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jeudi 24 août 2023

Gabriele Mainetti (réalisation et scénario), Freaks out, Metropolitan Vidéo, Paris, 2022.

 Gabriele Mainetti (réalisation et scénario), Freaks out, Metropolitan Vidéo, Paris, 2022.


Ce petit film italien n'est pas (encore) dans le top 10 des films sur la Seconde Guerre Mondiale de l'IGN (non pas l'Institut de Géographie, l'autre IGN : Imagine Games Network) mais mériterait une place tout autant qu'Inglorious Basterds ou Jojo Rabbit ! Avant d'aborder cette oeuvre de fiction singulière et originale, petit retour en arrière sur les représentations de la Shoah dans le cinéma mainstream et plus particulièrement dans les films de super-héros...

A peine trois ans après la diffusion de la série Holocaust sur la chaîne américaine NBC, Chris Claremont fait entrer la Shoah dans l’histoire des X-men de la Marvel dans l’épisode 150 de la série Uncanny X-men (juillet 1981). Le « mauvais » mutant Magneto se rappelle le funeste destin de sa famille exterminée par les Nazis. Le personnage est entièrement redéfini et réinventé au cours des années 1980 et de persécuteur raciste et extrémiste, il devient rescapé traumatisé et hanté par les souvenirs sombres de l’extermination des Juifs d’Europe par les Nazis. De 1981 à 2000, le passé de Magneto et son impact sur la psyché du personnage sont explorés et étoffés au gré de nombreuses séries ou mini-séries dans lesquelles le mutant apparaît.

En 2000, avec l’adaptation au cinéma des aventures des X-men par Bryan Singer, c’est un public encore plus large qui découvre dès l’ouverture du film le triste passé du héros. Les images représentant la Shoah restent gravées dans les mémoires de millions de spectateurs : pluie, travaux forcés, camps de concentration, séparation des familles, matricules tatoués, extrême maigreur et faiblesse des déportés… En 2011, le court prologue mis en scène par Singer est repris, dilaté et complété dans le film X-men First Class.  La Shoah et la persécution des Juifs par les Nazis sont devenues parties intégrantes de la « franchise X-men ».

La critique donne souvent de certains cinéastes italiens l'image de pistoleros ou mercenaires de la pellicule prêts à toutes les folies et exubérances. Avec Lo chiamavano Jeeg Robot, Gabriele Mainetti rendait un hommage très personnel et original aux créations de Go Nagai, père entre autres de Goldorak, et clamait son amour pour les super-héros et la culture pop. Freaks out est un peu une réponse baroque, extravagante et poétique aux très hollywoodiens X-men...

En 1943, à Rome durant la Seconde Guerre mondiale, Matilde, Cencio, Fulvio et Mario sont quatre freaks du cirque Mezzapiotta, propriété d'un dénommé Israël. Ils ont chacun des pouvoirs surnaturels : l'électricité, le contrôle des insectes, la force surhumaine ou le magnétisme comme un certain Magneto. Ce sont aussi des monstres de foire : nain, albinos ou homme-bête. Séparés d’Israël, les freaks se retrouvent sur les routes dans une Italie en guerre contre elle-même et en partie occupée par les Nazis…

Les influences cinématographiques sont nombreuses dans ce film : le Freaks de Tod Browning y croise une dépiction crue et violente de la guerre que ne renierait pas un Sam Peckinpah. Certains passages, notamment ceux mettant en scène la jeune Matilde, sont empreints d’une poésie baroque qui fait songer à Guillermo del Toro. La photographie est magnifique. Les mouvements de caméra sont amples et maîtrisés. Les longs plans séquences entraînent le spectateur dans un spectacle ambitieux qui se teinte d'accents carpentériens bienvenus. Le film n'est cependant pas qu'un agrégat d'influences ou de plans en hommage à. Manetti cultive un goût certain pour l’étrange et le curieux ainsi qu’une affection certaine pour ces monstres balançant entre survie et résistance. Le film est fou et attachant, extrêmement personnel et audacieux.

