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mercredi 7 janvier 2026

L’Amérique de Trump au cinéma : une trilogie de films pour comprendre les Etats-désunis et le trumpisme ?

 

Le président Donald Trump est parfois difficile à suivre ou à comprendre non dans ses propos mais dans ses prises de position.  Le cinéma américain récent nous donne pourtant des clefs d'analyse et de compréhension simples mais parfois anxiogènes. Jetons un œil à une dystopie furibarde et guerrière, à un biopic plus subtil qu'il n'y paraît et à un film plus que glacialement reçu par le public et la critique cannois lors du dernier festival.

Civil War
, Alex Garland (réalisation et scénario), Etats-Unis & Royaume-Uni, 2024.

« Merry Christmas to all, including the Radical Left Scum that is doing everything possible to destroy our Country, but are failing badly. »

Publication de Donald Trump sur les réseaux sociaux Truth Social et X (25 décembre 2025).

Dans l’Amérique de Trump, il n’y a plus de place pour des opposants politiques. Tout dialogue et toute forme de coopération semblent impossibles. Le président n’a que mépris, moqueries et insultes pour ceux qu’il accuse de vouloir détruire et ruiner son pays. Les prises de parole du « leader du monde occidental » sur les réseaux sociaux sont des plus violentes et radicales. Elles sont devenues sa marque de fabrique et contribuent grandement à lui forger une image de grand manitou de l’Amérique blanche arrogante et méprisante pour le reste du monde.

Cette violence omniprésente dans la communication et le champ politique états-unien, Alex Garland en fait l’une des thématiques de son film Civil War sorti sur les écrans en 2024.

Le scénariste et réalisateur britannique est un habitué des récits de science-fiction et d’anticipation. Il a écrit 28 days later pour Danny Boyle et a écrit et réalisé le métrage Dredd, seule adaptation fidèle et réussie des aventures du Judge Dredd publiées dans la mythique revue 2000 AD. Garland imagine dans Civil War le périple d’un groupe de journalistes se rendant à Washington pour décrocher l’ultime interview du président d’un pays déchiré par une guerre civile effroyable. Le film est brillamment porté par Kirsten Dunst en photographe de presse aguerrie mais fatiguée et marquée, Wagner Moura (oui le Pablo Escobar de la série Narcos) en briscard de l’information rompu aux situations extrêmes et la jeune Caelee Spaenny en émule de Kirsten Dunst, jeune, naïve mais courageuse et envieuse de devenir une grande photo-reporteuse. Nous pourrions attendre un propos sur la presse, la déontologie professionnelle dans la couverture d'événements violents et tragiques mais non, Garland s'oriente vers autre chose.

L’action du film se déroule dans un futur proche et quasi-immédiat aux Etats-Unis. Néanmoins, Alex Garland ne se sert pas du contexte politique des années 2020 pour bâtir sa dystopie cauchemardesque. Certes le président états-unien qui a fait basculer son pays dans l’autoritarisme, brigué un troisième mandat et déclenché la guerre peut faire songer à Donald Trump mais les factions en présence ne reflètent pas les divisions politiques de notre temps. Les sécessionnistes sont menés par la Californie et le Texas ainsi que diverses milices armées. Précaution de la part du réalisateur pour ne pas se retrouver étiqueté ? Peut-être... Mais peut-être que le scénariste et réalisateur veut moins jouer au prophète ou au diseur de mauvaise aventure qu'au commentateur lucide d'une situation immédiate extrêmement inquiétante.


Les critiques de cinéma ont été impressionnés par les représentations particulièrement réalistes et âpres du fait guerrier, par les acteurs impliqués et inspirés mais se sont beaucoup interrogés sur le pourquoi de cette débauche de violences. Il faut bien l'écrire, les scènes de guerre et les reconstitutions d'une capitale fédérale anéantie par la guerre sont saisissantes. Certains ont reproché au film de ne pas s’ancrer dans la réalité des années 2020 pour faire réfléchir. Mais à bien y regarder, Alex Garland nous parle bien de ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis.

Dans son film, tout dialogue est devenu impossible entre les factions états-uniennes. Le pays est littéralement éclaté et pour le moins désuni. La seule manière qu’ont les diverses factions pour dialoguer est la guerre, la violence armée et l’anéantissement de l’adversaire. Lorsque nous examinons la rhétorique trumpiste, elle se veut violente, dure et méprisante. Le réalisateur britannique nous amène à penser que cette utilisation massive de la violence verbale dans la communication politique amène, à plus ou moins court terme, à une violence armée bien réelle et à une désunion des Américains. Surtout, il donne à voir à un public parfois prompt à diffuser sur les réseaux sociaux des messages appelant à la révolte ou à la guerre civile des images effroyables et terrifiantes de ce que serait une guerre civile si elle éclatait demain. Spéculer pour éviter des violences futures ? Peut-être... Souligner que la violence et la brutalité sont déjà présentes et bien enracinées dans l'Amérique de Trump ? Très certainement !

L’une des séquences les plus marquantes et anxiogène du film nous montre le groupe de journalistes arrêtés par deux miliciens et interrogés par ceux-ci au bord d’un charnier. « There has to be some mistake. We're American, right? » tente l’un des journalistes pour échapper à la mort. « Okay. What kind of American are you? You don't know? » lance l’un des miliciens, campé par Jesse Plemons. Forcément, certains des journalistes tenus en joue ne sont pas assez blancs, anglo-saxons ou puritains pour ces représentants de la Race Blanche armé jusqu’aux dents et bien déterminés à « rendre sa grandeur à l’Amérique ». Cette séquence de tension cristallise nombre d’images associées aux violences intercommunautaires états-uniennes ou non : lynchage, xénophobie, exécutions sommaires, justice expéditive, vigilantisme… Elle met aussi en exergue la peur de l'autre et le mépris des immigrés clairement énoncé par le président Donald Trump dans maints discours.

