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samedi 19 avril 2025

Zerocalcare, La Nuit sera longue, Nada, Montreuil, 2025.

Zerocalcare, La Nuit sera longue, Nada, Montreuil, 2025.

C'est quoi la démocratie en 2025 ? Le savons-nous encore ? Sommes-nous en train de l'oublier ?

Sous le pseudonyme de Zerocalcare, se cache Michele Rech, dessinateur et journaliste italien devenu iconique depuis Kobane Calling. Véritable star au-delà des Alpes où il est édité par la maison Bao Publishing, il a écrit et produit deux séries d’animation pour Netflix, Strappare lungo i bordi et Questo mondo non mi renderà cattivo. La seconde touche au problème épineux de manifestations de fascistes et d’antifascistes autour d’un lieu d’accueil de migrants dans l’Est de Rome. Comme à son habitude, l’auteur se met en scène sans jamais se donner le beau rôle et, au gré de digressions pop-culturelles, autobiographiques et très critiques, commente de manière intelligente le monde contemporain.

D’antifascistes et de fascistes, il en est question dans ce court ouvrage publié par une petite maison d’édition française. Il s’agit essentiellement de courts reportages ou de courtes tribunes en bande-dessinée publiés dans l’Internazionale, magazine d’information italien entre 2024 et 2025. Le dessinateur s’intéresse tout particulièrement à « l’affaire de Budapest ». Un groupe de militants antifascistes d’origines diverses ont organisé autour du 11 février 2023 une contre-manifestation aux célébrations du « jour de l’honneur » (Becsület napja) à Budapest. Il s’agit pour ces antifascistes de parasiter un rassemblement de néo-nazis venus de toute l’Europe pour commémorer l’action des soldats allemands de la Waffen-SS et des troupes hongroises supplétives qui tentèrent de rompre le siège soviétique du château de Buda lors de la bataille de Budapest en 1945. Il s’agit du deuxième plus gros rassemblement néo-nazi en Europe. Suite à cette contre-manifestation de 2023, les autorités hongroises émettent des mandats d’arrêts européens pour arrêter et juger les responsables de cette action. De nombreuses arrestations ont lieu et certains militants sont arrêtés en Hongrie et incarcérés dans des conditions inhumaines.



 

Dans une tribune publiée par le Nouvel Observateur le 7 février 2025, Zerocalcare s’explique sur sa volonté dans le présent ouvrage :

« L’idée de ma bande dessinée, qui sortira chez la petite maison d’édition Nada fin mars, est de contribuer à faire connaître cette situation en France. La BD comprend plus de 70 pages relatant l’histoire d’Ilaria, les audiences du procès et le climat qui s’est installé en Europe dans cette affaire. Elles ont été dessinées sur plusieurs mois et publiées chaque semaine dans le magazine italien « Internazionale ». L’album compte également quelques pages inédites, plus récentes, sur l’arrestation de Gino.

Malheureusement, le 12 février, une audience importante aura lieu, au cours de laquelle les juges pourraient décider de l’extradition de ce dernier. Nous espérons que la décision sera repoussée, mais même si la BD n’atteignait pas les librairies à temps, elle restera précieuse, car les bénéfices de sa vente seront reversés à une caisse de solidarité qui finance les frais de justice de Gino et des autres antifascistes. Voilà l’une des nombreuses façons dont la bande dessinée peut être utile à la réalité. »

 

Au-delà du geste militant, le journaliste entend observer, décortiquer et analyser la situation non sans humour et sans distance et avec une belle pédagogie. Dès la quatrième page de l’album, il résume les prises de tête avec les réactionnaires et autres sympathisants d’exrême-droite qui viennent affirmer que « si on ne pense pas comme vous, on est nazi, c’est ça ? » ou « pour ne pas être nazi, il faut mettre des points médiants et se promener avec une plume arc-en-ciel dans le cul, pas vrai ? »  ou « on préfère dire ‘grande force conservatrice’ ». Avec sa verve latine, le dessinateur croque une deuxième salve de critiques : « Oui bon ça vaaaaaa. C’est des nostalgiques un peu folklo ok. Mais ils sont combien ? » ou « Combien ils font aux élections ? Que dalle. Ça ne met pas la démocratie en danger, non ? ». Une bonne partie de la bande-dessinée prend le temps d’affirmer de manière frontale et humoristique que ce n’est pas perdre son temps que de s’informer sur cette « affaire » et ses conséquences.

