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lundi 17 février 2025

Frank Margerin, Dans les petits papiers de Margerin, Robinson, Hachette Livre, Paris, 2024.


Frank Margerin, Dans les petits papiers de Margerin
Robinson, Hachette Livre,
Paris, 2024.

Comment mieux entrer dans l’intimité d’un auteur, et surtout d’un auteur de BD, qu’en se plongeant dans ses carnets de croquis ? Cette étape préparatoire aux œuvres définitives fait état de la réflexion et des techniques de travail propres à chaque artiste.

Il en est ainsi de ce très beau recueil qui nous fait entrer Dans les petits papiers de Margerin. L’auteur qu’on ne présente plus livre ici des centaines de feuilles griffonnées de silhouettes et d’esquisses de ses principaux personnages : Lucien, le rockeur à la banane gominée, Manu et Momo, le coursier maghrébin qui parcourent les rues parisiennes sur son scooter.

Sur papier blanc ou sur feuilles à petits carreaux, sur des carnets publicitaires (Maif) ou de croquis,  sont jetées de façon nerveuse les idées des futures planches des bandes dessinées de Margerin. Elles sont régulièrement accompagnées de textes raturés, de remarques et de petits bouts de scénarios.

L’ouvrage est chapitré selon les passions et les intérêts de l’auteur : la bécane, la musique, le sport et surtout un amour de la vie quotidienne. C’est dans cette vie de tous les jours que sont a[e]ncrées toutes les histoires de ses héros ordinaires. Chacun des chapitres est introduit par Frank Margerin qui exprime son point de vue sur les sujets traités.

Lire Margerin, c’est s’immerger dans la société des années 1970-1980, se plonger dans l’ambiance des milieux populaires dans lesquels le lecteur ne peut que se reconnaitre. Les histoires se déroulent au bas de la rue, dans le troquet du coin, dans la salle de répèt du petit groupe de rock local. Lire Margerin c’est retourner dans une France insouciante et qui osait, dans laquelle les espoirs et les possibilités n’étaient pas entravés par des politiques sécuritaires et les esprits n’étaient pas encore sclérosés et abrutis par les réseaux sociaux. Les jeunes, et les moins jeunes, discutaient entre eux et n’étaient pas rivés sur leur portable. Le loubard en blouson noir du quartier était en rébellion contre les injustices de ce monde et non contre son voisin.

C’est bien évidemment de Lucien qu’on parlera plus dans ce livre. Le héros évolue au fil des pages, gagne en maturité et s’assagit en fondant une famille. Lucien, incarnation dessinée peut-être de son auteur, est devenu père de famille et transmet ses passions à sa progéniture, devenue elle aussi personnage clef des récits plus récents.

Outre des croquis tirés des cartons de Frank Margerin, le livre offre à ses lecteurs une histoire inédite et non terminée de Lucien qui cherche un nouveau véhicule auprès d’un concessionnaire qui n’a pas bien compris le caractère traditionnel du rockeur. Des affiches de films et de festivals de musique, ainsi que des dessins réalisés pour des pochettes de disques ou pour des coffrets (Renaud) viennent compléter un ensemble qui constitue un « parfait cadeau pour les fans du dessinateur mythique".

samedi 16 décembre 2023

Pierre-Roland Saint-Dizier et Michael Crosa, Plein Ciel, Ankara, Roubaix, 2023

 


Pierre-Roland Saint-Dizier et Michael Crosa, Plein Ciel, Ankara, Roubaix, 2023

Plein Ciel, c’est l’histoire d’une tour qui porte ce nom. Une tour comme on en trouve dans toutes les ZUP des banlieues françaises, dans lesquelles des centaines d’individus se partagent la même entrée, la même cage d’escaliers, le même hall d’entrée, le même ascenseur.

Cette BD commence par la défenestration d’un octogénaire. Après avoir nourri ses animaux, il franchit l’encadrement de sa fenêtre et se jette dans le vide. Sa mort laisse ses voisins dans la stupéfaction et dans l’incompréhension. Est-il tombé par accident ? S’est-il suicidé ? Et si c’est le cas, pourquoi n’a-t-on pas trouvé un dernier mot d’adieu à Martine, sa plus poche confidente ?

