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mercredi 13 mai 2026

Une bande-dessinée pour en finir avec Auschwitz ?

Ari Richter, Plus jamais je ne visiterai Auschwitz : un roman graphique sur le trauma et la mémoire, Delcourt, Paris, 2025.

Ari Richter est né à Tampa en Floride en 1983. Il n’est pas né lorsque Maus commence à être publié aux Etats-Unis. C’est un artiste et un professeur à l’Université de la ville de New-York. Il est le petit-fils de survivants de la Shoah et fils de thérapeutes. Dans le titre de son album, le mot essentiel est « je ».

Dans le premier chapitre de son roman graphique, « A l’ombre de la Shoah », il raconte de manière sincère et touchante son enfance et son adolescence en Floride. Il évoque ses difficultés à grandir dans une famille juive qui observe assez scrupuleusement sa religion. Il explique ses sentiments lorsqu’il entendait ses grands-parents évoquer l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale. L’omniprésence de ces événements et d'un monde surgi d'un passé auxquels il ne pouvait s’identifier. Il mentionne ses difficultés à s’assimiler et à s’intégrer alors que sa judaïté se rappelle constamment à lui. Il rapporte ses difficultés face à l’antisémitisme ordinaire.

Pas évident d’échapper à « l’ombre de la Shoah » lorsque l’on est prénommé en référence à un personnage interprété par Paul Newmann dans Exodus… Richter raconte aussi son amour des comics et des figurines à collectionner. Il justifie ce besoin de balancer des blagues antisémites avant que les autres ne le fassent. C’est pour lui une manière de prouver que sa judaïté ne le définit pas. Il confesse n’avoir aucune envie d’être juif en public mais… d’être sans cesse renvoyé à sa judaïté en privé ! Tout cela est narré avec beaucoup de franchise et un humour précieux qui montre le recul de l’auteur sur sa propre histoire. Qui plus est, son écriture est assez subtile et lui permet en une seule case de préciser la nuance entre l’humour juif pratiqué entre juifs et les vannes antisémites qu’il balance à tour de bras en public.

La partie centrale de son roman graphique est consacrée à ses recherches généalogiques, la collecte des témoignages des membres de sa famille qui ont survécu à la Shoah et son voyage sur les traces de sa famille. C’est le choc de la fusillade dans la synagogue Tree of Life de Pittsburgh en octobre 2018 qui provoque chez lui une espèce de dépression et le pousse à sonder la mémoire familiale. Plus il se renseigne sur l’antisémitisme, plus il est noyé d’informations angoissantes. Les attaques contre Georges Soros, les propos de Donald Trump lors de sa campagne électorale, les tags antisémites dans les cimetières… Triste, déprimé et angoissé, il commence à fouiller dans les vieux papiers de sa famille. Il se met à élaborer un arbre généalogique de sa famille. Et réalise qu’une trentaine de membres de sa famille sont morts dans des camps, ont été abattus, se sont suicidés sous la contrainte… Entre traumatisme et mémoire, il commence à prendre la mesure de l’héritage familial et du poids anxiogène de celui-ci.

Ari Richter collectionne des objets de toutes les sortes : des action figures, des comics, des trading-cards, des CDs, des DVDs, des cigales mortes, des figurines qui pissent… Et pourquoi donc ne pas collectionner les récits de ses grands-parents ? Pourquoi ne pas préserver l’histoire de sa famille ? Pourquoi ne pas mettre à profit sa sensibilité d’artiste pour cela ? Il rassemble donc tous les journaux ou tous les enregistrements de témoignages qu’il peut trouver et se met à dessiner ce qu’il découvre. C’est là le cœur du roman graphique. Un assemblage de dessins, de collages, de reproductions de photographies ou de documents d’archives qui donne vie à l’histoire d’une famille. Richter a une approche très concrète de l’art et des témoignages collectés.

« C’est ce qui s’est passé. » C’est ainsi que s’intitulent les chapitres centraux du roman graphique. En mettant en images et en exergue les anecdotes récoltées en auscultant la mémoire familiale, Richter émeut et bouscule son lecteur. Tous ces événements et ce monde qui lui semblaient si étrangers lorsqu’il était plus jeune l’obsèdent et prennent un tout autre sens au fur et à mesure de son enquête.

Arrive l’étape qui donne son titre au roman : le voyage mémoriel sur les traces de sa famille. Avec un humour toujours mordant, Ari Richter évoque d’abord le tabou de l’impossible retour vers l’Allemagne. « Honnêtement j’ai toujours eu plus la trouille de Freddy Krueger que du criminel de guerre nazi Friedrich-Wilhelm Kruger ! » Avec sa femme Irin, il part donc à l’été 2019 en Allemagne et en Pologne. Il sonde alors le traumatisme de rencontre en rencontre et de visite en visite. Comme ces Allemands qui pleurent en avouant qu’ils ont perdu le sens de l’humour en perdant leurs juifs… 

Le chapitre consacré à la visite d’Auschwitz est tout à la fois drôle et tragique. Avec humour et avec un recul impressionnant, Ari Richter passe ses souvenirs à la moulinette. Le chaos ambiant de la visite, la foule cosmopolite, les tickets de couleurs différentes pour identifier la langue parlée par les visiteurs qui lui évoquent les marquages sur les tenues des déportés, les selfies à gogo… Mais ce qui le traumatise surtout lors des trois heures de visite guidée, c’est le discours du guide polonais qui insiste sur les souffrances des non-juifs polonais. La marginalisation des victimes juives et la séparation systématique des Polonais et des victimes juives… « Pourquoi ne dit-il jamais juifs polonais ? » Cette déjudaïsation de la Shoah digne d’un régime communiste le dérange ! Son expérience malheureuse à Auschwitz apporte un éclairage des plus pertinents sur les politiques mémorielles et les rapports à la mémoire des descendants de survivants, des descendants de persécuteurs et des Polonais !

C’est en lisant ces pages extrêmement critiques et mordantes que le lecteur doit se remémorer le titre : « Plus jamais JE ne visiterai Auschwitz ». Ari Aster livre son ressenti et pointe des travers qui sont des réalités et qui servent parfois de leviers à certains discours antisémites. L’artiste américain n’est pas du nombre de ceux qui fièrement clament avoir été deux fois à Auschwitz dont une fois à moins vingt degrés pour prendre possession d’un héritage ancestral. Il ne tourne pas en dérision ceux qui clament la nécessité de ne pas oublier et arborent ces voyages mémoriels comme des badges sur leur poitrail. Non. Il dit simplement que fort de sa connaissance de la mémoire et des traumatismes de sa famille, sa visite à Auschwitz a été plus problématique que thérapeutique. Il remet en cause certains aspects des politiques mémorielles et la muséographie d'Auschwitz. En cela, le roman graphique peut trouver maints échos dans le film de Jesse Eisenberg, A Real pain (2024). Dans ce dernier, deux frères partent en voyage mémorielle sur les traces de leur grand-mère et visitent Varsovie et Majdanek. L’approche sensible et sarcastique de la mémoire familiale est commune aux deux œuvres.  

