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samedi 27 mai 2023

Denis Lapière, Daniel Couvreur, Christian Durieux, Le Faux Soir, Futuropolis, Paris, 2021.

 


Denis Lapière, Daniel Couvreur, Christian Durieux,
Le Faux Soir,
Futuropolis, Paris, 2021.
 

Il y a des actes de Résistance qui, à postériori, paraissent avoir été de vraies farces. D’ailleurs ceux qui ont commis celui-ci en ont ri à leur époque, tant la manière dont ils se sont joués de l’occupant nazi avait été un véritable pied de nez à l’encontre de l’envahisseur.

Comment faire pour marquer les esprits de façon forte et durable et contester l’invasion et la terreur installée en Belgique ? C’est la question que se sont posés des hommes et des femmes pour qui la situation devenait insoutenable, d’autant plus que le quotidien national, Le Soir, était passé entre les mains des nazis et de leurs collaborateurs.

Quelle bonne idée que celle de s’en prendre à ce journal, devenu un torchon de propagande qui diffusait de fausses informations, en éditant un numéro pastiche qui se moquerait de toutes celles et ceux qui adhéraient aux idées nazies, tout en se payant la tête du Führer.

Tout est alors mis en place pour réaliser ce rêve fou et le diffuser dans tout le pays : rédaction des textes, prise de contacts avec des imprimeurs, recherche de financement et distribution. Tout cela coordonné avec une intervention aérienne alliée pour faire diversion et glisser dans les kiosques les piles de journaux, au nez et à la barbe des canaux officiels des distributeurs.

L’opération prend du temps, elle est risquée, d’autant plus que les intermédiaires se multiplient au fur et à mesure des besoins logistiques de la mystification. Mais elle réussit, et ça la plaisanterie fonctionne. Au petit matin du 9 novembre 1943, des sourires se peignent sur les visages de tous ceux qui lisent ce Faux Soir. Ils contrastent avec la morosité ambiante de l’occupation bruxelloise.

Les auteurs se réjouissent, mais un micro-détail fait basculer cette joie temporaire dans le cauchemar de la répression nazie.

Cette bande dessinée est conçue comme le récit de l’enquête historique menée pour reconstituer l’histoire du Faux Soir. Les planches en couleur qui relatent les recherches actuelles des auteurs alternent avec les flashbacks en noir et blanc des évènements de 1943. Daniel Couvreur, journaliste, s’est associé avec Denis Lapière, scénariste, et Christian Durieux, dessinateur, pour livrer ce reportage et cet hommage à ceux qui, pourtant, n’avaient commis aucun crime, ni aucune violence. Un fac-similé du journal résistant est ajouté à l’album.

On ne pourra que faire le rapprochement avec les massacres de 2015…



dimanche 16 avril 2023

Stéphanie Courouble-Share (Avec la participation de Gilles Karmasyn), Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux, Eyrolles, Paris, 2023.


 

Stéphanie Courouble-Share

(Avec la participation de Gilles Karmasyn), Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux,

Eyrolles,

Paris, 2023.

 

Doit-on discuter avec les négationnistes ? La question avait déjà été posée dans les années 1980, au moment où le mouvement prenait une importance de plus en plus considérable dans le débat public. Certains historiens, comme Vidal-Naquet, estimaient que non; d’autres, plus récemment, les interviewaient afin de comprendre les mécanismes de leur idéologie. 
 
Il est vrai que le moindre l’article, le moindre procès donne aux falsificateurs de l’Histoire, au minima un droit de réponse, au pire une tribune, par lequel ils proclament leur logorrhée haineuse, voire antisémite. La loi Gayssot de 1990 a pu porter un sérieux coup dans la possibilité pour eux de débattre sur leur prétendu titre d’«historiens révisionnistes », mais on le voit encore aujourd’hui, cet arsenal législatif n’est de loin pas suffisant. Or quel que soit le moyen, il est indispensable de ne pas leur laisser le dernier mot. 
 
Par cet ouvrage, véritable outil pour connaître, comprendre et, chose rare, réfuter les idées négationnistes, Stéphanie Courouble-Share, assistée de Gilles Karmasyn, offre à tous un véritable vade-mecum anti-négationniste pour ne plus se laisser berner par les idées fausses qui manipulent et dévoient l’histoire de la Shoah.
 
