Joseph Zito (réalisation) et Aron Norris & James Brunner
(scénario), Invasion USA, ESC éditions,
Paris, 2023.
Sam Firstenberg (réalisation) et James Booth (scénario), American Warrior II, The Ecstasy of
Films, Saint-Eusoye, 2017.
Rambo II est un
monument du cinéma reaganien. 1985 : John Rambo, symbole d’une Amérique régénérée,
stéroïdée, superheroïque, invincible et surarmée, s’en va libérer à lui tout
les derniers prisonniers américains détenus sur le sol vietnamien. Il en
profite pour effacer le souvenir de la défaite et passer à la mitrailleuse
toutes ces pourritures communistes qui défient l’hyper-puissance étatsunienne.
Dans l’ombre et le sillage de cette
superproduction hollywoodienne, fleurissent dans les années 1985 à 1988 nombre
de films d’action mettant en scène les infatiguables et invincibles champions
américains en lutte contre le communisme mais aussi les terroristes de tous les
bords. Invasion USA est du nombre de ces oeuvrettes et en plus d’être un pur
produit des années Reagan, c’est un vestige des productions Cannon et des fous
rêves poursuivis par deux cousins israeliens visant la domination du cinéma
mondial...
“If you come
back in, I'll hit you with so many rights you'll be begging for a left.”
Menahem
Golan et Yoram Globus rachètent la compagnie de production Cannon pour un
demi-million de dollars en 1979. Ils entendent transformer cette petite maison
de production spécialisée dans les films d’horreur ou les films érotiques en une
super-maison de production cinématographique. Golan est un vrai dingue de cinéma
et Globus un magnat des affaires. Les « Gogo boys » pensent avoir trouver
une formule à la « pierre philosophale » pour remplir les caisses de
leur maison Cannon : racheter de vieilles franchises en perte de vitesse (les
adaptations cinéma de Superman par exemple), embaucher des vieilles stars sur
le retour (Charles Bronson…) ou des réalisateurs qui se cherchent un second souffle
(Tobe Hooper…) et les inscrire dans des projets cinématographiques vendus à l’international
à grands renforts de publicité et de posters aux punchlines marquantes
et aux visuels tapageurs !
Mais
la formule Cannon si elle utilise du « plomb » ne parvient pas vraiment
à tout transformer en or ! L'aventure de Golan et Globus se finit très mal, sur fond de brouille entre cousins et de scandale du Crédit Lyonnais...
Dans les productions Cannon, le spectaculaire
explosif un peu cheap quand même va de paire avec une certaine outrance voire
un mauvais goût affiché et revendiqué ! Et certains films de la firme dont
Invasion USA sont d’extraordinaires documents permettant d’aborder une certaine
lecture des années Reagan, de la lutte contre les Rouges voire des menaces
émergentes telles que le terrorisme international. D’une manière troublante, ce
film d’action bourrin, pensé comme vaisseau pouvant mettre sur orbite la star
maison Chuck Norris, peut paraître prémonitoire ou en avance sur son temps dans
sa lecture des menaces pesant sur la scène internationale.
“You're
beginning to irritate me.”
Une
armée de guérilleros extrémistes communistes dirigée par Mikhail Rostov,
d’origine soviétique, un vieil ennemi de l'ex-agent de la CIA Matt Hunter,
débarque en Floride afin de provoquer le chaos aux États-Unis. Le pays est
bientôt secoué par une vague de terrorisme. Hunter se voit confier la mission
de localiser et d'éliminer Rostov afin de stopper ces attaques.
Le
scénario réduit à l’os par le remontage à la hache imposé par les « Gogo
boys » transforme l’actionner de Zito en un comic-book live iconisant à
mort le personnage de Matt Hunter et ses ennemis tout autant que lui. Chuck Norris est taiseux, imperturbable,
filmé en contre-plongée, surgissant de l’ombre pour massacrer ses ennemis, invincible,
infatiguable… C’est un vrai super-héros américain qui vit dans le bayou avec son
tatou domestique (sic)…Face
à lui, Richard Lynch incarne sans retenue aucune l’infâme Rostov, véritable pourriture
communiste qui ravage au lance-roquettes les banlieues états-uniennes et les malls
quand il ne glisse pas son arme à feu dans les pantalons de ses victimes (sic)…
Le
film surjoue du début à la fin la carte de l’excès et de la surenchère. Norris
est aussi inébranlable que Rostov est cruel et dément. Les terroristes de tout
poil (communistes sud-américains ou asiatiques, membres de la Rote Armee Fraktion,
palestiniens ou arabes à keffieh…) rejouent le D-Day sur les plages de
Floride en piétinant bruyamment un malheureux couple de teenagers. Sont détruits un luna-park,
une banlieue typique, un mall et tous leurs occupants ou clients. Le
film s’achève sur un duel aux lance-roquettes entre Chuck Norris et l’immonde
Rostov…
Joseph
Zito avait signé avant ce métrage un épisode assez épicé de la saga des
slashers Vendredi 13. Il retrouve ici la mécanique scénaristique massacreuse
mais substitue le Chuck Norris triomphant au boogeyman masqué et armé de
sa machette. Le spectateur contemporain peut néanmoins s’émouvoir du nombre de
victimes et de la violence débridée des super-méchants comme de Chuck le
superhéros !