Ce qui rend cette histoire « compliquée », comme annoncé en dernière de couverture et en première page, ce sont les relations ambigües entretenues entre le pouvoir hongrois et les organisateurs du « jour de l’honneur ». Le gendre du vice-président du parlement est l’organisateur… Quant aux positions extrêmes de Viktor Orbàn…

Ce qui rend cette histoire « compliquée », ce sont les conditions dans lesquelles les antifascistes sont arrêtés ou traqués puis incarcérés et jugés en Hongrie. Les planches deviennent moins humoristiques et décalées. Ilaria, institutrice milanaise de 39 ans, est tirée de force d’un taxi, accusée d’agressions contre des néonazis, mise à l’isolement sans habits de rechange, serviettes hygiéniques et contact dans une cellule de trois mètres carrés pendant des mois. Lorsqu’elle est conduite devant le juge, c’est pieds et mains liés, enchaînée pour s’entendre menacée d’un emprisonnement de onze à seize ans…

Zerocalcare retrouve alors quelque humour pour expliquer que non, cela ne lui apprendra pas et elle ne l’a pas bien cherché. Il insiste sur l’incroyable violence des mesures répressives hongroises, sur ce gouvernement qui lance une véritable chasse à l’homme à l’échelle de l’Europe avec des affiches et des récompenses façon western ! Il insiste lourdement et à raison sur le climat proprement surréaliste mais également horrible de cette « affaire » et des procès qui en découlent. Une journée du procès est couverte sous la forme d’un journal dessiné. C’est un moment aussi instructif qu’angoissant…

L’un des chefs d’accusation prononcé est l’appartenance des militants à une « organisation ».  Ce ne sont pas de braves manifestants mais des terroristes dangereux. Et là, Michele Rech s’enflamme,s’emporte avant de se recentrer sur le propos. Ladite organisation serait la « Hammerbande », organisation d’extrême-gauche allemande mise en lumière lors des médiatisés procès de Dresde de 2021 à 2023. Et ladite organisation s’en serait pris à des organisations nazies comme le groupe Knockout qui cherchait à créer un quartier nazi dans la ville d’Eisenach… Fort commode de pouvoir apposer une étiquette sur ces groupes antifascistes perçus comme terroristes et hautement dangereux.

Loin de justifier l’usage de la violence contre des groupuscules ultra-violents, loin de chercher à innocenter des militants antifascistes très certainement coupables d’un usage excessif de la violence, Zerocalcare en appelle au respect d’un principe de proportionnalité dans les peines prononcées mais surtout à un respect de l’humanité des coupables présumés. De manière très sincère, il avoue ne pas avoir de solution miracle et penser que la façon d’être du « bon côté » ce n’est sans doute pas de se battre physiquement contre les néonazis et ce, pour différentes raisons qu’il expose. Il reconnaît qu’on peut avoir des convictions différentes, avoir peur, ne pas avoir la possibilité de se battre ou chercher d’autres voies pour dénoncer, expliquer, faire réfléchir. C’est précisément ce qu’il fait dans les présentes pages !

Lui-même s’est fait « éclater la gueule par huit mecs dans la rue » parce que « c’était leur façon d’exprimer un jugement esthétique mitigé vis-à-vis de [sa] crête rouge ».  Il n’a pas porté plainte ne considérant pas qu’un problème social puisse se résoudre dans un cadre judiciaire. L’un des agresseurs arrêté alors qu’il prenait son temps pour finir sa besogne a été condamné à six mois d’emprisonnement. Et comme le pointe l’auteur : « Six mois. Seize ans. Ça fait une belle différence. » L’enjeu est de dénoncer un procès politique profondément déséquilibré, qui dépasse la question de la culpabilité ou de l’innocence des accusés. Non de pointer une quelconque erreur judiciaire.