Donald Trump sème-t-il les graines d’une guerre civile ? Prêche-t-il la désunion ? Attise-t-il les tensions plutôt qu’il ne les éteint ? Le président Trump est parfois difficile à suivre ou à cerner. Se posant comme un fervent combattant, il affirme vouloir tenir les Etats-Unis le plus loin possible des conflits sans fin. Dans son discours sur l’état de l’Union de mars 2025, il qualifie Joe Biden de « pire président des Etats-Unis » (sic) et affirme « je regarde les démocrates devant moi et je me rends compte qu’il n’y a absolument rien que je puisse dire pour les rendre heureux ou pour qu’ils se lèvent, sourient ou applaudissent. » Il appelle les démocrates à travailler avec son administration à la grandeur et à un nouvel âge d’or mais n’a de cesse de les moquer. Pourquoi tant de haine et de violence ?

The Apprentice, Ali Abbasi, Canada & Etats-Unis, 2024.

« I got three rules. OK? They're my three rules of winning.

Rule one: the world is a mess, OK? The world is a mess, Tony. You have to fight back. You have to have a tough skin. Attack, attack, attack. If somebody comes after you with a knife, you shoot 'em back with a bazooka. OK?

Rule two: what is truth, Tony? What is truth? You know what's truth? What you say is truth, what I say is truth, what he says is truth. What is the truth in life? Deny everything, admit nothing. You know what's true? What I say is true.

And third of all, most important, no matter how fucked you are, you never ever ever admit defeat. You always claim victory. Always. »

C’est ainsi que les trois règles d’or du trumpisme sont exposées à la fin du film d’Ali Abbasi. The Apprentice est un biopic sage et appliqué qui explore les jeunes années de Donald Trump des années 1970 aux années 1990. Sebastian Stan, habitué des productions Marvel Studios, impressionne en jeune Donald Trump. Il s’est imprégné des tics, attitudes, expressions du personnage. Au-delà de la prouesse de caméléon de l’acteur principal, le métrage présente également les liens entre le président en devenir et son conseiller juridique Roy Cohn. Personnage méphitique interprété avec génie et malice par Jeremy Strong, il est présenté comme le mentor du jeune Trump qui reprend à son compte sa doctrine énoncée plus haut. Ce que le jeune promoteur doit aussi à cet avocat américain, qui a fait condamner et exécuter les époux Rosenberg en plein maccarthysme, ce sont la détestation de la Justice et de l'Etat de Droit ainsi qu'une vénération de la brutalité dans les interactions sociales et dans les affaires.

 

Avec une personnalité aussi haute en couleurs que Donald Trump, il est difficile de ne pas céder à la caricature lors de la mise en images d’une partie de sa vie. Le film d’Ali Abbasi est plutôt cynique et fait souvent méchamment sourire son spectateur. Certes, l’évocation des liposuccions ou de la réduction du cuir chevelu visant à réduire une calvitie naissante semble un peu gratuite à côté de la représentation des relations houleuses de Donald et Ivana. L’un des principaux intérêts du film, outre l’exposition des fondements de la doctrine trumpiste, est de réinscrire Donald Trump dans son rôle de real estate agent et de golden boy des années 1980.

Le contexte du présent film est également celui du roman de Bret Easton Ellis, American Psycho. Le héros (?) du roman, Patrick Bateman a une énorme admiration pour Donald Trump dont le nom est cité à de multiples reprises. Bateman est littéralement obsédé par le business man qu’il voit partout ! «Ça n'est pas la voiture de Donald Trump ? fais-je, le regard fixé sur une limousine bloquée dans les embouteillages, juste à côté de nous.» Trump est le héros et modèle de Patrick Bateman. Un symbole de réussite et un modèle de masculinité triomphante. Et étrangement, depuis les années 2010, les memes de Patrick Bateman tirés de l’adaptation cinématographique de Mary Harron, sont devenus des outils de communication de choix dans les sphères MAGA

Cette petite digression du côté de Bret Easton Ellis n'est pas complètement gratuite. Les racines reaganiennes du trumpisme sont plus ou moins évidentes, le slogan Make America Great Again n'est qu'un des emprunts à cette période. Le conservatisme radical et sans concession de Donald Trump se nourrit de références pop-culturelles plus ou moins assimilées et parfois proprement détournées à des fins de communication. Patrick Bateman est l'une de ses références adoptées pour son masculinisme forcené. Le lecteur attentif de Bret Easton Ellis se rappelle toutefois que Bateman est avant tout un yuppie poussé par la vacuité de sa vie personnel et professionnel à s'inventer une anti-vie de psychopathe brutal, homophobe, misogyne et cannibale. Une brebis égarée qui se rêve loup et mâle alpha... Mais tout ceci relève de la fantaisie, de la mythomanie et du délire. Donald Trump serait-il narcissique ? Se verrait-il en plus grand président américain depuis George Washington ? Peut-être...

Ali Abbasi donne à voir un Donald Trump en cours d’élaboration qui veut faire du New-York cauchemardesque de Maniac de William Lustig une cité resplendissante de verre et d’acier. Le jeune promoteur immobilier veut tout rénover, acheter, reconstruire, embellir… Un peu ce que rêve de faire le président Trump lorsqu’il lance de grands travaux de réaménagement de la Maison Blanche ou parle d’acquérir le Canada ou de transformer la Bande de Gaza en resort… Le biopic n’est pas si inintéressant pour comprendre les racines du trumpisme ! Des racines qui pénètrent profondément le conservatisme reaganien, touchent au maccarthysme et s'alimentent d'un vieux fond de racisme et de xénophobie ainsi que d'un mépris des lefties, des rouges ou des gauchos qui paraissait anachronique mais le devient de moins en moins...