La chercheuse complète sa monumentale encyclopédie du négationnisme parue l’année dernière par ce petit ouvrage qui commence par un Digest de ses recherches sur l’histoire du réseau négationniste mondial. A l’aide de ses travaux de réfutation qu'il mène depuis de très nombreuses années, l’infatigable Gilles Karmasyn, directeur du site PHDN, propose quant à lui des fiches outils pour permettre à tout un chacun de pouvoir vérifier et répondre aux mensonges qui prolifèrent sur les réseaux sociaux et sur internet en général.
 
Instrument indispensable pour les enseignants d’abord, pour les historiens ensuite, mais aussi pour le grand public, le livre est également nécessaire pour éveiller et former à l’esprit critique. Le sommaire très détaillé permet un accès rapide pour répondre et, s’il le faut, même dans l’urgence aux propos haineux. Il liste aussi des ressources pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur l’histoire de la Shoah.
 
C’est effectivement en l’apprentissage de la méthode historique et en l’éducation aux médias et à l’information que se trouvent les solutions essentielles aux problèmes que posent les profanateurs de l’Histoire.
 
Le combat est difficile et long tant dans les temps actuels la tendance est à la contestation radicale et violente et aux dérives haineuses à travers internet, un média de moins en moins contrôlable. Le but de certains malhonnêtes est de faire le buzz pour empocher des sommes d’argent proportionnelles au nombres de vues qu’ils suscitent. En cela, rien de tel que le mensonge, le complotisme et les violences qu’ils entraînent.
 
Le livre proposé par Stéphanie Courouble-Share et Gilles Karmasyn est un exemple de ce qui peut se faire de mieux au point de vue pédagogique. Cependant pour que les idées fausses meurent un jour, il sera nécessaire de relayer les connaissances qui s’y trouvent et de transmettre les techniques pour accéder à la vérité historique, notamment auprès du jeune public, afin que ces aides précieuses ne restent pas simplement imprimées sur les pages d’un livre. Absolument indispensable.

lundi 7 juin 2021

Frank Miller (scénario) et Rafael Grampa (dessin), The Dark Knight Returns: The Golden Child, Collection DC Black Label, Urban Comics, 2020


Frank Miller (scénario) et Rafael Grampa (dessin), The Dark Knight Returns: The Golden Child, Collection DC Black Label, Urban Comics, 2020.

« Ça va être violent. Ça va être crade. Ça va être genial. »

Frank Miller revient pour la quatrième fois compléter et poursuivre la ligne narrative de ce qui demeure son chef-d’œuvre, The Dark Knight Returns. Un retour en grâce ou un ratage de plus à mettre au compte du bonhomme ?

Les années n’ont pas été tendres avec celui qui se définissait jadis comme un auteur contraint de se mettre au dessin. Outre une santé dégradée, une vie personnelle mouvementée, ses derniers travaux n’ont pas fait l’unanimité. Il semble loin le temps béni au cours duquel Miller tirait avec brio les aventures de Daredevil vers le polar hardboiled ou démontait puis remontait Batman pour en faire LE Dark Knight. Ses mésaventures cinématographiques (les bancales adaptations de Sin City et le naufrage complet de The Spirit), ses prises de paroles teintées d’homophobie, de misogynie ou de xénophobie n’ont pas trop aidé à redorer son blason. 300 et sa relecture de la rhétorique civique lacédémonienne, Miller a choisi de les inscrire explicitement dans la veine des travaux de Victor Davis Hanson sur le « modèle occidental de la guerre ». Quant au très épidermique Holy Terror, sa réponse au traumatisme des attentats du 11 septembre 2001, Miller le concevait ouvertement comme une pure œuvre de propagande anti-Al-Qaida dans laquelle un sous-Batman affronte les terroristes islamistes. Le « choc des civilisations » de Samuel Huntington n’est jamais très loin des écrits et pensées de Miller. Il a beau se défendre d’avoir une lecture très conservatrice des évènements, ses références elles le sont bien assez… Et l’amour sincère de Zack NRA Snyder pour les idées du bonhomme n’est pas le fruit du hasard…

Lorsqu’il revient à l’œuvre-phare de sa carrière pour The Dark Knight Strikes Again en 2001, son style graphique très caricatural et son écriture qui ne l’est pas moins ne soulèvent pas l’enthousiasme des foules… A la fin des années 2010, il cède ses crayons à Andy Kubert ou John Romita Junior pour deux autres séquelles à son chef-d’œuvre. Il montre les dents mais… Il en est de même que pour sa séquelle tardive aux mésaventures de Léonidas, Xerxes: The Fall of the House of Darius and the Rise of Alexander : ni avec des crayons ni avec des mots, il ne semble être en mesure d’apporter quelque-chose de neuf ou de croustillant aux lecteurs…