Tout l’équilibre de l’immeuble est une nouvelle fois bouleversé quand, quelques jours plus tard, deux hommes, visiblement en couple, investissent l’appartement du vieillard. Ils ne sont visiblement pas là par hasard et leur action dans le quartier interroge, d’autant plus que les politiques rodent dans le coin et donnent des interviews dans la presse. On y parle de rénovation, de restructuration, de reconversion.  Tout cela a peu de sens pour ce microcosme qui semble vivre ici depuis toujours et en bonne intelligence.

La bande dessinée est belle, les planches sont bien réalisées, tout en lavis et en couleurs. Les vignettes foisonnent de détails et sont parfois organisées tels les appartements de l’immeuble. On y voit le quotidien de chaque famille, de chaque personne en son « chez-soi », petit cocon devenu presque alcôve, où chacun réalise les gestes de la vie quotidienne. On s’y reconnait forcément, même si on n’y a pas habité.

Reste le scénario qui interroge. La première interrogation concerne l’époque à laquelle se déroule l’histoire. Le lecteur est plongé dans une période où vivre dans ces grands ensembles parait être la panacée. Les relations entre voisins sont cordiales, presque solidaires. Il y fait bon habiter. C’est le sentiment éprouvé, on le sait, dans les années 1950-1960 quand on découvrait l’utopie de Le Corbusier, persuadé d’offrir aux futurs habitants le nec plus ultra de la modernité et des commodités sans limites de tels bâtiments. Or, que vient faire là-dedans cette histoire de rénovation urbaine, bien plus contemporaine celle-là ? Et si l’histoire proposée par le scénariste est actuelle, alors qu’en est-il des problèmes que subissent ces quartiers aujourd’hui : ségrégation socio-spatiale ? Taux de chômage ? Délinquance… ?

La galerie des personnages pose également question. Quand on connait le quartier des Côteaux de Mulhouse qui a fortement inspiré le scénariste, on remarque aisément que les personnages de la bande dessinée ne correspondent pas vraiment à celle qui y vit aujourd’hui. Pourquoi n’avoir pas représentée sa population bigarrée et issue de l’immigration depuis plusieurs générations ? Pourquoi n’avoir pas fait état des préoccupations actuelles et réelles de cette population qui éprouve de réelles difficultés et un sentiment de mise à l’écart des politiques de la ville ?

Un décalage chronologique voulu ou une volonté de cacher la réalité ? Une vision utopiste volontairement décalée ? Ou tout simplement une sorte de conte social et dramatique fait pour interroger ? La bande dessinée n’étant pas à l’origine un médium à but scientifique, tout est possible et permis. Alors pourquoi pas…



samedi 29 avril 2023

Jean-Louis Roch, Vivre la misère au Moyen âge, Belles Lettres, Collection « Histoire », Paris, 2023.

 



Jean-Louis Roch, Vivre la misère au Moyen âge,
Belles Lettres,
Collection « Histoire »,
Paris, 2023.

L’image de Saint-François d’Assise qui arpente les campagnes et nourrit des oiseaux, dans un état de dénuement total, est classique et souvent représentative du pauvre au moyen âge. Cette vie de misère est cependant loin d’être celle de la majorité des pauvres de l’époque médiévale, pour la bonne et simple raison que François d’Assise et les Franciscains après lui, ont fait vœux de pauvreté et que, volontairement, ils mendient, pour vivre une vie conforme à celle du Christ. De ces « pauvres volontaires », on ne se méfie pas et on donne, car leur faire aumône était gage de salut pour leur bienfaiteur.

Qu’en est-il des autres pauvres de cette période, dont le nombre ne fait qu’augmenter au fil du temps et des terribles fléaux (peste, guerres, disettes...) qui touchent le Moyen-âge ? Répondre à cette question est ardu pour l’historien qui ne dispose que de très peu de sources. Mais quand l’historien dispose de compétences en linguistique, tout devient possible. C’est le cas de Jean-Louis Roch, maitre de conférences honoraire en histoire à l’université de Rouen.