Sur leur route, les quatre héros croisent un autre freak au service du Reich, Franz, un pianiste allemand doté d’un sixième doigt. Véritable monstre sensible à l’art et hanté de visions du futur (pêle-mêle : le cube Rubiks, le I-phone, les missions Apollo, le suicide d’Hitler…), Franz souhaite offrir au Führer des super-héros. Ce que les freaks ne sont pas ! 

 

 

Dans la presse cinéma, certains ont cru pertinent de comparer Freaks out à Inglorious Basterds de Quentin Tarantino. L’argument de ces critiques réside dans l’aspect volontairement « exploitatif » et « débridés » voire borderline des deux métrages. Mais là où Tarantino n’apparaît que comme un adulescent dans sa manière caricaturale et grotesque de réinventer la Seconde Guerre Mondiale, Mainetti s’empare d’un épisode particulièrement dramatique de l’histoire contemporaine italienne pour frapper le spectateur en plein cœur. Et c'est là qu'il fait la démonstration de sa maturité de cinéaste et ce, même si le spectateur inattentif à tôt fait d'étiqueter le métrage comme simple fourberie ritalienne aux accents de fumetti dégénérés... Du cœur, les personnages du film et le film lui-même en sont emplis.

A côté de cela, Mario, le nain doté de pouvoirs magnétiques est également sujet à de fréquentes crises de priapisme. Oui Tarantino est battu à plate couture par son collègue italien en matière de bizarrerie et de mauvaises blagues !


« De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités. » La devise super-héroïque forgée par Stan Lee et Steve Ditko vient irrémédiablement à l’esprit à la vision du dernier quart du film. D'une manière beaucoup plus colorée, Mainetti fait des ses freaks des émules des X-men, ces mutants qui  luttent pour protéger les humains qui pourtant les craignent et les haïssent. Le spectateur sent bien que le bonhomme est littéralement imprégné de culture populaire ! Le réalisateur met en images la rafle du ghetto de Rome et la déportation des Juifs arrêtés vers Auschwitz en octobre 1943.  Et les freaks épaulés par un groupe de résistants constitué essentiellement de laissés pour comptes, éclopés et mutilés s’en vont combattre les Nazis et libéré leur compagnon Israël… Le film délaisse l’imagerie posée par Bryan Singer dans X-men (pluie, travaux forcés, camps de concentration, séparation des familles, matricules tatoués…). Gabriele Mainetti s’attache à retravailler les images de la déportation : arrestations, camions, trains… Certes ces représentations fictives appellent une analyse et une mise en perspective avec des sources ou études historiennes. Mais…

En Italie comme ailleurs, la mémoire de la Shoah est en compétition avec d'autres mémoires et les souvenirs de cette période sont gênants voire humuliants pour certains. L'historien Lanfranco Di Genio, dans une réflexion sur le refoulement des crimes fascistes et le mythe du bon italien,  constatait en 2010 :
« À la Libération, les nations libérées pouvaient se réjouir de la victoire sur les nazis, tandis que les quelques survivants juifs n’avaient rien à fêter : ils avaient tout perdu et ils ne savaient pas où aller.» Mainetti, dans un numéro d'équilibrisme plus réfléchi et mûri qu'il n'y paraît, touche à cette mémoire avec une certaine candeur teintée de justesse. Dans son récit de fiction, il donne quelque-chose à célébrer aux survivants des persécutions nazies. Cette relecture super-héroïque de la Seconde Guerre Mondiale qui ne saurait se résumer à un « les super-éclopés contre les Nazis » vaut le coup d'oeil ! D'autant que dans le registre du cinéma populaire transalpin, ce petit film qui a un grain est aux antipodes des crapoteuses pellicules de nazisploitation de la décennie 1970 !