Alors fini le bonhomme ? Peut-être pas…

Petite piqûre de rappel sur la mini-série de 1986 : The Dark Knight Returns narre la dernière (?) croisade d’un Batman vieillissant, aigri et à la retraite, contraint de reprendre du service dans un monde au bord de l’explosion et de l’autodestruction. Sorte de réinvention du personnage à la sauce Dirty Harry, la série réinstalle un personnage, en passe de fêter ses cinquante ans de vie éditoriale, dans sa forme première de tough guy totalement dévoué à sa mission d’implacable combattant du crime. Le personnage est régénéré par le récit et ramené à ses racines premières. Frank Miller est alors en pleine possession des ses moyens. Sa verve scénaristique se marie parfaitement à son découpage implacable et nerveux. Sa relecture marque durablement le personnage et sa mise en images et en mots continue d’inspirer les équipes créatives. Son Dark Knight est massif et monolithique, inébranlable et déterminé dans ses convictions. Il est épaulé par Carrie Kelley, une gamine de 13 ans qui reprend la panoplie de Robin. Miller a placé un milestone dans l’histoire éditoriale de DC et dans celle des comics en général.

Miller se servait du contexte des années Reagan, l’affaire Iran-Contra ou les tensions Est-Ouest attisées par l’administration reaganienne pour inscrire son héros dans le temps. En toile de fond, l'auteur utilisait les écrans de la néotélévision pour rythmer son récit et illustrer les dérives d'une certaine démocratie télévisuelle américaine parvenue à un sommet sous la présidence de Reagan. C’est sans doute l’absence d’ancrage dans le siècle qui faisait défaut à The Dark Knight Strikes Again ou The Dark Knight III : The Master Race…

Dès les premières planches du présent album, Miller s’inscrit dans l’histoire immédiate des Etats-Unis. Les enfants de Superman, Lara et Jonathan, volent au-dessus de Gotham et observent les humains à travers leurs yeux d’aliens. Leurs pérégrinations les emmènent en plein cœur d’un affrontement entre deux factions : les pro et anti-Trump. Oui oui : le portrait du quarante-cinquième président étatsunien est clairement visible. Carrie Kelley, rvêtue de l’armure de Batwoman, intervient pour calmer le jeu alors que sur les réseaux sociaux la haine explose…

Batwoman scrute les réseaux sociaux et surveille les odieuses manipulations des « méchants ». Trump n’est qu’un pion du super-vilain Darkseid qui se sert des agents du chaos du Joker pour brutaliser le débat politique et pousser le pays au bord d’une guerre civile effroyable. Darkseid est un être monstrueux, une Bête immonde, un tyran qui n’a d’autre but que de corrompre le monde entier et de pousser les mortels à s’entredéchirer… Mais Batwoman est là qui veille et entend « rééduquer » les masses, les « armer » et leur permettre de contre-attaquer…

Ecrite et éditée bien avant l’assaut sur le Capitole de janvier 2021, cette bande-dessinée n’est rien moins qu’un très lucide constat de la part de Frank Miller qui met humblement de côté ses penchants conservateurs ou libertariens pour donner sa lecture très premier degré de la stratégie de communication haineuse de Donald Trump. Le mordant de ce one-shot est vraiment bluffant ! Miller appelle ses lecteurs à la résistance et à la vigilance. Il démonte assez habilement les mécanismes du populisme et utilise Darkseid, créé par Jack Kirby comme métaphore point du tout masquée du totalitarisme, pour asséner son propos aussi limpide que transparent ! Batwoman lance au monstrueux personnage : « Chacun de nous pense individuellement. Nous sommes libres. »

Miller met en scène les enfants et successeurs de Batman, Superman et Wonder Woman et s’adresse donc aux jeunes générations en qui il place toute sa confiance. Ce souci de se tourner vers le futur immédiat et d'impliquer les jeunes générations est tout à son honneur. Au gré des planches, il passe au crible l'incroyable pouvoir d'ingérence des médias sociaux dans le champ politique étatsunien. Si son analyse est partisane, elle n'est pas moins pertinente !