Les dernières pages de l’album sont consacrées au retour aux Etats-Unis, à la pandémie, à l’assaut sur le Capitole et à l’essor d’un trumpisme inquiétant, à un autre séjour mémoriel en Allemagne et à une visite de Dachau, aux angoisses d’Ari et de sa femme Irin quant à l’avenir de leurs enfants, aux conséquences du 7 octobre 2023 simplement évoqué par un collage… Ce roman graphique n’est sans doute pas un album qui entend en finir avec Auschwitz. C’est un ouvrage intéressant et un regard très sincère, personnel et touchant sur le traumatisme de la Shoah, sur la mémoire et le rapport des différentes générations à celle-ci, sur l’art moins comme exutoire des névroses que comme outil d’appropriation et de transmission d’une mémoire et d’une histoire.

mercredi 25 mars 2026

Les Cheveux d'Edith, par Fabienne Blanchut, Catherine Locandro et Dawid, Dargaud


Ils sont nombreux à attendre le prochain bus qui arrivera à l’hôtel, chargé de ces dizaines de rescapés qui reviennent faméliques de l’enfer des camps. Certains exhibent les photos de leurs proches et demandent à ces êtres décharnés s’ils les ont vus à Birkenau. Depuis leur déportation, plus aucune nouvelle ne leur a été donnée. Et quand on leur répond qu’il faut renoncer à tout espoir parce que la plupart sont partis en fumée, après l’incompréhension, c’est dans l’horreur et dans une profonde tristesse que plongent celles et ceux qui découvraient l’ampleur du génocide.

Dans ce fabuleux album, Fabienne Blanchut et Catherine Locandro (scénaristes), ont confié à Dawid la lourde tâche de mettre en images l’histoire de ces quasi miraculés, la plupart juifs, qui reviennent d’Europe de l’Est en ce printemps 1945, après avoir échappé au meurtre de masse commis dans les chambres à gaz des centres de mise à mort. L’histoire est celle du jeune Louis, lycéen parisien, qui gagne un peu d’argent le soir en travaillant dans un cinéma. Sur le chemin qui le mène à son lycée ou à son travail, il passe tous les jours à vélo devant l’hôtel Lutetia, réquisitionné pour accueillir et remettre du mieux possible en forme les anciens détenus qui reviennent dans un état physique et mental catastrophique.

Humaniste et empathique, Louis ne peut se résoudre à simplement observer de loin ces victimes du nazisme. Contre l’avis de son père, il décide d’œuvrer en secret auprès des membres de la Croix rouge et des scouts qui viennent en aide à ces rescapés. Armé d’une farouche volonté, il passe des heures dans l’hôtel, parcourant les étages et servant chambre après chambre les repas à des personnes qui n’ont plus l’habitude que l’on s’adresse à eux sans les frapper, à des gens terrorisés dont la moindre silhouette leur rappelle les bourreaux nazis qui les ont tant fait souffrir.

Louis se lie d’amitié avec Sylvette, jeune femme amaigrie mais combattante qui tente de surpasser les épreuves vécues dans les camps nazis. Sylvette partage sa chambre avec Edith, dont le traumatisme est si fort qu’elle est mutique et n’arrive plus à dormir ailleurs qu’à même le sol tant on lui a fait oublier tout forme de confort. Après des années de violence, de privation et de terreur, Edith ne peut s’empêcher de garder en secret toutes les cuillères qu’on lui propose sur ses plateaux repas. Cette cuillère si précieuse sans laquelle elle ne pouvait se nourrir quand elle était aux mains des nazis.

Chacun doit se réhabituer à vivre dans une paix et une sérénité que l’on juge irréelle après tant de souffrance ; il faut retrouver l’envie de parler aux autres et de retourner vivre en société. Il faut s’habituer au calme d’un Paris libéré et au droit de dormir dans des draps propres. Au fil des planches, Louis tente de redonner le gout de vivre à Edith qui prend de plus en plus d’assurance au fur et à mesure que ses cheveux repoussent. Dans l’ombre, d’autres veillent pour trouver un lieu d’accueil à ces survivants qui n’ont, pour la plupart, plus de famille.

Les personnages évoluent dans une ambiance lumineuse et superbe. Des flashbacks permettent de comprendre pourquoi Edith et ses compagnons d’infortune reviennent aussi traumatisés. De long passages muets ponctuent régulièrement l’album, car il n’est parfois pas nécessaire d’en dire ou d’en écrire de trop pour comprendre les sentiments et entendre les sons qui accompagnent les gestes d’humanité ou les cruautés subies.

Emouvant et attendrissant, ce roman graphique interpelle également. Il dénonce la passivité de trop nombreux Français qui n’ont pas agi et ont laissé faire. Il montre de façon assez crue les violences nazies tout en gardant suffisamment de mesure pour ne pas sidérer le lecteur. Ce trio d’auteurs livrent ici un vibrant hommage aux rescapés des camps et à toutes celles et tous ceux qui les ont accompagnés dans leur reconstruction. Un véritable hymne à l’entraide.

mardi 10 février 2026

L' Abolition. Le Combat de Robert Badinter - Par Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden - Glénat - 2025



11 mai 1987. La cour d’assises de Lyon est pleine à craquer. Témoins, journalistes, victimes et simples spectateurs assistent à une audience médiatique. S’ouvre ce jour le procès de Klaus Barbie, le boucher de Lyon, assassin et tortionnaire nazi qui œuvra des années durant dans la ville. Robert Badinter aurait pu regretter à ce moment-là d’avoir combattu pendant si longtemps pour supprimer la peine de mort tant Barbie aurait mérité son passage sur l’échafaud pour les crimes qu’il a commis pendant l’occupation. Et pourtant, l’homme de loi n’a pas cillé et est resté fidèle à ses convictions.

C’est tout le parcours qui a mené à l’abolition de la peine de mort qui est retracé de manière fidèle et dynamique dans ce roman graphique scénarisé par l’historienne Marie Bardiaux-Vaïente et mis en dessins Malo Kerfriden. Par un savant jeu de flashback à plusieurs échelles, les auteur.e.s mettent en lumière le périple effectué par Robert Badinter pour réussir le projet de supprimer la peine capitale, tout en éclairant son histoire personnelle qui a forgé les convictions d’un des hommes les plus marquant de l’histoire politique de France.

Tout commence pourtant par un échec. En 1972, deux hommes, dont un presque innocent, sont mis à mort « coupés en deux » pour avoir commis un terrible double assassinat dans l’infirmerie d’une prison. Roger Bontems qui avait assisté Claude Buffet, l’auteur de l’égorgement sauvage de ses otages, devait lui aussi mourir. Certainement pressé par la volonté des masses qui criaient vengeance, le Président Pompidou venait de lui refuser la grâce demandée par les avocats.

Au milieu des année 1970, c’est l’affaire Patrick Henry qui marque un premier tournant dans l’univers judiciaire français. Robert Badinter le sait, son client est coupable d’un meurtre odieux : celui d’un enfant. Mais plus que de défendre l’assassin psychologiquement détraqué, il s’agit plutôt pour l’avocat de faire en sorte que la justice française ne soit plus une justice meurtrière. Fort d’une première victoire dans ce procès (Patrick Henry a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité), Robert Badinter poursuit son combat.

Nommé Garde des sceaux sous la présidence fraîchement acquise par François Mitterrand, c’est cette fois devant l’hémicycle qu’il va devoir persuader son auditoire. Devant lui, quelques centaines de députés peu favorable à supprimer la peine de mort. Encore plus compliqué sera le passage devant les sénateurs. Et pourtant, au-delà des partis, c’est chacun, en son for intérieur, qui eut la lourde tâche de décider.

