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vendredi 11 juin 2021

Fernando Di Leo (réalisation et scénario), Avoir vingt ans, Artus Film, Alignan du vent, 2021

 

Fernando Di Leo (réalisation et scénario), Avoir vingt ans, Artus Film, Alignan du vent, 2021.

« Noi siamo giovani, belle e incazzate. » Tina

L’Histoire peut apporter un éclairage ou un angle de lecture tout à fait nouveau sur certaines œuvres boudées, conspuées et vomies comme ce métrage de Fernando Di Leo, sorti en 1978 en Italie et jamais distribué, jusqu’à aujourd’hui en France, sous quelque forme que ce soit.

Au moment de sa sortie, le film a été très très mal accueilli par le public et par la critique. La carrière de Di Leo a marqué le pas et il n’a plus signé aucun film mémorable avant de disparaître dans le sillage de cette œuvre unique, dérangeante, choquante et néanmoins sincère et lucide.

Pour vendre Psychose, Hitchcock avait orchestré tout une campagne de marketing autour de la fin du film à ne surtout pas dévoiler. La fin de Avere vent’anni est absolument atroce et difficile à ne pas dévoiler. Elle vient secouer le spectateur comme aucun autre dénouement et donne un sens très singulier à cette chronique qui paraît juxtaposer des scènes légères à la lisière de la sexy comédie estivale transalpine à un final odieux et sans espoir. La construction du film est autrement plus mûrie qu'une simple juxtaposition de segments déséquilibrés et en rupture de ton.

On a, à tort, voulu ranger ce film aux côtés des imitations du film-choc de Wes Craven, La Dernière Maison sur la Gauche. Si familiarité il y a, c’est davantage avec San Babila : un crime inutile de Carlo Lizzani (dont il est question quelque part sur ce blog) ou Comme des chiens enragés de Mario Imperolli (dont il pourrait être question quelque part sur ce blog). En premier lieu parce que Di Leo s’attache à dépeindre avec un grand soin les années 1970 en Italie, les fameuses « années de plomb ». Ensuite parce qu’un même fait divers atroce sert de catalyseur à ces œuvres sombres, noirs et pessimistes sur le « mai 68 rampant » italien.

Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1975, à San Felice Circeo dans le Latium, Donatella Colasanti et Rosaria Lopez sont séquestrées, frappées et torturées pendant trente-six heures par trois militants néofascistes issus de la bourgeoise romaine. Rosaria meurt sous les coups des bourreaux et Donatella survit en feignant la mort. Elle est retrouvée dans le coffre d’une voiture le lendemain.

L’horreur de ce massacre relayée par la presse et des intellectuels comme Italo Calvino et Pier Paolo Pasolini n’est qu’une partie du puzzle de ce que sont les années 1970 italiennes mais synthétise tous les problèmes d’une société particulièrement violente hantée par les spectres du fascisme et d’un moment 68 putrescent et violent comme nulle part ailleurs.

Il est évident que Di Leo s’inspire de ce macabre incident pour construire et réaliser Avere vent’anni. Son film narre la balade désenchantée de deux jeunes filles, issues des milieux populaires, Tina (Lilli Carati) et Lia (Gloria Guida). Libres, émancipées, court vêtues, les deux jeunes femmes arrivent à Rome et intègre une comune hippy gérée par le Nazariota, personnage haut en couleurs campé par Vittorio Caprioli. Devant s’acquitter d’un loyer et participer aux finances de la communauté, Lia et Tina doivent notamment s’improviser vendeuse d’encyclopédies au porte-à-porte ! Elles croisent de bien curieux personnages : des toxicomanes, des jeunes désœuvrés semi-clochardisés, des bourgeoises et bourgeois toujours prompts à les juger mais tout aussi prompts à vouloir profiter de leurs charmes, etc.

Di Leo tend à l’Italie un miroir déformant et livre une critique très pertinente et acide des travers de la société italienne des années 1970. Rien n’échappe à l’œil impitoyable de sa caméra : des hippies rattrapés par la loi du marché, des bourgeois hypocrites et méprisants, des policiers qui tapent dur sur des rossi terroristes qui n’en sont pas, des pseudo-artistes contestataires adeptes d’un cinéma-vérité de pacotille et au final, malheureusement pour les deux héroïnes, des avventori aussi maffieux que fascistes qui les traquent, molestent et tuent d’une manière abominable et insupportable.

