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samedi 1 avril 2023

Olivier Guez, Matz, Jörg Mailliet, La disparition de Josef Mengele

 

Olivier Guez, Matz, Jörg Mailliet, La disparition de Josef Mengele
Les Arènes BD,
Paris, 2022.

Récompensé en 2017 par le prix Renaudot, c’est aujourd’hui adapté en bande dessinée que sort le roman d’Oliviez Guez. Scénarisé par Matz et mis en images par Jörg Mailliet, le livre est une plongée intense et progressive dans la fuite et la déchéance de Josef Mengele, médecin à Auschwitz, rendu bien trop célèbre par les expériences qu’il a menées sur l’être humain, en particulier sur les jumeaux, dans l’unique but de perpétuer la « race des seigneurs ».

Mais les Alliés ont gagné la guerre, et celui qui se voyait propulsé au plus haut sommet de la science doit fuir pour ne pas être livré à la justice.  Comme de nombreux autres hiérarques du Troisième Reich, c’est en Amérique du sud qu’il trouve refuge, accueilli là par des dictateurs en mal de pouvoir et de richesse. Alimenté par des transferts d’argent en provenance d’une famille enrichie par la vente de véhicules agricoles, Mengele est balloté d’un endroit à un autre, caché chez des paysans qui, eux-aussi, profitent des subsides versés pour qu’on ne retrouve surtout pas le fameux « Ange de la mort », ce qui nuirait considérablement à l’image de la dynastie industrielle allemande.

Nourri d’une haine de plus en plus forte, d’un sentiment d’abandon et d’un intense ressentiment contre ceux pour qui il a « travaillé » à l’époque de l’apogée de l’Allemagne nazie, Mengele sombre dans la paranoïa : l’enlèvement par les services secrets israéliens d’Eichmann, son jugement et sa condamnation à mort accentuent sa peur.

Effectivement les chasseurs de nazis le traquent, le localisent et sont sur le point de le capturer, mais c’est sans compter sur les questions géopolitiques  qui poussent le mossad à faire marche arrière. Et quand enfin les recherches reprennent à la fin des années 1970, ce ne sont que des ossements que l’on découvre en exhumant son corps : le médecin d’Auschwitz était déjà mort quelques années auparavant, victime certainement d’un AVC alors qu’il se baignait sur une plage isolée du Brésil, « sans avoir affronté la justice des Hommes ni ses victimes ».


Belle adaptation du roman de Guez, tant au niveau narratif que graphique. Quelques flashbacks dans le laboratoire d’Auschwitz ponctuent le récit et contextualisent parfaitement la fuite vers une Amérique du sud aux teintes sablonneuses. Les pages, de plus en plus sombres, se peuplent de blattes, de cafards et d’autres reptiles, l’ambiance y est de plus en plus visqueuse à mesure que le criminel s’engouffre dans sa rage, sa folie, et sa décrépitude. Le soleil revient en tout fin d’album, pour l’ultime baignade du vieillard esseulé. 






mercredi 1 mars 2023

Nathan Réra, Au jardin des délices : entretiens avec Paul Verhoeven, éditions Rouge Profond, collection Raccords, Paris, 2010.

 

Nathan Réra, Au jardin des délices : entretiens avec Paul Verhoeven, éditions Rouge Profond, collection Raccords, Paris, 2010.

Benedetta, lors de sa présentation au Festival de Cannes 2021, a été diversement reçu et perçu par la critique comme par le public. Film de nonnesploitation endimanché ? Bûcher dressé contre l'hypocrisie et la bien-pensance ? Facétie d'un cinéaste sur le retour ? Le film est sans doute un peu tout cela et bien plus encore. Il est maladroit de vouloir ranger dans une seule case ce réalisateur à la triple carrière et ses oeuvres polymorphes.

Nathan Réra est chercheur en Histoire des Arts et il s’est spécialisé dans les représentations artistiques et documentaires des témoignages liés aux génocides. Il a étudié la question du Rwanda et celle de la destruction des Juifs d’Europe. Dans ces entretiens qu’il mène avec une grande proximité avec Paul Verhoeven et une grande finesse, il s’attache aux effets de miroirs et de renvois entre le cinéma du réalisateur néerlandais et ses références artistiques ou mémorielles.

La filmographie de Paul Verhoeven peut faire songer à une toile de Jérôme Bosch, d’où le titre choisi pour cet ouvrage. Le « Hollandais violent » a brossé tout au long de sa carrière une gigantesque toile où se côtoient tourments, désirs, supplices et délices : viol, énucléation, être humain littéralement liquéfié sous l’effet d’un bain d’acide, démembrements, copulation frénétique… Les scènes violentes, choquantes, cauchemardesques ou sexy font partie intégrante de la trépidante filmographie du réalisateur.

