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mercredi 11 mars 2026

Arthur Dénouveaux, Vivre après le Bataclan, Les Edition du Cerf, Paris, 2025.

 


On se souvient encore de Fred Dewilde, rescapé du Bataclan et dessinateur de BD. On le revoit devant des classes, en train d’expliquer à des élèves comment il tentait de vivre depuis 2015 après être sorti du Bataclan. Il effectuait devant eux ce geste par lequel il se frottait constamment le torse et le ventre. On apprenait alors qu’il se sentait encore souillé, des années après avoir fait le mort. Durant de longues minutes allongé dans une flaque de sang qui provenait du corps d’une autre victime, il était resté étendu très (trop) longtemps avant de pouvoir sortir de l’enfer. Désespérément, il tentait depuis d’essuyer ce sang imaginaire. Son traumatisme a été plus fort. Fred n’est plus.

Le livre d’Arthur Dénouveaux, lui aussi rescapé de la tuerie, débute devant le cercueil de Fred. Certains ont eu le courage d’écrire sur les planches de bois : un dernier adieu, un ultime hommage sous forme de quelques mots, ou d’un dessin. Le suicide de Fred est une preuve : celle d’une illusion communément admise selon laquelle on peut se reconstruire après une telle expérience, après un tel drame. « Illusion du temps qui répare, des années qui adoucissent » l’horreur vécue ce soir du 13 novembre 2015, explique Arthur Dénouveaux. Car effectivement, on ne vit pas « avec » un traumatisme si violent, « on vit contre » et dans de trop nombreux cas, il est si fort qu’on ne le supporte plus.

Le témoignage que livre Arthur Dénouveaux est un véritable ensemble de « punch line », tant chaque phrase, chaque mot, chaque paragraphe et chaque chapitre interpelle et donne à réfléchir sur l’évènement, la société, l’Etat et sur soi-même. Il pose en filigrane la question qui est de savoir comment on en a pu en arriver là et comment on a géré l’évènement, individuellement et collectivement. L’auteur rencontre tout au long de son parcours personnel un ensemble d’acteurs qu’il interroge afin de tenter de se comprendre et de comprendre l’univers mental des assassins et celles des victimes d’évènements traumatiques. Plus que de chercher à se reconstruire, il semble à la quête de solutions à ses nombreuses questions pour mieux « Vivre après le Bataclan ». Il cherche aussi à combler ses interrogations sur les décisions qui ont été prises, immédiatement après l’attentat, et encore bien après. En ce sens, il met le doigt sur les failles de l’Etat, de la justice et, parfois aussi, fait voler en éclat les idées reçues et les pensées bien trop faciles.

Bien au-delà de la citation (devenue précepte pour certains) « Vous n’aurez pas ma haine », Arthur Dénouveaux mène une réflexion plus profonde et plus sensible. Il porte un regard distancié sur la mort. Il réagit avec hauteur sur le fait que l’on puisse dire que l’art et la création, vecteurs d’extériorisation du traumatisme, seraient des remèdes particulièrement efficaces pour sauver ceux qui ont vécu l’horreur. Mais « devenir un passeur vous éloigne de vos pairs » explique-t-il après la mort de Fred Dewilde.

Arthur Dénouveaux exprime son fort attachement à la démocratie et à la République. Il tacle ainsi les décisions prises lors du confinement, notamment quand on assénait sans cesse que les terrasses de café ne constituaient pas des lieux de vie indispensables. Pourtant ces lieux d’échanges, de liberté où l’on oublie les classes sociales et où l’on débat de tout et de rien à armes (intellectuelles) égales ne sont-ils finalement pas les vrais épicentres de nos démocraties ? Les djihadistes qui y firent un carnage juste avant de se rendre au Bataclan l’avaient bien compris.

Ces « cavaliers de l’Apocalypse », comme les avaient représentés Fred, pensaient avoir le monopole de la croyance et ont voulu l’imposer par la violence. Leurs gestes radicaux ont causé de très nombreuses victimes, mais ils ont aussi participé à la radicalisation progressive et insidieuse d’une société si avides de vengeance qu’elle ne se rend plus compte qu’elle est tombée dans leur piège. Les décisions d’exception, nécessaires à mettre en place au moment des faits, se sont prolongées bien trop longtemps sans que personne ne s’en offusque (état d’urgence) ; on exige de la justice qu’elle soit strictement punitive et violente et on juge les principes de l’état de droit comme étant de véritables obstacles à la l’efficacité de l’action publique.

Les actes cruels commis au nom de l’islam ont forcé les musulmans, tous les musulmans à se positionner. Celles et ceux qui n’avaient pas forcément d’avis sur les caricatures durent choisirent leur camp de façon claire et tranchée, au risque d’être considérés soit comme de mauvais croyants, soit d’entrer dans le jeu des assassins. La peur permet tout, la peur nourrit la peur, la société se radicalise. C’est la logique du terrorisme qui s’impose et qui nourrit la haine.