L’artiste brésilien Rafael Grampa apporte une belle énergie au récit pour la partie graphique. L’album compile la version colorisée et les planches en noir et blanc sans texte aucun du one-shot. Le trait dynamique, précis et nerveux de Grampa convient parfaitement à la tonalité très « insurrectionnelle » du récit. Il glisse quantité de détails et références graphiques dans ses planches. Ainsi, dans la foule des manifestants qui se range derrière Batwoman, le lecteur reconnaîtra aisément Greta Thunberg…

Frank Miller n’est peut-être pas complètement fini finalement… Mais le combat contre le populisme et les « agents du chaos » parasitant les réseaux sociaux et le champ de la communication politique n’est pas fini, loin s’en faut !

« Ça va être violent. Ça va être crade. Ça va être genial. »

samedi 5 juin 2021

Rick Remender (scénario) et Sean Murphy (dessin), Tokyo Ghost, Urban Comics, Paris, 2016-2017 (série complète en 2 volumes)

 


Rick Remender (scénario) et Sean Murphy (dessin), Tokyo Ghost, Urban Comics, Paris, 2016-2017 (série complète en 2 volumes).

Archipel de Los Angeles, 2089 :

L'humanité est devenue totalement accro à la technologie.

Créer le « buzz » est désormais l'unique motivation d'une population tenue dans une dépendance virtuelle et asservie par un « gouvernement » ouvertement criminel.

Et vers qui se tourner lorsqu’il s’agit peut-être de sauver le monde de sa perdition à son corps défendant ? Led Dent et Debbie Decay, deux superflics et deux amants envoyés en plein cœur des jardins de Tokyo, bien au-delà de l'influence de leurs commanditaires criminels.

Trouveront-ils à Tokyo la menace planétaire qu’on les envoie éliminer ou trouveront-ils autre chose ? Une chose que l’Humanité a totalement perdue de vue ? Comme l’espoir par exemple ?

Ce récit d’anticipation ébouriffant est né d’un constat simple du scénariste Rick Remender : nous sommes déjà très accros à la technologie (portables, tablettes et autres gadgets connectés), que se passerait-il si nous ne pouvions plus nous passer d’elle ? Que se passerait-il si nous nous laissions complètement submerger et dévorer par notre mignonne addiction à la technologie ? Jusqu’à quel point y perdrions-nous notre si fragile et précieuse humanité ?

Rick Remender et Sean Murphy brossent le portrait d’une humanité future décrépite et hors de contrôle. Le pouvoir politique est passé aux mains des multinationales. L’urbanisation totalement incontrôlable se traduit par l’explosion littérale de métropoles cauchemardesques à la surface de la planète. Une écrasante majorité de la population « connectée » et « augmentée » se vautre dans une « non-vie » virtuelle où la pornographie, la cruauté et les plus viles bassesses règnent en maîtresses…

Un bien sombre futur... Un futur qui, sans être immédiat, questionne notre présent et nos marottes technologiques, les valeurs des sociétés humaines, etc. .

Quelle place reste-t-il pour l’Homme sur une planète sauvagement globalisée ? Et à ne pas s’y trompé, le duo de créateurs se fend d’une analyse et d’une critique de la mondialisation en extrapolant et projetant l’humanité dans un avenir infernal.

En 280 pages bien tassées et pleines de rebondissements, retournements de situation, émotions et réflexions, le scénariste et l’artiste rudoient leurs lecteurs.

Sur ce monde futur terrifiant plane l’ombre de William Gibson, l’un des pères fondateurs du cyber-punk. Les dessins toujours très détaillés et dynamiques de Sean Murphy font irrémédiablement penser à Otomo et son Akira tout aussi futuriste et inquiétant. Un zeste de cinéphilie nostalgique référentielle est convoquée et le lecteur est en droit de songer au nihiliste héros « carpentérien » par excellence qu’est Snake Plissken, non-héros sauveur ou fossoyeur de l’humanité future…

Mais outre l’énergie et la charge furieuse du dessinateur et du scénariste contre l’omniprésence des technologies, la toute-puissance des multinationales et l’abrutissement des masses par les divertissements, il se dégage de cette histoire une grande poésie.

Le lecteur entre dans le récit en suivant Debbie Decay, héroïne très humaine et absolument non-connectée. A la différence des autres, cette jeune-femme n’est pas accro à la technologie et s’en méfie même. Debbie tente de sauver Led Dent, son partenaire et l’homme de sa vie de ses démons virtuels et technologiques. Tout au long du récit, elle se remémore son passé, le passé de son amant. Des jours parfois heureux, parfois tristes. Debbie est la preuve et l’incarnation fragile d’une humanité qui ne peut être étouffée, biffée, écrasée par la technologie ou les multinationales malveillantes toutes puissantes. La trajectoire de Debbie et de Led est proprement bouleversante.