Mu par une profonde humanité et par un ardent humaniste, Robert Badinter a, jusqu’à la fin de ses jours, été l’homme des combats pour la liberté et la mémoire (on se souviendra de cette prise de parole si forte contre Robert Faurisson qu’il qualifiait à juste titre de « faussaire de l’histoire »). Cette lutte pour la liberté et le respect des victimes de la Shoah lui vient de son expérience personnelle relatée en quelques belles planches inspirées des photographies d’Auschwitz. Et peu importe qu’il n’y ait pas eu de telles sélections à Sobibor où son père a été assassiné. L’essentiel et de faire comprendre l’indicible aux lecteurs.

Pour raconter une histoire aussi forte, il fallait une scénariste toute aussi forte. Qui de mieux que Marie Bardiaux-Vaïente pour occuper ce rôle. Quand au dessin, le style graphique de Malo Kerfriden, à la fois efficace et sans fioriture convient parfaitement. Un ouvrage qui prouve pourquoi il était nécessaire et judicieux de panthéoniser ce grand homme.

mercredi 28 janvier 2026

Pourquoi faut-il lire la série Simone de Morvan, Evrard et Walter ?

 


Pourquoi faut-il lire la série Simone scénarisés par Jean-David Morvan, mise en image par David Evrad et colorisée par Walter ? On devrait plutôt user de superlatifs et nous demander pourquoi on doit ABSOLUMENT lire la série en question. Parue en trois tomes chez Glénat entre 2022 et 2025, en même temps que d’autres albums et séries sur le même sujet, la trilogie qui fait le récit de ce qu’a vécu Simone Lagrange, a bénéficié de moins de promotion et d’échos dans la presse que d’autres titres, alors qu’on peut assurer sans problème à nos lecteurs qu’ils ne sortiront pas déçus de cette lecture.

Classée souvent dans la catégorie « Bandes dessinées jeunesse » certainement à cause du trait très caractéristique de David Evrard qui semble s’adresser à des enfants, il nous est difficile d’adhérer à ce choix dans la mesure où il est important de préciser que les trois albums s’adressent aussi, et très largement, à un public plus confirmé. La force du scénario et la rudesse des épreuves subies par la protagoniste principale et sa famille le démontrent largement.

                                   

Il faut lire la série Simone d’abord parce qu’elle est le récit plutôt mal connu, voire inédit, de la vie et de la survie, de cette jeune Juive lyonnaise, qui a subi les violences nazies, en particulier celles commises par le fameux Boucher de Lyon. Affublé de ce triste surnom, Klaus Barbie s’en est pris de manière particulièrement sauvage aux Résistants et aux Juifs de la région. Sous les coups et le sadisme de ce dernier, c’est à une cruauté sans nom qu’ont été soumises les victimes qui sont passées entre les mains du bourreau.

C’est aussi de la vie quotidienne à Lyon sous la botte nazie que traitent les trois volumes de la série. Bombardements, exode, pénurie, compromission et trahison, loi du plus fort, règnent dans la métropole où tout est bon pour sauver sa peau, ou pour glaner de quoi survivre et échapper à la terreur installée par la Gestapo.

Se plonger dans le tome 2, c’est découvrir, ou redécouvrir, le sort des Juifs dans une France qui collabore. Simone et sa famille, dénoncées et incarcérées à la prison de Montluc, sont transférées à Drancy, antichambre de la mort, avant d’intégrer les derniers convois de Juifs français déportés à Auschwitz. Simone franchit l’étape de la sélection sur la Judenrampe qui entre désormais entre les deux tranches de Birkenau pour amener les victimes juives au plus près des Krema où elles seront gazées, puis leurs corps détruits par le feu. Simone intègre le camp de concentration ; une partie de sa famille périra, quant à elle, dans les chambres à gaz.

                                       

Lire Simone, c’est découvrir comment un dessinateur, David Evrard, trouve les moyens de raconter et représenter l’indicible, l’horreur ultime et absolue, sans sidérer le lecteur. Par un procédé graphique particulièrement bien trouvé et hyper efficace, il retrace le processus de mise à mort en guidant ses crayons de couleur et pastelles comme il l’aurait fait lorsqu’il était enfant. Ainsi, la fausse naïveté du dessin montre de manière encore plus forte comment des hommes, des femmes et des enfants ont été déshabillés dans de faux vestiaires, avant d'être poussés dans les fausses douches aux colonnes creuses pour y mourir. Le train, désormais vidé de ses victimes, n’a plus qu’à retourner d’où il vient, dans un silence de mort uniquement troublé par le rythme sonore des roues des wagons sur les rails. Les humains, eux, se sont tus pour toujours.

Par miracle, Simone échappe in extremis à l’un de ces nombreux massacres qui rythmaient la vie quotidienne du centre de mise à mort de Birkenau. Les Alliés sont proches, Simone est évacuée dans les terribles marches de la mort qui la poussent à traverser à pied une grande partie de l’Europe. C’est ensuite la privation de liberté pour raisons sanitaires que connaissent Simone et ses camarades d’infortune. Les Américains seraient-ils tout aussi cruels que les nazis ? Evidemment non ! Mais allez le faire comprendre à des personnes qui ont tant souffert et qui ne comprennent pas pourquoi elles doivent encore rester cloitrées et mises en quarantaine. Avide de liberté, Simone ne tient plus et prend la fuite. C’est quelques semaines plus tard qu'elle arrive au Lutétia, l’hôtel où convergent les rescapés et les familles qui les attendent désespérément et bien souvent de façon vaine. Simone retrouve une partie des siens, mais tant d’autres sont morts…

                                          

Avoir survécu ne lui suffit pas. Il ne faut pas que le crime reste impuni. C’est là encore une autre bonne raison de lire la trilogie, car en parallèle de l’histoire de Simone, se joue une autre histoire, judiciaire celle-ci. Klaus Barbie a fui, mais a été reconnu en Amérique du Sud et est ramené de force dans la ville où il a fait souffrir tant d’innocents. Assassin de Jean Moulin et des enfants juifs d’Izieu, il est devant la cour d’assise de Lyon pour rendre compte de ses crimes. Il nie, il refuse de reconnaitre sa véritable identité et encore moins les morts qu’il a sur la conscience. C’est alors que le rôle de Simone Lagrange va s’avérer décisif et mener à la condamnation de Klaus Barbie.

Simone poursuit son combat. Des bancs des tribunaux, elle passe à ceux des écoles pour témoigner et raconter ce qu’elle a vécu. Elle intègre à ses exposés le sort d’autres victimes : les héros résistants qui n’ont jamais abandonné le combat alors qu’il aurait été si simple de se ranger du côté du plus fort. Elle accompagne des groupes scolaires au Mémorial de la Shoah pour témoigner et « convaincre ceux qui ont toujours du mal à croire et pour contrer aujourd’hui la propagande immonde des négationnistes ».  Car oui les assassins de la mémoire poursuivent leur croisade mensongère et complotiste dans le but d’attiser la haine contre les Juifs et contre ceux qu’ils considèrent comme inférieurs. Ils utilisent eux-mêmes aujourd’hui la bande dessinée pour toucher un large public.

