On a tôt fait de ne considérer la firme Hammer que comme la maison de production cinématographique britannique qui, de la fin des années 1950 aux années 1970, a dépoussiéré et colorisé les grands classiques de l’horreur que sont les Dracula, Frankenstein, momie et autres loups-garous. La maison créée par William Hinds et reprise par Anthony Hinds et James Carreras ne s’est pas contentée de rajouter de la couleur, de l’hémoglobine et un soupçon d’érotisme aux classiques du cinéma gothique. Il est complètement faux de considérer la Hammer comme une sage pourvoyeuse de films pépères. La Hammer a été à l'avant-garde du renouveau des cinémas fantastique, d'horreur et de science-fiction !
Il faut se garder de toute vision téléologique. Certes le cinéma de genre entre dans le siècle avec des films-clefs comme Psychose d’Alfred Hitchcock, Rosemary’s Baby de Roman Polanski ou La Nuit des Morts-vivants de George A. Romero. Ces métrages inscrivent l’horreur dans l’environnement immédiat du spectateur et dans le temps présent. Ils rompent avec la tradition gothique de l’horreur sous influence littéraire portée par la Hammer. Ces films préparent le terrain aux grands films de genre des années 1970 : Massacre à la tronçonneuse ou Halloween, etc. Certains critiques emploient souvent les films tardifs de la Hammer pour illustrer l’inadéquation de la firme avec son temps ou le côté suranné de l’horreur gothique à l’anglaise. Les Vampire Circus, Dracula AD 1972, Satanic Rites of Dracula ou To the Devil a Daughter sont souvent moqués et tournés en ridicule. On rit souvent de ces tentatives de faire coexister le swinging London et le très classique Comte Dracula campé par Christopher Lee. Et pourtant dès les premiers films de la Hammer, un côté résolument punk et novateur voire transgressif transpire des métrages notamment mis en scène par Terence Fisher ou John Gilling ainsi que dans les scénarii de Jimmy Sangster.
La manière féroce dont Terence Fisher met en scène une aristocratie dévergondée et prédatrice dans plusieurs films n’a rien d’innocent ou de déconnecté des réalités du moment. Dans la série des Frankenstein, il y a des séquences qui annoncent l’horreur très frontale et contemporaine de La Nuit des Morts-Vivants. C'est dans cette série de films que le cannibalisme est pour l'une des toutes premières fois associé à une créature morte-vivante. Plague of the zombies est un film qui mêle refoulé colonial, tradition haïtienne et lecture marxiste du monde, un cocktail auquel un George A. Romero n’aurait pas dit non ! Le même réalisateur livre, avec The Reptile, une autre remise en cause du colonialisme et donne à voir un working-class hero en la personne de Michael Ripper. Dans ce même film, un long intermède musical montre la belle Jacqueline Pearce jouant du sitār. L'instrument, popularisé par les Beatles et les Rolling Stones, est au centre d'une séquence hautement dans l'air du temps et fini fracassé par un père fou furieux. Ce geste destructeur évoque autant le conflit des générations que les rockstars brisant leurs instruments sur scène à la même époque ! L’adaptation des aventures du Duc de Richleau qui affronte une secte de satanistes dans The Devil rides out en 1968 est des plus rocky même s’il s’agit d’un film en costumes ! Et au-delà des productions Hammer, les firmes concurrentes s’attachent aussi à commenter ou refléter les grandes dynamiques de la géopolitique des années 1960 à 1970 ou les faits saillants des actualités internationales.
Le Cercueil vivant, Gordon Hessler, Royaume-Uni, 1969.
A la toute fin des années 1960, la firme américaine American International Pictures fait produire et réaliser ce métrage au Royaume-Uni. Ce film est une tentative de braconnage sur les terres de la Hammer qui cherche à rassembler deux grandes figures du cinéma de genre (Vincent Price et Christopher Lee) et prétend faussement s’inspirer d’un texte d’Edgar Allan Poe dont l’A.I.P. s’est inspirée pour produire une série de films mis en images par Roger Corman. Cette œuvrette est purement exploitative et opportuniste pourtant son scénariste et réalisateur en font un métrage jugé suffisamment subversif pour être banni des écrans texans lors de sa sortie !
L’histoire de la production de ce film est chaotique. Le jeune prodige Michael Reeves aurait dû en assurer la réalisation mais sa santé capricieuse et son décès l’en privent. Gordon Hessler, dont c’est le deuxième long-métrage, retravaille le script avec Christopher Wicking. Ce scénariste, avec lequel il collabore à nouveau par la suite, s’efforce de donner un coup de jeune à un script un peu faiblard et trop convenu. L’intrigue tourne autour des manipulations d’un noble anglais, Sir Julian Markham (Vincent Price), qui cache son frère terriblement défiguré dans sa demeure et tait de honteux souvenirs expliquant le sort malheureux de Sir Edward Markham… Le scénario convoque des récupérateurs de cadavres, des prostituées et l’attirail habituel des films d’horreur gothique.