Cette bande-dessinée a du cœur et suggère aux lecteurs, qu’au cœur des ténèbres d’un monde futur en perpétuelle apocalypse, l’espoir demeure et l’amour est plus fort que tout.

lundi 24 mai 2021

Darwyn Cooke (scénario et dessin), DC : The New Frontier, Urban Comics, Collection DC Black Label, Paris, 2019


Darwyn Cooke (scénario et dessin), DC : The New Frontier, Urban Comics, Collection DC Black Label, Paris, 2019.

Décédé en mai 2016, Darwyn Cooke était un dessinateur extrêmement talentueux à même de scénariser, de dessiner, d’encrer, de coloriser et de lettrer ses propres récits. De son passage dans l’animation, Darwyn Cooke conservait un sens aigu du découpage et une vision proprement cinématographique de la bande-dessinée.

Cet homme extrêmement talentueux et ambitieux a sans doute écrit et dessiné son chef-d’œuvre en 2003-2004 : The New Frontier.

Ce projet vraiment remarquable entend en 404 pages inscrire les principaux super-héros de la maison DC Comics dans le 20ème siècle et faire résonner l’apparition de cette mythologie moderne avec le contexte historique du moment de leur création.e

Le titre de cette œuvre fait évidemment référence au discours de John Fitzgerald Kennedy, le 15 juillet 1960 : « Mais je vous dis que nous sommes devant une Nouvelle Frontière [...], que nous le voulions ou non. Au-delà de cette frontière, s'étendent les domaines inexplorés de la science et de l'espace, des problèmes non résolus de paix et de guerre, des poches d'ignorance et de préjugés non encore réduites, et les questions laissées sans réponse de la pauvreté et des surplus. »

D’une manière absolument virtuose, Darwyn Cooke revisite l’histoire des Etats-Unis de 1945 à 1960. Il couvre cette période de la Guerre Froide en faisant coïncider les destinées de héros tels que Superman, Batman, Wonder Woman ou Green Lantern et le contexte de tensions Est-Ouest, de luttes pour les droits civiques, de menace nucléaire…

Les présidents Einsenhower, les futurs présidents Nixon et Kennedy et d’autres grandes figures de l’histoire américaine font des apparitions.

Avec une grande intelligence et une grande sensibilité, l’artiste parvient à faire se croiser les petits histoires science-fictionnelles des personnages DC et la grande Histoire du 20ème siècle.

L’ancrage de la fiction dans le réel est proprement bluffant ainsi que très pertinent.

Superman, porte-étendard des valeurs américaines (« Truth, Justice and the American Way ») apparaît en parfait « G-Man ». Hal Jordan, pilote d’essai, est une version fantasmée du déjà quasi-super-héroïque Chuck Yeager. John Wilson, dont la famille est victime des exactions du Klu Klux Klan, se dresse contre les menées racistes et incarne la lutte des Noirs pour les droits civiques. Wonder Woman enfin, de manière spectaculaire et révolutionnaire, est dessinée et écrite par Darwyn Cooke comme une véritable Amazone qui dépasse Superman d’une bonne tête, se dresse de toute son imposante stature contre le sexisme ambiant et remet à sa place ce boy-scout d’outre-espace qu’est Superman.

La lecture que l’auteur fait de quelques événements-phares des années 1950 est vraiment très intelligente.

Le trait extrêmement simple et précis de Darwyn Cooke fait songer à Jack Kirby ou à Alex Toth. Il a souvent été dit ou écrit que l’artiste cultive un style rétro. Dans le cas de la présente bande-dessinée, cela semble aller de soi : le récit est situé dans les années 1950. Il est réducteur de réduire le style de Darwyn Cooke à un simple style rétro sous influence de Kirby.

Il faut un talent certain pour en quelques traits saisir sur le papier une émotion. Et comme l’a souligné Mike Carlin au sujet des pages de Darwyn Cooke, à simplement regarder ses personnages, le lecteur comprenait l’histoire sans même lire les bulles ou cases de texte. Oui, cet artiste était un pur génie du story-telling.

Le côté très « film noir » de ses récits est partie intégrante de son art. Ses proches, ses amis et collaborateurs le comparaient volontiers à un Lee Marvin du comic-book. Darwyn Cooke était un grand gaillard cool, décontracté mais redoutable et toujours prêt à défendre la veuve et tous ses orphelins. Et c’est cet humanisme profond qui transpire dans la présente bande-dessinée.