        

Plus court et plus concis qu’Irena ou que Madeleine Résistante, la trilogie n’en est que plus forte et plus impactante. Elle aborde clairement et sans aucun filtre ni détours inutiles des épisodes criminels nazis connus ou beaucoup moins célèbres. Elle met en lumière l’histoire d’une femme dont il fallait absolument reparler pour qu’elle ne tombe pas définitivement dans l’oubli. A travers son destin hors du commun, les auteurs mettent le doigt sur une histoire de France qui a fait mal très longtemps et qui est encore aujourd’hui trop souvent soumise aux falsificateurs de l’histoire. Alors, pour toutes ces raisons, et certainement pour bien d’autres encore, il faut absolument lire la trilogie Simone. Et s’il fallait n’en retenir qu’une seule et unique, c’est parce que le travail effectué ici est tout simplement génial…

jeudi 24 août 2023

Gabriele Mainetti (réalisation et scénario), Freaks out, Metropolitan Vidéo, Paris, 2022.

 Gabriele Mainetti (réalisation et scénario), Freaks out, Metropolitan Vidéo, Paris, 2022.


Ce petit film italien n'est pas (encore) dans le top 10 des films sur la Seconde Guerre Mondiale de l'IGN (non pas l'Institut de Géographie, l'autre IGN : Imagine Games Network) mais mériterait une place tout autant qu'Inglorious Basterds ou Jojo Rabbit ! Avant d'aborder cette oeuvre de fiction singulière et originale, petit retour en arrière sur les représentations de la Shoah dans le cinéma mainstream et plus particulièrement dans les films de super-héros...

A peine trois ans après la diffusion de la série Holocaust sur la chaîne américaine NBC, Chris Claremont fait entrer la Shoah dans l’histoire des X-men de la Marvel dans l’épisode 150 de la série Uncanny X-men (juillet 1981). Le « mauvais » mutant Magneto se rappelle le funeste destin de sa famille exterminée par les Nazis. Le personnage est entièrement redéfini et réinventé au cours des années 1980 et de persécuteur raciste et extrémiste, il devient rescapé traumatisé et hanté par les souvenirs sombres de l’extermination des Juifs d’Europe par les Nazis. De 1981 à 2000, le passé de Magneto et son impact sur la psyché du personnage sont explorés et étoffés au gré de nombreuses séries ou mini-séries dans lesquelles le mutant apparaît.

En 2000, avec l’adaptation au cinéma des aventures des X-men par Bryan Singer, c’est un public encore plus large qui découvre dès l’ouverture du film le triste passé du héros. Les images représentant la Shoah restent gravées dans les mémoires de millions de spectateurs : pluie, travaux forcés, camps de concentration, séparation des familles, matricules tatoués, extrême maigreur et faiblesse des déportés… En 2011, le court prologue mis en scène par Singer est repris, dilaté et complété dans le film X-men First Class.  La Shoah et la persécution des Juifs par les Nazis sont devenues parties intégrantes de la « franchise X-men ».

La critique donne souvent de certains cinéastes italiens l'image de pistoleros ou mercenaires de la pellicule prêts à toutes les folies et exubérances. Avec Lo chiamavano Jeeg Robot, Gabriele Mainetti rendait un hommage très personnel et original aux créations de Go Nagai, père entre autres de Goldorak, et clamait son amour pour les super-héros et la culture pop. Freaks out est un peu une réponse baroque, extravagante et poétique aux très hollywoodiens X-men...

En 1943, à Rome durant la Seconde Guerre mondiale, Matilde, Cencio, Fulvio et Mario sont quatre freaks du cirque Mezzapiotta, propriété d'un dénommé Israël. Ils ont chacun des pouvoirs surnaturels : l'électricité, le contrôle des insectes, la force surhumaine ou le magnétisme comme un certain Magneto. Ce sont aussi des monstres de foire : nain, albinos ou homme-bête. Séparés d’Israël, les freaks se retrouvent sur les routes dans une Italie en guerre contre elle-même et en partie occupée par les Nazis…

Les influences cinématographiques sont nombreuses dans ce film : le Freaks de Tod Browning y croise une dépiction crue et violente de la guerre que ne renierait pas un Sam Peckinpah. Certains passages, notamment ceux mettant en scène la jeune Matilde, sont empreints d’une poésie baroque qui fait songer à Guillermo del Toro. La photographie est magnifique. Les mouvements de caméra sont amples et maîtrisés. Les longs plans séquences entraînent le spectateur dans un spectacle ambitieux qui se teinte d'accents carpentériens bienvenus. Le film n'est cependant pas qu'un agrégat d'influences ou de plans en hommage à. Manetti cultive un goût certain pour l’étrange et le curieux ainsi qu’une affection certaine pour ces monstres balançant entre survie et résistance. Le film est fou et attachant, extrêmement personnel et audacieux.

Sur leur route, les quatre héros croisent un autre freak au service du Reich, Franz, un pianiste allemand doté d’un sixième doigt. Véritable monstre sensible à l’art et hanté de visions du futur (pêle-mêle : le cube Rubiks, le I-phone, les missions Apollo, le suicide d’Hitler…), Franz souhaite offrir au Führer des super-héros. Ce que les freaks ne sont pas ! 

 

 

Dans la presse cinéma, certains ont cru pertinent de comparer Freaks out à Inglorious Basterds de Quentin Tarantino. L’argument de ces critiques réside dans l’aspect volontairement « exploitatif » et « débridés » voire borderline des deux métrages. Mais là où Tarantino n’apparaît que comme un adulescent dans sa manière caricaturale et grotesque de réinventer la Seconde Guerre Mondiale, Mainetti s’empare d’un épisode particulièrement dramatique de l’histoire contemporaine italienne pour frapper le spectateur en plein cœur. Et c'est là qu'il fait la démonstration de sa maturité de cinéaste et ce, même si le spectateur inattentif à tôt fait d'étiqueter le métrage comme simple fourberie ritalienne aux accents de fumetti dégénérés... Du cœur, les personnages du film et le film lui-même en sont emplis.

A côté de cela, Mario, le nain doté de pouvoirs magnétiques est également sujet à de fréquentes crises de priapisme. Oui Tarantino est battu à plate couture par son collègue italien en matière de bizarrerie et de mauvaises blagues !


« De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités. » La devise super-héroïque forgée par Stan Lee et Steve Ditko vient irrémédiablement à l’esprit à la vision du dernier quart du film. D'une manière beaucoup plus colorée, Mainetti fait des ses freaks des émules des X-men, ces mutants qui  luttent pour protéger les humains qui pourtant les craignent et les haïssent. Le spectateur sent bien que le bonhomme est littéralement imprégné de culture populaire ! Le réalisateur met en images la rafle du ghetto de Rome et la déportation des Juifs arrêtés vers Auschwitz en octobre 1943.  Et les freaks épaulés par un groupe de résistants constitué essentiellement de laissés pour comptes, éclopés et mutilés s’en vont combattre les Nazis et libéré leur compagnon Israël… Le film délaisse l’imagerie posée par Bryan Singer dans X-men (pluie, travaux forcés, camps de concentration, séparation des familles, matricules tatoués…). Gabriele Mainetti s’attache à retravailler les images de la déportation : arrestations, camions, trains… Certes ces représentations fictives appellent une analyse et une mise en perspective avec des sources ou études historiennes. Mais…

En Italie comme ailleurs, la mémoire de la Shoah est en compétition avec d'autres mémoires et les souvenirs de cette période sont gênants voire humuliants pour certains. L'historien Lanfranco Di Genio, dans une réflexion sur le refoulement des crimes fascistes et le mythe du bon italien,  constatait en 2010 :
« À la Libération, les nations libérées pouvaient se réjouir de la victoire sur les nazis, tandis que les quelques survivants juifs n’avaient rien à fêter : ils avaient tout perdu et ils ne savaient pas où aller.» Mainetti, dans un numéro d'équilibrisme plus réfléchi et mûri qu'il n'y paraît, touche à cette mémoire avec une certaine candeur teintée de justesse. Dans son récit de fiction, il donne quelque-chose à célébrer aux survivants des persécutions nazies. Cette relecture super-héroïque de la Seconde Guerre Mondiale qui ne saurait se résumer à un « les super-éclopés contre les Nazis » vaut le coup d'oeil ! D'autant que dans le registre du cinéma populaire transalpin, ce petit film qui a un grain est aux antipodes des crapoteuses pellicules de nazisploitation de la décennie 1970 !