Eddington, Ari Aster (réalisation et scénario), Etats-Unis 2025.

« We need to free each other's hearts. »

Le film le plus éloquent, perturbant et pertinent sur l’Amérique de Trump a été présenté à Cannes en mai 2025 et n’a pas été très bien accueilli ni par le public ni par la critique. Et pourtant…

Ari Aster est un jeune réalisateur américain qui a été propulsé sur le devant de la scène après la sortie de deux films de genre particulièrement audacieux et novateurs : Heredity en 2018 et Midsommar en 2019. Lorsqu’il est questionné sur les thématiques abordées dans Eddington, Aster répond avec malice : internet. Et force est de constater qu’internet et son utilisation sont au cœur d’un scénario dense, un peu trop même, qui écorche méchamment l’Amérique du début des années 2020.

Eddington est une petite ville du Nouveau Mexique dans laquelle est prévue l’installation d’un data center. Durant la pandémie de 2020, le film s’attache à décrire les difficultés et errements d’un shérif incompétent et dépassé (Joaquin Phoenix, parfait !) qui affronte sa belle-mère complotiste, sa femme dépressive qui tombe sous la coupe d’un gourou new age œuvrant sur internet, le maire de la ville démocrate et détestable (Pedro Pascal), une ado rebelle qui s’est mise en tête de lancer une croisade « black lives matter » au milieu de nulle part, deux députés et acolytes tout aussi incompétents que lui…

Peinture cynique, acide, agressive et désabusée d’une communauté mise sous pression par la pandémie, les histoires du passé et du présent et internet ! Tout semble conspirer contre le shérif Joe Cross. Et tout s’envenime à cause d’internet et des réseaux sociaux. Après être venu au secours d’un vieil homme qui manque de se faire molester pour non-respect des gestes barrières, Joe Cross découvre sur Facebook la publication du vieillard qui le remercie. Porté par l’élan de cette publication, certain d'être dans le camp du Bien, le shérif décide de se proposer sa candidature aux prochaines élections municipales et se lance dans une campagne ubuesque, grotesque et débile contre le maire sortant.

Ari Aster détourne les codes du western pour raconter son histoire cruelle et laisser libre cours à sa misanthropie galopante. Aucun des personnages n’est réellement sympathique ou à sauver. Le shérif est stupide. Le maire ne recule devant aucun coup bas pour mettre hors course son rival. L’ado auto-propulsée activiste est tout bonnement ridicule… Tout ce petit monde a l’air des plus imbéciles. Et tout ce petit monde se transforme en poudrière prête à exploser dans le dernier quart du film ! Et c’est bien internet qui accélère, aggrave et fait dégénérer la situation. La belle-mère du shérif est abreuvée de discours complotiste sur des sites conspirationnistes. Le shérif se sert de Facebook pour lancer sa campagne électorale et s’en prendre à son rival. Son épouse se fend d’une confession en postant une vidéo sur les réseaux sociaux, confession qui rend explosive les relations avec le maire Garcia… 

Aster clôt de manière apocalyptique son métrage. Le shérif pète littéralement les plombs, prend les armes (référence appuyée à Rambo-First Blood de Ted Kotcheff), s’en va affronter des antifas dont le spectateur ne sait pas trop s’ils sont réels ou surgis de l’esprit fiévreux et dérangé du pathétique héros du film… Sans trop en dévoiler sur la fin du métrage, Joe Cross finit en bien piètre état. COVID-19, internet, tensions, réseaux sociaux, complotisme, ce sont là pour Ari Aster les germes de la destruction et le terreau fertile sur lequel prospère un trumpisme triomphant.

Ne nous fourvoyons pas, Eddington est un commentaire cinglant et amer sur l’Amérique de Trump. Trop agressif et trop touffu pour convaincre et séduire entièrement son public bien que… Le réalisateur se soucie peu de séduire son public. Il cherche à le caresser à rebrousse-poil, à le secouer et à le faire frémir ou bondir.  Il y a quelque chose de génial dans cette peinture au vitriol des Etats-Unis qui n’épargne personne et pose comme catalyseurs de bien des maux la pandémie et les réseaux sociaux.

En arrière-plan, le film décrit la trajectoire d’un jeune-homme qui se trouve une vocation de militant-activiste des droits des Afro-américains pour plaire à une camarade de classe et achève le film en étant devenu important influenceur qui sur les réseaux sociaux propage sa haine de Michelle Obama avec l'acteur James Woods ! Tout le film évoque l’Amérique de Trump dans laquelle l’opposition est trop molle et auto-satisfaite ou caricaturée en milice paramilitaire antifasciste.