Mais
où est donc l’intérêt historique des prouesses martiales du grand Chuck ?
L’affiche
originale est en elle-même très révélatrice. Au centre de celle-ci, Chuck Norris,
le poitrail à l’air, armé de deux uzis (pistolet mitrailleur de facture israélienne)
prend la pose. A sa droite et à sa gauche, les cibles visées par les terroristes :
le Capitole et les tours du World Trade Center. De part et d’autre de l’inamovible
super-Chuck : les militaires de la Garde Nationale veille au grain.
En
1985 dans cette production Cannon, se dessine de manière prophétique (?) le
spectre d’une attaque terroriste de grande ampleur qui vise les symboles états-uniens
et son mode de vie jugé dégénéré par les gros méchants de l’histoire. A travers
le discours sur la mollesse des Américains ainsi que le filmage de la décadence
de la Floride (sexe, drogue, prostitution…), s’affirme aussi un certain discours
extrémiste et virulent ultra-conservateur.
Menahem
Golan dirige lui-même Chuck Norris l’année suivante dans Delta Force. Il
s’inspire alors du détournement du vol TWA 847 par l’organisation des Opprimés
de la Terre mais imagine et met en images une résolution autrement plus musclée
et pétaradante ! Le cinéma d’action des années 1980 peut être lu et
ausculté à travers le prisme de la géopolitique. Il regorge de stéréotypes
et raccourcis fascinants à analyser.
L'iconique
Chuck Norris érigé par la Cannon en star du genre est en lui-même assez emblématique
de l’ère Reagan et d’un certain type de productions cinématographiques à forte
coloration politique. Le glissement de la menace rouge vers une menace terroriste internationale relève autant de la clairvoyance que de la paranoïa d’une
certaine frange de la sphère politique américaine !
L’utilisation
et le détournement de certaines images ou séquences de blockbusters du cinéma
américain (G.I. Joe par exemple) dans la propagande de groupes terroristes
des années 2000 ne doivent pas faire oublier l’importance de la pop-culture comme
arme ou vecteur idéologique au temps de la Guerre Froide et au-delà de celle-ci.
Top Gun, Delta Force et tous leurs dérivés ont grandement contribué à faire la promotion de la superpuissance américaine dans la seconde moitié de la décennie 80. Le film documentaire britannique Chuck Norris vs Communism met en lumière l’incidence
des cassettes vidéos pirates des films de Chuck Norris sur les spectateurs roumains
au temps de la Guerre Froide. Une certaine forme de magie du cinéma qui s'exprime avant tout à grands coups de tatane !
Hé
ouais Chuck a sans doute joué un plus grand rôle dans la lutte contre le
communisme que nombre d’intellectuels et de philosophes…
“Your fight is
my fight. You just remember that.”
Après
le beau succès d’Invasion USA au box-office international, les « Gogo boys »
proposent au grand Chuck de remettre le couvert. Ils lui proposent le scenario d’Avenging
Force. Dans cette suite des aventures de Matt Hunter, le super-Ricain affronte
une milice d’Extrême-Droite qui organise des chasses dignes du Comte Zaroff et
des attentats sur le sol des Etats-Unis. Bizarrement (?),
le grand Norris aux idées très conservatrices affichées n’est pas emballé…
Pas
de problème, la Cannon fait les fonds de tiroirs et propulse Michael Duddikoff
remplaçant de Chuck Norris. Sam Firstenberg, autre réalisateur maison spécialiste
du film de ninjas, emballe cette séquelle retitrée chez nous American
warrior II pour surfer sur le succès d’American ninja du même Firstenberg
avec le même Duddikoff… Cette séquelle partage avec le film de Zito ses audaces, ses méchants très méchants qui massacrent hommes, femmes et enfants en ricanant, sa cruauté...