Au sein de cet ensemble hétéroclite souvent dérangeant et perturbant, les aller-retours entre son cinéma et la peinture, la sculpture ou le cinéma des autres sont fréquents. Le tout jeune auteur, lorsqu’il se faisait la main en mettant en scène un épisode de la série télévisée Floris (un équivalent néerlandais des aventures de Thierry la Fronde ou Ivanhoé), s’amusait déjà à caricaturer le peintre Jérôme Bosch. Parmi les références essentielles pour appréhender l’art de Verhoeven, La Tentation de Saint-Antoine dudit Bosch s’impose.

L’iconographie chrétienne est une donnée qui hante les films du cinéaste néerlandais. Il reconnaît, dans ses échanges avec Nathan Réra, sa fascination pour les représentations de la crucifixion. Le livre dresse de Paul Verhoeven le portrait d’un esthète, d’un mélomane, d’un grand conteur et raconteur mais aussi celui d’un trublion du septième art, jamais en manque d’idées audacieuses et iconoclastes pour secouer son public. De la figure christique d'un Robocop à cette Benedetta qui d'une statue de la Vierge fait un godemiché, le cinéma de Verhoeven est celui de tous les audaces !

Mais qu’est-ce qu’un universitaire spécialisé dans les représentations des génocides peut bien trouver à analyser dans la filmographie déroutante de Paul Verhoeven ? Né en 1938 à Amsterdam, le réalisateur garde de terribles souvenirs des années d’occupation des Pays-Bas par les Nazis. Témoin direct de violences de guerre, marqué à jamais par cette sordide période, il imprègne nombre de ses films de cette mémoire « présente-absente ». La disparition d’une famille juive voisine, la faim, la maladie, les exécution sommaires... La Chair et le Sang est une fresque pleine de bruit et de fureur dans laquelle il s’attache à mettre en images les approches historiques de Johan Huizinga. Moyen Âge renaissant ou Renaissance encore teintée de Moyen Âge mais aussi version médiévale de La Horde Sauvage de Sam Peckinpah. Et surtout, de l’aveu du cinéaste et de son complice scénariste Gerard Soeteman, volonté de mettre en scène une horde de mercenaires dont les traits sont calqués sur l’intelligentsia nazie : Martin Bormann, Josef Goebbels, etc.

Le second conflit mondial et son impact aux Pays-Bas, Verhoeven l’aborde sans fards dès les années 1980 avec Soldaat van Oranje jusqu’aux années 2000 avec Zwartboek. Dans les entretiens menés par Nathan Réra, le soin apporté aux recherches documentaires et les choix de mise en scène du réalisateur sont particulièrement mis en exergue. A la différence de Gillo Pontecorvo (dans Kapo) ou de Steven Spielberg (dans La Liste de Schindler), l’Amstellodamois se garde bien de montrer les corps des victimes néerlandaises de la Shoah. Il est fort conscient du processus d'extermination dans les centres d'assassinat. Il n'ignore pas qu'aucune image fixe ou filmée ne rend compte du sort des Juifs à Belzec, Treblinka ou Auschwitz... Le cinéaste s’interroge sur le statut de l’image dans les représentations du génocide. S’il ne suit pas la ligne que s’impose Lanzmann, il ne s’interdit pas d’utiliser comme références les images de la découverte des crimes de guerre nazis. En revanche, il ne filme pas l’assassinat et veut éviter de mettre en boite des scènes aussi maladroites et embarrassantes que celles se déroulant à Auschwitz dans La Liste de Schindler.

Nathan Réra s’entretient avec un homme avisé et fort documenté. Verhoeven reconnaît que pour Zwartboek il a aménagé et condensé le fruit de ses recherches documentaires pour les besoins du scénario. Certains personnages historiques sont ainsi combinés en une seule et même personne. Le souci de coller à une certaine forme de vérité historique est néanmoins bien réel. La sortie de guerre assez catastrophique des Pays-Bas y est montré sans détour et sans concession. La Shoah, même s’il en est question, n’est pas le sujet du film. De même dans Soldaat van Oranje, le regard de Verhoeven sur l’après-guerre et les crimes de guerre nazis prend une place de choix.

