Otakar
Vavra (réalisation) et
Ester Krumbachová (scénario), Un marteau pour les
sorcières (Kladivo na čarodějnice) Coffret
digipack Blu Ray + DVD, Artus films, Alignan du vent, 2023.
N’attendons
pas que quelques réactionnaires machistes, aigris et chauvins appellent à
organiser un procès en sorcellerie pour mener au bûcher le casting et le staff
responsable du film Barbie pour nous pencher sur une œuvre méconnue du filone
« films de chasse aux sorcières ». Oubliez les barbecues de saison et préparez bûchers et poucettes, ça va torturer !!!
Le génial documenteur Häxan : la sorcellerie à travers les âges du
danois Benjamin Christensen (1922) ou le récit de folk-horror The
VVitch : a New England folktale de Robert Eggers (2015) sont deux œuvres
de référence sur le sujet. Au tournant des années 1968-1970, quelques films
hauts en couleurs ont marqué les esprits et pupilles des cinéphages : le
fabuleux western british The Witchfinder General du regretté
Michael Reeves, The Bloody Judge du prolifique Jess Franco ou l’effroyable
Hexen bis aufs Blut gequält de Michael Armstrong et Adrian Hoven. Ces
trois films ne sont guère avares en tortures, supplices et horreurs diverses.
Le métrage du réalisateur Otakar Vavra pourrait paraître bien sage en
comparaison de ces films mais il s’agit d’une œuvre qui mérite grandement d’être
redécouverte et d'être placée aux côtés des oeuvres de références auparavant citées.
Le
cinéaste Tchèque adapte en 1970 un roman éponyme de Václav Kaplický. Le récit se
concentre sur les procès de sorcellerie conduits par Jindřich František Boblig
von Edelstadt en 1670, en Moravie.
« Moravie,
1670. Pour avoir dérobé une hostie, croyant soigner sa vache ne donnant plus de
lait, une vieille femme se fait accuser de sorcellerie. Le seigneur du pays
fait alors venir un tribunal de l’Inquisition pour la juger. L’inquisiteur,
Boblig von Edelstadt, s’appuie sur le célèbre manuel Malleus Maleficarum pour
mener les interrogatoires. Mais, très vite, les tortures vont succéder aux
dénonciations, et les bûchers vont s’allumer, toujours plus nombreux… »
Le
titre renvoie au Malleus Maleficarum, le traité signé par Heinrich
Kramer Institoris et Jakob Sprenger, best-seller de la chasse aux
sorcières de multiples fois réédité entre 1487 et 1669 et ce malgré sa mise à l’index
par les autorités catholiques. Le film s’ouvre sur la fameuse illustration de Goya el
sueño de la razón produce monstruos. Et c’est bien d’obscurantisme triomphant, de
manipulation et de « sommeil de la raison » dont il est question dans
ce métrage.
La
photographie en noir et blanc du chef opérateur Josef Illik capte de manière
impeccable mais implacable la destruction d’une communauté toute entière par l’inquisiteur
Boblig. Devant la caméra de Vavra, l’inquisiteur est un rustaud qui n’est pas
allé au bout de ses études de droit et travaille dans une taverne lorsqu’on
vient le chercher pour traduire en justice les sorcières et sorciers suspectés.
Le contraste est saisissant entre cette communauté d’aristocrates ou de bourgeois
lettrés et éclairés, amateurs de musique et de belles lettres et cet
inquisiteur grossier, avide, intéressé et corrompu. Boblig n’a rien d’un
fanatique religieux mais tout de l’arriviste seulement attiré par les biens et
les femmes de cette communauté morave qu’il s’emploie à dépouiller impitoyablement.
