Antonio Bido (réalisation et scénario), Il gatto dagli occhi di giada, Uncut Movies, Orléans, 2021 (édition limitée à 500 exemplaires).
L’année
2022 a été funeste pour les fans de culture populaire : décès des dessinateurs
de légende que sont Neal Adams, George Perez et Kevin O’Neill, de l’encreur non
moins fameux Tom Palmer ou du scénariste inoubliable qu’est Alan Grant. L’année
s’achève sur le départ d’une grande figure du cinéma de genre italien :
Ruggero Deodato. Cet ancien assistant de Rossellini défraya la chronique avec
son Cannibal Holocaust qui impressionna beaucoup Sergio Leone et valut à
son réalisateur d’être arrêté et jugé pour obscénité et suspicion de meurtre
des acteurs dudit film ! Le roublard cinéaste venait d’inventer le found
footage film, d’entrer dans la légende du cinéma et de tendre aux spectateurs
venus se repaitre d’un carnage cannibalesque un miroir pour les déranger et les
questionner sur leur propre part de barbarie, de sauvagerie et sur leur
voyeurisme si dérangeant. Le cinéma de « mauvais genre » est un moyen
de sonder la société. Le génie de Deodato est d'être parvenu à saisir l'air du temps que furent les années de plomb en Italie. L'air de rien mais avec une grande force, son film de cannibales saisit le climat de peur et de tensions du tournant des années 1970-1980. Un certain cinéma de genre et certains très grands réalisateurs qui y oeuvrèrent ont pu cerner un contexte sociologique ou politique et en faire le tour sans donner l'impression de le faire. Le giallo est un genre de cinéma qui peut être décrit
comme un tel révélateur sociologique, politique voire géopolitique.
Le
giallo est un genre ou un filone typiquement italien assez malaisé
à définir. Il doit son nom aux couvertures jaunes des romans policiers ou
thrillers édités par la maison Mondadori dès les années 1920. Au cinéma, le
genre est inventé et aussitôt abandonné par le génial Mario Bava entre 1963 et
1964. La fille qui en savait trop et Six femmes pour l’assassin
jettent les bases du genre : suspense, soin particulier apporté au
découpage, aux décors et à la photographie, extrême stylisation des meurtres,
assassin ganté de noir et enveloppé dans un imperméable noir également, musique
obsédante, victime féminine sexy et attirante, meurtres sauvages à l’arme blanche,
psychologie de comptoir expliquant les agissements du tueur, etc. L’esthétique
et le plaisir « scopique » l’emportent sur l’intrigue qui se doit d’être
la plus torturée possible. Violence et érotisme s’acoquinent. La forme prime sur
le fond, tout du moins en apparence.
Dario
Argento s’empare des ingrédients du giallo pour transcender et réinventer
le genre dans les années 1970-1971. Sa trilogie « animalière »
composée de L'Oiseau au plumage de cristal, Le Chat à neuf queues et Quatre
Mouches de velours gris engendre une effrayante ribambelle de rejetons plus
ou moins inspirés ou réussis : La Tarentule au ventre noir de Paolo
Cavara, La Queue du scorpion de Sergio Martino, Un papillon aux ailes
ensanglantées de Duccio Tessari, L'Iguane à la langue de feu de Riccardo
Freda, La Sangsue d'Alfredo Rizzo, Plus venimeux que le cobra de
Bitto Albertini ou encore ce Il gatto dagli occhi di
giada d'Antonio Bido.
Dans
le paysage du cinéma italien des années 1960 et 1970, le giallo peut
sembler n’être qu’un murder show récréatif et putassier. Sous des
apparences tape-à-l’œil et fétichiste, certains métrages du filone n’en
questionnent pas moins la société, la politique et même la géopolitique du
moment. Dans certains gialli de Lucio Fulci par exemple, il n’est pas
anodin que dans un cadre très roman-photo, le scénario s’emploie à mettre en
exergue les vices et maux d’une certaine bourgeoisie. Des métrages comme Mais
qu’avez-vous fait à Solange ou La Lame infernale sont prétextes à
aborder les questions sensibles de l’avortement ou de la prostitution
adolescente. De même qu’une certaine classe bourgeoise, la sacrosainte Eglise
catholique passe également sous le hachoir du genre. Et un film comme Le
Chat à neuf queues peut se lire comme un véritable réquisitoire de son
auteur contre la société italienne toute entière, avec tous ses traumatismes
post-1945 ou post-1968.
Antonio
Bido ne connaît pas grand-chose au filone lorsqu’il se lance dans la
réalisation de son film en 1977. Sa carrière est encore naissante. Le giallo
est d’ailleurs déjà en train d’expirer de sa belle mort après une grosse décennie
de surexploitation et le point final (?) apporté par Argento avec Profondo
Rosso en 1975. Difficile pour un réalisateur pas trop confirmé ni expert de
dynamiser le genre après le coup de maître d’Argento. Et c’est peut-être ce
manque d’expérience et ce contexte de fin d’un genre qui confèrent au métrage
une partie de sa singularité et de son originalité. Bido s’applique à donner une
coloration animalière au titre de son œuvre, s’adjoint les services d’un groupe
de musiciens qui marchent dans les pas du rock progressif des Goblin et brode
son scénario autour de l’enquête de citoyens ordinaires sur une série de meurtres
que rien ne semble lier entre eux.