Tonitruant, exubérant, violent, drôle, fou, dérangeant, touchant, courgeux, autre… Freaks out est tout cela et c’est un véritable film freak qui mérite d’être vu pour sa singularité et sa sincérité. C’est également une contre-proposition fascinante aux films de super-héros hollywoodiens dont le filone surexploité semble amené à se tarir incessamment sous peu…

jeudi 23 mars 2023

Collectif, 100 comics qui ont marqué l’Histoire, Ynnis éditions, Paris, 2022.

 

 
 Collectif, 100 comics qui ont marqué l’Histoire, Ynnis éditions, Paris, 2022.

En moins de vingt ans, les super-héros de comics ont envahi nos écrans, nos consoles et nos esprits. Partis des marges de la pop-culture, ils en occupent aujourd’hui le devant de la scène. Au point d’en devenir agaçants et insupportables pour certains ! Ce raccourci de vingt années d’invasion de la culture comics est lui-même un raccourci de l’histoire de ce médium bientôt centenaire, médium créé par de jeunes Américains issus de l'immigration envieux de trouver une vraie place dans la société et se servant des comics pour le dire et y parvenir. Mais il n’est pas question dans cet ouvrage de cette poussiéreuse histoire du médium comic-book.

De manière non-exhaustive et limpide, en cent chroniques s’étalant sur des doubles pages, une équipe d’experts et de passionnés opère un retour aux sources de la culture comics et invite le lecteur à lire ou relire cent comics incontournables. Il est vrai qu’à force de se laisser embarquer par les produits estampillés Disney et Marvel Studios, on en oublierait presque que les comics sont à l’origine des fascicules de papier bon marché aux couleurs criardes ! Et cette sélection de cent titres entend mettre en lumière la puissance de ces récits en images et en mots. Il s'agit également de souligner la richesse des comics et leur grande diversité.

Ce panorama des comics se découpe en six parties. Chaque partie couvre une décennie et ce guide balaie l’histoire des comics des années 1960 à aujourd’hui. Ce chouette ouvrage constitue une belle introduction à l’histoire des comics, même s’il écarte les premières décennies («l’ âge d’or » des décennies 1930 à 1950) de maturation du médium pour se concentrer sur les titres à retenir depuis « l’âge d’argent ».

L’ouvrage permet de découvrir la variété des comics : récits super-héroïques mais aussi de fantasy, d’horreur, polar, d’humour, etc. Le lecteur y croise des créateurs de légende : Jack Kirby, Neal Adams, Jim Steranko, Will Eisner, Art Spiegelmann, l’incontournable Alan Moore, Chris Claremont, Frank Miller, Don Rosa… La structure chronologique permet de réinscrire chaque titre ou artiste dans l’histoire du médium ou la Grande Histoire tout simplement. Les notices au format court synthétisent bien ce qui fait l’intérêt historique des titres chroniqués et en résument les caractéristiques majeures.

Aux côtés des comics attendus (Un pacte avec Dieu, Maus, Watchmen ou L’Art invisible), le lecteur relèvera de petites pépites ou surprises à feuilleter : l’underground et féministe Wimmen’s Comix, l’exceptionnel strip Calvin et Hobbes, l’indémodable Bone, le touchant récit initiatique Blankets, le parfaitement essentiel Punk Rock Jesus… Ce catalogue de plus de deux cents pages fait la part belle aux décennies 1980, 1990 et 2000. Le lecteur se souviendra, en effet, que le médium comic est arrivé à maturité au tournant des années 1980 et explore depuis lors des thèmes plus matures et variés que le seul affrontement super-héroïque des gentils contre les méchants !

L’introduction est signée par le génial Commis des comics alias Cédric Calas. Dans la team de rédacteurs se croisent les experts Jean-Michel Ferragatti, Fred Wullsch, Marceau Henault ou Sophie Bonadè. Ce panorama s’adresse tant aux passionnés qu’aux néophytes ou curieux n’ayant pas trop connaissance des racines de papier de nombre de films, séries ou jeux vidéos. Voilà un sésame commode pour se faire une idée des spécificités des comics anglo-saxons. La structure chronologique en fait un ouvrage facile d’accès et agréable à feuilleter.