Alors oui, la nuit sera longue pour celles et ceux qui sont incarcérés et attendent l’issue de leur procès. Mais la nuit sera encore plus longue pour tous ceux qui sont sous la coupe d’Etats autoritaires, réactionnaires et répressifs ! Zerocalcare prend alors le temps de détailler la pollution des débats autour de l’affaire de Budapest par les diffuseurs de fake news. Il passe soigneusement à la moulinette les réactions de la Ligue de Salvini, les photos publiées des néonazis victimes des violences qui n’étaient pas les vraies photos, les publications de soutien aux néonazis et les codes vestimentaires ou autres des mêmes néonazis… Ces pages sont une véritable mine d’informations sur les groupuscules d’extrême-droite européens !

La dernière partie de l’album s’attarde sur le sort de Gino. Il a grandi près de Milan, même s’il est arrivé d’Albanie à l’âge de 3 ans et n’a jamais obtenu la nationalité italienne. Arrêté à Paris en novembre 2024, pour les mêmes accusations qu’Ilaria, Gino n’avait aucun pays prêt à défendre sa cause. Il est détenu à la prison de Fresnes, aux portes de Paris. Seuls les juges français peuvent désormais décider de le livrer ou non à la Hongrie…


Au-delà du propos militant et de l’action visant à ne pas permettre l’extradition de Gino, Zerocalcare s’interroge et nous interroge sur les rapports entre les Etats sensément démocratiques de l’Union Européenne et des Etats autoritaires qui ne respectent plus les valeurs et principes partagés par les régimes démocratiques. Il questionne les voies racistes et autoritaires empruntées par certains. Il se questionne sur ces partis d’extrême-droite entrés dans le champ politique, partis dont les idéologies infusent certains gouvernements en se normalisant… Orbàn, Trump, RN, AfD, Fratelli d’Italia, Partij voor de Vrijheid de Geert Wilders… Le coup de barre à l’extrême-droite est plutôt bien enclenché… Et il y a cette rhétorique anti-gauchistes, anti-gauchos et anti-rouges qui s'immisce dans les médias sociaux et dans certains médias très orientés. Elle semble presque anachronique et pourtant... Comment rester du « bon côté » ? En demeurant critique, en s’informant, en se questionnant et en ne s’asseyant pas sur notre humanité, si précieuse mais si fragile ! Un ouvrage intelligent que celui de Zerocalcare et un exercice périlleux que celui auquel il se livre ici sans jamais oublier de prendre quelque distance malgré son tempérament latin et ses propres convictions.

samedi 13 mai 2023

Zerocalcare, No sleep till Shengal, éditions Cambourakis, Paris, 2023.

Zerocalcare, No sleep till Shengal, éditions Cambourakis, Paris, 2023.


Au début des années 1970, William Friedkin plante ses caméras en Irak pour filmer le prologue de L’Exorciste. Dans ses mémoires, il se remémore ce tournage en terre Yézidi :

« Ils m'ont prévenu que j'aurais à traverser le territoire kurde pour me rendre dans une zone dangereuse sur laquelle ils n'avaient aucun contrôle. On disait que les Yézidis sacrifiaient des animaux et pratiquaient aussi des sacrifices humains. La coutume veut que vous ne marchiez jamais devant un Yézidi parce que si Sheitan lui ordonne de vous tuer, il le fera sans hésiter.

Les Yézidis ne mangent pas de laitue car ils pensent que l'esprit de Sheitan réside dans la laitue. Leurs traditions étaient réprouvées aussi bien par le monde arabe que par leurs compatriotes kurdes. Leurs origines et leurs pratiques ésotériques sont inconnues de la plupart des Occidentaux. J'ai été prévenu que des mouches encerclaient leur campement et on m'a gentiment fait savoir qu'il fallait que je les évite mais que je ne devais sous aucun prétexte en tuer une, car l'esprit de Satan vit dans les mouches et les serpents.

Pour une raison mystérieuse, les hommes Yezidis gardent une de leurs jambes dans leur pantalon lorsqu'ils font l'amour à une femme. J'ai demandé à ce que l'on m'explique cela et Tarik m'a dit que c'était probablement pour que les Yézidis soient prêts à exécuter les instructions du diable à tout instant. Le son sh ne doit jamais être prononcé devant un Yézidi car cela équivaudrait prononcer le nom de Sheitan en vain. Puisqu'il y a de nombreux mots dans la langue arabe qui requièrent d'utiliser le son sh - par exemple dans la très courante salutation Chosh kaka , qui signifie  Bonjour, mon ami. »

Au printemps 2021, Zerocalcare, l’un des dessinateurs de bande dessinée les plus connus de la péninsule italienne, se rend en Irak pour témoigner de la situation des Yézidis ou Ezidis tels qu’ils sont appelés dans le présent album. Bien loin des anecdotes farfelues rassemblées par le réalisateur américain, l’aventurier italien se penche sur le sort de cette communauté coincée entre les potentats irakiens et turcs, victimes des pires massacres depuis plusieurs décennies et sans cesse soumis aux bombardements ou violences. Force est de constater que de la curieuse peuplade aux rites et habitudes étranges, il ne reste plus grand chose... Après avoir rencontré les femmes et résistants kurdes de Kobané en 2014, Zerocalcare met en lumière le combat pour la survie de cette minorité. Un combat qui se déroule dans l’indifférence assourdissante de l’Occident…


Le récit suit ce nouveau périple du plus punk des dessinateurs de bande dessinée italien. Tout comme pour Kobané Calling ou sa série animée autobiographique À découper suivant les pointillés, il aborde les choses par le menu et avec beaucoup d’humour, de distance ou de second degré. L’autodérision est autant un moyen pour l’auteur de respirer, avec son lecteur, entre deux scènes pleines de tensions ou de douleurs qu’une manière de se moquer de notre indifférence ou méconnaissance de la situation des Ezidis.

S’il s’attarde sur les difficultés rencontrées pour atteindre les terres des Ezidis, ses problèmes de sommeil, il met en regard ses maigres problèmes avec ceux d’une communauté opprimée depuis des décennie. Il s’attarde beaucoup sur le sort des femmes et des enfants. Viols, disparitions, assassinats… Il laisse dans ses pages le temps aux personnes rencontrées de se raconter avec beaucoup de sincérité et de simplicité. Il s’appesantit sur les tentatives des Ezidis de mettre en place des structures démocratiques les plus égalitaires possibles, sur les obstacles posés par les gouvernements et autorités d’Irak et sur les déceptions nombreuses de cette communauté… Le récit est prenant.


Le ton oscille entre légèreté et solennité, entre sourires et souffrances. En quelques 200 pages de cases en noir et blanc, sans jamais sermonner ou barber son lecteur, Zerocalcare lui ouvre les yeux sur un groupe de personnes particulièrement malmené, isolé et ignoré de la communauté internationale. Souvent il fait part de son émotion et de ses peurs. Quelques fois, la tête de René Descartes enfermée dans un bocal (oui oui!) vient faire le point sur la situation avec l'auteur. Son album respire la justesse et appelle à plus de justice. Dans sa postface, il déplore de ne devoir se contenter que de mettre en lumière les situations extrêmement tendues et complexes de certaines communautés sans pouvoir y apporter de remèdes, de solution ou de fin… Mais c’est déjà un sacré travail accompli par ce petit Romain depuis maintenant dix ans ! Bravo à lui ! Ce sont incontestablement son engagement, son ton particulier pour narrer ses aventures et son humanité manifeste qui confèrent à cette bande dessinée une grande force d'évocation et incite à la réflexion.

Félicitations et mention spéciale à Brune Seban-Desideri qui a traduit l'album avec beaucoup d'efficacité et a dû affronter les nombreuses expressions argotiques romaines présentes dans la version originale. Chapeau bas !

samedi 18 février 2023

Paul Verhoeven (réalisation) et Edward Neumeier (scénario), Starship Troopers, sortie au cinéma : 1997.

 


 
 Paul Verhoeven (réalisation) et Edward Neumeier (scénario), Starship Troopers, sortie au cinéma : 1997.

“They'll keep fighting... and they'll WIN.”

A la manière d’un Gillo Pontecorvo au faîte de sa gloire, Paul Verhoeven entreprend avec ce film d’anticipation de questionner et critiquer l’impérialisme américain au crépuscule du 20ème siècle. A la différence du réalisateur romain qui, avec son brûlant Queimada, fait mine de se tourner vers le passé pour interroger l’histoire immédiate, le plus néerlandais de tous les cinéastes hollywoodiens contemporains se tourne lui vers le futur. Et avec quelle clairvoyance !

Le propos du film est extrêmement accessible. Dans un lointain futur, les pays de la Terre se sont regroupés au sein de la Fédération, un gouvernement mondial autocratique. Cette Fédération se lance à la conquête de l’espace. Les Terriens entrent en contact avec des civilisations extraterrestres. Ils se trouvent menacés par l’une d'entre elles, la belliqueuse civilisation des Arachnides. Cette race d’insectes géants lance des attaques depuis son système de Klendathu contre la Terre. Fort heureusement Johnny Rico, Carmen Ibanez et tous leurs amis armés jusqu’aux dents veillent…

Des GI-JOEs de l’espace affrontent des araignées géantes de l’espace… Résumé comme ça, le film pourrait paraître idiot, fort dispensable voire peu recommandable. Et pourtant… Paul Verhoeven s’est inscrit et invité à Hollywood dans les années 1980 aux côtés des Cronenberg, Carpenter et autres comme réalisateurs à suivre. Son film sorti en 1997 n’a cependant pas trouvé son public et il mérite d’être réhabilité quelques vingt-cinq ans plus tard !

Coincé entre une énième pirouette bondienne mettant en vedette le très « hair-brushé » Pierce Brosnan et le titanesque film-fleuve de James Cameron, le douzième métrage de Paul Verhoeven est très sèchement accueilli par les critiques tant américaines que françaises. Nul ne sait comment prendre ce film : apologie ou critique du IIIème Reich ? Comédie ou film d’horreur dans l’espace ? Les vénérables Cahiers du Cinéma passent complètement à côté des intentions du réalisateur.

Starship Troopers qui adapte très librement le plutôt douteux roman de Robert A. Heinlein, Etoiles garde-à-vous, est une piquante fable de science-fiction dotée d’une mémoire et d’un ton acide et quelque peu désenchanté. Autant le livre de Heinlein était un brûlot cherchant à justifier la nécessité du maintien d’un arsenal nucléaire en pleine Guerre Froide et dans la décennie de l’appel de Stockholm, autant le film de Paul Verhoeven en prend le contre-pied et lui fait en outre un gigantesque pied de nez.

Comme souvent chez son réalisateur néerlandais, le film dialogue avec maintes références artistiques ici essentiellement cinématographiques. Le « Hollandais violent » se réapproprie l’esthétique ou les thèmes de Tarantula, Le Massacre de Fort Apache, Alamo, Zoulou, Full Metal Jacket, Iwo Jima, Le Triomphe de la Volonté ou A l’Ouest rien de nouveau… S’attachant au devenir d’une poignée de jeunes gens de la fin de leurs études secondaires jusqu’à leur recrutement et engagement dans les forces armées, Verhoeven brosse une fresque qui s’apparente aux parcours des Paul Bäumer, James T. Davis ou autres jeunes naïfs dont la guerre broie les illusions et rêves de gloire.

Avec son second degré et sa décontraction toute batave, Verhoeven écorne et rejette un conservatisme ambiant qui l’agace. Comme pour Basic Instinct ou Showgirls, sous des dehors très légers et divertissants, le réalisateur assène son propos très engagé avec une grande verve. Son film s’inscrit dans la veine de son cinéma d’alors. Au menu du réalisateur : la posture des Etats-Unis dans sa guerre contre la Terreur et la domination planétaire qu’exerce alors l’hyper-puissance états-unienne. Le metteur en scène observe le monde et sa mise en scène en ausculte les mécanismes. Et le réalisateur n’oublie rien : torture, manipulation des masses, propagande… Les décors des planètes sur lesquels les braves troopers affrontent les monstrueux arachnides ne sont pas sans évoquer l’Irak ou, par anticipation, l’Afghanistan.

Le spectre de la Seconde Guerre Mondiale plane sur une grande partie de la filmographie du cinéaste. Ce film n’y échappe pas. Paul Verhoeven a longtemps œuvré à l’écriture d’un film sur la carrière de Leni Riefenstahl. Starship Troopers est un peu l’aboutissement de ce projet de biographie qui reste inédit. Amour de la patrie, exaltation des corps qui se fait ici au détriment de toute fantaisie sexuelle… Le récit des mésaventures de ces « Ken et Barbie » évadés des séries télévisées US et envoyés à l’abattoir s’abreuve d’une esthétique riefenstahlienne. Verhoeven s’amuse comme un petit fou à saccager son casting de bellâtres et donzelles. C’est au spectateur de faire la part des choses et peut-être bien que le réalisateur s’est fourvoyé. La charge contre l’administration Bush est lourde et couplée à sa parodie du cinéma de Leni Riefenstahl, le film peut prendre une drôle de coloration ou de saveur pour un public peu averti. Mais pour peu que le public entre dans le jeu, il comprend où veut en venir le cinéaste.

“Never surrender. Never retreat. Never give up.” L’apologie de la mort au champ d’honneur distillée en classe se heurte aux supplices et souffrances des troopers envoyés au casse-pipe. Les flashs d’information ou de désinformation (?) viennent rythmer le film. Le brave Johnny Rico n’est pas sans évoquer le M’sieur Pif-Paf chanté jadis par un certain groupe de punk-rock français. Un brave gars mais un fasciste convaincu ! Il est difficile vingt-cinq après la sortie de Starship Troopers de ne pas comprendre d’emblée le ton parodique et outrancier du film.

Le réalisateur européen expatrié un temps à Hollywood en profite pour régler ses comptes avec la censure de la MPAA en plaquant directement à l’écran et sur ses images des encarts estampillés « censored ». Il interroge la justice états-unienne et une certaine théâtralisation de la peine de mort. Il livre curieusement et prophétiquement un film sur le 11 septembre avant même les événements tragiques de 2001. L’analyse de la géopolitique d’un siècle finissant et des conséquences néfastes de l’impérialisme américain est particulièrement limpide et anticipe les premières années du siècle à naître.

Les abominables Arachnides s’en prennent aux Terriens qui sont venus coloniser des mondes leur appartenant. Même si le gouvernement planétaire humain se garde bien de clamer sa part de responsabilité dans le conflit montré dans le film, la question de la sincérité de ce gouvernement est posée à chaque nouveau flash d’information ou de propagande qui vient scander l’action. Les images de dévastation, les combats dans des paysages désertiques, la traque des leaders Arachnides dans des cavernes… De manière troublante, Verhoeven prophétise un début de 21ème siècle qui remet rudement en cause l’hyperpuissance américaine. De manière pédagogique et mesurée, il en profite pour questionner les limites des démocraties occidentales dans sa satire jouissive si mal comprise en 1997.

Peut-être que vingt-cinq ans après sa sortie, ce très irrévérencieux vrai-faux blockbuster mérite que l’on y jette un cil...

“Would you like to know more?”