Selon Arthur Dénouveaux, la victime du terrorisme doit passer par trois deuils. Celui de ceux qui sont morts « à leur place » ; celui de la personne que vous étiez avant et le deuil de l’image que les autres avaient de vous-même. Un quatrième deuil attend au bout du chemin : celui de sa propre condition de victime. Le livre s’achève effectivement sur la dissolution de l’association créée dix ans auparavant, immédiatement après les attentats : Life for Paris. Elle avait pour missions, entre autres, de soutenir les victimes, de les accompagner dans les démarches judiciaires. A l’issue de tout ce parcours, les membres s’étaient jurés d’aménager un jardin du souvenir. Après les enquêtes, les procès, les compensations et autres reconnaissances, le jardin est prêt ; l’association, dissoute.

Justice est passée diront les uns. D’autres préfèreront, à raison, considérer que les coupables, morts pendant les différents assauts ou dans les missions kamikazes, n’auront jamais connu la justice des Hommes. De justice, il y en est justement question à la fin du livre. Arthur Dénouveaux rejette de façon assez virulente le concept de résilience, trop vite imposé aux victimes et surtout trop souvent dévoyé de son sens d’origine. Il prône plutôt la démarche efficace de la justice restaurative qui « refait monde commun » et qui « met en avant l’innocence des victimes, plutôt que la culpabilité des agresseurs ».

« Sortir du Bataclan, mon corps l’a fait, mon esprit surement moins et mon pays j’en doute ». A l’heure où la société française semble se désagréger, où les oppositions d’idées mènent à des bagarres de rues entre factions rivales qui s’entretuent, où les discours extrémistes les plus haineux circulent sans plus aucune régulation, le livre d’Arthur Dénouveaux pourrait être considéré comme une goutte de bons sens et de citoyenneté éclairée dans un océan de haine. Peine perdue ? Peut-être pas quand on sait qu’une unique goutte de liquide colorée peut teinter et égayer un grand volume d’eau trouble.

mercredi 25 février 2026

Le Complotisme. Anatomie d'une Religion, par Christophe Bourseiller, Les Editions du Cerf, 2021.

 

Les complots existent. De nombreux évènements, bien souvent tragiques, résultent d’une conspiration entre un petit groupe d’individus, réunis pour nuire à une personne ou à un autre groupe de personnes. Nul ne peut nier ces faits tant ils sont clairement établis. Le complotisme, c’est autre chose. C’est la croyance selon laquelle un petit groupe d’hommes, ou de « non-hommes » agirait en secret pour nuire à l’humanité toute entière, pour élaborer en secret un plan pour dominer la planète.

Certains complotistes croient même que cette domination, établie déjà depuis bien longtemps, est à l’œuvre actuellement et que les faits et gestes des êtres humains sont régis partout dans le monde par une entité supérieure qui les guident, sans que personne n’en prenne conscience. Ces complotistes s’érigent eux-mêmes en quasi-sauveurs de cette humanité dominée, puisqu’eux-seuls savent ce qui se trament et le dénoncent haut et fort.

Dans cet ouvrage très simple à lire, donc accessible à tout le monde, Christophe Bourseiller, ancien acteur devenu historien, écrivain et journaliste, dresse d’abord une galerie de portraits de complotistes célèbres qu’il a choisis dans une période s’étendant de la toute fin du 18ème siècle à nos jours. L’auteur les a sélectionnés parce que chacun d’entre eux est à l’origine d’un mensonge complotiste encore bien vivant de nos jours. Ainsi des ponts se créent entre passé et présent et mettent en lumière les bases des idées complotistes actuelles. Augustin Barruel par exemple, aristocrate et jésuite, initié un temps à la Franc-maçonnerie, s’en détache assez rapidement et dénonce la Révolution française comme un coup d’état satanique organisé par des sociétés secrètes : les Francs-maçons, les Illuminati... Sa pensée irrigue encore aujourd’hui le catholicisme traditionnaliste.

D’autres idéologues ont posé les bases de certaines idées complotistes qui visent des groupes cibles ou des grands domaines de la vie de tous les jours. Des premiers qui accusent les Juifs, les protestants ou les étrangers, on peut retenir le nom de Lyndon Larouche qui accuse les Rockefeller et la couronne d’Angleterre de répandre en secret le chaos, la maladie et la famine dans le monde. Christophe Bourseiller met aussi en avant l’obscur néonazi d’origine allemand Ernst Zündel, négationniste bien connu, qui pensait dans les années 1980 qu’Hitler n’était pas mort et qu’il s’était réfugié au pôle Sud, d’où il poursuivait ses activités avec les extraterrestres. Pour les seconds, les maladies sont le fait de complots visant à détruire une partie de l’humanité : Boyd Graves pense que le Sida a été inventé et répandu dans cet objectif. Quant au célèbre Thierry Meyssan, son itinéraire particulier est retracé par le chercheur. Homme tout à fait respectable à l’origine, journaliste, libre-penseur et franc-maçon initié au Grand-Orient de France, combattant contre l’extrême droite, il a totalement vrillé dans les années 1990, d’abord en constatant les échecs de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à partir du 11 septembre 2001, quand il affirme haut et fort avoir découvert les preuves de la machination des attentats qui, selon lui, sont organisés par Ben Laden et Al-Qaida, sous contrôle de la CIA.

