S’il y avait un livre nécessaire, c’était bien celui-ci.
Depuis tant d’années circulent les rumeurs, les fausses informations et les
contre-vérités sur cette si complexe période de l’épuration. C’est essentiellement
dans les milieux autonomistes que se sont répandues ces fake-news sans qu’aucun
contre-discours ne leur était jusqu’alors apporté. C’est enfin chose faite par
l’historienne Frédérique Neau-Dufour qui s’est plongée pendant de longues
années dans les archives de l’épuration, celles de la gendarmerie et dans des
archives privées, confiées par les descendants de celles et ceux qui ont été
enfermés au Struthof entre 1944 et 1945. C’est pendant cette année que le camp
de concentration de Natzweiler est devenu le camp d’internement administratif
du Struthof.
En réutilisant
quelques anciens décrets, le gouvernement provisoire de la République française
a voulu sécuriser le territoire français et épurer l’ancienne région annexée,
fraichement libérée, alors que la guerre était encore loin d’être terminée. En
insistant sur ce fait, et sans en nier les dérives, l’historienne retrace dans
un premier temps la dure transition qui s’est faite pour reconvertir le camp
nazi en instrument d’épuration. Des décennies plus tard, il est aisé remarquer
que l’idée n’était peut-être pas la meilleure. Cependant, c’est parce que les
combats continuaient à faire rage que le pragmatisme primait sur le reste. Cette
installation carcérale était bien pratique pour enfermer ceux qu’on considérait
comme de dangereux ennemis.
Mais dans une région annexée et rattachée au Reich hitlérien,
les choses n’allaient pas se faire sans encombre. Les Allemands venus peupler
le territoire alsacien devaient être les premiers internés. Hommes, femmes, enfant,
nourrissons et vieillards remplissaient des baraquements en attendant leur
extradition vers leur pays d’origine. Dans cette masse de personnes, comment
distinguer les vrais nazis des Allemands qui étaient là par simple volonté ou
opportunité ? Quelques semaines plus tard, arrivent plus d’un millier d’Alsaciens
considérés, à tort ou à raison, comme trop proches des Allemands. Dès lors
coexistent ici deux mondes qui ne s’entendent pas forcément et qui sont
encadrés par un personnel peu formé.
Quatre commandants se succèdent à la tête du camp. Tous doivent
faire face à des difficultés de gestion du lieu : manque de personnel
qualifié pour assurer la surveillance honnête des internés, manque de
nourriture et d’approvisionnement en matériel, violences, vols et abus de tous
genres. L’alcoolisme et les désirs de vengeance touchent certains des gardiens.
En tout, ce sont près de 8000 détenus qui ont été enfermés dans des conditions
souvent difficiles dans un camp ou règne un ennui sans borne.
Le commandant Rofritsch est celui qui a laissé le plus de
traces dans l’imaginaire collectif. Et pourtant c’est lui qui, sous une poigne
de fer certes, a amélioré les conditions d’existence dans ce lieu. Frédérique
Neau-Dufour dépeint un militaire acharné et brutal, mais qui réussit tout de
même à faire venir du matériel, des médecins et de la nourriture au camp.
Après un an d’existence, le camp d’internement laisse place
à un centre pénitentiaire, une prison, dans laquelle ce sont cette fois des personnes
dont la collaboration a été avérée qui y purgent leur peine ou qui attendent
leur procès. Les innocents, enfermés ici auparavant par erreur ou après une
fausse dénonciation, sont censés avoir été libérés. Mais l’expérience de l’internement
leur colle durablement à la peau et leur image est dégradée pour longtemps.
Certains, pour qui cela est devenu insupportable, se suicident quelques temps
après leur libération.
Un imaginaire fait de mythes, de fantasme et d’erreurs est
né. Il est récupéré et amplifié par une frange assez importante de militants
qui, jusqu’à nos jours, colportent et amplifient cette légende qui vise à faire
croire qu’au Struthof, les Français se sont comportés de façon encore pire que
les nazis. Un épisode reste gravé dans les esprits, celui qui a eu lieu le 27
janvier 1945, où, pour la première fois, des Alsaciens intègrent le camp, sous
les violences des FFI. Frédérique Neau-Dufour consacre une part importante de
la dernière partie du livre à remettre de la vérité et à contrer « les
bobards » de ceux qui instrumentalisent les erreurs et les mensonges du
passé à des fins haineuses (négationnisme, terrorisme…).
Un livre nécessaire, disait-on, qui participe d’une série de
recherches fiables et objectives et qui renouvellent l’historiographie du camp
de concentration de Natzweiler et qui éclaire sur la période qui a suivi la
période nazie. Plus généralement c’est aussi sur l’histoire de la Seconde Guerre
mondiale en Alsace et sur l’épuration en France que le lecteur est renseigné.



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