Par un décryptage fin et poussé de textes littéraires, pièces de théâtre, bréviaires, poèmes, chants…, il reconstitue la manière dont on nommait, considérait, traitait et vivait la pauvreté à une époque où tout l’ordre social, toute sa hiérarchie, était vu comme une immuable création divine, un certain ordre normal des choses. Mais si le pauvre est aussi une création de dieu, alors il doit être pris en considération sous peine, pour le riche, de subir le châtiment divin. C’est toute cette relation ambiguë entre ceux qui n’ont rien et ceux qui possèdent tout et la place du miséreux dans la société médiévale que met en lumière le chercheur.

Doit-on accepter dans les villes ces « gueux » qui peuplent les rues et dont l’allure peut faire peur ou repousser ? Comment distinguer celui qui est réellement pauvre, de celui qui « truande » pour profiter de la solidarité des gens afin de rester oisif ? Comment les pouvoirs publics ou religieux gèrent-ils ce problème croissant ? Que ressent le pauvre et celui qui le côtoie ?

Le cœur de l’ouvrage, et son principal intérêt, réside dans l’étude linguistique et étymologique que fait Jean-Louis Roch des mots et expressions utilisés pour définir ou qualifier la pauvreté au moyen âge. Le champ lexical de la misère, en français et dans certaines langues régionales, est décortiqué avec minutie. L’origine des mots et leur sens primitif sont mis à jour. On ressort souvent étonné par l’évolution de la langue française corrélée à celle de la considération et la représentation que l’on avait des pauvres. Prenons pour simples exemples parmi tant d’autres les termes de « Méchants », « malheureux » ou « truands », dont le sens, pas forcément négatif à l’origine, s’est énormément transformé, pour prendre celui qu’il a aujourd’hui.

Bien qu’appartenant à la collection « Histoire » des Belles Lettres, le livre intéressera tout aussi bien les passionnés de langue française, ceux du moyen âge et tout autre lecteur curieux. Mais tous y verront à coup sûr des réminiscences dans la société d’aujourd’hui.  


samedi 31 décembre 2022

Antonio Bido (réalisation et scénario), Il gatto dagli occhi di giada, Uncut Movies, Orléans, 2021 (édition limitée à 500 exemplaires).



Antonio Bido (réalisation et scénario), Il gatto dagli occhi di giada, Uncut Movies, Orléans, 2021 (édition limitée à 500 exemplaires).

L’année 2022 a été funeste pour les fans de culture populaire : décès des dessinateurs de légende que sont Neal Adams, George Perez et Kevin O’Neill, de l’encreur non moins fameux Tom Palmer ou du scénariste inoubliable qu’est Alan Grant. L’année s’achève sur le départ d’une grande figure du cinéma de genre italien : Ruggero Deodato. Cet ancien assistant de Rossellini défraya la chronique avec son Cannibal Holocaust qui impressionna beaucoup Sergio Leone et valut à son réalisateur d’être arrêté et jugé pour obscénité et suspicion de meurtre des acteurs dudit film ! Le roublard cinéaste venait d’inventer le found footage film, d’entrer dans la légende du cinéma et de tendre aux spectateurs venus se repaitre d’un carnage cannibalesque un miroir pour les déranger et les questionner sur leur propre part de barbarie, de sauvagerie et sur leur voyeurisme si dérangeant. Le cinéma de « mauvais genre » est un moyen de sonder la société. Le génie de Deodato est d'être parvenu à saisir l'air du temps que furent les années de plomb en Italie. L'air de rien mais avec une grande force, son film de cannibales saisit le climat de peur et de tensions du tournant des années 1970-1980. Un certain cinéma de genre et certains très grands réalisateurs qui y oeuvrèrent ont pu cerner un contexte sociologique ou politique et en faire le tour sans donner l'impression de le faire. Le giallo est un genre de cinéma qui peut être décrit comme un tel révélateur sociologique, politique voire géopolitique.