Le dessinateur a tenu à représenter Wonder-Woman comme une femme plus forte que Superman. Il a à dessein représenté un Superman au service du gouvernement étatsunien. Il a beaucoup réfléchi à comment rendre compte du combat pour les droits civiques.

The New Frontier est une œuvre majeure à ranger à côté des Watchmen et autres Dark Knight Returns. Néanmoins cette œuvre se distingue clairement de ses illustres aînées en ce qu’elle parvient à traiter de manière très adulte et para-textuelle le sujet qu’elle s’est ambitieusement choisie avec le sourire en plus. Parce qu’outre le côté « film noir » ou « rétro », il y a un profond optimiste qui colle parfaitement à cette ère post-Seconde Guerre Mondiale.

Les couvertures originales montrent des héros souriants et chez Darwyn Cooke, les héros sourient parce qu’il estimait que les comics sont là pour interpeler et faire réfléchir mais pas que. Et au sortir d’une décennie de super-héros aux mines patibulaires et aux dents serrées, le dessinateur a voulu dans les années 2000 revenir à quelque-chose de plus coloré et de plus heureux.

Parvenir à aborder quantité de problématiques de l'immédiate après-guerre puis de la Guerre Froide, en toute simplicité et honnêteté et sans pesanteur et pédantisme, c'est aussi la marque du talent de Darwyn Cooke. La réédition dans la collection DC Black Label est agrémentée d'une galerie des couvertures originales, de croquis préparatoires, etc. Un très bel écrin pour une très très belle oeuvre.

Darwyn pour cette œuvre majeure et pour ta manière unique et élégante d’avoir réinventé Catwoman, tu nous manques…

mercredi 12 mai 2021

Pat Mills (scénario) et Kevin O’Neill (dessin), Marshal Law, éditions Urban Comics, Paris, 2019.


Pat Mills (scénario) et Kevin O’Neill (dessin), Marshal Law, éditions Urban Comics, Paris, 2019.

« Man is a being born to believe. And if no church comes forward with its title-deeds of truth to guide him, he will find altars and idols in his own heart and his own imagination. »
Benjamin Disraeli

De 1986 à 1987, paraît aux Etats-Unis la mythique série Watchmen écrite par Alan Moore et dessinée par Dave Gibbons. Réflexion, dissection et déclaration d’amour au genre super-héroïque, ce monument des comics entre assez rapidement dans l’Histoire. Formidable mise en abyme du médium comic-book, c’est un chef-d’œuvre qui marque un véritable tournant et une prise de conscience de la part des scénaristes et dessinateurs. Le genre, né à la toute fin des années 1930, est arrivé à maturité. Le scénariste et son dessinateur auscultent avec amour et précision près de cinquante ans d’aventures éditoriales.

Pour prendre succinctement la mesure de la virtuosité de l’exercice opéré par les deux créateurs britanniques, on peut se reporter aux observations qui suivent. L’intrigue de Watchmen s’articule autour de l’enquête menée par le détective masqué Rorschach. Ce personnage est une sorte de démarquage parodique du personnage créé par Steve Ditko dans les années 1960, The Question. Rorschach est une critique de l’idéologie extrêmement radicale véhiculée par le vieux personnage de Ditko, personnage qui n’hésite pas à froidement laisser mourir les criminels qu’il combat et se pose en vigilante intransigeant et inébranlable. Ditko a soigneusement forgé son personnage en s’inspirant de ses propres idéaux et aspirations. Dans Watchmen, le lecteur découvre que Rorschach est présent dès les premières cases du premier épisode, sous les traits d’un badaud anonyme dans la foule anonyme qui se presse sur la scène de crime. Steve Ditko était connu pour ses opinions très tranchées et son mauvais caractère. Il s’est brouillé avec Stan Lee lorsque tous les deux travaillaient sur Spider-Man. Le motif de cette brouille ? Ditko souhaitait, lors de l’épisode au cours duquel le héros arachnéen démasque son ennemi du moment, le Green Goblin, révéler que ce grand ennemi était un inconnu, un quidam, un badaud et non un personnage appartenant au cercle des fréquentations de Peter Parker. Stan Lee envisageait les choses de manière plus convenue et classique. La brouille poussa Ditko à claquer la porte de Marvel pour un temps… Au-delà du clin d’œil, Moore et Gibbons parviennent à mêler et marier dans les fils de leur intrigue hommages, références à l’histoire des comics et aux scénaristes et dessinateurs, procédés narratifs propres aux comics, etc.

