouvements de résistance sont illustrées. Le personnage campé par Franco Nero ou celui d’un jeune partisan communiste servent à donner la parole à des Italiens issus du popolo italiano. Des séquences de flashbacks viennent rappeler les actions passées de Mussolini. Le soin quasi-documentaire ne l’emporte pas sur le souci de narrer cet ultime acte et le moment au cours duquel Mussolini est reconnu et arrêté est plutôt rondement mis en boîte. Il s'agit de créer du suspense mais sans emphase. La portée idéologique antifasciste du film ne peut attirer la sympathie du spectateur pour le héros en fuite !
Le titre italien, Mussoiini ultimo atto, révèle peut-être mieux l’ambition de Lizzani de clore le dossier. Voilà comment s’achève la ventennio fascista. Voilà comment finit le grand Duce. Voici ce que le peuple italien a à lui reprocher. Voici la période révolue nous devons laisser derrière nous. Le geste du réalisateur est très conscient. Chaque minute du métrage laisse transpirer ce besoin de poser les choses et d’être le plus explicite. Le scénario est précis et très didactique. Lizzani ne peut prévoir qu’un attentat à la bombe va viser un cinéma de Savona projetant le film en avril 1974. Il ne peut pas prédire que l’ère de la télévision berlusconienne va durablement mettre l’industrie cinématographique à l’arrêt et réécrire l’Histoire italienne d’une manière moins scrupuleuse. Il va néanmoins au bout des choses et livre une œuvre engagée, soignée et édifiante sur la fin du fascisme mussolinien. Il ne peut combler l'un des grands manques de la sortie de guerre en Italie en mettant en scène le procès de Mussolini et de la RSI. Il ne veut pas pour autant laisser le champ libre aux néofascistes et leur permettre de s'accaparer la mémoire de cette période.
Lizzani, lors de la réalisation du film, est également un cinéaste encore convaincu que la monstration de l'exécution de Mussolini qu'il donne à voir à tous les Italiens est un geste fondamental. Son œuvre cinématographique précède la télévision et les fictions ou documentaires télévisés contribuant à réécrire l'Histoire. Il précède les analyses critiques d'un Umberto Eco mais s'inscrit dans un moment de l'Histoire italienne où le cinéma était un art majeur. Et c'est par le cinéma qu'il a voulu éduquer et faire avancer son pays. Certes, l’historiographie a depuis progressé et la version lizzanienne des derniers jours de Mussolini est un peu datée et critiquable par certains aspects (lieu exact de l'exécution, chronologie précise des événements...). Néanmoins ce film et San Babila ore 20: un delitto inutile (1976), dont nous avons déjà disserté sur ce même blog, sont d’importants marqueurs dans l’histoire du cinéma italien et de la société péninsulaire des années 1970. Nous traversons une période tellement cruciale de réécriture ou reconfiguration de l’Histoire ou de la mémoire que la vigilance d’un Lizzani doivent nous guider et nous inspirer.








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