La conclusion est atroce, brutale et insoutenable. Pourtant, toute la chronique qui précède prépare cet inéluctable dénouement. Le film est surprenant dans sa réalisation passe-partout. Di Leo a mis en boite quelques polars très travaillés et stylisés comme Milan Calibre 9 ou Le Boss. Ses films sont adulés par des réalisateurs hollywoodiens, au premier rang desquels est le très bavard et à la limite du supportable Quentin Tarantino. Peu d’effets, pas d’efforts particuliers de mise en scène mais une frontalité et une simplicité qui orientent toute la sympathie du spectateur vers ces deux protagonistes finalement bien innocentes en regard du reste du « bestiaire » présenté. Elles sont peut-être court vêtues, bien provocantes et facilement taxées d’être des prostituées par quelques esprits bien-pensants qu’elles croisent mais… Leur désinvolture, leur jeunesse et leur indépendance sont écrasées et étouffées par l’incompréhension et les préjugés de la plupart des personnages du film.

Le film est dur, en raison de son final mais aussi en raison de cet amer constat quant à l’impossibilité pour ces deux jeunes filles d’être libérées, autonomes et heureuses dans l’Italie de la fin des années 1970. Elles, qui sont venues à Rome pour s’amuser, ne prennent aucun plaisir dans la comune comme en-dehors. Avec une grande amertume, Di Leo assène au spectateur la dure réalité de ces « années de plomb » qui oblitèrent les espoirs et souhaits d’une jeunesse broyée par l’hypocrisie des classes dominantes et d’une police féroce.

C’est la police qui, après une descente dans la comune, jette, involontairement, les deux jeunes filles en pâture à une bande de malfrats odieux qui d’emblée ne les considèrent comme rien d’autres que des putains. Non Di Leo n’est pas misogyne comme certains ont pu l’affirmer, bien au contraire ! Tina et Lia, il les aime, leur accorde un unique moment de tendresse et de plaisir sincère auprès d’un petit fonctionnaire à la retraite, veuf et au moins aussi dégoûté qu’elles par la société et l’hypocrisie des autres. Le réalisateur prend également le temps de sonder le passé des deux jeunes filles. Avec beaucoup de tact, plus que les adeptes du cinéma-vérité qu'il met à l'écran au moment où les deux jeunes-filles révèlent leur histoire sans détour...

Dans La Dernière Maison sur la Gauche, Wes Craven livrait sa relecture trash et très « Vietnam-trauma » de la fable de Bergman, Jungfrukällan. Il donnait aussi au genre rape and revenge, l’un de ses opus les plus féroces. Di Leo arrête son film sur le viol et la mort de ses deux héroïnes et livre une oeuvre sombre, unique, lucide et sans espoir aucun. Point de revenge possible pour Tina et Lia. Leur histoire s’arrête brutalement... Comme si la réalité de l’Italie des années 1970 rattrapait les deux petites starlettes... Une réalité qu’annonce la citation de Paul Nizan mise à l’exergue du film : « Avevo vent'anni... Non permetterò a nessuno di dire che questa è la più bella età della vita. »

Di Leo, analysant l’échec de son film, affirma que le public ne lui a jamais pardonné d’avoir réservé à deux actrices aussi jolies que populaires une fin atroce et inattendue. C’est surtout que son film projetait à la face du public italien l’horreur du temps et l’hypocrisie maladive d’un pays travaillé par la Démocratie Chrétienne, le néo-fascisme ou les Brigades Rouges. Cette oeuvre unique et nihiliste est éditée dans une copie restaurée qui, si elle ne respecte pas le montage d’origine du film, l’enrichit de nombreuses images inédites.

S’il est âpre et malaisant de regarder le final abominable du film, ce témoignage ou cette analyse du flétrissement des idéaux de 1968, que Pierre Bourdieu ne renierait pas, vaut la peine d’être découvert ! Parce que sous ses dehors de video-nasty et  de pellicule-poubelle, Avere vent’anni donne à voir, de la plus crue des manières, ce sombre moment de l’Histoire italienne au cours duquel se téléscopent enlèvement d’Aldo Moro, attentats à la bombe, embuscades, meurtres, etc.  Une analyse sociologique et historique précieuse pour comprendre les temps troublés que furent les années 1977 et 1978 en Italie.

samedi 22 mai 2021

Lucio Fulci (réalisation) et Roberto Gianviti (scénario), Beatrice Cenci – Liens d’amour et de sang, Artus Films, Alignan du vent, 2020.

  

Lucio Fulci (réalisation) et Roberto Gianviti (scénario), Beatrice Cenci – Liens d’amour et de sang, Artus Films, Alignan du vent, 2020.