La seconde moitié du livre est consacrée à des « récits complotistes ». Force est de constater que plus c’est gros et incroyable (au vrai sens du terme), plus le nombre de croyants est important. Les Illuminati, Pearl Harbor, le Rock et la drogue pour affaiblir les esprits des jeunes, les extra-terrestres, les attentats de 2015 et le réchauffement climatique, tout fait de société, tout fait politique ou géopolitique est récupéré, transformé, adapté pour diffuser des idées fausses, bien souvent au profit d’idéologies haineuses, racistes ou antisémites.

La dernière partie est rédigée sous forme de conclusion. Une question est posée : pourquoi ça marche si bien ? La première réponse est liée à une sorte de dévoiement du principe démocratique de base : « La parole au peuple ». Ainsi les complotistes disent redonner la parole au commun des mortels, parole trop souvent confisquée selon eux par les puissants. En dénonçant les malversations de ces derniers, les théoriciens du complot donnent l’impression de contrer les « dirigeants du monde » et de rendre au peuple le pouvoir. Le web et les réseaux sociaux, en plein essor depuis deux décennies et complètement dérégularisés, sont aujourd’hui des vecteurs efficaces et sans limite à la propagation d’idées émanant de gens qui se disent spécialistes de tout. Sous couvert d’une pseudo scientificité, ils empilent les arguments et donnent l’impression de détenir le savoir.

Dans le contexte de crise mondiale actuelle, alors que des dirigeants adeptes eux-mêmes des idées complotistes gouvernent les pays les plus puissants de la planète, les théories complotistes sont en plein essor. Aveuglés par les méthodes des diffuseurs de mensonges, la plupart de ceux qui croient le font de bonne foi, sans se douter de ce qui se cachent derrière. Christophe Bourseiller qualifie le complotisme de religion, tant les croyants sont persuadés de détenir la vérité ultime, tant ils sacralisent leur unique crédo, celui du doute. Douter c’est bien, encore faut-il que le doute soit raisonné et raisonnable. Pour y arriver : l’éducation et le développement de l’esprit critique. Mais est-ce suffisant face à la déferlante des idées fausses qui polluent internet ? Permettez-nous d’en douter…

dimanche 25 juin 2023

Joseph Zito (réalisation) et Aron Norris & James Brunner (scénario), Invasion USA, ESC éditions, Paris, 2023.

 

Joseph Zito (réalisation) et Aron Norris & James Brunner (scénario), Invasion USA, ESC éditions, Paris, 2023.

Sam Firstenberg (réalisation) et James Booth (scénario), American Warrior II, The Ecstasy of Films, Saint-Eusoye, 2017.

Rambo II est un monument du cinéma reaganien. 1985 : John Rambo, symbole d’une Amérique régénérée, stéroïdée, superheroïque, invincible et surarmée, s’en va libérer à lui tout les derniers prisonniers américains détenus sur le sol vietnamien. Il en profite pour effacer le souvenir de la défaite et passer à la mitrailleuse toutes ces pourritures communistes qui défient l’hyper-puissance étatsunienne.

Dans l’ombre et le sillage de cette superproduction hollywoodienne, fleurissent dans les années 1985 à 1988 nombre de films d’action mettant en scène les infatiguables et invincibles champions américains en lutte contre le communisme mais aussi les terroristes de tous les bords. Invasion USA est du nombre de ces oeuvrettes et en plus d’être un pur produit des années Reagan, c’est un vestige des productions Cannon et des fous rêves poursuivis par deux cousins israeliens visant la domination du cinéma mondial...

“If you come back in, I'll hit you with so many rights you'll be begging for a left.”

Menahem Golan et Yoram Globus rachètent la compagnie de production Cannon pour un demi-million de dollars en 1979. Ils entendent transformer cette petite maison de production spécialisée dans les films d’horreur ou les films érotiques en une super-maison de production cinématographique. Golan est un vrai dingue de cinéma et Globus un magnat des affaires. Les « Gogo boys » pensent avoir trouver une formule à la « pierre philosophale » pour remplir les caisses de leur maison Cannon : racheter de vieilles franchises en perte de vitesse (les adaptations cinéma de Superman par exemple), embaucher des vieilles stars sur le retour (Charles Bronson…) ou des réalisateurs qui se cherchent un second souffle (Tobe Hooper…) et les inscrire dans des projets cinématographiques vendus à l’international à grands renforts de publicité et de posters aux punchlines marquantes et aux visuels tapageurs !

Mais la formule Cannon si elle utilise du « plomb » ne parvient pas vraiment à tout transformer en or ! L'aventure de Golan et Globus se finit très mal, sur fond de brouille entre cousins et de scandale du Crédit Lyonnais...
Dans les productions Cannon, le spectaculaire explosif un peu cheap quand même va de paire avec une certaine outrance voire un mauvais goût affiché et revendiqué ! Et certains films de la firme dont Invasion USA sont d’extraordinaires documents permettant d’aborder une certaine lecture des années Reagan, de la lutte contre les Rouges voire des menaces émergentes telles que le terrorisme international. D’une manière troublante, ce film d’action bourrin, pensé comme vaisseau pouvant mettre sur orbite la star maison Chuck Norris, peut paraître prémonitoire ou en avance sur son temps dans sa lecture des menaces pesant sur la scène internationale.