Le giallo est un genre ou un filone typiquement italien assez malaisé à définir. Il doit son nom aux couvertures jaunes des romans policiers ou thrillers édités par la maison Mondadori dès les années 1920. Au cinéma, le genre est inventé et aussitôt abandonné par le génial Mario Bava entre 1963 et 1964. La fille qui en savait trop et Six femmes pour l’assassin jettent les bases du genre : suspense, soin particulier apporté au découpage, aux décors et à la photographie, extrême stylisation des meurtres, assassin ganté de noir et enveloppé dans un imperméable noir également, musique obsédante, victime féminine sexy et attirante, meurtres sauvages à l’arme blanche, psychologie de comptoir expliquant les agissements du tueur, etc. L’esthétique et le plaisir « scopique » l’emportent sur l’intrigue qui se doit d’être la plus torturée possible. Violence et érotisme s’acoquinent. La forme prime sur le fond, tout du moins en apparence.

Dario Argento s’empare des ingrédients du giallo pour transcender et réinventer le genre dans les années 1970-1971. Sa trilogie « animalière » composée de L'Oiseau au plumage de cristal, Le Chat à neuf queues et Quatre Mouches de velours gris engendre une effrayante ribambelle de rejetons plus ou moins inspirés ou réussis : La Tarentule au ventre noir de Paolo Cavara, La Queue du scorpion de Sergio Martino, Un papillon aux ailes ensanglantées de Duccio Tessari, L'Iguane à la langue de feu de Riccardo Freda, La Sangsue d'Alfredo Rizzo, Plus venimeux que le cobra de Bitto Albertini ou encore ce Il gatto dagli occhi di giada d'Antonio Bido.

Dans le paysage du cinéma italien des années 1960 et 1970, le giallo peut sembler n’être qu’un murder show récréatif et putassier. Sous des apparences tape-à-l’œil et fétichiste, certains métrages du filone n’en questionnent pas moins la société, la politique et même la géopolitique du moment. Dans certains gialli de Lucio Fulci par exemple, il n’est pas anodin que dans un cadre très roman-photo, le scénario s’emploie à mettre en exergue les vices et maux d’une certaine bourgeoisie. Des métrages comme Mais qu’avez-vous fait à Solange ou La Lame infernale sont prétextes à aborder les questions sensibles de l’avortement ou de la prostitution adolescente. De même qu’une certaine classe bourgeoise, la sacrosainte Eglise catholique passe également sous le hachoir du genre. Et un film comme Le Chat à neuf queues peut se lire comme un véritable réquisitoire de son auteur contre la société italienne toute entière, avec tous ses traumatismes post-1945 ou post-1968.

Antonio Bido ne connaît pas grand-chose au filone lorsqu’il se lance dans la réalisation de son film en 1977. Sa carrière est encore naissante. Le giallo est d’ailleurs déjà en train d’expirer de sa belle mort après une grosse décennie de surexploitation et le point final (?) apporté par Argento avec Profondo Rosso en 1975. Difficile pour un réalisateur pas trop confirmé ni expert de dynamiser le genre après le coup de maître d’Argento. Et c’est peut-être ce manque d’expérience et ce contexte de fin d’un genre qui confèrent au métrage une partie de sa singularité et de son originalité. Bido s’applique à donner une coloration animalière au titre de son œuvre, s’adjoint les services d’un groupe de musiciens qui marchent dans les pas du rock progressif des Goblin et brode son scénario autour de l’enquête de citoyens ordinaires sur une série de meurtres que rien ne semble lier entre eux.