Tonitruant, exubérant, violent, drôle, fou, dérangeant, touchant, courgeux, autre… Freaks out est tout cela et c’est un véritable film freak qui mérite d’être vu pour sa singularité et sa sincérité. C’est également une contre-proposition fascinante aux films de super-héros hollywoodiens dont le filone surexploité semble amené à se tarir incessamment sous peu…

lundi 14 août 2023

Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Livre de Poche, 2005

 


Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Livre de Poche, 2005, 1173 p.


Vie et destin
fait partie de ces livres dont on lit des extraits, dont on peut entendre parler dans les colonnes du Monde ou sur « France Culture » sans pour autant ne l’avoir jamais lu. Pourtant, la lecture de ce roman s’avère essentielle car son ampleur littéraire, historique et philosophique est alors accessible. Les quasi 1200 pages de Vie et destin, réédité en livre de poche en 2005 offre au lecteur plusieurs perspectives toutes aussi capitales les unes que les autres : compréhension fine du fonctionnement des totalitarismes russes et allemands, de la place centrale de la bataille de Stalingrad dans la Seconde Guerre mondiale, de l’antisémitisme des sociétés européennes dans les années quarante, du panel d’attitudes possibles face à la terreur et la violence quotidienne des guerres et des régimes totalitaires, appréhension profonde et délicate des sentiments et des émotions (amitié, amour, culpabilité, angoisse…) dans un contexte qui les menace et les amplifie.

L’idée ici n’est ni de réécrire, ni de répéter les nombreuses analyses qui existent de ce roman russe qualifié tantôt de « classique » tantôt de « chef d’œuvre ». C’est incontestablement un monument. L’histoire du manuscrit suffirait à justifier l’importance qu’il y a à s’y plonger. Transmis par Vassili Grossman au journal Znamia en 1962, il est immédiatement transféré au KGB. Peu de temps après, le KGB récupère les manuscrits, les brouillons et les rubans de machine au domicile de Vassili Grossman. Cette démarche radicale est inédite pour un roman. L’autre exemple de confiscation d’un manuscrit (au lieu de son interdiction) est celle de l’Archipel du Goulag une dizaine d’années plus tard.  Mais L’Archipel n’est pas un livre de fiction, Vie et destin, si. Ainsi, le régime soviétique, Staline en personne, se sont, à un moment donné, sentis menacés par cette fiction. Quelle meilleure manière pour donner l’envie de le lire ! Peut-on rêver meilleur « teasing » ? Si Vassili Grossman meurt malheureusement moins de deux ans après la confiscation du manuscrit, vingt ans plus tard, deux manuscrits ressortent de la Loubianka, siège du KGB, sans que l’on sache vraiment comment. Restait alors un long travail d’analyse croisée des deux manuscrits pour constituer une version « définitive » du chef d’œuvre que les lecteurs français ont pu découvrir une première fois en 1983 aux éditions L’âge d’homme.



Vie et destin est un roman russe : il multiplie les lieux, les personnages dont les vies se croisent, les analyses des sentiments et les réflexions historiques, philosophiques et littéraires. S’il faut quelque temps pour saisir l’ensemble des personnages et leurs relations, on comprend vite que chacun d’entre eux s’attache à un lieu et correspond à un type qui permettent de décrire les sociétés soviétiques et allemandes au moment de la bataille de Stalingrad (plus exactement de septembre 1942 à avril 1943). L’essentiel du roman est construit autour de l’histoire de la famille Chapochnikov (Strum, Anna sa mère, Lioudmilla son épouse, Evéguénia sa belle-sœur) de celle des militaires soviétiques et nazis au front à Stalingrad (Novikov, Grekov, Krymov, Darensky, Bach, Paulus, Liss) et de celle de prisonniers (Mostovskoï, Sofia, Anna et Krymov). Le lecteur passe donc du front (Stalingrad, Ukraine) aux camps et centres de mise à mort (goulag, Auschwitz) en passant à l’arrière par la Loubianka, les arcanes du parti unique, l’académie des sciences soviétique au sein desquelles les discussions plus ou moins amicales ne sont jamais innocentes, par les rues sombres de Moscou, de Kazan ou les lieux les plus dangereux de Stalingrad (maison 6 bis, centrale électrique…).

Cette multiplicité des lieux et des personnages permet à Vassili Grossman de comparer les deux totalitarismes pour montrer qu’ils sont identiques dans leur objectif et leur fonctionnement. Cet article n’a pas pour but de discuter de ce débat historiographique qui a traversé le deuxième XXe siècle et n’a pas encore fini de stimuler la réflexion au XXIe. Quelle que soit la réponse apportée, la démonstration de Vassili Grossman est captivante pour ne pas dire déstabilisante. Elle s’appuie sur la littérature et le langage pour affirmer l’analogie des deux systèmes. Ainsi, à de multiples reprises, les expressions employées par les personnages allemands pourraient parfaitement l’être par les Soviétiques et inversement. Ce jeu sur la symétrie du langage qui trompe volontiers le lecteur est l’une des grandes forces de l’écriture de Vassili Grossman.  

Malgré l’ampleur du roman, chaque chapitre nourrit l’intrigue et approfondit la réflexion. Tout fait sens et permet l’analyse historique et politique de la période mais également l’incarnation de ses enjeux dans les émotions qui lient les personnages. C’est le temps pris par la lecture, celui du déploiement des différentes intrigues, qui permet de saisir la conception de l’humanité de Vassili Grossman. Quelques chapitres, véritables pauses dans le déroulé du récit, explicitent les conceptions de l’auteur : l’analyse du totalitarisme (chapitre 49, partie 1), du bien et du mal (chapitre 15, partie 2), de l’antisémitisme omniprésent (chapitre 31, partie 2) et des projections sur les conséquences de Stalingrad (chapitre 19, partie 3). Vassili Grossman donne à comprendre progressivement que les deux totalitarismes prétendent agir au nom du bien pour commettre le pire et ce, par le truchement d’un État auquel s’oppose l’individu, excepté les individus que l’État a réussi à façonner et soumettre. Si cette soumission est souvent définitive, Vassili Grossman, d’abord artiste au service du pouvoir stalinien, est la preuve qu’une prise de conscience individuelle est possible. Avec lui, son livre est la preuve que la plume, pourtant dérisoire et fragile, peut faire peur au pire des mécanismes. Ainsi, l’espoir demeure puisque la bonté humaine préserve le vivant (et avec lui le changement à venir) même lorsqu’un dictateur et sa bureaucratie sont omnipotents et coupables d’horreurs alors inédites.