« Who are you talking to? There's nobody here. »

Le Nouveau Mexique, les Etats-Unis, Ari Aster ne les connaît que trop bien ! Il en est originaire. Que cherche-t-il à dire ou à transmettre à son public qui n'a pas déjà été dit ou montré ? Qu'il en a plus qu'assez des inepties, des réseaux sociaux et de la crétinerie ambiante ? Peut-être... Que par notre petite humanité, nous nous condamnons nous-mêmes en cherchant à assouvir notre besoin de reconnaissance et d'amour sur les illusoires réseaux sociaux ? Sans doute... Que si nous sommes aussi pathétiques et ridicules que les habitants d'Eddington nous ne méritons pas de vivre ? Gasp !?!  Peut-être pas !?! Mais il est sans doute du nombre de ces Etats-uniens qui ont fait le vœu de ne pas laisser la peur, la bêtise et la brutalité l'emporter sur la raison, l'intelligence et la réflexion ! Il est sans doute du nombre de ces Etats-uniens que les ouh-ouh ou autres signes de protestation bien vains de la part des Démocrates crispent et agacent alors que la politique américaine se radicalise et de durcit ! Il rejoint aussi tous ceux que cette administration Trump pour qui la simplicité du propos pèse davantage que sa vérité. Forcément, internet est un vecteur redoutable de propagation des fake news et autres faits alternatifs sans lesquels la réécriture de l'Histoire par les trumpistes ne pourrait se faire.

Dans une interview donnée au magazine Slant, Ari Aster explique sa démarche :
« I wanted to make a film where I could pull back and describe what it feels like to live in a world where nobody agrees and less actually happens. The film is a western, I guess, but I wanted it to be inflected by a sort of modern realism. That’s to say, it’s a movie where everybody’s living on the internet; they’re all living in different realities and they’re unreachable to each other. »
La société humaine mondialisée et hyperconnectée est fracturée, fractionnée et isole plus qu'elle ne rapproche ses membres en les séparant toujours davantage. Dans le film, le shérif Joe Cross ne vit pas dans la même réalité que les autres. Tout dans son personnage renvoie à une version déformée de John Wayne mixée aux héros des films d'action hollywoodiens des années 1980 et 1990. Le maire Garcia vit dans un spot de campagne électorale permanent. Et lorsque toutes ces différentes réalités se téléscopent, la situation déraille et explose. C'est bien ce qu'Eddington montre au spectateur et c'est sans doute cette confusion qui profite à certains discours haineux, simplistes et radicaux dont le discours trumpiste est un bon exemple.

samedi 19 avril 2025

Zerocalcare, La Nuit sera longue, Nada, Montreuil, 2025.

Zerocalcare, La Nuit sera longue, Nada, Montreuil, 2025.

C'est quoi la démocratie en 2025 ? Le savons-nous encore ? Sommes-nous en train de l'oublier ?

Sous le pseudonyme de Zerocalcare, se cache Michele Rech, dessinateur et journaliste italien devenu iconique depuis Kobane Calling. Véritable star au-delà des Alpes où il est édité par la maison Bao Publishing, il a écrit et produit deux séries d’animation pour Netflix, Strappare lungo i bordi et Questo mondo non mi renderà cattivo. La seconde touche au problème épineux de manifestations de fascistes et d’antifascistes autour d’un lieu d’accueil de migrants dans l’Est de Rome. Comme à son habitude, l’auteur se met en scène sans jamais se donner le beau rôle et, au gré de digressions pop-culturelles, autobiographiques et très critiques, commente de manière intelligente le monde contemporain.

D’antifascistes et de fascistes, il en est question dans ce court ouvrage publié par une petite maison d’édition française. Il s’agit essentiellement de courts reportages ou de courtes tribunes en bande-dessinée publiés dans l’Internazionale, magazine d’information italien entre 2024 et 2025. Le dessinateur s’intéresse tout particulièrement à « l’affaire de Budapest ». Un groupe de militants antifascistes d’origines diverses ont organisé autour du 11 février 2023 une contre-manifestation aux célébrations du « jour de l’honneur » (Becsület napja) à Budapest. Il s’agit pour ces antifascistes de parasiter un rassemblement de néo-nazis venus de toute l’Europe pour commémorer l’action des soldats allemands de la Waffen-SS et des troupes hongroises supplétives qui tentèrent de rompre le siège soviétique du château de Buda lors de la bataille de Budapest en 1945. Il s’agit du deuxième plus gros rassemblement néo-nazi en Europe. Suite à cette contre-manifestation de 2023, les autorités hongroises émettent des mandats d’arrêts européens pour arrêter et juger les responsables de cette action. De nombreuses arrestations ont lieu et certains militants sont arrêtés en Hongrie et incarcérés dans des conditions inhumaines.



 

Dans une tribune publiée par le Nouvel Observateur le 7 février 2025, Zerocalcare s’explique sur sa volonté dans le présent ouvrage :

« L’idée de ma bande dessinée, qui sortira chez la petite maison d’édition Nada fin mars, est de contribuer à faire connaître cette situation en France. La BD comprend plus de 70 pages relatant l’histoire d’Ilaria, les audiences du procès et le climat qui s’est installé en Europe dans cette affaire. Elles ont été dessinées sur plusieurs mois et publiées chaque semaine dans le magazine italien « Internazionale ». L’album compte également quelques pages inédites, plus récentes, sur l’arrestation de Gino.

Malheureusement, le 12 février, une audience importante aura lieu, au cours de laquelle les juges pourraient décider de l’extradition de ce dernier. Nous espérons que la décision sera repoussée, mais même si la BD n’atteignait pas les librairies à temps, elle restera précieuse, car les bénéfices de sa vente seront reversés à une caisse de solidarité qui finance les frais de justice de Gino et des autres antifascistes. Voilà l’une des nombreuses façons dont la bande dessinée peut être utile à la réalité. »

 

Au-delà du geste militant, le journaliste entend observer, décortiquer et analyser la situation non sans humour et sans distance et avec une belle pédagogie. Dès la quatrième page de l’album, il résume les prises de tête avec les réactionnaires et autres sympathisants d’exrême-droite qui viennent affirmer que « si on ne pense pas comme vous, on est nazi, c’est ça ? » ou « pour ne pas être nazi, il faut mettre des points médiants et se promener avec une plume arc-en-ciel dans le cul, pas vrai ? »  ou « on préfère dire ‘grande force conservatrice’ ». Avec sa verve latine, le dessinateur croque une deuxième salve de critiques : « Oui bon ça vaaaaaa. C’est des nostalgiques un peu folklo ok. Mais ils sont combien ? » ou « Combien ils font aux élections ? Que dalle. Ça ne met pas la démocratie en danger, non ? ». Une bonne partie de la bande-dessinée prend le temps d’affirmer de manière frontale et humoristique que ce n’est pas perdre son temps que de s’informer sur cette « affaire » et ses conséquences.