De facture a priori traditionnelle, le film et l’intrigue empruntent cependant des chemins qui le rendent plus original et intéressant que nombre de métrages génériques de l’époque. Le cahier des charges giallesque semble respecté et l’intrigue est alambiquée à souhait mais… Bido n’aligne pas les jolies filles telles que Barbara Bouchet, Edwige Fenech, Marisa Mell ou Anita Strinberg devant sa caméra. Les victimes sont quasiment toutes masculines, âgées et pas trop sexy. Un vieux pharmacien, une femme plus toute jeune… Singulier choix qui s’explique par les motivations du tueur et la teneur de la machination mise en œuvre par ses soins. Le spectateur comprend rapidement qu’il n’est pas embarqué dans n'importe quel thriller. L’assassin s’emploie à tourmenter ses futures victimes non à l’aide d’une ritournelle enfantine ou des messages menaçants habituels mais des sons d’un train et de chiens qui aboient. Les enquêteurs improvisés remontent la piste des meurtres et mettent en lumière une sombre et honteuse histoire qui remonte à la Seconde Guerre Mondiale. Et au cœur de l’intrigue, il est question de dénonciation, de collaboration et de spoliation des biens juifs.

C’est en prenant cette coloration mémorielle que ce bon petit giallo apparaît pour ce qu’il est : un miroir tendu vers le spectateur pour l’interroger sur lui-même, son identité, son histoire, sa mémoire et pour questionner son geste ou statut de spectateur ou voyeur. Il n’est pas anodin de noter que l’âge d’or du giallo coïncide avec le début des années 1970 en Italie. Certes, le filone s’engouffre dans la brèche d’une « nouvelle vague » du cinéma d’horreur et d’épouvante impulsée par Alfred Hitchcock et son Psychose et sublimée par les œuvres de George A. Romero, Wes Craven et Tobe Hooper au tournant des années 1960-1970. Même si par son esthétique le giallo ne se coupe pas des racines du cinéma gothique, dans les intrigues des thrillers italiens, le tueur n’est pas un monstre mythologique, un vampire ou un loup-garou. Dans les gialli, le tueur peut être un voisin, une voisine, une cousine, un frère, une sœur…

Chez Dario Argento ou Lucio Fulci, le thème du double, du miroir ou celui du regard sont assez essentiels. Le réalisme sociale ou psychologique n’est pas une priorité des réalisateurs qui pourtant bousculent le spectateur. Les anni di piombo perturbent et ébranlent les fondements très « démocratie chrétienne » de l’Italie d’après-guerre. La violence stylisée des gialli entre en résonnance avec celle bien réelle du quotidien des Italiens. Il n’est pas innocent de souligner que souvent dans les films, la police et les « autorités » sont montrées comme incompétentes. Il n’est pas incongru de constater qu’en cette fin de décennie 70, Bido remue le couteau dans la plaie d’une sortie de guerre très compliquée dans la péninsule italienne. Renversement des alliances de 1943, guerre civile, répression sanglante, République Sociale Italienne… De noirs souvenirs…

Comme dans de nombreux pays du « Monde Libre » d’alors, les années 1970 sont marquées en Italie par des avancées historiographiques majeures dans l’étude de la Seconde Guerre Mondiale ainsi que par une circulation des thématiques dans la culture populaire. Il gatto dagli occhi di giada échappe fort heureusement aux dérives crapoteuses de la nazisploitation et entre, sans doute très fortuitement, en résonnance avec l’une des premières évocations sérieuses bien que très maladroite de la Shoah dans les comics, à savoir le numéro 237 du comic-book Batman de décembre 1971. La référence aux crimes de guerre, les idées de justice ou vengeance… De nombreux éléments sont voisins. Dans le cas du film de Bido cependant, s’ajoute cette dimension de miroir qui questionne les spectateurs italiens. Quel rapport entretiennent-ils avec le fascisme dont la page n’a jamais vraiment été tournée ? Quel est leur sentiment quant au devenir des Juifs sous le régime mussolinien ?  

Cette irruption d’une mémoire complexe et douloureuse à évoquer en 1977 rend le métrage d’Antonio Bido particulièrement intéressant. Les révélations finales font davantage appel à la sensibilité ou aux émotions du spectateur qu’à son envie d’être choqué ou « baladé ». L’œuvre de Bido est une belle réussite dans la catégorie giallesque. Même si la carrière du réalisateur n’a jamais vraiment décollé, il poursuit dans le filone et réalise l’année suivante un Solamente Nero de très bonne tenue. Au programme de ce thriller se déroulant sur l’île de Murano : une machination où se croisent une fausse médium, une infirmière faiseuse d'anges, un vieil aristocrate aux penchants pédophiles et un film qui délivre une charge en bonne et due forme contre les autorités catholiques.