D’aucuns rétorqueront qu’il manque à cette « comicothèque » idéale quelques titres mais ces cent comics ne sont qu’une porte d’entrée vers les milliers d’autres à feuilleter et découvrir par la suite ! Et comme le Commis des comics s’évertue hebdomadairement à le réciter sur sa chaîne youtube : lisez, lisez et lisez et faites vivre ce médium comic qui offre à ses lecteurs évasion, émotions, réflexion, lecture ou analyse du monde et ce depuis quasiment un siècle !

mercredi 1 mars 2023

Nathan Réra, Au jardin des délices : entretiens avec Paul Verhoeven, éditions Rouge Profond, collection Raccords, Paris, 2010.

 

Nathan Réra, Au jardin des délices : entretiens avec Paul Verhoeven, éditions Rouge Profond, collection Raccords, Paris, 2010.

Benedetta, lors de sa présentation au Festival de Cannes 2021, a été diversement reçu et perçu par la critique comme par le public. Film de nonnesploitation endimanché ? Bûcher dressé contre l'hypocrisie et la bien-pensance ? Facétie d'un cinéaste sur le retour ? Le film est sans doute un peu tout cela et bien plus encore. Il est maladroit de vouloir ranger dans une seule case ce réalisateur à la triple carrière et ses oeuvres polymorphes.

Nathan Réra est chercheur en Histoire des Arts et il s’est spécialisé dans les représentations artistiques et documentaires des témoignages liés aux génocides. Il a étudié la question du Rwanda et celle de la destruction des Juifs d’Europe. Dans ces entretiens qu’il mène avec une grande proximité avec Paul Verhoeven et une grande finesse, il s’attache aux effets de miroirs et de renvois entre le cinéma du réalisateur néerlandais et ses références artistiques ou mémorielles.

La filmographie de Paul Verhoeven peut faire songer à une toile de Jérôme Bosch, d’où le titre choisi pour cet ouvrage. Le « Hollandais violent » a brossé tout au long de sa carrière une gigantesque toile où se côtoient tourments, désirs, supplices et délices : viol, énucléation, être humain littéralement liquéfié sous l’effet d’un bain d’acide, démembrements, copulation frénétique… Les scènes violentes, choquantes, cauchemardesques ou sexy font partie intégrante de la trépidante filmographie du réalisateur.

Au sein de cet ensemble hétéroclite souvent dérangeant et perturbant, les aller-retours entre son cinéma et la peinture, la sculpture ou le cinéma des autres sont fréquents. Le tout jeune auteur, lorsqu’il se faisait la main en mettant en scène un épisode de la série télévisée Floris (un équivalent néerlandais des aventures de Thierry la Fronde ou Ivanhoé), s’amusait déjà à caricaturer le peintre Jérôme Bosch. Parmi les références essentielles pour appréhender l’art de Verhoeven, La Tentation de Saint-Antoine dudit Bosch s’impose.

L’iconographie chrétienne est une donnée qui hante les films du cinéaste néerlandais. Il reconnaît, dans ses échanges avec Nathan Réra, sa fascination pour les représentations de la crucifixion. Le livre dresse de Paul Verhoeven le portrait d’un esthète, d’un mélomane, d’un grand conteur et raconteur mais aussi celui d’un trublion du septième art, jamais en manque d’idées audacieuses et iconoclastes pour secouer son public. De la figure christique d'un Robocop à cette Benedetta qui d'une statue de la Vierge fait un godemiché, le cinéma de Verhoeven est celui de tous les audaces !