“You're beginning to irritate me.”

Une armée de guérilleros extrémistes communistes dirigée par Mikhail Rostov, d’origine soviétique, un vieil ennemi de l'ex-agent de la CIA Matt Hunter, débarque en Floride afin de provoquer le chaos aux États-Unis. Le pays est bientôt secoué par une vague de terrorisme. Hunter se voit confier la mission de localiser et d'éliminer Rostov afin de stopper ces attaques.


Le scénario réduit à l’os par le remontage à la hache imposé par les « Gogo boys » transforme l’actionner de Zito en un comic-book live iconisant à mort le personnage de Matt Hunter et ses ennemis tout autant que lui. Chuck Norris est taiseux, imperturbable, filmé en contre-plongée, surgissant de l’ombre pour massacrer ses ennemis, invincible, infatiguable… C’est un vrai super-héros américain qui vit dans le bayou avec son tatou domestique (sic)…Face à lui, Richard Lynch incarne sans retenue aucune l’infâme Rostov, véritable pourriture communiste qui ravage au lance-roquettes les banlieues états-uniennes et les malls quand il ne glisse pas son arme à feu dans les pantalons de ses victimes (sic)…


Le film surjoue du début à la fin la carte de l’excès et de la surenchère. Norris est aussi inébranlable que Rostov est cruel et dément. Les terroristes de tout poil (communistes sud-américains ou asiatiques, membres de la Rote Armee Fraktion, palestiniens ou arabes à keffieh…) rejouent le D-Day sur les plages de Floride en piétinant bruyamment un malheureux couple de teenagers. Sont détruits un luna-park, une banlieue typique, un mall et tous leurs occupants ou clients. Le film s’achève sur un duel aux lance-roquettes entre Chuck Norris et l’immonde Rostov… 



Joseph Zito avait signé avant ce métrage un épisode assez épicé de la saga des slashers Vendredi 13. Il retrouve ici la mécanique scénaristique massacreuse mais substitue le Chuck Norris triomphant au boogeyman masqué et armé de sa machette. Le spectateur contemporain peut néanmoins s’émouvoir du nombre de victimes et de la violence débridée des super-méchants comme de Chuck le superhéros !

 

Mais où est donc l’intérêt historique des prouesses martiales du grand Chuck ?

L’affiche originale est en elle-même très révélatrice. Au centre de celle-ci, Chuck Norris, le poitrail à l’air, armé de deux uzis (pistolet mitrailleur de facture israélienne) prend la pose. A sa droite et à sa gauche, les cibles visées par les terroristes : le Capitole et les tours du World Trade Center. De part et d’autre de l’inamovible super-Chuck : les militaires de la Garde Nationale veille au grain.


En 1985 dans cette production Cannon, se dessine de manière prophétique (?) le spectre d’une attaque terroriste de grande ampleur qui vise les symboles états-uniens et son mode de vie jugé dégénéré par les gros méchants de l’histoire. A travers le discours sur la mollesse des Américains ainsi que le filmage de la décadence de la Floride (sexe, drogue, prostitution…), s’affirme aussi un certain discours extrémiste et virulent ultra-conservateur.

Menahem Golan dirige lui-même Chuck Norris l’année suivante dans Delta Force. Il s’inspire alors du détournement du vol TWA 847 par l’organisation des Opprimés de la Terre mais imagine et met en images une résolution autrement plus musclée et pétaradante ! Le cinéma d’action des années 1980 peut être lu et ausculté à travers le prisme de la géopolitique. Il regorge de stéréotypes et raccourcis fascinants à analyser.

L'iconique Chuck Norris érigé par la Cannon en star du genre est en lui-même assez emblématique de l’ère Reagan et d’un certain type de productions cinématographiques à forte coloration politique. Le glissement de la menace rouge vers une menace terroriste internationale relève autant de la clairvoyance que de la paranoïa d’une certaine frange de la sphère politique américaine !


L’utilisation et le détournement de certaines images ou séquences de blockbusters du cinéma américain (G.I. Joe par exemple) dans la propagande de groupes terroristes des années 2000 ne doivent pas faire oublier l’importance de la pop-culture comme arme ou vecteur idéologique au temps de la Guerre Froide et au-delà de celle-ci. Top Gun, Delta Force et tous leurs dérivés ont grandement contribué à faire la promotion de la superpuissance américaine dans la seconde moitié de la décennie 80. Le film documentaire britannique Chuck Norris vs Communism met en lumière l’incidence des cassettes vidéos pirates des films de Chuck Norris sur les spectateurs roumains au temps de la Guerre Froide. Une certaine forme de magie du cinéma qui s'exprime avant tout à grands coups de tatane !

Hé ouais Chuck a sans doute joué un plus grand rôle dans la lutte contre le communisme que nombre d’intellectuels et de philosophes…

“Your fight is my fight. You just remember that.” 