De
facture a priori traditionnelle, le film et l’intrigue empruntent cependant des
chemins qui le rendent plus original et intéressant que nombre de métrages
génériques de l’époque. Le cahier des charges giallesque semble respecté
et l’intrigue est alambiquée à souhait mais… Bido n’aligne pas les jolies
filles telles que Barbara Bouchet, Edwige Fenech, Marisa Mell ou Anita
Strinberg devant sa caméra. Les victimes sont quasiment toutes masculines, âgées
et pas trop sexy. Un vieux pharmacien, une femme plus toute jeune… Singulier
choix qui s’explique par les motivations du tueur et la teneur de la
machination mise en œuvre par ses soins. Le spectateur comprend rapidement qu’il
n’est pas embarqué dans n'importe quel thriller. L’assassin s’emploie à
tourmenter ses futures victimes non à l’aide d’une ritournelle enfantine ou des
messages menaçants habituels mais des sons d’un train et de chiens qui aboient.
Les enquêteurs improvisés remontent la piste des meurtres et mettent en lumière
une sombre et honteuse histoire qui remonte à la Seconde Guerre Mondiale. Et au
cœur de l’intrigue, il est question de dénonciation, de collaboration et de spoliation
des biens juifs.
C’est
en prenant cette coloration mémorielle que ce bon petit giallo apparaît
pour ce qu’il est : un miroir tendu vers le spectateur pour l’interroger
sur lui-même, son identité, son histoire, sa mémoire et pour questionner son
geste ou statut de spectateur ou voyeur. Il n’est pas anodin de noter que l’âge
d’or du giallo coïncide avec le début des années 1970 en Italie. Certes,
le filone s’engouffre dans la brèche d’une « nouvelle vague »
du cinéma d’horreur et d’épouvante impulsée par Alfred Hitchcock et son Psychose
et sublimée par les œuvres de George A. Romero, Wes Craven et Tobe Hooper au
tournant des années 1960-1970. Même si par son esthétique le giallo ne
se coupe pas des racines du cinéma gothique, dans les intrigues des thrillers
italiens, le tueur n’est pas un monstre mythologique, un vampire ou un
loup-garou. Dans les gialli, le tueur peut être un voisin, une voisine,
une cousine, un frère, une sœur…
Chez
Dario Argento ou Lucio Fulci, le thème du double, du miroir ou celui du
regard sont assez essentiels. Le réalisme sociale ou psychologique n’est pas
une priorité des réalisateurs qui pourtant bousculent le spectateur. Les anni
di piombo perturbent et ébranlent les fondements très « démocratie
chrétienne » de l’Italie d’après-guerre. La violence stylisée des gialli
entre en résonnance avec celle bien réelle du quotidien des Italiens. Il n’est
pas innocent de souligner que souvent dans les films, la police et les « autorités »
sont montrées comme incompétentes. Il n’est pas incongru de constater qu’en
cette fin de décennie 70, Bido remue le couteau dans la plaie d’une sortie de
guerre très compliquée dans la péninsule italienne. Renversement des alliances
de 1943, guerre civile, répression sanglante, République Sociale Italienne… De
noirs souvenirs…
Comme
dans de nombreux pays du « Monde Libre » d’alors, les années 1970
sont marquées en Italie par des avancées historiographiques majeures dans l’étude
de la Seconde Guerre Mondiale ainsi que par une circulation des thématiques
dans la culture populaire. Il gatto dagli occhi di giada échappe fort
heureusement aux dérives crapoteuses de la nazisploitation et entre,
sans doute très fortuitement, en résonnance avec l’une des premières évocations
sérieuses bien que très maladroite de la Shoah dans les comics, à savoir le
numéro 237 du comic-book Batman de décembre 1971. La référence aux crimes
de guerre, les idées de justice ou vengeance… De nombreux éléments sont
voisins. Dans le cas du film de Bido cependant, s’ajoute cette dimension de miroir
qui questionne les spectateurs italiens. Quel rapport entretiennent-ils avec le
fascisme dont la page n’a jamais vraiment été tournée ? Quel est leur
sentiment quant au devenir des Juifs sous le régime mussolinien ?
Cette
irruption d’une mémoire complexe et douloureuse à évoquer en 1977 rend le
métrage d’Antonio Bido particulièrement intéressant. Les révélations finales font
davantage appel à la sensibilité ou aux émotions du spectateur qu’à son envie d’être
choqué ou « baladé ». L’œuvre de Bido est une belle réussite dans la
catégorie giallesque. Même si la carrière du réalisateur n’a jamais
vraiment décollé, il poursuit dans le filone et réalise l’année suivante
un Solamente Nero de très bonne tenue. Au programme de ce thriller
se déroulant sur l’île de Murano : une machination où se croisent une
fausse médium, une infirmière faiseuse d'anges, un vieil aristocrate aux
penchants pédophiles et un film qui délivre une charge en bonne et due forme contre
les autorités catholiques.
Le
film est disponible dans un beau médiabook produit par le petit éditeur Uncut
Movies, spécialiste des films déviants, dérangeants voire « vomitifs ».
En supplément du film, David Didelot, passionné de cinéma, fondateur et
rédacteur en chef du fanzine Vidéotopsie et professeur de lettres à ses
heures, s’emploie à borner le genre giallo dans un copieux bonus vidéo.
Un livret richement illustré s’attarde sur l’histoire du cinéma de genre
italien des années 1960 aux années 2000. Le lecteur désireux d’en apprendre
plus sur le filone giallesque se penchera sur l’étude signée par
Frédéric Pizzoferrato, Une étude en jaune : giallo et thrillers
européens parue chez Artus films en 2021.