Le film est disponible dans un beau médiabook produit par le petit éditeur Uncut Movies, spécialiste des films déviants, dérangeants voire « vomitifs ». En supplément du film, David Didelot, passionné de cinéma, fondateur et rédacteur en chef du fanzine Vidéotopsie et professeur de lettres à ses heures, s’emploie à borner le genre giallo dans un copieux bonus vidéo. Un livret richement illustré s’attarde sur l’histoire du cinéma de genre italien des années 1960 aux années 2000. Le lecteur désireux d’en apprendre plus sur le filone giallesque se penchera sur l’étude signée par Frédéric Pizzoferrato, Une étude en jaune : giallo et thrillers européens parue chez Artus films en 2021.

mercredi 28 décembre 2022

Simon Spurrier (scénario) & Aaron Campbell, Matias Bergara, Tom Fowler et Marcio Takara (dessins), Simon Spurrier présente Hellblazer, collection Vertigo Signatures, Urban Comics, Paris, 2021.



 
Simon Spurrier (scénario) & Aaron Campbell, Matias Bergara, Tom Fowler et Marcio Takara (dessins), Simon Spurrier présente Hellblazer, collection Vertigo Signatures, Urban Comics, Paris, 2021.

« GREAT STUFF. I'M JOHN - AND I'M A BASTARD. » 

Agacé(e) par la couverture médiatique du décès de la reine Elisabeth II et de l’avènement de son successeur ? Exaspéré(e) par les émoluments autour de la dernière saison de la série The Crown sur Netflix ? Ou même gavé(e) par les méta-manifestes en BD qui appellent à s’indigner encore et encore ? Chère lectrice, cher lecteur, cet album de 376 pages est fait pour toi !

La série de comics Hellblazer, qui aurait dû s’intituler Hellraiser mais changea de titre pour ne pas être confondue avec les délires cénobitiques d’un certain Clive Barker, raconte les mésaventures de John Constantine. Créé par Alan Moore dans les pages de Swamp Thing, Constantine est, pour citer son créateur, « un sorcier quasiment prolétaire (…) qui venait de la rue, d’origine ouvrière, avec un passé différent des classiques personnages mystiques des comics ». Un working class antihero qui a les traits de Sting, le chanteur du groupe Police, parle avec un fort accent cockney et anime les pages d’une série de comics créée en 1988.

John Constantine est un salopard, un menteur, un arnaqueur et un pauvre type hanté par les regrets, tourments et drames personnels. C’est un fumeur, un buveur de stout et un personnage au langage coloré et grossier ! C’est aussi un sorcier et un anti-héros au cuir épais qui balance sans cesse entre égoïsme et altruisme. Un personnage cynique, enveloppé dans son imperméable fripé et qui tire sur sa cigarette en vous souriant de manière carnassière…

La série Hellblazer a été écrite au fil des ans par de grands auteurs essentiellement britanniques : Jamie Delano, Garth Ennis, Warren Ellis, etc. Dès sa création, le comic-book ausculte et moque le Royaume-Uni thatchérien dans lequel se déchaînent haine raciale, repli identitaire et conservateur, corruption des élites ou crise économique. Le désenchantement de l’ère Tony Blair teinte les comics post-Thatcher. Et jusqu’à aujourd’hui, les équipes créatives en charge des aventures de Constantine ne peuvent s’empêcher de commenter la situation du royaume britannique dans les pages des comics. John Constantine est la voix de ses auteurs. Le regard posé sur le Royaume-Uni est aussi acide qu’acéré depuis les premiers épisodes du comic-book. Ce qui fait le sel de ce comic-book, c'est bien ce regard britannique sur une situation britannique. Ce regard ne vient pas d'en-haut mais bien en-bas parce que tous les scénaristes s'attachent à respecter et perpétuer le caractère prolétaire du personnage de John Constantine.