Tout est à lire donc ! Cependant, quelques morceaux d’anthologie sont à souligner car ils réussissent à faire comprendre et ressentir au plus profond de soi la terreur et les horreurs commises par les totalitarismes soviétique et allemand, pourtant habituellement presque indicibles.


Concernant le génocide commis par les nazis à l’encontre des juifs, Vassili Grossman réussit à trouver les mots, et même la poésie, pour mieux dire l’horreur et rendre l’inhumanité palpable. On pense immédiatement aux 16 pages de la lettre écrite par la mère de Strum (Anna) à son fils depuis le ghetto de Varsovie avant sa mort et qui est certainement le passage le plus connu du roman (chapitre 16, partie 1). Il en est de même à travers le personnage de Sofia Ossipovna, médecin major de l’armée rouge, arrêtée à Stalingrad qui accompagne un enfant, David, depuis les wagons à bestiaux jusqu’aux chambres à gaz (chapitres 42 à 48, partie 1 et chapitres 39 à 50, partie 2). Ces chapitres sont à titre personnel ce que j’ai lu de plus poignant sur ce sujet si délicat et si difficile à dire.

Sur la fragilité des trajectoires individuelles dans un régime totalitaire, le passage toujours possible de la lumière à l’ombre via la délation, l’enfermement et la mort, les parcours de Strum et Krymov sont incroyablement éclairants. Strum, parce qu’il fait une découverte exceptionnelle en physique nucléaire, voit s’abattre un antisémitisme brutal de la part de ses collègues de l’académie des sciences (alors que comme sa mère, il n’avait jusque-là presque pas conscience de sa judéité) qui l’oblige à disparaitre socialement et professionnellement. Il vit dans la terreur constante après avoir refusé de rédiger une lettre de repentance et de se présenter au tribunal organisé par ses supérieurs. La lumière vient finalement du coup de téléphone rédempteur de Staline qui lui redonne existence. Mais Strum est bientôt lui-même confronté à l’obligation de dénoncer un ami pour conserver son nouveau statut d’homme du parti (chapitres 25-27, 51-54 de la partie 2, chapitres 20-21, 25, 39-41 et 52-55 de la partie 3). La lumière, l’ombre, la lumière, l’ombre et cette impression que personne ne maîtrise son propre parcours dans la mesure où chaque vie est transparente et aléatoire car soumise en permanence au jugement de l’autre et à son écho immédiat. Krymov ne dirait pas autre chose, lui à travers qui le lecteur, découvre les geôles du KGB et le déroulé de leurs interrogatoires interminables. Krymov, communiste et intellectuel, est progressivement transformé en cadavre vivant (chapitres 1-6, 22-23, 42-43, 56-57 de la partie 3). L’officier Novikov, quant à lui, frôle la mort pour avoir retardé, contre les ordres qui lui étaient transmis, le dernier assaut soviétique de 8 minutes afin de sauver ses hommes.

Sur la similitude entre les deux totalitarismes enfin, de très nombreux passages éclairent ce point de vue. Cepdendant le chapitre 14 de la deuxième partie est particulièrement exceptionnel et explique à lui seul en quoi cette œuvre littéraire, fictionnelle a fait trembler l’URSS. Pendant 17 pages, Liss, un haut dignitaire nazi, directement placé sous les ordres d’Eichmann, tente de déstabiliser Mikhaïl Sidorovitch Mostovskoi en lui démontrant que le nazisme et le stalinisme sont de même nature, alors que cet ancien bolchévik, enfermé dans un camp de concentration nazi, essaie d’y organiser la résistance. Cet échange est troublant et invite à une réflexion, parfois vertigineuse qui est celle du lecteur car celle de Mostovskoï lui-même.

Ce roman exceptionnel fait incontestablement partie des œuvres majeures du XXe siècle, par l’histoire de son manuscrit et de son auteur, par son apport littéraire, philosophique, historique et pour cet espoir absolu et si fragile en l’humain et en la bonté. Partout, tout le temps, pointe la puissance invincible des sentiments et des émotions : dans les tranchées, les abris souterrains de Stalingrad, les camps, les geôles et les centres de mise à mort, dans les milieux professionnels et au sein des familles. Il suffit de relire l’attitude de l’officier Grekov, bloqué dans la maison 6 bis sous les bombes à Stalingrad, face à l’amour naissant (et quasi condamné par la violence environnante) entre un jeune soldat, Sérioja, et Katia, chargée de la radio dont Grekov lui-même, largement plus âgé, est amoureux. Lorsque Grekov permet astucieusement aux deux jeunes amoureux de quitter les lieux en donnant à cette aubaine l’apparence d’une décision disciplinaire, le lecteur ressent une profonde tendresse pour le vieil officier. Il embrasse immédiatement le regard de Sérioja qui « se rendit compte que des yeux merveilleux le fixaient, des yeux intelligents et tristes, des yeux comme il n’en avait jamais vu de sa vie. » Oui, Vassili Grossman propose un regard merveilleux, intelligent et triste sur l’humanité, en particulier lorsque les systèmes et les événements la nient.  




dimanche 30 juillet 2023

Aurore D’Hondt, Ginette Kolinka. Récit d’une rescapée d’Auschwitz-Birkenau, Des ronds dans l’O, Vincennes, 2023.

 


Aurore D’Hondt, Ginette Kolinka. Récit d’une rescapée d’Auschwitz-Birkenau
Des ronds dans l’O, 
Vincennes, 2023.

A l’heure où se prépare une autre BD sur Ginette Kolinka, ainsi qu’une exposition itinérante qui retrace le parcours de la rescapée d’Auschwitz, il faut se pencher sur ce roman graphique paru il y a quelques mois.

Qui a déjà entendu parler, rencontré ou vu Ginette Kolinka reconnaitra à coup sûr son ton, parfois incisif, d’autres fois autodérisoire, souvent bienveillant. L’infatigable femme, presque centenaire, continue aujourd’hui encore de sillonner les routes de France, d’établissements scolaires en établissements scolaires, s’arrêtant parfois dans des bibliothèques ou dans des librairies, pour transmettre son message et le récit de sa terrible expérience durant la Seconde Guerre mondiale.

C’est par une scène semblable que s’ouvre cet ouvrage : Ginette Kolinka se trouve devant un parterre de jeunes gens, plutôt remuants, qui, une fois le témoignage lancé, est happé par le récit. Ginette a une heure pour livrer à ces élèves tout ce qu’elle a vécu, de sa naissance à aujourd’hui.



Ginette Kolinka est issue d’une famille nombreuse. C’est à Montfermeil qu’elle apprend, en 1939, que la guerre a commencé. Avec un certain excès de confiance, son père tente de rassurer toute la famille : il est impossible que l’on fasse du mal aux Juifs dans un pays comme la France. C’est ainsi que tous se plient aux mesures antisémites du gouvernement de Pétain : port de l’étoile jaune, tampon sur les passeports… Mais les violences de plus en plus fortes et les difficultés liées à la guerre font céder un père de plus en plus inquiet. Tous ensemble, ils décident de passer en zone libre où ils tentent de mener une vie normale, cachée sous de fausses identités.