Ce qui rend cette histoire « compliquée », comme annoncé en dernière de couverture et en première page, ce sont les relations ambigües entretenues entre le pouvoir hongrois et les organisateurs du « jour de l’honneur ». Le gendre du vice-président du parlement est l’organisateur… Quant aux positions extrêmes de Viktor Orbàn…

Ce qui rend cette histoire « compliquée », ce sont les conditions dans lesquelles les antifascistes sont arrêtés ou traqués puis incarcérés et jugés en Hongrie. Les planches deviennent moins humoristiques et décalées. Ilaria, institutrice milanaise de 39 ans, est tirée de force d’un taxi, accusée d’agressions contre des néonazis, mise à l’isolement sans habits de rechange, serviettes hygiéniques et contact dans une cellule de trois mètres carrés pendant des mois. Lorsqu’elle est conduite devant le juge, c’est pieds et mains liés, enchaînée pour s’entendre menacée d’un emprisonnement de onze à seize ans…

Zerocalcare retrouve alors quelque humour pour expliquer que non, cela ne lui apprendra pas et elle ne l’a pas bien cherché. Il insiste sur l’incroyable violence des mesures répressives hongroises, sur ce gouvernement qui lance une véritable chasse à l’homme à l’échelle de l’Europe avec des affiches et des récompenses façon western ! Il insiste lourdement et à raison sur le climat proprement surréaliste mais également horrible de cette « affaire » et des procès qui en découlent. Une journée du procès est couverte sous la forme d’un journal dessiné. C’est un moment aussi instructif qu’angoissant…

L’un des chefs d’accusation prononcé est l’appartenance des militants à une « organisation ».  Ce ne sont pas de braves manifestants mais des terroristes dangereux. Et là, Michele Rech s’enflamme,s’emporte avant de se recentrer sur le propos. Ladite organisation serait la « Hammerbande », organisation d’extrême-gauche allemande mise en lumière lors des médiatisés procès de Dresde de 2021 à 2023. Et ladite organisation s’en serait pris à des organisations nazies comme le groupe Knockout qui cherchait à créer un quartier nazi dans la ville d’Eisenach… Fort commode de pouvoir apposer une étiquette sur ces groupes antifascistes perçus comme terroristes et hautement dangereux.

Loin de justifier l’usage de la violence contre des groupuscules ultra-violents, loin de chercher à innocenter des militants antifascistes très certainement coupables d’un usage excessif de la violence, Zerocalcare en appelle au respect d’un principe de proportionnalité dans les peines prononcées mais surtout à un respect de l’humanité des coupables présumés. De manière très sincère, il avoue ne pas avoir de solution miracle et penser que la façon d’être du « bon côté » ce n’est sans doute pas de se battre physiquement contre les néonazis et ce, pour différentes raisons qu’il expose. Il reconnaît qu’on peut avoir des convictions différentes, avoir peur, ne pas avoir la possibilité de se battre ou chercher d’autres voies pour dénoncer, expliquer, faire réfléchir. C’est précisément ce qu’il fait dans les présentes pages !

Lui-même s’est fait « éclater la gueule par huit mecs dans la rue » parce que « c’était leur façon d’exprimer un jugement esthétique mitigé vis-à-vis de [sa] crête rouge ».  Il n’a pas porté plainte ne considérant pas qu’un problème social puisse se résoudre dans un cadre judiciaire. L’un des agresseurs arrêté alors qu’il prenait son temps pour finir sa besogne a été condamné à six mois d’emprisonnement. Et comme le pointe l’auteur : « Six mois. Seize ans. Ça fait une belle différence. » L’enjeu est de dénoncer un procès politique profondément déséquilibré, qui dépasse la question de la culpabilité ou de l’innocence des accusés. Non de pointer une quelconque erreur judiciaire.

Alors oui, la nuit sera longue pour celles et ceux qui sont incarcérés et attendent l’issue de leur procès. Mais la nuit sera encore plus longue pour tous ceux qui sont sous la coupe d’Etats autoritaires, réactionnaires et répressifs ! Zerocalcare prend alors le temps de détailler la pollution des débats autour de l’affaire de Budapest par les diffuseurs de fake news. Il passe soigneusement à la moulinette les réactions de la Ligue de Salvini, les photos publiées des néonazis victimes des violences qui n’étaient pas les vraies photos, les publications de soutien aux néonazis et les codes vestimentaires ou autres des mêmes néonazis… Ces pages sont une véritable mine d’informations sur les groupuscules d’extrême-droite européens !