Après le beau succès d’Invasion USA au box-office international, les « Gogo boys » proposent au grand Chuck de remettre le couvert. Ils lui proposent le scenario d’Avenging Force. Dans cette suite des aventures de Matt Hunter, le super-Ricain affronte une milice d’Extrême-Droite qui organise des chasses dignes du Comte Zaroff et des attentats sur le sol des Etats-Unis. Bizarrement (?), le grand Norris aux idées très conservatrices affichées n’est pas emballé…


Pas de problème, la Cannon fait les fonds de tiroirs et propulse Michael Duddikoff remplaçant de Chuck Norris. Sam Firstenberg, autre réalisateur maison spécialiste du film de ninjas, emballe cette séquelle retitrée chez nous American warrior II pour surfer sur le succès d’American ninja du même Firstenberg avec le même Duddikoff… Cette séquelle partage avec le film de Zito ses audaces, ses méchants très méchants qui massacrent hommes, femmes et enfants en ricanant, sa cruauté...

Je vous l’accorde : on s’y perd entre tous ces retitrages et recasting ! Où est Chuck bon sang ?!? Et quel est l’intérêt d’une pareille séquelle ?

Hé bien une fois encore, le scénario est étrangement visionnaire dans sa dépiction des idées d’une certaine frange de l’extrême-droite étatsunienne. Le discours virulent du gros méchant Elliott Glastenbury, interprété sans retenue mais avec truculence par John P. Ryan, n’est pas sans faire songer à certains discours de Donald Trump du temps de sa présidence…


“My dear friends, fellow countrymen, Americans, we're living in dangerous times.

They call us paranoid because we love our country, because we want to survive the economic collapse of our land. You know what's coming, don't you? Civil disorder everywhere. Dope-crazed savages.

- Gangs of n*gger rapists! (…)

Snivelling politicians trying to enforce gun control. Commie guerrillas in Central America pointing their guns north, just waiting to cross the Rio Grande, just waiting to terrorise your mama and your children and your neighbourhood and your churches.

First they'll take Mexico. Then what? Then what? More than 20 million Mexicans live in California, Texas and Arizona alone. What happens when they all decide that they too want to join the People's Republic of Mexico? Then what? Then what? Then New Orleans. Yes, New Orleans.

- Chicago. Boston. New York.

- No one will stand for that!

No, no, gentlemen, it is our constitutional right to bear arms. It is our sacred duty to do so as  efficiently as we know how.”

Difficile de ne pas rapprocher ces mots de ceux prononcés par Donald Trump en 2019 lors de l’assez infâme « border wall speech » dans lequel il dépeint les Latinos comme des violeurs et des criminels et les Démocrates comme leurs complices…

“Every day, customs and border patrol agents encounter thousands of illegal immigrants trying to enter our country. We are out of space to hold them, and we have no way to promptly return them back home to their country. (…)

Our southern border is a pipeline for vast quantities of illegal drugs, including meth, heroin, cocaine, and fentanyl. Every week, 300 of our citizens are killed by heroin alone, 90% of which floods across from our southern border. More Americans will die from drugs this year than were killed in the entire Vietnam war. (…)

(…) Democrats in Congress have refused to acknowledge the crisis. And they have refused to provide our brave border agents with the tools they desperately need to protect our families and our nation. (…)

Some have suggested a barrier is immoral. Then why do wealthy politicians build walls, fences, and gates around their homes? They don’t build walls because they hate the people on the outside, but because they love the people on the inside. The only thing that is immoral is the politicians to do nothing and continue to allow more innocent people to be so horribly victimized. (…)

In Maryland, MS-13 gang members who arrived in the United States as unaccompanied minors were arrested and charged last year after viciously stabbing and beating a 16-year-old girl.

Over the last several years, I’ve met with dozens of families whose loved ones were stolen by illegal immigration. I’ve held the hands of the weeping mothers and embraced the grief-stricken fathers. So sad. So terrible. I will never forget the pain in their eyes, the tremble in their voices, and the sadness gripping their souls.

How much more American blood must we shed before Congress does its job?”

Les spin doctors et autres conseillers des présidents s’abreuvent-ils de pop culture et de cinéma d’exploitation ? Les discours de certains extrémistes plongent-ils leurs racines dans une certaine culture populaire ? En tous les cas, la culture populaire se doit d’être scrutée et analysée de près ! L'exemple des productions Cannon pourrait faire penser que la culture populaire est autant témoin et commentateur qu'acteur de l'Histoire... Tous ces films, aussi mauvais ou insipides soient-ils, disent quelque chose sur le contexte géopolitique, politique ou social des années 1980.

Peut-être bien que le film Invasion USA reste dans les mémoires de certains cinéphages français pour les traductions... mémorables et pitoresques de certaines répliques :

« Si tu te pointes encore, tu peux être sûr que tu repars avec la b*te dans un tupperware !»

« Toi tu commences à me baver sur les rouleaux !»