Vincent Price s’en donne à cœur joie dans un rôle à double tranchant d’aristocrate trop propre sur lui qui dissimule de bien sombres secrets et un cœur noir et cruel. Le récit fait surtout intervenir le folklore vaudou et les honteux agissements des Markham dans une colonie d’Afrique. Le recours à un exotisme plaqué peut faire sourire mais pas les Texans ! Le film est trop « pro black » pour les autorités texanes qui interdisent la diffusion du film ! Un film woke avant l’heure ? Un plaidoyer pour les droits civiques ? Pas vraiment ! Mais un film qui rumine un certain refoulé colonial ? Absolument ! Dans les années 1930 et 1940, les films d’Universal dans lesquels sévissait la momie s’apparentaient davantage à des démarques de films vampiriques qu’à une réflexion sur le colonialisme. En revanche, les films produits par la Hammer dans les années 1950 et 1960 mettent l’accent sur les rapports de force entre colonisateurs et colonisés tout comme Le Cercueil vivant ! Dans ce dernier film, celui que le spectateur considère un temps comme le héros du film essaie de dissimuler ses agissements honteux en Afrique. Au moment même où les roublards et réactionnaires Jacopetti et Prosperi mettent en boite leur lecture passéiste et mondo de la décolonisation en cours, ce très sage métrage britannique pointe du doigt la responsabilité des colonisateurs vis-à-vis des colonisés. Pas si mal pour du cinéma pépère et ringard !
La Nuit des maléfices, Piers Haggard, Royaume-Uni, 1971.
Dans le contexte de la Guerre Froide, un récit de chasse aux sorcières peut immédiatement prendre un double sens. Cette production Tigon, maison concurrente de la Hammer, entend capitaliser sur le succès de Witchfinder General (1968) réalisé par le regretté Michael Reeves évoqué plus haut. Pensé comme un film à sketches puis réécrit pour condenser les péripéties en un seul récit, cet admirable long-métrage s’inscrit dans la veine du folk horror autant que dans celui du cinéma gothique.
Le réalisateur Piers Haggard est l’arrière-petit neveu de Sir Henry Rider Haggard, père littéraire d’Alan Quatermain. Il signe là son deuxième long-métrage et sans doute son meilleur. L’esthétique est très travaillée. La reconstitution des campagnes anglaises du 18ème siècle est soignée. Il y a une approche très naturaliste de la part du réalisateur. Les éléments purement fantastiques sont distillés de manière à créer le doute chez le spectateur. Sont-ce les personnages qui délirent ou s’agit-il vraiment d’une histoire de possession démoniaque ? Le film est fort habilement réalisé et très moderne par bien des aspects tant stylistiques que narratifs.
L’intrigue compile possession démoniaque, chasse aux sorcières, meurtres d’enfants et secte sataniste. Tout cela s’emboite assez bien et s’inspire fortement des exactions de la Manson Family ou des sordides meurtres commis par la toute jeune Mary Bell. Comment, en effet, ne pas établir de parallèles entre cette curieuse secte de jeunes gens tombés sous la coupe de la belle mais vénéneuse Angel et la secte de Manson ? Plutôt que de possession, le film évoque la corruption de la jeunesse qui se répand comme une maladie et entraîne des morts à la chaîne. Piers Haggard a des idées plutôt réactionnaires et, à sa manière, il exprime ici son mépris et sa méfiance à l’encontre de la contre-culture, des hippies et des soixante-huitards !
Dans le récit, Patrick Wymark incarne la figure d’autorité du Juge, le magistrat éclairé et raisonné vers qui se tournent les autres protagonistes effrayés et inquiétés par l’éventuelle intervention du Malin. Ce Juge n’a rien d’un Van Helsing ! Il se fend d’un discours pour expliquer sa stratégie répressive, discours dans lequel il explique qu’il convient de laisser les hippies s’exciter et déraper pour pouvoir utiliser la force brute et oblitérer toute forme de révolte de la part de ces jeunes débraillés ! On croirait entendre un politique bien conservateur au tournant des années 1960 ! Ronald Reagan par exemple, alors gouverneur de Californie, qui déclare au moment de soulèvements sur le campus de Berkley : If it takes a bloodbath, let's get it over with. No more appeasement. Quant au massacre des hippies à la toute fin du métrage, il entre en résonance avec le massacre de Kent State qui a lieu quelques temps seulement avant la mise en chantier du film. Sous leurs dehors de films d’époque en costumes, les films de genre britanniques captent des fragments d’actualité des années 1960 et 1970. Ils disent des choses sur la décolonisation, la libération des mœurs, la contre-culture, l’émancipation féminine… Et ce même parfois sous la forme d’un discours réactionnaire, pour La Nuit des maléfices, ou plus progressiste, pour Le Cercueil vivant.
Dans tous les cas, le cinéma populaire de genre agit comme une éponge qui absorbe et s’imbibe du Zeitgeist. Et cela est précieux pour l’historien, le critique ou simplement le cinéphile attentif.









Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire