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lundi 7 juin 2021

Frank Miller (scénario) et Rafael Grampa (dessin), The Dark Knight Returns: The Golden Child, Collection DC Black Label, Urban Comics, 2020


Frank Miller (scénario) et Rafael Grampa (dessin), The Dark Knight Returns: The Golden Child, Collection DC Black Label, Urban Comics, 2020.

« Ça va être violent. Ça va être crade. Ça va être genial. »

Frank Miller revient pour la quatrième fois compléter et poursuivre la ligne narrative de ce qui demeure son chef-d’œuvre, The Dark Knight Returns. Un retour en grâce ou un ratage de plus à mettre au compte du bonhomme ?

Les années n’ont pas été tendres avec celui qui se définissait jadis comme un auteur contraint de se mettre au dessin. Outre une santé dégradée, une vie personnelle mouvementée, ses derniers travaux n’ont pas fait l’unanimité. Il semble loin le temps béni au cours duquel Miller tirait avec brio les aventures de Daredevil vers le polar hardboiled ou démontait puis remontait Batman pour en faire LE Dark Knight. Ses mésaventures cinématographiques (les bancales adaptations de Sin City et le naufrage complet de The Spirit), ses prises de paroles teintées d’homophobie, de misogynie ou de xénophobie n’ont pas trop aidé à redorer son blason. 300 et sa relecture de la rhétorique civique lacédémonienne, Miller a choisi de les inscrire explicitement dans la veine des travaux de Victor Davis Hanson sur le « modèle occidental de la guerre ». Quant au très épidermique Holy Terror, sa réponse au traumatisme des attentats du 11 septembre 2001, Miller le concevait ouvertement comme une pure œuvre de propagande anti-Al-Qaida dans laquelle un sous-Batman affronte les terroristes islamistes. Le « choc des civilisations » de Samuel Huntington n’est jamais très loin des écrits et pensées de Miller. Il a beau se défendre d’avoir une lecture très conservatrice des évènements, ses références elles le sont bien assez… Et l’amour sincère de Zack NRA Snyder pour les idées du bonhomme n’est pas le fruit du hasard…

Lorsqu’il revient à l’œuvre-phare de sa carrière pour The Dark Knight Strikes Again en 2001, son style graphique très caricatural et son écriture qui ne l’est pas moins ne soulèvent pas l’enthousiasme des foules… A la fin des années 2010, il cède ses crayons à Andy Kubert ou John Romita Junior pour deux autres séquelles à son chef-d’œuvre. Il montre les dents mais… Il en est de même que pour sa séquelle tardive aux mésaventures de Léonidas, Xerxes: The Fall of the House of Darius and the Rise of Alexander : ni avec des crayons ni avec des mots, il ne semble être en mesure d’apporter quelque-chose de neuf ou de croustillant aux lecteurs…

Alors fini le bonhomme ? Peut-être pas…

Petite piqûre de rappel sur la mini-série de 1986 : The Dark Knight Returns narre la dernière (?) croisade d’un Batman vieillissant, aigri et à la retraite, contraint de reprendre du service dans un monde au bord de l’explosion et de l’autodestruction. Sorte de réinvention du personnage à la sauce Dirty Harry, la série réinstalle un personnage, en passe de fêter ses cinquante ans de vie éditoriale, dans sa forme première de tough guy totalement dévoué à sa mission d’implacable combattant du crime. Le personnage est régénéré par le récit et ramené à ses racines premières. Frank Miller est alors en pleine possession des ses moyens. Sa verve scénaristique se marie parfaitement à son découpage implacable et nerveux. Sa relecture marque durablement le personnage et sa mise en images et en mots continue d’inspirer les équipes créatives. Son Dark Knight est massif et monolithique, inébranlable et déterminé dans ses convictions. Il est épaulé par Carrie Kelley, une gamine de 13 ans qui reprend la panoplie de Robin. Miller a placé un milestone dans l’histoire éditoriale de DC et dans celle des comics en général.

Miller se servait du contexte des années Reagan, l’affaire Iran-Contra ou les tensions Est-Ouest attisées par l’administration reaganienne pour inscrire son héros dans le temps. En toile de fond, l'auteur utilisait les écrans de la néotélévision pour rythmer son récit et illustrer les dérives d'une certaine démocratie télévisuelle américaine parvenue à un sommet sous la présidence de Reagan. C’est sans doute l’absence d’ancrage dans le siècle qui faisait défaut à The Dark Knight Strikes Again ou The Dark Knight III : The Master Race…

Dès les premières planches du présent album, Miller s’inscrit dans l’histoire immédiate des Etats-Unis. Les enfants de Superman, Lara et Jonathan, volent au-dessus de Gotham et observent les humains à travers leurs yeux d’aliens. Leurs pérégrinations les emmènent en plein cœur d’un affrontement entre deux factions : les pro et anti-Trump. Oui oui : le portrait du quarante-cinquième président étatsunien est clairement visible. Carrie Kelley, rvêtue de l’armure de Batwoman, intervient pour calmer le jeu alors que sur les réseaux sociaux la haine explose…

Batwoman scrute les réseaux sociaux et surveille les odieuses manipulations des « méchants ». Trump n’est qu’un pion du super-vilain Darkseid qui se sert des agents du chaos du Joker pour brutaliser le débat politique et pousser le pays au bord d’une guerre civile effroyable. Darkseid est un être monstrueux, une Bête immonde, un tyran qui n’a d’autre but que de corrompre le monde entier et de pousser les mortels à s’entredéchirer… Mais Batwoman est là qui veille et entend « rééduquer » les masses, les « armer » et leur permettre de contre-attaquer…

Ecrite et éditée bien avant l’assaut sur le Capitole de janvier 2021, cette bande-dessinée n’est rien moins qu’un très lucide constat de la part de Frank Miller qui met humblement de côté ses penchants conservateurs ou libertariens pour donner sa lecture très premier degré de la stratégie de communication haineuse de Donald Trump. Le mordant de ce one-shot est vraiment bluffant ! Miller appelle ses lecteurs à la résistance et à la vigilance. Il démonte assez habilement les mécanismes du populisme et utilise Darkseid, créé par Jack Kirby comme métaphore point du tout masquée du totalitarisme, pour asséner son propos aussi limpide que transparent ! Batwoman lance au monstrueux personnage : « Chacun de nous pense individuellement. Nous sommes libres. »

Miller met en scène les enfants et successeurs de Batman, Superman et Wonder Woman et s’adresse donc aux jeunes générations en qui il place toute sa confiance. Ce souci de se tourner vers le futur immédiat et d'impliquer les jeunes générations est tout à son honneur. Au gré des planches, il passe au crible l'incroyable pouvoir d'ingérence des médias sociaux dans le champ politique étatsunien. Si son analyse est partisane, elle n'est pas moins pertinente !

L’artiste brésilien Rafael Grampa apporte une belle énergie au récit pour la partie graphique. L’album compile la version colorisée et les planches en noir et blanc sans texte aucun du one-shot. Le trait dynamique, précis et nerveux de Grampa convient parfaitement à la tonalité très « insurrectionnelle » du récit. Il glisse quantité de détails et références graphiques dans ses planches. Ainsi, dans la foule des manifestants qui se range derrière Batwoman, le lecteur reconnaîtra aisément Greta Thunberg…

Frank Miller n’est peut-être pas complètement fini finalement… Mais le combat contre le populisme et les « agents du chaos » parasitant les réseaux sociaux et le champ de la communication politique n’est pas fini, loin s’en faut !

« Ça va être violent. Ça va être crade. Ça va être genial. »

samedi 5 juin 2021

Mark Millar (scénario) et Sean Murphy (dessin), Chrononauts Tome 1, Collection Millar World, Panini Comics, 2020

 

Mark Millar (scénario) et Sean Murphy (dessin), Chrononauts Tome 1, Collection Millar World, Panini Comics, 2020.

“In an urban society, everything connects. Each person's needs are fed by the skills of many others. Our lives are woven together in a fabric. But the connections that make society strong also make it vulnerable.” The narrator in “Threads” (1984)

En attendant l’hypothétique (mais pas indispensable) série Netflix tirée du présent album, laissez-vous embarquer pour un retour vers le passé en X étapes !

Cet album bourré de rebondissements s’ouvre sur une scène incroyable : des archéologues mettent au jour un avion de chasse ultra-moderne lors des fouilles d’un site antique ! Il s’agit d’une énième découverte qui vient exciter et motiver le cerveau bouillonnant de Danny Reilly, scientifique américain qui travaille à l’élaboration d’une machine permettant de voyager dans le temps. S’il existe tant de découvertes anachroniques, c’est que le voyage dans le temps est possible !

Avec son ami et partenaire, non moins bouillant que lui, à savoir Corbin Quinn, Danny développe une combinaison qui permet de voyager vers le passé et d’en revenir. Après quelques tests qui leur permettent de saisir en live des images du passé, les deux compères se préparent à voyager eux-mêmes vers le passé. Et forcément PATATRASSS !!! un incident les sépare et Danny semble piégé dans le passé ! Corbin ne tarde pas à se lancer à son secours !

OUI MAIS voilà qu’il découvre que l’incident n’était pas fortuit ! Danny est délibérément resté dans un passé lointain pour se construire un empire en mettant à profit sa parfaite connaissance de l’Histoire ! De saut en saut entre les époques, il ramène dans la période antique des technologies qui lui permettent de se hisser sur le trône d’un immense empire ! Bah oui après tout, la tentation est grande de mettre à profit connaissances et technologies pour satisfaire ses appétits personnels !

OUI MAIS Danny ne se contente pas de se fixer dans l’Antiquité ou le Croissant Fertile, il collectionne les aventures amoureuses au fil des époques qu’il explore et mène de front quatre, cinq, six,… douze doubles vies ! Et forcément, lorsqu’il fricote avec la petite amie d’un gangster de la prohibition, cela lui vaut d’être malencontreusement mitraillé par le coquin cocu…

OUI MAIS Corbin muni de sa combinaison peut empêcher ce mitraillage ! Ce qui n’est pas sans bouleverser encore un peu plus le fil de l’Histoire…

Et de saut dans le passé en saut dans le passé, les deux énergumènes perturbent complètement le cours de l’Histoire et attirent à leurs trousses un commando armé fermement décidé à les empêcher de complètement réécrire l’Histoire ! Cela et le sbire de Danny qui entend devenir calife à la place du calife et piquer le royaume et les richesses accumulés par le petit génie des sciences et de l'Histoire !

Mark Millar signe un scénario extrêmement riche en rebondissements et extrêmement plaisant à lire ! Parfaitement mis en rythme et en images par le génie du storytelling qu’est Sean Murphy, cette folle course-poursuite ne laisse aucun répit au lecteur !

La couverture est un clin d’œil au film « Retour vers le Futur » et il n’est pas interdit de considérer cette BD comme une version survitaminée et surexcitée des tribulations de Doc et Marty dans leur DeLorean ! On se rappellera que Mark Millar, comme tous ceux qui sont passé par la case de la revue UK 2000 AD, cultive un esprit subversif et un rien punk ! Donc attendez-vous à quelques surprises et petits dérapages au fil des pages...

Certes, l’intrigue est légère et les personnages un brin caricaturaux. Pour faire simple, les deux héros de deux adolescents attardés très peu soucieux des conséquences de leurs gestes ! Et c'est tant mieux parce que les péripéties s'enchaînent à un rythme fou ! Mais avec sa roublardise et son goût du twist subversif, Millar emballe un très chouette récit d’aventures à la croisée des époques. Et les dessins de Murphy sont tout simplement spectaculaires surtout lors d’une course-poursuite à travers les époques et les lieux où se croisent légionnaires romains, samouraïs, dinosaures et j’en passe !

Sans apporter de réel recul ou propos sur les événements, les conséquences, les liens dans la trame du passé, l’équipe créative signe un joli petit récit qui, quand même, pousse le lecteur à songer que l’Histoire, c’est cool ! Et rien que pour cela (et la folie visuelle des planches de Sean Murphy !), l’album vaut le coup d’œil !