La dernière partie de l’album s’attarde sur le sort de Gino. Il a grandi près de Milan, même s’il est arrivé d’Albanie à l’âge de 3 ans et n’a jamais obtenu la nationalité italienne. Arrêté à Paris en novembre 2024, pour les mêmes accusations qu’Ilaria, Gino n’avait aucun pays prêt à défendre sa cause. Il est détenu à la prison de Fresnes, aux portes de Paris. Seuls les juges français peuvent désormais décider de le livrer ou non à la Hongrie…


Au-delà du propos militant et de l’action visant à ne pas permettre l’extradition de Gino, Zerocalcare s’interroge et nous interroge sur les rapports entre les Etats sensément démocratiques de l’Union Européenne et des Etats autoritaires qui ne respectent plus les valeurs et principes partagés par les régimes démocratiques. Il questionne les voies racistes et autoritaires empruntées par certains. Il se questionne sur ces partis d’extrême-droite entrés dans le champ politique, partis dont les idéologies infusent certains gouvernements en se normalisant… Orbàn, Trump, RN, AfD, Fratelli d’Italia, Partij voor de Vrijheid de Geert Wilders… Le coup de barre à l’extrême-droite est plutôt bien enclenché… Et il y a cette rhétorique anti-gauchistes, anti-gauchos et anti-rouges qui s'immisce dans les médias sociaux et dans certains médias très orientés. Elle semble presque anachronique et pourtant... Comment rester du « bon côté » ? En demeurant critique, en s’informant, en se questionnant et en ne s’asseyant pas sur notre humanité, si précieuse mais si fragile ! Un ouvrage intelligent que celui de Zerocalcare et un exercice périlleux que celui auquel il se livre ici sans jamais oublier de prendre quelque distance malgré son tempérament latin et ses propres convictions.

lundi 7 juin 2021

Frank Miller (scénario) et Rafael Grampa (dessin), The Dark Knight Returns: The Golden Child, Collection DC Black Label, Urban Comics, 2020


Frank Miller (scénario) et Rafael Grampa (dessin), The Dark Knight Returns: The Golden Child, Collection DC Black Label, Urban Comics, 2020.

« Ça va être violent. Ça va être crade. Ça va être genial. »

Frank Miller revient pour la quatrième fois compléter et poursuivre la ligne narrative de ce qui demeure son chef-d’œuvre, The Dark Knight Returns. Un retour en grâce ou un ratage de plus à mettre au compte du bonhomme ?

Les années n’ont pas été tendres avec celui qui se définissait jadis comme un auteur contraint de se mettre au dessin. Outre une santé dégradée, une vie personnelle mouvementée, ses derniers travaux n’ont pas fait l’unanimité. Il semble loin le temps béni au cours duquel Miller tirait avec brio les aventures de Daredevil vers le polar hardboiled ou démontait puis remontait Batman pour en faire LE Dark Knight. Ses mésaventures cinématographiques (les bancales adaptations de Sin City et le naufrage complet de The Spirit), ses prises de paroles teintées d’homophobie, de misogynie ou de xénophobie n’ont pas trop aidé à redorer son blason. 300 et sa relecture de la rhétorique civique lacédémonienne, Miller a choisi de les inscrire explicitement dans la veine des travaux de Victor Davis Hanson sur le « modèle occidental de la guerre ». Quant au très épidermique Holy Terror, sa réponse au traumatisme des attentats du 11 septembre 2001, Miller le concevait ouvertement comme une pure œuvre de propagande anti-Al-Qaida dans laquelle un sous-Batman affronte les terroristes islamistes. Le « choc des civilisations » de Samuel Huntington n’est jamais très loin des écrits et pensées de Miller. Il a beau se défendre d’avoir une lecture très conservatrice des évènements, ses références elles le sont bien assez… Et l’amour sincère de Zack NRA Snyder pour les idées du bonhomme n’est pas le fruit du hasard…

Lorsqu’il revient à l’œuvre-phare de sa carrière pour The Dark Knight Strikes Again en 2001, son style graphique très caricatural et son écriture qui ne l’est pas moins ne soulèvent pas l’enthousiasme des foules… A la fin des années 2010, il cède ses crayons à Andy Kubert ou John Romita Junior pour deux autres séquelles à son chef-d’œuvre. Il montre les dents mais… Il en est de même que pour sa séquelle tardive aux mésaventures de Léonidas, Xerxes: The Fall of the House of Darius and the Rise of Alexander : ni avec des crayons ni avec des mots, il ne semble être en mesure d’apporter quelque-chose de neuf ou de croustillant aux lecteurs…

Alors fini le bonhomme ? Peut-être pas…

Petite piqûre de rappel sur la mini-série de 1986 : The Dark Knight Returns narre la dernière (?) croisade d’un Batman vieillissant, aigri et à la retraite, contraint de reprendre du service dans un monde au bord de l’explosion et de l’autodestruction. Sorte de réinvention du personnage à la sauce Dirty Harry, la série réinstalle un personnage, en passe de fêter ses cinquante ans de vie éditoriale, dans sa forme première de tough guy totalement dévoué à sa mission d’implacable combattant du crime. Le personnage est régénéré par le récit et ramené à ses racines premières. Frank Miller est alors en pleine possession des ses moyens. Sa verve scénaristique se marie parfaitement à son découpage implacable et nerveux. Sa relecture marque durablement le personnage et sa mise en images et en mots continue d’inspirer les équipes créatives. Son Dark Knight est massif et monolithique, inébranlable et déterminé dans ses convictions. Il est épaulé par Carrie Kelley, une gamine de 13 ans qui reprend la panoplie de Robin. Miller a placé un milestone dans l’histoire éditoriale de DC et dans celle des comics en général.