Mais qu’est-ce qu’un universitaire spécialisé dans les représentations des génocides peut bien trouver à analyser dans la filmographie déroutante de Paul Verhoeven ? Né en 1938 à Amsterdam, le réalisateur garde de terribles souvenirs des années d’occupation des Pays-Bas par les Nazis. Témoin direct de violences de guerre, marqué à jamais par cette sordide période, il imprègne nombre de ses films de cette mémoire « présente-absente ». La disparition d’une famille juive voisine, la faim, la maladie, les exécution sommaires... La Chair et le Sang est une fresque pleine de bruit et de fureur dans laquelle il s’attache à mettre en images les approches historiques de Johan Huizinga. Moyen Âge renaissant ou Renaissance encore teintée de Moyen Âge mais aussi version médiévale de La Horde Sauvage de Sam Peckinpah. Et surtout, de l’aveu du cinéaste et de son complice scénariste Gerard Soeteman, volonté de mettre en scène une horde de mercenaires dont les traits sont calqués sur l’intelligentsia nazie : Martin Bormann, Josef Goebbels, etc.

Le second conflit mondial et son impact aux Pays-Bas, Verhoeven l’aborde sans fards dès les années 1980 avec Soldaat van Oranje jusqu’aux années 2000 avec Zwartboek. Dans les entretiens menés par Nathan Réra, le soin apporté aux recherches documentaires et les choix de mise en scène du réalisateur sont particulièrement mis en exergue. A la différence de Gillo Pontecorvo (dans Kapo) ou de Steven Spielberg (dans La Liste de Schindler), l’Amstellodamois se garde bien de montrer les corps des victimes néerlandaises de la Shoah. Il est fort conscient du processus d'extermination dans les centres d'assassinat. Il n'ignore pas qu'aucune image fixe ou filmée ne rend compte du sort des Juifs à Belzec, Treblinka ou Auschwitz... Le cinéaste s’interroge sur le statut de l’image dans les représentations du génocide. S’il ne suit pas la ligne que s’impose Lanzmann, il ne s’interdit pas d’utiliser comme références les images de la découverte des crimes de guerre nazis. En revanche, il ne filme pas l’assassinat et veut éviter de mettre en boite des scènes aussi maladroites et embarrassantes que celles se déroulant à Auschwitz dans La Liste de Schindler.

Nathan Réra s’entretient avec un homme avisé et fort documenté. Verhoeven reconnaît que pour Zwartboek il a aménagé et condensé le fruit de ses recherches documentaires pour les besoins du scénario. Certains personnages historiques sont ainsi combinés en une seule et même personne. Le souci de coller à une certaine forme de vérité historique est néanmoins bien réel. La sortie de guerre assez catastrophique des Pays-Bas y est montré sans détour et sans concession. La Shoah, même s’il en est question, n’est pas le sujet du film. De même dans Soldaat van Oranje, le regard de Verhoeven sur l’après-guerre et les crimes de guerre nazis prend une place de choix.

Interrogé sur l’importante influence des représentations cinématographiques de la Seconde Guerre Mondiale sur une certaine forme de mémoire collective, Paul Verhoeven n’est pas tendre avec le révisionnisme douteux d’un Quentin Tarantino et de ses Inglorious Basterds. Pourquoi le réalisateur américain cite-t-il autant de films dans son métrage ? Que cherche-t-il à montrer ? Le pouvoir du cinéma peut-il réécrire l’Histoire ? Veut-il simplement rendre fun le second conflit planétaire ? S’agit-il de faire des Juifs les vainqueurs de la guerre ? Le « Hollandais violent » s’interroge avec justesse sur ce grand écart entre réalité historique et cinéma de l’auteur de Pulp Fiction... Ce comic-book sur la Seconde Guerre Mondiale n’arrive pas à la cheville de la satire mal comprise et mal accueillie qu’était Starship Troopers

La filmographie de Paul Verhoeven s’étale sur une cinquante d’années. Ses premiers films ont été les plus chers tournés aux Pays-Bas. Dans les années 1980, c’est encouragé par Steven Spielberg qu’il s'en va aux Etats-Unis tenter sa chance. La Chair et le Sang est la première étape de son ascension internationale. Film d’une extraordinaire maîtrise, représentation inventive de la période charnière entre Moyen Âge et Renaissance, réinvention du film d’aventures médiévales… Verhoeven a enchaîné les succès : Robocop, Total Recall, Basic Instinct… Et depuis 1992, il a dégringolé de film en film. Show Girls ou Starship Troopers sont des échecs commerciaux. Taxé d’être décadent, pervers, libidineux, le réalisateur batave s’est replié en Europe. Il continue de réaliser les films qu’il souhaite, à moindre frais mais avec une égale efficacité. Et toujours avec ce je ne sais quoi de décontraction et de subversion batave !