En 1987, Pat Mills et Kevin O’Neill accouchent de leur propre réflexion, dissection et... aveu de désamour du genre super-héroïque.  Là où Moore et Gibbons ont privilégié la finesse et la virtuosité, Mills et O’Neill préfèrent jouer la carte de la black comedy britannique amère et acerbe, un rien grossière.  Comme il l’écrit dans la postface de ce très bel album de 496 pages, Pat Mills n’a ni amour ni haine particulière pour les super-héros. S’il salue le travail de Moore et Gibbons comme une « vision humaniste des super-héros face à la crise de la quarantaine », lui-même, n’a pas une très haute opinion de ces « encapés ». Il ne croit résolument pas en ces super-justiciers !

Scénariste freelance de talent, Pat Mills a participé au renouveau des comics britanniques dans les années 1970. Il est l’un des principaux artisans de la rédaction de la sulfureuse revue Action, interdite de publication en 1976. Connu pour ses coups de gueule, son nom demeure lié à la mythique revue 2000 AD, dans laquelle il crée et anime Slaine, Judge Dredd, Nemesis the Warlock, etc.

C’est d’ailleurs son acolyte-dessinateur des aventures de Nemesis (dont une chronique s’impose sur cette page !) qui lui prête ici main forte. Son style anguleux, sombre et parodique vient idéalement illustrer et compléter les scénarios au vitriol de Pat Mills. Le présent album compile les six numéros de la série initiale parue chez Epic Comic, le one-shot centré sur une escapade à Manhattan et les quelques numéros publiés chez divers éditeurs américains au début des années 1990.

Pat Mills a de très bonnes raisons de détester les super-héros américains. D’abord, les gros éditeurs new-yorkais que sont DC Comics et Marvel Comics ont débauché nombre de scénaristes et dessinateurs qui faisaient les beaux jours des revues britanniques : Alan Moore, Dave Gibbons, Brian Bolland, Steve Dillon, Glenn Fabry, Neil Gaiman, Garth Ennis… Tous ces talents ont franchi l’Atlantique pour aller écrire ou dessiner des aventures d’encapés, abandonnant les comics britanniques ! Quelque part, ces super-héros américains sont coupables de la stagnation (voire de la déperdition) du paysage comic-bookien britannique !

Le personnage de Judge Dredd était déjà une vision parodique et critique du vigilantisme super-héroïque. Marshal Law va encore un peu plus loin dans la satire et la méfiance évidente des Européens envers ces figures de justiciers colorés.

Pat Mills déteste les idées conservatrices à la limite du fascisme que véhiculent certains super-héros. Mais plus que les « super-réacs carnavalesques », il abhorre l’utilisation abominable que les médias font des figures « héroïques ». Il vomit et crache sur les icônes factices et les « héros du quotidien » mis en avant dans les médias ou fabriqués de toutes pièces par les politiques. Les « héros » vendus et promus par les massmedia et la communication politique n’en sont jamais pour lui ! Bien au contraire, ils sont des leurres utilisés pour faire accepter et avaler des discours va-t-en-guerre notamment.

Avec le trait vif et agressif de Kevin O’Neill, Mills s’en va donc tailler un costard aux super-idiots colorés et insupportables dans Marshal Law. Le héros, qui donne son nom à la série, est un chasseur de super-héros et un tueur d’encapés. Il évolue dans les ruines de la cité de San Francisco d’un monde dystopique. Le monde de San Futuro est pourri, corrompu et abreuvé des exploits de super-êtres qui n’ont rien de super.

Marshal Law est un working class hero, un type besogneux et modeste. Il est lui-même un ancien super-soldat génétiquement modifié par le gouvernement des Etats-Unis. Vétéran dégoûté et désillusionné, il s’emploie à démasquer et punir tous ces héros qui n’en sont pas. Le propos de cette bande-dessinée est sans appel : toutes celles et tous ceux qui se présentent comme des héroïnes ou des héros n’en sont pas. La série est sans appel et les créateurs et son anti-héros également : ces prétendus héros, il faut les dézinguer et le moins proprement possible s'il-vous-plaît !