Mais il faut toujours savoir aller au-delà des apparences pitoresques et grotesques du cinéma d'exploitation pour en saisir ce qui fait sa valeur !
Les plus curieux et téméraires iront regarder avec délectation les documentaires Electric Boogaloo: The Wild, Untold Story of Cannon Films et la réponse The Go-Go Boys: The Inside Story of Cannon Films afin d'en apprendre davantage sur Golan, Globus et cette époque qui fleurait bon le bis, la VHS et le nanar...

samedi 18 février 2023

Paul Verhoeven (réalisation) et Edward Neumeier (scénario), Starship Troopers, sortie au cinéma : 1997.

 


 
 Paul Verhoeven (réalisation) et Edward Neumeier (scénario), Starship Troopers, sortie au cinéma : 1997.

“They'll keep fighting... and they'll WIN.”

A la manière d’un Gillo Pontecorvo au faîte de sa gloire, Paul Verhoeven entreprend avec ce film d’anticipation de questionner et critiquer l’impérialisme américain au crépuscule du 20ème siècle. A la différence du réalisateur romain qui, avec son brûlant Queimada, fait mine de se tourner vers le passé pour interroger l’histoire immédiate, le plus néerlandais de tous les cinéastes hollywoodiens contemporains se tourne lui vers le futur. Et avec quelle clairvoyance !

Le propos du film est extrêmement accessible. Dans un lointain futur, les pays de la Terre se sont regroupés au sein de la Fédération, un gouvernement mondial autocratique. Cette Fédération se lance à la conquête de l’espace. Les Terriens entrent en contact avec des civilisations extraterrestres. Ils se trouvent menacés par l’une d'entre elles, la belliqueuse civilisation des Arachnides. Cette race d’insectes géants lance des attaques depuis son système de Klendathu contre la Terre. Fort heureusement Johnny Rico, Carmen Ibanez et tous leurs amis armés jusqu’aux dents veillent…

Des GI-JOEs de l’espace affrontent des araignées géantes de l’espace… Résumé comme ça, le film pourrait paraître idiot, fort dispensable voire peu recommandable. Et pourtant… Paul Verhoeven s’est inscrit et invité à Hollywood dans les années 1980 aux côtés des Cronenberg, Carpenter et autres comme réalisateurs à suivre. Son film sorti en 1997 n’a cependant pas trouvé son public et il mérite d’être réhabilité quelques vingt-cinq ans plus tard !

Coincé entre une énième pirouette bondienne mettant en vedette le très « hair-brushé » Pierce Brosnan et le titanesque film-fleuve de James Cameron, le douzième métrage de Paul Verhoeven est très sèchement accueilli par les critiques tant américaines que françaises. Nul ne sait comment prendre ce film : apologie ou critique du IIIème Reich ? Comédie ou film d’horreur dans l’espace ? Les vénérables Cahiers du Cinéma passent complètement à côté des intentions du réalisateur.

Starship Troopers qui adapte très librement le plutôt douteux roman de Robert A. Heinlein, Etoiles garde-à-vous, est une piquante fable de science-fiction dotée d’une mémoire et d’un ton acide et quelque peu désenchanté. Autant le livre de Heinlein était un brûlot cherchant à justifier la nécessité du maintien d’un arsenal nucléaire en pleine Guerre Froide et dans la décennie de l’appel de Stockholm, autant le film de Paul Verhoeven en prend le contre-pied et lui fait en outre un gigantesque pied de nez.

Comme souvent chez son réalisateur néerlandais, le film dialogue avec maintes références artistiques ici essentiellement cinématographiques. Le « Hollandais violent » se réapproprie l’esthétique ou les thèmes de Tarantula, Le Massacre de Fort Apache, Alamo, Zoulou, Full Metal Jacket, Iwo Jima, Le Triomphe de la Volonté ou A l’Ouest rien de nouveau… S’attachant au devenir d’une poignée de jeunes gens de la fin de leurs études secondaires jusqu’à leur recrutement et engagement dans les forces armées, Verhoeven brosse une fresque qui s’apparente aux parcours des Paul Bäumer, James T. Davis ou autres jeunes naïfs dont la guerre broie les illusions et rêves de gloire.

Avec son second degré et sa décontraction toute batave, Verhoeven écorne et rejette un conservatisme ambiant qui l’agace. Comme pour Basic Instinct ou Showgirls, sous des dehors très légers et divertissants, le réalisateur assène son propos très engagé avec une grande verve. Son film s’inscrit dans la veine de son cinéma d’alors. Au menu du réalisateur : la posture des Etats-Unis dans sa guerre contre la Terreur et la domination planétaire qu’exerce alors l’hyper-puissance états-unienne. Le metteur en scène observe le monde et sa mise en scène en ausculte les mécanismes. Et le réalisateur n’oublie rien : torture, manipulation des masses, propagande… Les décors des planètes sur lesquels les braves troopers affrontent les monstrueux arachnides ne sont pas sans évoquer l’Irak ou, par anticipation, l’Afghanistan.