Le présent ouvrage est un régal et l’occasion de découvrir ou redécouvrir le talent d’un réalisateur européen parti à la conquête d’Hollywood. C’est aussi l’occasion de se pencher sur les représentations cinématographiques de la destruction des Juifs d’Europe avec l’œil d’un expert, Nathan Réra, et la complicité d’un cinéaste hautement sympathique.

dimanche 19 février 2023

Didier Pasamonik (direction), Spirou dans la tourmente de la Shoah, éditions Dupuis - Mémorial de la Shoah, Marcinelle, 2023.

 

Didier Pasamonik (direction), Spirou dans la tourmente de la Shoah, éditions Dupuis - Mémorial de la Shoah, Marcinelle, 2023.

Interviewé sur la genèse du projet de bande-dessinée sur la Révolution Française dont le deuxième tome sort en ce début d’année 2023, Florent Grouazel s’explique : « Je suis fasciné par les représentations passant par bande dessinée et le cinéma. Les arts populaires charrient tout un imaginaire et je trouve intéressant de le remettre en question. Les représentations de la Révolution doivent un peu aux historiens, mais surtout aux illustrateurs et aux auteurs de bande dessinée. Nous avons une vraie responsabilité vis à vis des images que le public va se faire de cette période. »

C’est une démarche semblable qui anime Emile Bravo dans les quatre volumes des aventures du jeune Spirou plongé dans la tourmente de la Seconde Guerre Mondiale. Le présent catalogue d’exposition peut autant servir de compagnon de lecture, de prolongement ou de véritable making-of de ces quatre volumes de bande-dessinée. Ces quelques 150 pages richement illustrées reviennent sur les contextes historique et éditorial ainsi que sur les coulisses de la création de ce récit à part dans la bibliographie du plus célèbre des grooms.

Coupons court aux polémiques autour de la question d'une supposée « bazardisation de la mémoire de la Shoah » : la démarche profondément humaniste, pédagogique et sincère de l'artiste Emile Bravo est clairement démontrée dans ce catalogue. La culture et les arts populaires sont en outre d'essentiels leviers dans l'éducation du public aux questions de la Shoah, des totalitarismes ou de la Seconde Guerre Mondiale. 

Sous la direction de Didier Pasamonik, une « escouade » de spécialistes de la Shoah ou de la Seconde Guerre Mondiale, d’historiens, de spécialistes de la bande-dessinée, d'académiciens et de pédagogues vient éclairer et expliciter le travail de mémoire et d’Histoire du talentueux Emile Bravo. L’ouvrage a de nombreux intérêts et attraits. Ce qui est assez vertigineux à la lecture de ce catalogue, c’est qu’en explorant les sources sur lesquelles s’appuie l’artiste, il met en lumière une histoire dans l’histoire, une œuvre dans l’œuvre et surtout l’Histoire dans l’histoire de ce groom tout jeunot qui n’est pas encore le Spirou que le lecteur connaît ou croit connaître.


Articulé en huit parties, ce beau livre fait la part belle à l’Histoire du vingtième siècle. Les premiers pas de Spirou dans son journal éponyme en 1938 jusqu’aux années de guerre, l’ancrage volontaire du récit imaginé par Emile Bravo dans le contexte de la Belgique occupée par les Nazis, les clivages entre Wallons, Flamands ou Bruxellois durant cette terrible période, la Shoah, les camps d’internement et la déportation, la persécution des Juifs de Belgique, la résistance aux forces d’occupation nazies… Le sérieux et le soin apportés par Emile Bravo à l’assise historique de sa tragicomédie humaniste forcent le respect. En quelques pages, les auteurs du catalogue parviennent à rédiger des mises au point concises et extrêmement limpides sur les divers aspects susnommés. L’iconographie est riche et précieuse. En une double page titrée « Auschwitz, que savait-on ? », Tal Bruttmann expose l’état des connaissances avérées ou supposées sur la « solution finale » au moment des faits. Le travail sur le contexte est extrêmement utile à des fins didactiques.