Marshal Law est un anti-héros. Au sens premier, en ce qu’il traque, démasque et élimine les héros. Et au sens plus convenu, dans le sens où, il n’est pas trop possible de s’identifier à ce tortionnaire masqué affublé d’une panoplie qui évoque autant un uniforme nazi que des atours sado-masochistes… Hé oui le récit est graphiquement trash et pour le moins offensif.

Marshal Law est une œuvre cathartique, âpre et violente, dans laquelle Pat Mills et Kevin O’Neill règlent leurs comptes à tous les « veaux d’or », fausses idoles et héros de pacotilles qu’ils habillent des atours super-héroïques pour mieux les molester et les torturer. Comic-book de tous les excès, riche en éviscérations, démembrements et autres mutilations, voici assurément un ouvrage à ne pas glisser entre toutes les mains… C’est une œuvre trash et le pendant punk et irrévérencieux aux Watchmen ! Là où Moore autopsie minutieusement un médium, Mills et O'Neill le charcutent joyeusement dans une évidente tentative de démontage bourrin et une liesse communicative !

Pourtant, au-delà du très littéral passage à la moulinette de tous les grands héros des éditions Marvel et DC, Mills et O’Neill livrent également leur lecture du monde, des relations internationales, de l’évolution des médias au tournant des années 1980.

Le passé de super-soldat du héros est l’occasion de critiquer l’interventionnisme des Etats-Unis ou du Royaume-Uni (le souvenir des îles Falkland n’est pas loin) et d’en interroger les motivations et le coût humain. Les manipulations diverses et avariées sont autant d’occasion de se pencher sur le rôle obscur de la CIA dans nombre de crises du temps de la Guerre Froide. Les deux créateurs épinglent le capitalisme sans limite aucune des années Reagan et Thatcher et dénoncent le commerce et les magouilles avec ennemis d’hier ou de demain. Et dans le contexte de privatisation des médias et de consolidation des liens entre Etats et médias conservateurs, ils en profitent pour suggérer aux lecteurs de s’interroger un peu sur le traitement de l’information ou les liens qu’entretiennent certains médias avec la politique. Quant à l’Amérique Blanche Puritaine et Chrétienne, ma foi… Elle n’est guère épargnée ! Mills assume son anti-américanisme primaire et scrute nerveusement la face cachée de l'American dream.

Il ne faut pas se laisser tromper par le trait grotesque du dessinateur, les excès des mots et des images ou la violence graphique, la volonté évidente de choquer et de provoquer de la part de la paire de créateurs. Derrière ces pages poisseuses, puantes, sanglantes et dégoulinantes, il y a le regard d’un duo d’artistes sur au moins deux décennies d’une guerre idéologique qui n’est pas que le fait ou le terrain des politologues ou des intellectuels. Dans Marshal Law, Mills et O’Neill ont une lecture critique très acide des médias pop-culturels au service des idéologies en Guerre Froide et en tension… Car les « squelettes dans les placards » de la Guerre Froide constituent bien l’un des principaux ressorts des six numéros de la série initiale. Le lecteur assidu et attentif se souvient de ce que le contexte d'un monde bipolaire au bord de l'explosion constitue l'une des trames de la nébuleuse intrigue des Watchmen. Ceci achève de faire des deux comics des œuvres complémentaires.

Oui mais... Le public de 2021 me dira que Watchmen, c'est bien mais il y a plus fun ! Ce même public me dira que dans la catégorie parodie irrévérencieuse de récit super-héroïque, il y a la série Amazon tirée des comics de Garth Ennis et de Darick Robertson, The Boys. C'est cool, sanglant et bien décomplexé ! Non ? D'accord pour le côté trash et satirique mais The Boys n'a pas la profondeur subversive des comics de Mills et O'Neill et demeure une gentille pantalonnade. Dans tous ses scénarios, Mills s'ingénie à glisser son spin subversif pour s'adresser au lecteur très directement, très simplement et très humblement d'homme à homme.

Pour Alan Moore, un comic-book digne de ce nom se doit de reposer sur une idée et si possible d'ambitionner de changer le monde et de le sauver. Pour Pat Mills, la donne est un peu différente. Un comic-book se doit d'avoir une couleur, une saveur, de ne pas laisser indifférent et si possible d'ambitionner de faire péter le monde et l'ordre établi ! Hé ouais : Pat Mills est un punk et il est fier de l'être !

Pour laisser le mot de la fin à Pat Mills et à sa créature et en finir avec l’aspect très grossier de la bande-dessinée chroniquée : « I don't like being a bastard, but they leave me no choice ! »