Rien
ne peut arrêter l’inquisiteur qui s’acharne sur tous les membres de la
communauté visés par des suspicions de sorcellerie : marchands, religieux,
légistes… Point de happy-end à espérer, aucune manœuvre et aucun recours ne permettent aux accusés de
se débarrasser de celui qui se pose comme l’exécutant de la volonté divine. Deux
éléments viennent rythmer et scander la narration de Vavra. Une séquence assez
surprenante ouvre le film. La caméra filme des femmes au bain, heureuses,
insouciantes, belles. Dès que la procédure d’enquête et de procès pour
sorcellerie est lancée et ce, après un « simple » vol d’hostie
consacrée, les images filmées en gros plans d’un moine éructant des propos
anti-femmes accompagnent la lente explosion de la communauté visée par Boblig.
Cupide et envieux, il s’acharne notamment sur l’infortunée Zuzana, ravissante domestique
du prêtre Krystof Lautner. Ces images récurrentes, pleines de haine à l'encontre des femmes, sont proprement terrifiantes...
Là
où Michael Reeves ou Michael Armstrong s’affranchissent du souci de reconstituer
fidèlement la période moderne pour insister, avec une certaine complaisance
pour le second, sur les tortures infligées aux femmes, Vavra s’attache à
soigner son cadre, ses costumes et sa reconstitution plutôt méticuleuse de l’époque
moderne. Ce sont moins les supplices que les conséquences de ceux-ci sur les suppliciés
qui intéressent le réalisateur. Quelques séquences de tortures cruelles sont
bien présentes, dont une pénible séance de « poucettes », mais Kladivo
na čarodějnice est moins un torture porn qu’un drame
historique très soigné. Le second élément qui vient scander le film, ce sont ces pieux carbonisés
et ces restes de bûchers qui s’alignent au fur et à mesure des exécutions. D'aucuns noteront que la représentation des crémations est certes erronée mais l'effet dramaturgique en est certain. A l’issue
du film, Boblig quitte la Moravie le ventre plein, les poches pleines et faute
de victimes à juger, torturer, exécuter et spolier…
D’emblée
le contexte chronologique (le tournant 1968-1970) et géographique (la Tchécoslovaquie
alors derrière le Rideau de Fer) de réalisation appelle une mise en perspective de ce
procès à grand spectacle avec les simulacres de procès des totalitarismes
communistes ou ceux de la witch hunt du sénateur McCarthy. Otakar Vavra
a été forcé de collaborer avec l’occupant nazi puis avec les autorités communistes.
Il n’est pas aisé de déterminer s’il fustige dans ce film le camp occidental ou
la « justice » communiste. Et ce n’est guère important tant le propos
est puissant. Dans son récit, la chasse aux sorcières n’est jamais une histoire
de religion ou de conviction mais une persécution motivée par l’avidité et la
cupidité. La dimension féminicide du processus inquisitorial est également très appuyée. De
ces premières images de femmes heureuses et, d’une certaine manière, libérées à
leur funeste destin de femmes torturées et assassinées, il y a quelque chose à
remarquer et à relever. Il peut paraître surprenant de voir un cinéaste engagé politiquement dans le communisme prendre parti pour des bourgeois et des ecclésiastiques menacés par un inquisiteur dépeint comme pourfendeur d'une certaine élite éclairée. Cependant, le carton titre pose clairement les choses : le réalisateur est dans le camp de la Raison et des Lumières et non dans celui de l'obscurantisme.
La
relecture et mise en scène du récit de ce procès dans le contexte des années
1968-1970 est fascinante de lucidité et de pertinence. Dans un contexte toujours
plus dur de poussée des idées conservatrices anti-révolutionnaires et
anti-Lumières, le procès en sorcellerie fait au film Barbie au nom d’une
lutte contre un « capitalisme consumériste » et un « progressisme
hédoniste » adossés tous deux à un « mondialisme triomphant » ne
doit pas laisser indifférent. Laisser des Boblig cupides, avides et enragés s’installer
comme des vers dans une pomme ne peut conduire qu’à un unhappy end, tout comme dans le film présentement chroniqué…