Dans son guide Cinéma Bis : 50 ans de cinéma de quartier, Laurent Aknin case Lucio Fulci entre Kenji Fukasaku et Serge Gainsbourg (sic !). En quelques lignes, le journaliste balaie les étapes de la carrière du réalisateur italien : cinéaste commercial, faiseur de westerns ou de gialli de bonne facture, accédant tardivement à la notoriété grâce à une « tétralogie de l’horreur » particulièrement putrescente et sombrant dans le pire du cinéma Z avec Zombi 3 ou Murderock... Pas un mot sur ce Beatrice Cenci disponible dans une belle copie restaurée accompagnée d’un livret écrit par Lionel Grenier (créateur et rédacteur en chef du site luciofulci.fr)...

Curieusement, Lucio Fulci estimait que ce film était sans doute l’un de ses meilleurs métrages et, en tous les cas, son film préféré. Hélas pour lui, comme il le confiait dans une interview menée par Marc Toullec en 1988 : « Aujourd’hui en Italie, le film a complètement disparu de la circulation, y compris la cassette vidéo qui a aussi très mal marché. Je cherche Beatrice Cenci, j’ai même offert une récompense pour qui me le ramènera. Le cinéma est fait de moments plus ou moins heureux. Et puis le public, c’est notre patron. Si je ne travaille pas pour le cinéma, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? »

Alors pourquoi ce drame historique, a priori atypique dans la filmographie du « terroriste des genres », a-t-il disparu des radars après l’échec de sa sortie en salles en 1969 ? Pourquoi tant de haine pour un film si injustement méconnu ? Est-ce lié à la forme trop dérangeante de l’œuvre ? A son ton ? A son traitement et à son propos ?

Beatrice Cenci est une figure connue de l’histoire italienne. Cette « belle parricide » a été condamnée à mort en 1599 pour avoir commandité l’assassinat de son père, aristocrate romain et débauché notoire, qui terrorisait toute sa famille. Passée à la postérité comme victime d’une justice inique et symbole de résistance à un patriarcat catholique abominable, la jeune femme exécutée à l’âge de 22 ans a inspiré Stendhal, Moravia, Zweig ou Tavernier (pour La Passion Béatrice).

Qu’est-ce qui a pu retenir l’attention de ce misanthrope et misogyne (?) notoire de Fulci dans cette sinistre histoire ? Et surtout comment aborde-t-il la réalisation de ce drame historique ? 

Riccardo Freda a tiré de l’histoire de Beatrice Cenci un film en costumes très classique (Le château des amants maudits sorti en 1956). Fulci a appris le cinéma aux côtés de Steno (alias Stefano Vanzina). Il a une connaissance très fine des codes cinématographiques et des genres. Pour sa version des mésaventures de Beatrice Cenci, il envisage moins le film comme un drame historique que comme un pur film de genre.

Après une entrée en matière dans le vif du sujet qui pose Beatrice en victime quasi-christique des méthodes inquisitoriales de l’autorité papale (Paul Verhoeven ne l’aurait pas filmé différemment !), de flashback en flashback, Fulci reconstitue le drame et le destin tragique de cette jeune-fille victime d’un monstrueux ogre paternel. De nombreux choix visuels renvoient au western spaghetti que Fulci a brillamment cotoyé trois ans plus tôt : poursuite à cheval, gros plans sur les visages en sueur… Il s’agit aussi du premier film dans lequel le réalisateur s’adonne à la violence la plus extrême. Le meurtre du père de Beatrice est particulièrement atroce. Fulci aborde en revanche les questions du viol et de l’inceste avec une grande retenue.

Pour conquérir les marchés internationaux, le film bénéficie d’un casting international assez impressionnant. Georges Wilson (oui oui le père de Lambert) incarne effroyablement bien le cruel père de l’héroïne. Raymond Pellegrin est un abominable cardinal. Mavie Bardanzellu est la pauvre mère de Beatrice, victime également des péchés et excès de son odieux époux. Le déjà très impressionnant Tomas Milian donne beaucoup de cœur à un personnage de serviteur prêt à tout sacrifier pour Beatrice. Quant à Beatrice, elle est merveilleusement interprétée par l’actrice américaine Adrienne Larussa. En dépit d’un tournage compliqué alimenté par de nombreux conflits entre Fulci et l’actrice principale, l’interprétation est excellente. Beatrice est autant dépeinte en victime qu’en manipulatrice. C’est là un tour de force de la part de Fulci qui parvient à broder son histoire autour de cette dichotomie : certes Beatrice a été violée, abusée et séquestrée par son père mais elle parvient à trouver le sang-froid nécessaire pour ourdir un effroyable complot familial afin de se débarrasser de son monstrueux père.