Je
vous l’accorde : on s’y perd entre tous ces retitrages et recasting ! Où est Chuck bon sang ?!? Et quel
est l’intérêt d’une pareille séquelle ?
Hé
bien une fois encore, le scénario est étrangement visionnaire dans sa dépiction
des idées d’une certaine frange de l’extrême-droite étatsunienne. Le discours
virulent du gros méchant Elliott Glastenbury, interprété sans retenue mais avec
truculence par John P. Ryan, n’est pas sans faire songer à certains discours de
Donald Trump du temps de sa présidence…
“My
dear friends, fellow countrymen, Americans, we're living in dangerous times.
They
call us paranoid because we love our country, because we want to survive the economic
collapse of our land. You know what's coming, don't you? Civil disorder
everywhere. Dope-crazed savages.
- Gangs
of n*gger rapists! (…)
Snivelling
politicians trying to enforce gun control. Commie guerrillas in Central America
pointing their guns north, just waiting to cross the Rio Grande, just waiting
to terrorise your mama and your children and your neighbourhood and your
churches.
First
they'll take Mexico. Then what? Then what? More than 20 million Mexicans live
in California, Texas and Arizona alone. What happens when they all decide that
they too want to join the People's Republic of Mexico? Then what? Then what? Then
New Orleans. Yes, New Orleans.
-
Chicago. Boston. New York.
- No
one will stand for that!
No,
no, gentlemen, it is our constitutional right to bear arms. It is our sacred
duty to do so as efficiently as we know
how.”
Difficile
de ne pas rapprocher ces mots de ceux prononcés par Donald Trump en 2019 lors
de l’assez infâme « border wall speech » dans lequel il
dépeint les Latinos comme des violeurs et des criminels et les Démocrates
comme leurs complices…
“Every day,
customs and border patrol agents encounter thousands of illegal immigrants
trying to enter our country. We are out of space to hold them, and we have no
way to promptly return them back home to their country. (…)
Our southern
border is a pipeline for vast quantities of illegal drugs, including meth,
heroin, cocaine, and fentanyl. Every week, 300 of our citizens are killed by
heroin alone, 90% of which floods across from our southern border. More
Americans will die from drugs this year than were killed in the entire Vietnam
war. (…)
(…) Democrats in
Congress have refused to acknowledge the crisis. And they have refused to
provide our brave border agents with the tools they desperately need to protect
our families and our nation. (…)
Some have
suggested a barrier is immoral. Then why do wealthy politicians build walls,
fences, and gates around their homes? They don’t build walls because they hate
the people on the outside, but because they love the people on the inside. The
only thing that is immoral is the politicians to do nothing and continue to
allow more innocent people to be so horribly victimized. (…)
In Maryland,
MS-13 gang members who arrived in the United States as unaccompanied minors
were arrested and charged last year after viciously stabbing and beating a
16-year-old girl.
Over the last
several years, I’ve met with dozens of families whose loved ones were stolen by
illegal immigration. I’ve held the hands of the weeping mothers and embraced
the grief-stricken fathers. So sad. So terrible. I will never forget the pain
in their eyes, the tremble in their voices, and the sadness gripping their
souls.
How much more
American blood must we shed before Congress does its job?”
Les
spin doctors et autres conseillers des présidents s’abreuvent-ils de pop
culture et de cinéma d’exploitation ? Les discours de certains extrémistes
plongent-ils leurs racines dans une certaine culture populaire ? En tous les
cas, la culture populaire se doit d’être scrutée et analysée de près ! L'exemple des productions Cannon pourrait faire penser que la culture populaire est autant témoin et commentateur qu'acteur de l'Histoire... Tous ces films, aussi mauvais ou insipides soient-ils, disent quelque chose sur le contexte géopolitique, politique ou social des années 1980.
Peut-être bien que le film Invasion USA reste dans les mémoires de certains cinéphages français pour les traductions... mémorables et pitoresques de certaines répliques :
« Si tu te pointes encore, tu peux être sûr que tu repars avec la b*te dans un tupperware !»
« Toi tu commences à me baver sur les rouleaux !»
Mais il faut toujours savoir aller au-delà des apparences pitoresques et grotesques du cinéma d'exploitation pour en saisir ce qui fait sa valeur !
Les plus curieux et téméraires iront regarder avec délectation les documentaires Electric Boogaloo: The Wild, Untold Story of Cannon Films et la réponse The Go-Go Boys: The Inside Story of Cannon Films afin d'en apprendre davantage sur Golan, Globus et cette époque qui fleurait bon le bis, la VHS et le nanar...