Mais les traques sont plus sauvages et ce qui devait arriver arrive : Toute la famille est reconnue comme juive et est internée dans un premier temps à Drancy. C’est ensuite le temps de la déportation et le récit de ce terrible voyage en wagon à Bestiaux vers une destination inconnue. Quand les portes s’ouvrent enfin, c’est presque avec soulagement que tous accueillent l’air frais qui entre dans les poumons. Immédiatement, ce sont les coups de SS qui pleuvent sur les nuques et les épaules de ces déportés épuisés. Alors Ginette veut alléger les souffrances de son père et de son frère en leur conseillant de monter dans les camions proposés à ceux qui sont trop fatigués… Elle ne les reverra jamais sans même leur avoir dit au revoir…

Puis elle subit l’humiliation : la tonte, la mise à nue, les latrines, le manque et l’inquiétude de ne pas savoir ce qu’il est advenu du reste de la famille. Et cette odeur atroce qui règne dans le camp… L’affectation à un kommando de travail et celle à un block, sont les étapes suivantes de la déshumanisation. Sous les coups des SS et des kapos, chacun tente du mieux possible de survivre à l’enfer d’Auschwitz-Birkenau. Les sélections règlent le compte des plus faibles…



Et un jour, c’est l’évacuation. D’abord vers Bergen-Belsen, puis à Theresienstadt où la Croix rouge prend en charge ces êtres humains faméliques, affaiblis, émaciés et bien souvent malades. Ginette a contracté le typhus. Elle se retape doucement et rentre un jour chez elle où elle retrouve une partie de sa famille. L’autre, elle doit l’avouer à sa mère encore trop pleine d’espoir, a été assassinée, gazée dans les Kréma nouvellement construits.

A l’instar de ces compagnons d’infortune (Simone Jacob, Marceline Rozenberg), Ginette Kolinka a mis du temps à se reconstruire et encore plus à trouver la force de raconter. Souvent, c’est en réaction à la négation du crime par les nazis eux-mêmes et par leurs supporters que les témoins se sentent obligés de dire à tous ce qu’ils ont vécu, car aujourd’hui, pour qui ne sait pas, « Auschwitz est un décor, l’herbe y est verte, tout est propre ».

Ginette avait une heure pour raconter son histoire. C’est à peu près le temps qu’il faut pour lire le livre d’Aurore D’Hondt. Destiné à un jeune public, il est largement accessible, par la simplicité du récit ainsi que par celle des images en noir et blanc qui sont parlantes (on y retrouve un peu de Marjane Satrapi). Les planches sont souvent muettes pour dépeindre les moments les plus tragiques ou les plus forts de l’histoire : nul besoin de mots devant l’atrocité des faits. Le découpage est simple lui aussi et est mis en valeur par un code graphique : les pages sur fond noir marquent les épisodes des plus sombres du récit, de l’arrestation à l’évacuation, en passant par la déportation vers Auschwitz et la détention dans le centre de mise à mort.

A l’heure où les derniers témoins disparaissent, il est nécessaire de multiplier les témoignages sous toutes les formes possibles et pour tous les publics. Une seconde BD sur Ginette Kolinka ne sera pas de trop. En tout cas on a hâte de savoir ce qu’elle apportera de plus que celle-ci.

 


dimanche 16 avril 2023

Stéphanie Courouble-Share (Avec la participation de Gilles Karmasyn), Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux, Eyrolles, Paris, 2023.


 

Stéphanie Courouble-Share

(Avec la participation de Gilles Karmasyn), Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux,

Eyrolles,

Paris, 2023.

 

Doit-on discuter avec les négationnistes ? La question avait déjà été posée dans les années 1980, au moment où le mouvement prenait une importance de plus en plus considérable dans le débat public. Certains historiens, comme Vidal-Naquet, estimaient que non; d’autres, plus récemment, les interviewaient afin de comprendre les mécanismes de leur idéologie. 
 
Il est vrai que le moindre l’article, le moindre procès donne aux falsificateurs de l’Histoire, au minima un droit de réponse, au pire une tribune, par lequel ils proclament leur logorrhée haineuse, voire antisémite. La loi Gayssot de 1990 a pu porter un sérieux coup dans la possibilité pour eux de débattre sur leur prétendu titre d’«historiens révisionnistes », mais on le voit encore aujourd’hui, cet arsenal législatif n’est de loin pas suffisant. Or quel que soit le moyen, il est indispensable de ne pas leur laisser le dernier mot. 
 
Par cet ouvrage, véritable outil pour connaître, comprendre et, chose rare, réfuter les idées négationnistes, Stéphanie Courouble-Share, assistée de Gilles Karmasyn, offre à tous un véritable vade-mecum anti-négationniste pour ne plus se laisser berner par les idées fausses qui manipulent et dévoient l’histoire de la Shoah.
 
La chercheuse complète sa monumentale encyclopédie du négationnisme parue l’année dernière par ce petit ouvrage qui commence par un Digest de ses recherches sur l’histoire du réseau négationniste mondial. A l’aide de ses travaux de réfutation qu'il mène depuis de très nombreuses années, l’infatigable Gilles Karmasyn, directeur du site PHDN, propose quant à lui des fiches outils pour permettre à tout un chacun de pouvoir vérifier et répondre aux mensonges qui prolifèrent sur les réseaux sociaux et sur internet en général.
 
Instrument indispensable pour les enseignants d’abord, pour les historiens ensuite, mais aussi pour le grand public, le livre est également nécessaire pour éveiller et former à l’esprit critique. Le sommaire très détaillé permet un accès rapide pour répondre et, s’il le faut, même dans l’urgence aux propos haineux. Il liste aussi des ressources pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur l’histoire de la Shoah.
 
C’est effectivement en l’apprentissage de la méthode historique et en l’éducation aux médias et à l’information que se trouvent les solutions essentielles aux problèmes que posent les profanateurs de l’Histoire.
 
Le combat est difficile et long tant dans les temps actuels la tendance est à la contestation radicale et violente et aux dérives haineuses à travers internet, un média de moins en moins contrôlable. Le but de certains malhonnêtes est de faire le buzz pour empocher des sommes d’argent proportionnelles au nombres de vues qu’ils suscitent. En cela, rien de tel que le mensonge, le complotisme et les violences qu’ils entraînent.
 
Le livre proposé par Stéphanie Courouble-Share et Gilles Karmasyn est un exemple de ce qui peut se faire de mieux au point de vue pédagogique. Cependant pour que les idées fausses meurent un jour, il sera nécessaire de relayer les connaissances qui s’y trouvent et de transmettre les techniques pour accéder à la vérité historique, notamment auprès du jeune public, afin que ces aides précieuses ne restent pas simplement imprimées sur les pages d’un livre. Absolument indispensable.

mercredi 1 mars 2023

Nathan Réra, Au jardin des délices : entretiens avec Paul Verhoeven, éditions Rouge Profond, collection Raccords, Paris, 2010.

 

Nathan Réra, Au jardin des délices : entretiens avec Paul Verhoeven, éditions Rouge Profond, collection Raccords, Paris, 2010.

Benedetta, lors de sa présentation au Festival de Cannes 2021, a été diversement reçu et perçu par la critique comme par le public. Film de nonnesploitation endimanché ? Bûcher dressé contre l'hypocrisie et la bien-pensance ? Facétie d'un cinéaste sur le retour ? Le film est sans doute un peu tout cela et bien plus encore. Il est maladroit de vouloir ranger dans une seule case ce réalisateur à la triple carrière et ses oeuvres polymorphes.