Miller se servait du contexte des années Reagan, l’affaire Iran-Contra ou les tensions Est-Ouest attisées par l’administration reaganienne pour inscrire son héros dans le temps. En toile de fond, l'auteur utilisait les écrans de la néotélévision pour rythmer son récit et illustrer les dérives d'une certaine démocratie télévisuelle américaine parvenue à un sommet sous la présidence de Reagan. C’est sans doute l’absence d’ancrage dans le siècle qui faisait défaut à The Dark Knight Strikes Again ou The Dark Knight III : The Master Race…

Dès les premières planches du présent album, Miller s’inscrit dans l’histoire immédiate des Etats-Unis. Les enfants de Superman, Lara et Jonathan, volent au-dessus de Gotham et observent les humains à travers leurs yeux d’aliens. Leurs pérégrinations les emmènent en plein cœur d’un affrontement entre deux factions : les pro et anti-Trump. Oui oui : le portrait du quarante-cinquième président étatsunien est clairement visible. Carrie Kelley, rvêtue de l’armure de Batwoman, intervient pour calmer le jeu alors que sur les réseaux sociaux la haine explose…

Batwoman scrute les réseaux sociaux et surveille les odieuses manipulations des « méchants ». Trump n’est qu’un pion du super-vilain Darkseid qui se sert des agents du chaos du Joker pour brutaliser le débat politique et pousser le pays au bord d’une guerre civile effroyable. Darkseid est un être monstrueux, une Bête immonde, un tyran qui n’a d’autre but que de corrompre le monde entier et de pousser les mortels à s’entredéchirer… Mais Batwoman est là qui veille et entend « rééduquer » les masses, les « armer » et leur permettre de contre-attaquer…

Ecrite et éditée bien avant l’assaut sur le Capitole de janvier 2021, cette bande-dessinée n’est rien moins qu’un très lucide constat de la part de Frank Miller qui met humblement de côté ses penchants conservateurs ou libertariens pour donner sa lecture très premier degré de la stratégie de communication haineuse de Donald Trump. Le mordant de ce one-shot est vraiment bluffant ! Miller appelle ses lecteurs à la résistance et à la vigilance. Il démonte assez habilement les mécanismes du populisme et utilise Darkseid, créé par Jack Kirby comme métaphore point du tout masquée du totalitarisme, pour asséner son propos aussi limpide que transparent ! Batwoman lance au monstrueux personnage : « Chacun de nous pense individuellement. Nous sommes libres. »

Miller met en scène les enfants et successeurs de Batman, Superman et Wonder Woman et s’adresse donc aux jeunes générations en qui il place toute sa confiance. Ce souci de se tourner vers le futur immédiat et d'impliquer les jeunes générations est tout à son honneur. Au gré des planches, il passe au crible l'incroyable pouvoir d'ingérence des médias sociaux dans le champ politique étatsunien. Si son analyse est partisane, elle n'est pas moins pertinente !

L’artiste brésilien Rafael Grampa apporte une belle énergie au récit pour la partie graphique. L’album compile la version colorisée et les planches en noir et blanc sans texte aucun du one-shot. Le trait dynamique, précis et nerveux de Grampa convient parfaitement à la tonalité très « insurrectionnelle » du récit. Il glisse quantité de détails et références graphiques dans ses planches. Ainsi, dans la foule des manifestants qui se range derrière Batwoman, le lecteur reconnaîtra aisément Greta Thunberg…

Frank Miller n’est peut-être pas complètement fini finalement… Mais le combat contre le populisme et les « agents du chaos » parasitant les réseaux sociaux et le champ de la communication politique n’est pas fini, loin s’en faut !

« Ça va être violent. Ça va être crade. Ça va être genial. »

mardi 11 mai 2021

Steve Ditko (scénario et dessins), Les Gardiens de Terre-4, Urban Comics, Paris, 2017

Steve Ditko (scénario et dessins), Les Gardiens de Terre-4, Urban Comics, Paris, 2017.

Les quelques lecteurs assidus des chroniques du Blogger Fou auront compris et noté son intérêt très particulier et singulier pour les comics en général.

Ces mêmes lecteurs assidus auront également saisi son fort intérêt pour l’impact de la British Invasion des nombreux créateurs issus de la revue 2000 AD sur les comics américains des années 1980 et 1990.

La présente chronique entend attirer l’attention sur un véritable « chaînon manquant » dans l’histoire des comics : les aventures des « héros d’action » (sic) de l’éditeur Charlton Comics follement mises en mots et images par Steve Ditko.

Cet imposant recueil de 392 pages de bandes-dessinées en couleurs et en noir et blanc (pour les épisodes inédits non-finalisés) fait figure de « chaînon manquant » par bien des aspects.

Tout d’abord, à côté et « entre » les géants de l’édition des comics américains que sont Marvel et DC, il y a eu Charlton. Editeur plus modeste et héros plus modestes qui ne sont pas des « super-héros » mais des « héros d’action ».

Charlton a fait long feu mais ce petit éditeur a frappé fort en 1967-1968.

Charlton recrute le dessinateur Steve Ditko à la fin des années 1960. Ditko a travaillé pour la Marvel et a dessiné nombre de super-héros (Iron-Man, Hulk, etc.) mais il a surtout co-créé Spider-Man et Doctor Strange.

« Libéré » de son engagement chez Marvel, le dessinateur prend les commandes des aventures des « héros d’action » que sont Captain Atom et Blue Beetle chez Charlton. Le premier est un super-héros atomique que Ditko rhabille de pied en cape et qu’il présente comme un héros faillible et parfois même faible et aucunement super. Le second est la réinvention d’un personnage préexistant que Ditko réinvente complètement pour en faire une espèce de « super-génie » adepte des gadgets les plus improbables (cf. son véhicule volant et amphibie en forme de scarabée bleu !?!).

D’un strict point de vue graphique, la ligne claire et dynamique de Ditko s’inscrit pleinement dans la veine des comics du Silver Age : les « héros d’action » sont là pour l’action et les pages de Captain Atom et de Blue Beetle en sont bourrées !