Le spectre de la Seconde Guerre Mondiale plane sur une grande partie de la filmographie du cinéaste. Ce film n’y échappe pas. Paul Verhoeven a longtemps œuvré à l’écriture d’un film sur la carrière de Leni Riefenstahl. Starship Troopers est un peu l’aboutissement de ce projet de biographie qui reste inédit. Amour de la patrie, exaltation des corps qui se fait ici au détriment de toute fantaisie sexuelle… Le récit des mésaventures de ces « Ken et Barbie » évadés des séries télévisées US et envoyés à l’abattoir s’abreuve d’une esthétique riefenstahlienne. Verhoeven s’amuse comme un petit fou à saccager son casting de bellâtres et donzelles. C’est au spectateur de faire la part des choses et peut-être bien que le réalisateur s’est fourvoyé. La charge contre l’administration Bush est lourde et couplée à sa parodie du cinéma de Leni Riefenstahl, le film peut prendre une drôle de coloration ou de saveur pour un public peu averti. Mais pour peu que le public entre dans le jeu, il comprend où veut en venir le cinéaste.

“Never surrender. Never retreat. Never give up.” L’apologie de la mort au champ d’honneur distillée en classe se heurte aux supplices et souffrances des troopers envoyés au casse-pipe. Les flashs d’information ou de désinformation (?) viennent rythmer le film. Le brave Johnny Rico n’est pas sans évoquer le M’sieur Pif-Paf chanté jadis par un certain groupe de punk-rock français. Un brave gars mais un fasciste convaincu ! Il est difficile vingt-cinq après la sortie de Starship Troopers de ne pas comprendre d’emblée le ton parodique et outrancier du film.

Le réalisateur européen expatrié un temps à Hollywood en profite pour régler ses comptes avec la censure de la MPAA en plaquant directement à l’écran et sur ses images des encarts estampillés « censored ». Il interroge la justice états-unienne et une certaine théâtralisation de la peine de mort. Il livre curieusement et prophétiquement un film sur le 11 septembre avant même les événements tragiques de 2001. L’analyse de la géopolitique d’un siècle finissant et des conséquences néfastes de l’impérialisme américain est particulièrement limpide et anticipe les premières années du siècle à naître.

Les abominables Arachnides s’en prennent aux Terriens qui sont venus coloniser des mondes leur appartenant. Même si le gouvernement planétaire humain se garde bien de clamer sa part de responsabilité dans le conflit montré dans le film, la question de la sincérité de ce gouvernement est posée à chaque nouveau flash d’information ou de propagande qui vient scander l’action. Les images de dévastation, les combats dans des paysages désertiques, la traque des leaders Arachnides dans des cavernes… De manière troublante, Verhoeven prophétise un début de 21ème siècle qui remet rudement en cause l’hyperpuissance américaine. De manière pédagogique et mesurée, il en profite pour questionner les limites des démocraties occidentales dans sa satire jouissive si mal comprise en 1997.

Peut-être que vingt-cinq ans après sa sortie, ce très irrévérencieux vrai-faux blockbuster mérite que l’on y jette un cil...

“Would you like to know more?”

mercredi 30 novembre 2022

Emmanuel Saint-Fuscien, L'école sous le feu


Emmanuel Saint-FuscienL'école sous le feu. Janvier et novembre 2015, Passés/Composés, Paris, 2022.

Les attentats de 2015 ont montré que l'éducation Nationale a failli dans l’une de ses missions, celle de faire comprendre et intégrer les valeurs de la République aux jeunes générations.  Du moins c'est ce qu’on s'est empressé de propager auprès du grand public. Les Frères Kouachi et autres Coulibaly n'étaient-ils pas passés entre les mains du système scolaire français ? N'avaient-ils pas suivi les cours d'éducation civique depuis leur plus jeune âge ? Si… Certainement… Alors c'est bien que leurs professeurs avaient raté leur mission éducative et leur formation citoyenne !

Cette accusation franco-française portée contre le système scolaire est inédite et n’a jamais trouvé d’équivalent dans le reste de l’Europe, pourtant touché par des attentats lui aussi. Elle fut relayée par les médias qui se firent l’écho d'hommes politiques qui, très vite, tentèrent de chercher les coupables à cette faillite mortifère.

La commission parlementaire, constituée pour enquêter et faire la lumière sur les origines d’un tel désastre, accabla les enseignants et leurs encadrants, allant même jusqu’à qualifier de « récidives » terroristes les atteintes aux minutes de silence organisées en hommage aux victimes et imposées dans les établissements quelques heures ou quelques jours après les tueries. Les élèves perturbateurs, devenus presque des profanateurs, ne devinrent, aux yeux de la représentation nationale, que de potentiels futurs terroristes.

Mais a-t-on réellement compris ce qui se passait alors dans les classes au lendemain des attentats ? Quelles furent exactement les relations entre les élèves et leurs professeurs pendant ces moments délicats, où chacun dut, à la hauteur de ses capacités, de ses compétences et de sa formation, prendre en charge une situation pédagogique pour laquelle il n'était pas prêt

Ce que montre Emmanuel Saint-Fuscien, professeur à l'EHESS, c'est que tout n'a pas été aussi noir qu'on a bien voulu le dire. A partir d’une enquête réalisée auprès d’enseignants du premier et du second degré, et de leurs élèves, dans des établissements plus ou moins proches des lieux des crimes, il tente de montrer l’impact des terribles évènements de janvier et novembre 2015 sur une communauté scolaire qui dut faire face, malgré elle, à des actes d’une extrême violence.