Nathan Réra est chercheur en Histoire des Arts et il s’est spécialisé dans les représentations artistiques et documentaires des témoignages liés aux génocides. Il a étudié la question du Rwanda et celle de la destruction des Juifs d’Europe. Dans ces entretiens qu’il mène avec une grande proximité avec Paul Verhoeven et une grande finesse, il s’attache aux effets de miroirs et de renvois entre le cinéma du réalisateur néerlandais et ses références artistiques ou mémorielles.

La filmographie de Paul Verhoeven peut faire songer à une toile de Jérôme Bosch, d’où le titre choisi pour cet ouvrage. Le « Hollandais violent » a brossé tout au long de sa carrière une gigantesque toile où se côtoient tourments, désirs, supplices et délices : viol, énucléation, être humain littéralement liquéfié sous l’effet d’un bain d’acide, démembrements, copulation frénétique… Les scènes violentes, choquantes, cauchemardesques ou sexy font partie intégrante de la trépidante filmographie du réalisateur.

Au sein de cet ensemble hétéroclite souvent dérangeant et perturbant, les aller-retours entre son cinéma et la peinture, la sculpture ou le cinéma des autres sont fréquents. Le tout jeune auteur, lorsqu’il se faisait la main en mettant en scène un épisode de la série télévisée Floris (un équivalent néerlandais des aventures de Thierry la Fronde ou Ivanhoé), s’amusait déjà à caricaturer le peintre Jérôme Bosch. Parmi les références essentielles pour appréhender l’art de Verhoeven, La Tentation de Saint-Antoine dudit Bosch s’impose.

L’iconographie chrétienne est une donnée qui hante les films du cinéaste néerlandais. Il reconnaît, dans ses échanges avec Nathan Réra, sa fascination pour les représentations de la crucifixion. Le livre dresse de Paul Verhoeven le portrait d’un esthète, d’un mélomane, d’un grand conteur et raconteur mais aussi celui d’un trublion du septième art, jamais en manque d’idées audacieuses et iconoclastes pour secouer son public. De la figure christique d'un Robocop à cette Benedetta qui d'une statue de la Vierge fait un godemiché, le cinéma de Verhoeven est celui de tous les audaces !

Mais qu’est-ce qu’un universitaire spécialisé dans les représentations des génocides peut bien trouver à analyser dans la filmographie déroutante de Paul Verhoeven ? Né en 1938 à Amsterdam, le réalisateur garde de terribles souvenirs des années d’occupation des Pays-Bas par les Nazis. Témoin direct de violences de guerre, marqué à jamais par cette sordide période, il imprègne nombre de ses films de cette mémoire « présente-absente ». La disparition d’une famille juive voisine, la faim, la maladie, les exécution sommaires... La Chair et le Sang est une fresque pleine de bruit et de fureur dans laquelle il s’attache à mettre en images les approches historiques de Johan Huizinga. Moyen Âge renaissant ou Renaissance encore teintée de Moyen Âge mais aussi version médiévale de La Horde Sauvage de Sam Peckinpah. Et surtout, de l’aveu du cinéaste et de son complice scénariste Gerard Soeteman, volonté de mettre en scène une horde de mercenaires dont les traits sont calqués sur l’intelligentsia nazie : Martin Bormann, Josef Goebbels, etc.

Le second conflit mondial et son impact aux Pays-Bas, Verhoeven l’aborde sans fards dès les années 1980 avec Soldaat van Oranje jusqu’aux années 2000 avec Zwartboek. Dans les entretiens menés par Nathan Réra, le soin apporté aux recherches documentaires et les choix de mise en scène du réalisateur sont particulièrement mis en exergue. A la différence de Gillo Pontecorvo (dans Kapo) ou de Steven Spielberg (dans La Liste de Schindler), l’Amstellodamois se garde bien de montrer les corps des victimes néerlandaises de la Shoah. Il est fort conscient du processus d'extermination dans les centres d'assassinat. Il n'ignore pas qu'aucune image fixe ou filmée ne rend compte du sort des Juifs à Belzec, Treblinka ou Auschwitz... Le cinéaste s’interroge sur le statut de l’image dans les représentations du génocide. S’il ne suit pas la ligne que s’impose Lanzmann, il ne s’interdit pas d’utiliser comme références les images de la découverte des crimes de guerre nazis. En revanche, il ne filme pas l’assassinat et veut éviter de mettre en boite des scènes aussi maladroites et embarrassantes que celles se déroulant à Auschwitz dans La Liste de Schindler.

Nathan Réra s’entretient avec un homme avisé et fort documenté. Verhoeven reconnaît que pour Zwartboek il a aménagé et condensé le fruit de ses recherches documentaires pour les besoins du scénario. Certains personnages historiques sont ainsi combinés en une seule et même personne. Le souci de coller à une certaine forme de vérité historique est néanmoins bien réel. La sortie de guerre assez catastrophique des Pays-Bas y est montré sans détour et sans concession. La Shoah, même s’il en est question, n’est pas le sujet du film. De même dans Soldaat van Oranje, le regard de Verhoeven sur l’après-guerre et les crimes de guerre nazis prend une place de choix.

Interrogé sur l’importante influence des représentations cinématographiques de la Seconde Guerre Mondiale sur une certaine forme de mémoire collective, Paul Verhoeven n’est pas tendre avec le révisionnisme douteux d’un Quentin Tarantino et de ses Inglorious Basterds. Pourquoi le réalisateur américain cite-t-il autant de films dans son métrage ? Que cherche-t-il à montrer ? Le pouvoir du cinéma peut-il réécrire l’Histoire ? Veut-il simplement rendre fun le second conflit planétaire ? S’agit-il de faire des Juifs les vainqueurs de la guerre ? Le « Hollandais violent » s’interroge avec justesse sur ce grand écart entre réalité historique et cinéma de l’auteur de Pulp Fiction... Ce comic-book sur la Seconde Guerre Mondiale n’arrive pas à la cheville de la satire mal comprise et mal accueillie qu’était Starship Troopers

La filmographie de Paul Verhoeven s’étale sur une cinquante d’années. Ses premiers films ont été les plus chers tournés aux Pays-Bas. Dans les années 1980, c’est encouragé par Steven Spielberg qu’il s'en va aux Etats-Unis tenter sa chance. La Chair et le Sang est la première étape de son ascension internationale. Film d’une extraordinaire maîtrise, représentation inventive de la période charnière entre Moyen Âge et Renaissance, réinvention du film d’aventures médiévales… Verhoeven a enchaîné les succès : Robocop, Total Recall, Basic Instinct… Et depuis 1992, il a dégringolé de film en film. Show Girls ou Starship Troopers sont des échecs commerciaux. Taxé d’être décadent, pervers, libidineux, le réalisateur batave s’est replié en Europe. Il continue de réaliser les films qu’il souhaite, à moindre frais mais avec une égale efficacité. Et toujours avec ce je ne sais quoi de décontraction et de subversion batave !

Le présent ouvrage est un régal et l’occasion de découvrir ou redécouvrir le talent d’un réalisateur européen parti à la conquête d’Hollywood. C’est aussi l’occasion de se pencher sur les représentations cinématographiques de la destruction des Juifs d’Europe avec l’œil d’un expert, Nathan Réra, et la complicité d’un cinéaste hautement sympathique.