Au-delà des connaissances historiques rassemblées dans ce catalogue, l’ouvrage est également l’occasion de rencontres avec des personnages que Spirou croise dans ses aventures ou qu’Emile Bravo et l’équipe de Didier Pasamonik ont croisé lors de leur enquête. L’artiste auteur des œuvres dans l’œuvre tout d’abord, à savoir Félix Nussbaum. Les lecteurs de la tétralogie connaissent le sort malheureux de ce peintre déporté à Auschwitz en août 1944. Ses peintures apparaissent dans les cases de la bande-dessinée et à travers son histoire s’esquisse celle de la destruction des Juifs d’Europe. Caroline François s’attarde sur la vie et le destin de Felka Platek, artiste peintre et épouse de Nussbaum. L’Histoire s’incarne de manière touchante dans les pages d’Emile Bravo. Là est l'un des versants humanistes du travail de l'auteur. Sa bande-dessinée est un récit édifiant qui s'adresse tant à l'esprit qu'au coeur du lectorat.

Les autres figures marquantes qui apparaissent dans le présent ouvrage sont Jean Doisy et l’incroyable Victor Martin. Jean Doisy de son vrai nom Jean-Georges Evrard, est rédacteur en chef du Journal de Spirou de 1938 à 1955. C’est un pionnier de la bande-dessinée belge, un antifasciste convaincu et une figure de la Résistance belge. Le récit héroïque du combat de Jean Doisy pour poursuivre la publication du Journal de Spirou ou de journaux clandestins sous l’Occupation est prenant. Cependant l’improbable mais vraie mission d’infiltration de Victor Martin en Haute-Silésie afin d’enquêter sur le sort des Juifs déportés depuis le Belgique, son arrestation, son évasion puis l’envoi de son rapport en 1942 sont proprement hallucinants. Ces hauts-faits abondamment détaillés et documentés dans le catalogue viennent jeter un éclairage inattendu sur la Résistance belge, sans doute trop peu connue du lectorat français.



Le catalogue se clôt sur deux bonus géniaux et hautement informatifs sur les coulisses de la création de la bande-dessinée. Une visite de la galerie des peintures de Félix Nussbaum par Emile Bravo et Romain Blandre. Parler de la Shoah à travers l’art, faire résonner les cases de bande-dessinée et les toiles de Nussbaum, mettre « l’art face à l’Histoire»… La force du projet d’Emile Bravo se dévoile lors de cette « visite ». Enfin, un entretien entre Emile Bravo, Romain Blandre, Caroline François et Didier Pasamonik vient répondre à nombre de questions sur la création, le sens, les choix artistiques et la mission à la fois mémorielle, pédagogique et humaniste à laquelle s’est contraint Emile Bravo. Spirou s’éveille au Monde et Emile Bravo souhaite que le lecteur prenne conscience que « la Bête n’est pas morte » et qu’il faut pour la combattre se cultiver, apprendre, prendre du recul et mettre à bas l’ignorance ou la peur qui pourrissent âmes et esprits…

La postérité dira si, comme l’assène Didier Pasamonik dans son introduction, le travail d’Emile Bravo est « la bande-dessinée la plus importante écrite sur le Shoah depuis Maus d’Art Spiegelman ». En tous les cas, les planches d’Emile Bravo et le présent catalogue sont de très précieux auxiliaires dans la lutte contre l’ignorance, la haine et le négationnisme. Le catalogue donne furieusement envie de se replonger encore et encore dans la bande-dessinée mais surtout de découvrir cette exposition présentée au Mémorial de la Shoah jusqu'en août 2023 !