Le chercheur explique que ces accusations ne sont pas nouvelles, car déjà, lors des 2 guerres mondiales, on accusait l'école de ne pas avoir réussi à former d’aussi bons citoyens qu'on espérait, fiers de leur pays et porteurs de ses valeurs. Il met aussi en lumière les sentiments et ressentis de tous les acteurs qui ont été confrontés à ces événements, souvent choqués, parfois incompris où indifférents voire ignorants ou dépassés.

Mais au final, un espoir se dégage de ces jours si sombres, et c'est aussi et surement la leçon qu’il faut en tirer. Effectivement, dans leur grande majorité, les enseignants ont su s’approprier de nouvelles ressources pour traiter au mieux ces sujets d'histoire immédiate si sensibles et ont réussi, pour la plupart, à susciter l'intérêt de leurs élèves, démontrant ainsi leur rôle essentiel et indispensable pour répondre aux interrogations sur une actualité guerrière en proie aux méfaits des fake news et des théories conspirationnistes. On s’est parlé dans les salles de classe, même là où le discours était compliqué, ou rompu depuis trop longtemps.

Tout n’est bien sûr pas rose et il reste du travail à faire, surtout à une époque où Daesh légitime le meurtre de ceux qui éveillent les consciences et l’esprit critique des générations futures. Il reste encore du travail pour inculquer les enjeux d'une laïcité et d'une liberté d'expression souvent incomprises ou mal définies. Il reste du travail surtout pour combattre les fanatiques qui instaurent la peur et qui tentent, par la terreur, de museler les humanistes et ceux qui ont foi en les valeurs de la République.


 

dimanche 6 juin 2021

Frank Miller (scénario et dessin), Terreur Sainte, éditions Delcourt, 2012

Frank Miller (scénario et dessin), Terreur Sainte, éditions Delcourt, 2012.

Tâche malaisée que d’écrire sur cette bande-dessinée qui est la réponse hargneuse (et quelque peu tardive) de Frank Miller aux attentats du 11 septembre 2001.

Originellement, l’auteur et dessinateur américain avait pensé à un récit dans lequel Batman affronterait Al-Qaïda à Gotham-City.

Oui. Ecrit de la sorte, les limites même du projet sont évidentes.

L’éditeur historique de Batman, DC Comics, n’ayant pas « accompagné » le projet jusqu’à son terme, Miller travestit quelque peu son histoire pour la publier chez un autre éditeur en 2011.

L’intrigue met ainsi en scène l’ « Arrangeur », le héros protecteur de la ville fictive d’ « Empire City », qui, aidé de la « Chat-Pardeuse », s’en va en découdre avec un groupe de terroristes islamistes menaçant les Etats-Unis…

Dans les années 1940, Superman ou Captain America pouvaient être représentés sur les couvertures de comic-books en train d’asséner coups de poing ou coups de pied à Adolf Hitler.

Dans les années 2000, Frank Miller entend faire de même en montrant un super-héros américain bottant les fesses de terroristes islamistes.

C’est là que le bât blesse.

Passe encore que dans sa prime jeunesse le médium comic-book se hasarde sur les chemins de la propagande infantile mais au 21ème siècle ???

Miller est du nombre de ces créateurs qui ont su, dans les années 1980, porter le médium comic-book à un niveau de maturité et d’excellence rare.

En faisant œuvre de « propagandiste », Miller se fourvoie dans une entreprise des plus hasardeuses et critiquables.

Difficile de le suivre sur ce coup-là.

Son intrigue est sommaire. Son propos est « taillé à la tronçonneuse ».

Son style graphique a évolué dans les années 2000 pour devenir plus anguleux et plus caricatural.

C’est dans ce style caricatural et dans un noir et blanc parfois agrémenté de touches de couleurs vertes ou rouges qu’il conte d’une manière fatalement trop manichéenne.

Ces 100 pages publiées à l’italienne constituent un tout petit album.

D’un point de vue purement graphique, Frank Miller compose quelques planches fortes et violentes.

Il découpe son récit efficacement.

Mais il n’a pas grand-chose à dire et raconter au lecteur.

Frank Miller « racole » comme il le fait si bien dans Sin City.

L’ensemble est « naïf » et simpliste, comme il se doit dans une œuvre de propagande.

Il convient donc de lire et de comprendre cette bande-dessinée pour ce qu’elle est : la réponse purement émotionnelle et « premier degré » de Frank Miller au choc et au traumatisme des attentats du 11 septembre 2001.

Les planches de cet album regorgent des traces « graphiques » du 11 septembre 2001.

Miller n’analyse pas, n’étudie pas, ne raconte pas, ne témoigne pas.

Miller dit et dessine sa peur, ses craintes, sa peine, sa colère, sa haine.

En l’absence de tout recul et de toute analyse, Miller se contente de livrer sa petite bande-dessinée de propagande. Toute toute petite bande-dessinée qui méritera peut-être un jour d’être brièvement citée et référencée dans une note de bas de page d’un ouvrage traitant de l’impact des actes terroristes sur les arts populaires du premier 21ème siècle...