La série se distingue par son mordant et est l’un des fleurons de la gamme mature de DC Comics, le label Vertigo. Pourtant après une adaptation cinématographique assez vaseuse en 2005 (Keanu Reeves en Constantine, sérieusement ?), une série télévisée pas très inspirée en 2015 ou des errements dans les comics mainstream depuis les années 2011-2012, le personnage avait perdu de son magnétisme et de son mordant si caractéristique.

Simon Spurrier, âgé de 41 ans aujourd’hui, a eu la lourde responsabilité de relancer la série John Constantine : Hellblazer chez DC Comics en 2019. Charge à lui également de redonner à Constantine sa gnaque légendaire. L’auteur renoue fort judicieusement avec les racines punk et contestataires du personnage et de la série Hellblazer. Il tisse une intrigue magique sur le canevas d’un Royaume-Uni travaillé par la crise, le Brexit et les autres joyeusetés du temps présent. 

Il propulse le working class antihero dans le Londres des années 2010 finissantes et le confronte aux problématiques du moment. Le Brexit, la montée nouvelle de la xénophobie et des sentiments eurosceptiques les plus radicaux tissent une toile de fond sombre et angoissée. L’enquêteur du paranormal très « années 1980 » se fait jeter hors des pubs des quartiers gentrifiés de la capitale britannique pour ses propos antiroyalistes. Il se fait méchamment remballer par une videuse, lui le mâle blanc macho et fort en gueule. Il rencontre un vétéran des opérations militaires britanniques en Irak, transformé par les expériences de la guerre. Il s’encombre d’un sidekick bobo et végan. Il troque son bon vieux taxi londonien contre une… Smart ? Il enquête sur une histoire de sirène monstrueuse en pleine crise de la pêche. Il met en lumière les mœurs pour le moins douteuses de certains membres de la famille royale.

De manière documentée et précise, Simon Spurrier sonde la société britannique actuelle des bas-fonds où se développent les trafics les plus innommables aux beaux quartiers de Londres où se jouent les intrigues les plus abominables. Les inégalités sociales, la peur ambiante, la défiance envers les médias ou l’Etat, telles sont les thématiques qui prennent beaucoup de place dans ces récits où la magie rencontre la réalité ou des préoccupations très terre à terre. Spurrier en profite également pour confronter son personnage de fiction quelque peu immuable aux mutations des tissus sociaux et géographiques britanniques. Le commentaire de Simon Spurrier est vraiment passionnant et prend le pas sur l’intrigue qui devient un prétexte à l’auscultation d’un pays malade et tourmenté. Ce commentaire ne sombre néanmoins jamais dans le sentencieux, le  moralisateur, le pontifiant ou dans le ronflant ! L'argument magique rend encore plus grossiers, fous ou monstrueux les travers de la société britannique actuelle. Et si par le passé, Thatcher ou Blair en prirent pour leur grade, le pauvre Boris Johnson n'est pas épargné...

L’aventure commence de manière cauchemardesque et onirique avec des planches soignées signées Marcio Takara. Le trait sombre et torturé d’Aaron Campbell ainsi que la richesse des compositions de pages et du découpage confèrent à la suite de l’ouvrage une touche poisseuse et agressive qui convient à merveille. Adepte de la ligne claire, passe ton chemin ! Amateur du regretté Kevin O’Neill, viens donc jeter un cil à ce très bel album ! Les chapitres dessinés par Matias Bergara sont plus lumineux et permettent au lecteur de reprendre son souffle avant de replonger dans la peinture acide mais inspirée du Royaume-Uni contemporain.

Seul regret et non des moindres : cet album regroupe les épisodes d’une série annulée par l’éditeur après seulement douze numéros et laisse un goût d’inachevé au lecteur comme à son auteur qui n’a pu aller au bout du bout des pistes narratives explorées…  Quel dommage !!!

« THERE AREN'T ANY GOOD GUYS, AND THERE AREN'T ANY BAD GUYS. THERE'S JUST US. PEOPLE. DOING OUR BEST TO GET BY. »