Rick Remender (scénario) et Sean Murphy (dessin), Tokyo Ghost, Urban Comics, Paris, 2016-2017 (série complète en 2 volumes)

 


Rick Remender (scénario) et Sean Murphy (dessin), Tokyo Ghost, Urban Comics, Paris, 2016-2017 (série complète en 2 volumes).

Archipel de Los Angeles, 2089 :

L'humanité est devenue totalement accro à la technologie.

Créer le « buzz » est désormais l'unique motivation d'une population tenue dans une dépendance virtuelle et asservie par un « gouvernement » ouvertement criminel.

Et vers qui se tourner lorsqu’il s’agit peut-être de sauver le monde de sa perdition à son corps défendant ? Led Dent et Debbie Decay, deux superflics et deux amants envoyés en plein cœur des jardins de Tokyo, bien au-delà de l'influence de leurs commanditaires criminels.

Trouveront-ils à Tokyo la menace planétaire qu’on les envoie éliminer ou trouveront-ils autre chose ? Une chose que l’Humanité a totalement perdue de vue ? Comme l’espoir par exemple ?

Ce récit d’anticipation ébouriffant est né d’un constat simple du scénariste Rick Remender : nous sommes déjà très accros à la technologie (portables, tablettes et autres gadgets connectés), que se passerait-il si nous ne pouvions plus nous passer d’elle ? Que se passerait-il si nous nous laissions complètement submerger et dévorer par notre mignonne addiction à la technologie ? Jusqu’à quel point y perdrions-nous notre si fragile et précieuse humanité ?

Rick Remender et Sean Murphy brossent le portrait d’une humanité future décrépite et hors de contrôle. Le pouvoir politique est passé aux mains des multinationales. L’urbanisation totalement incontrôlable se traduit par l’explosion littérale de métropoles cauchemardesques à la surface de la planète. Une écrasante majorité de la population « connectée » et « augmentée » se vautre dans une « non-vie » virtuelle où la pornographie, la cruauté et les plus viles bassesses règnent en maîtresses…

Un bien sombre futur... Un futur qui, sans être immédiat, questionne notre présent et nos marottes technologiques, les valeurs des sociétés humaines, etc. .

Quelle place reste-t-il pour l’Homme sur une planète sauvagement globalisée ? Et à ne pas s’y trompé, le duo de créateurs se fend d’une analyse et d’une critique de la mondialisation en extrapolant et projetant l’humanité dans un avenir infernal.

En 280 pages bien tassées et pleines de rebondissements, retournements de situation, émotions et réflexions, le scénariste et l’artiste rudoient leurs lecteurs.

Sur ce monde futur terrifiant plane l’ombre de William Gibson, l’un des pères fondateurs du cyber-punk. Les dessins toujours très détaillés et dynamiques de Sean Murphy font irrémédiablement penser à Otomo et son Akira tout aussi futuriste et inquiétant. Un zeste de cinéphilie nostalgique référentielle est convoquée et le lecteur est en droit de songer au nihiliste héros « carpentérien » par excellence qu’est Snake Plissken, non-héros sauveur ou fossoyeur de l’humanité future…

Mais outre l’énergie et la charge furieuse du dessinateur et du scénariste contre l’omniprésence des technologies, la toute-puissance des multinationales et l’abrutissement des masses par les divertissements, il se dégage de cette histoire une grande poésie.

Le lecteur entre dans le récit en suivant Debbie Decay, héroïne très humaine et absolument non-connectée. A la différence des autres, cette jeune-femme n’est pas accro à la technologie et s’en méfie même. Debbie tente de sauver Led Dent, son partenaire et l’homme de sa vie de ses démons virtuels et technologiques. Tout au long du récit, elle se remémore son passé, le passé de son amant. Des jours parfois heureux, parfois tristes. Debbie est la preuve et l’incarnation fragile d’une humanité qui ne peut être étouffée, biffée, écrasée par la technologie ou les multinationales malveillantes toutes puissantes. La trajectoire de Debbie et de Led est proprement bouleversante.

Cette bande-dessinée a du cœur et suggère aux lecteurs, qu’au cœur des ténèbres d’un monde futur en perpétuelle apocalypse, l’espoir demeure et l’amour est plus fort que tout.