Lorsqu’on examine la filmographie de Lucio Fulci, on constate que l’homme derrière la caméra s’attache rarement à ses « héros » de celluloïde. Eternel misanthrope, il fait montre de plus de sympathie pour quelques-uns des personnages secondaires de ses récits. Dans Beatrice Cenci, il met en valeur le personnage d’Olimpo Calvetti, serviteur dévoué corps et âme à Beatrice, victime des pires supplices et cherchant à lui épargner une mort atroce au prix de sa vie. Fulci se montre souvent proche des petits et des exclus dans ses films : une rebouteuse atrocement lynchée dans La Longue Nuit de l’exorcisme, un peintre-artiste maudit assassiné au début de L’Au-delà, les parias au cœur du sombre western Les Quatre de l’Apocalypse

Fulci ne réalise pas un film dans l’esprit « #metoo » avant l’heure. En revanche, il signe une œuvre éminemment politique dans le contexte italien de la fin des années 1960. Il est bon de rappeler qu’ainsi que le clame Lamberto Bava dans une interview sur la carrière de son père, dans les années 1960, le petit monde du cinéma italien est extrêmement politisé et travaillé par les clivages entre Rossi (les Rouges) et Neri (les néo-Fascistes). Dans ce contexte clivant, un réalisateur aussi tiède et peu intéressé par un sujet tel que la libération de Rome par les partisans à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, un tel réalisateur est facilement taxé d’être un « facho » de base. Il est rare de lire que Lucio Fulci ait pu être à un moment de sa carrière un cinéaste politisé ou engagé. Pourtant à bien regarder Beatrice Cenci, on note qu’il n’est pas moins politique ou critique qu’un Aldo Lado qui signe quelques années plus tard ses Je suis Vivant !, Qui l’a vue mourir ? ou le traumatique La bête tue de sang-froid. Ces trois films ont en commun, sous des dehors giallesques, d’attaquer la mainmise corruptrice des élites et de l’Eglise sur la société italienne des années 1960 et 1970. Le propos de Fulci dans Beatrice Cenci n’est guère différent.

Réinscrit dans le contexte de l’année 1969, le film du « maître de l’horreur vomitive » en devenir est un brûlot contre la Démocratie Chrétienne au pouvoir en Italie. Se servant du prétexte historique de l’atroce fait divers qu’est l’affaire Beatrice Cenci, Fulci épingle les collusions entre pouvoirs politique et ecclésiastique. Il dépeint les élites aristocratique et religieuse comme un ramassis de personnages abjects, laids, uniquement intéressés par l’accumulation de richesses, corrompus, etc. La charge anticléricale est lourde et directe. Le film est très courageux et la critique de la société italienne des années 1960 sans appel.

L’accueil critique du film est effroyable. Le public n’est pas au rendez-vous. A l’international, le film sort dans des versions raccourcies de nombreuses années après sa sortie italienne. Et jusqu’au début des années 2000, le film est oublié et difficilement visible. Quelle injustice !

D’une grande intelligence et d’une grande modernité dans sa réalisation, il est grand temps de redécouvrir ce chef-d’œuvre ! Dans la carrière de Fulci, cet échec cinglant tient une place charnière entre ses westerns et gialli de belle facture (Le Temps du massacre ou Perversion Story) et quelques grands films de genre qu’il signe dans les années 1970 (Le Venin de la peur, La Longue Nuit de l’exorcisme ou Les Quatre de l’Apocalypse). Ce métrage réveille et révèle également chez Fulci un goût pour la mort, l’horreur sanglante et la cruauté. Longtemps considéré comme un simple faiseur ou au mieux comme un artisan honnête, il est grand temps de redonner à Fulci son véritable statut d’artiste. Artiste certes fasciné par le macabre mais artiste tout de même ! Et artiste très conscient et engagé dans le temps ! Dans Le Venin de la peur, il renvoie dos à dos et se moque allègrement des élites bourgeoises bien-pensantes et des hippies. Dans La Longue Nuit de l’exorcisme, il narre par le menu une histoire de chasse aux sorcières dans l’Italie contemporaine avec une critique acide de la bien-pensance chrétienne s’alimentant des superstitions de l’Italie rurale. Dans L’Emmurée Vivante, il fait voler en éclat le glamour très « roman-photo » des années 1960 et 1970…

Se replonger dans la filmographie de Lucio Fulci, c’est donner une seconde chance à celui qui est resté dans les mémoires comme le chantre d’un cinéma vomitif italien à bout de souffle. C’est aussi se repencher sur ces « années de plomb » italiennes, essentielles, traumatiques et parfois difficilement abordées de part et d’autre des Alpes…