Le dessin est inventif et plaisant.

Les scénarii quant à eux sont pleins de cette folle imagination des années 1960 et la science-fiction imprègne beaucoup ces récits hauts en couleurs et follement trépidants.

Certes, les procédés narratifs, comme par exemple les bulles de pensées qui viennent souligner et expliciter l’action de manière outrancière, ont pris un coup de vieux mais… This is History !

La réelle « attraction » du présent recueil est le personnage mis en couverture de l’album : The Question.

Cette création de Ditko est pour le moins fascinante et remarquable.

Jugez-en plutôt : Vic Sage est un journaliste de télévision qui n’a pas sa langue dans sa poche et combat le crime sous le masque anonyme du « héros d’action » appelé The Question.

The Question est vraiment un héros différent dans le contexte des années 1960. Grâce à un gaz aux propriétés curieuses, Vic Sage se transforme en un « héros » dissimulé sous un costume trois pièces de couleur bleue et un masque sans trait aucun ni yeux.

The Question est un personnage violent qui n’utilise pas les armes à feu mais n’hésite pas à laisser périr les criminels de manière atroce.

The Question est un personnage animé par un profond sens de la justice dont l’intégrité est sans faille.

The Question est un héros d’un genre nouveau quelque part entre le Shadow des pulps et le Punisher des années 1970 mais… avec un « je ne sais quoi » de Ditko qui le rend unique.

Steve Ditko créé son personnage sous l’influence de l’objectivisme d’Ayn Rand et entend en faire un « héros d’action » porteur d’un message à portée philosophique.

« Ma philosophie, par essence, est le concept de l'homme en tant qu'être héroïque, avec son propre bonheur comme objectif moral de sa vie, avec l'accomplissement productif comme sa plus noble activité, et la raison son seul absolu. »

C’est en ces mots qu’ Ayn Rand définissait sa philosophie. Force est de constater que Ditko s’est laissé prendre au jeu de l’objectivisme.

L’alter ego de The Question, le journaliste Vic Sage, est un professionnel de l’information qui jamais ne se compromet. Dans sa première et unique aventure en solo parue dans Mysterious Suspense # 1, des « malfaisants » corrompus tentent de traîner Vic Sage dans la boue et de le briser en lançant une odieuse campagne médiatique contre lui. Le journaliste reste droit dans ses bottes et ne se laisse pas corrompre ni briser.

L’un de ses soutiens les plus fiables clame aux caméras et autres journalistes :

« Nos exigences sont très élevées ! Je ne tolère aucune impureté dans les médicaments ingérés par les patients, Vic n’admet pas que l’on dénature les opinions qu’il veut instiller dans l’esprit de ses auditeurs ! Je défends mes produits grâce à la science et à la recherche. Vic défend ses propos grâce à la raison et à la logique ! Comme mes médicaments, ses propos sont là pour soigner… pas pour être agréables à entendre ou à avaler ! (…) Si vous rejetez délibérément la qualité et la vérité, vous acceptez la médiocrité et le mensonge ! »

Oui : Steve Ditko « assène » sa philosophie sans aucun ménagement et le dessinateur et scénariste devait être aussi « raide » et peu commode que son « héros d’action » !

Le contexte des sixties est propice à un examen de l'évolution des médias et de leurs rapports aux politiques et à l'opinion publique. Ces comics sont conçus à un moment charnière dans l'histoire des médias.

Au moment de créer les Watchmen dans les années 1980, Alan Moore et Dave Gibbons se rappelleront des « héros d’action » de Ditko et à défaut de pouvoir les utiliser pour leur projet (depuis DC Comics a récupéré et les droits et les personnages), ils en livreront des « décalques » pour le moins évidentes. L’emblématique Rorschach est une version à peine déguisée de The Question. Le Hibou est une version à plumes du Blue Beetle avec qui il partage un goût certain pour les gadgets. Le Docteur Manhattan et ses pouvoirs au moins aussi colossaux que ses questions existentielles peut faire songer au Captain Atom…

Ces éphémères et peu connus « héros d’action » portent en eux l’A.D.N. du comic book de Moore et Gibbons qui va précipiter le médium comic dans son « âge de raison ».

De même au détour des pages de ce recueil, le lecteur peut rencontrer nombre d’éléments narratifs ou graphiques maintes fois repris par d’autres créateurs.

Difficile de ne pas songer à The Dark Knight Returns de Frank Miller et à ces petits flashs d’informations télévisés qui viennent ponctuer le récit lorsque l’on lit les comics de Ditko. De manière assez pessimiste, le dessinateur et scénariste met en effet en scène les réactions de l’opinion public ô combien malléable et influençable.

Plus tard, Frank Miller mettra en scène The Question dans la suite des aventures du Dark Knight.

S’il est très novateur de dépeindre les conséquences et la perception des actions de ces héros bariolés à la fin des années 1960, c’est devenu un gimmick tant dans les comics papier qu’au cinéma (voir pour cela les Batman de Christopher Nolan qui reposent grandement sur l’idée).

D’ailleurs, il n’échappera à personne que le motto-mantra de Spider-Man est « à grands pouvoirs, grande responsabilité » et que Ditko a co-créé l’arachnide humain avec Stan Lee.

L’ouvrage est riche et passionnant vous l’aurez compris.

Il a une grande valeur historique tant du point de vue des comics que de l’évolution des idées et de la société saisie par le biais du prisme de la culture populaire.

Il est également assez stupéfiant dans sa manière naïve et brutale de présenter la philosophie de l’auteur sans détour.

Alors lecteurs curieux et archéologues de la culture pop, jetez donc un œil à ce beau recueil de bandes-dessinées !