Interrogé sur l’importante influence des représentations cinématographiques de la Seconde Guerre Mondiale sur une certaine forme de mémoire collective, Paul Verhoeven n’est pas tendre avec le révisionnisme douteux d’un Quentin Tarantino et de ses Inglorious Basterds. Pourquoi le réalisateur américain cite-t-il autant de films dans son métrage ? Que cherche-t-il à montrer ? Le pouvoir du cinéma peut-il réécrire l’Histoire ? Veut-il simplement rendre fun le second conflit planétaire ? S’agit-il de faire des Juifs les vainqueurs de la guerre ? Le « Hollandais violent » s’interroge avec justesse sur ce grand écart entre réalité historique et cinéma de l’auteur de Pulp Fiction... Ce comic-book sur la Seconde Guerre Mondiale n’arrive pas à la cheville de la satire mal comprise et mal accueillie qu’était Starship Troopers

La filmographie de Paul Verhoeven s’étale sur une cinquante d’années. Ses premiers films ont été les plus chers tournés aux Pays-Bas. Dans les années 1980, c’est encouragé par Steven Spielberg qu’il s'en va aux Etats-Unis tenter sa chance. La Chair et le Sang est la première étape de son ascension internationale. Film d’une extraordinaire maîtrise, représentation inventive de la période charnière entre Moyen Âge et Renaissance, réinvention du film d’aventures médiévales… Verhoeven a enchaîné les succès : Robocop, Total Recall, Basic Instinct… Et depuis 1992, il a dégringolé de film en film. Show Girls ou Starship Troopers sont des échecs commerciaux. Taxé d’être décadent, pervers, libidineux, le réalisateur batave s’est replié en Europe. Il continue de réaliser les films qu’il souhaite, à moindre frais mais avec une égale efficacité. Et toujours avec ce je ne sais quoi de décontraction et de subversion batave !

Le présent ouvrage est un régal et l’occasion de découvrir ou redécouvrir le talent d’un réalisateur européen parti à la conquête d’Hollywood. C’est aussi l’occasion de se pencher sur les représentations cinématographiques de la destruction des Juifs d’Europe avec l’œil d’un expert, Nathan Réra, et la complicité d’un cinéaste hautement sympathique.

vendredi 24 février 2023

Interview. Tal Bruttmann: "Il faut rappeler ce que signifie ces photographies". Un album d'Auschwitz. Comment les nazis ont photographié leurs crimes.

 

BRUTTMANN Tal, HORDLER Stefan, KREUTZMULLER Christoph, Un album d'Auschwitz. Comment les nazis ont photographié leurs crimes, Editions du Seuil, Paris, 2023.

L’ouvrage Un album d’Auschwitz : comment les nazis ont photographié leurs crimes, coécrit par Tal Bruttmann Stefan Hördler et Christoph Kreutzmüller est disponible en français depuis le 27 janvier 2023 et s’impose comme un ouvrage incontournable pour aborder la Shoah mais surtout pour repenser et approfondir le travail des historiens sur l’image, qu’elle soit photographique ou autre. Le trio d’historiens franco-allemand a minutieusement scruté et analysé les près de 200 photos qui composent cet album. Ils ont soigneusement daté et contextualisé chacun des clichés, ce qui leur a permis de lire d’une manière inédite ces images souvent vues et revues mais jamais analysées comme ici.
En quelques 300 pages, ils proposent une synthèse claire et extrêmement détaillée sur le contexte historique de la genèse de l’album, la composition de l’album en lui-même et surtout l’analyse fine des clichés. De cette analyse émergent les gestes de résistances de quelques femmes ou enfants, une foule de détails sur le fonctionnement d’Auschwitz, son histoire au moment précis où les photographies furent prises, l’envers d’une mise en scène voulue par les nazis…

Tal Bruttmann revient pour nous sur l’origine de cet imposant travail, l’analyse des images et enfin les suites éventuelles de cette coopération avec ses collègues allemands.

Propos recueillis le 18 février 2023.

Page[s] d’Histoire[s] : Le livre est sorti en Allemagne il y a trois ans. L’ouvrage y a-t-il obtenu le même retentissement qu’en France aujourd’hui ? Les grands médias allemands s’y sont-ils autant intéressé ?

Tal Bruttmann : WBG, la maison d’édition est importante en Allemagne. Il y a eu plusieurs tirages du livre. La Bundeszentrale für politische Bildung, organisation de l’Etat allemand en charge de l’éducation, a financé une édition moins chère pour le grand public. Il a donc eu aussi un certain écho en Allemagne. Pour ce qui est du relais dans les médias, je ne peux pas trop vous dire car on était en période de Covid et comme j’étais en France, je n’ai pas pu suivre cela. En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu un retentissement certain et le livre a été présenté dans de nombreuses institutions.

PH : Vous écrivez que le projet d’écrire l’ouvrage à trois s’est décidé assez naturellement autour d’une bière. On imagine que, pour arriver à un tel travail, vous vous connaissiez et coopériez depuis plus longtemps.

TB : Si on l’a écrit, c’est qu’effectivement c’est comme cela que ça s’est passé. Ce sont des historiens que je connais depuis longtemps. Je connais Christoph Kreutzmüller depuis quinze ans. En 2014, quand on a décidé d’écrire le livre, ça faisait sept ou huit ans qu’on travaillait sur différents projets ensemble.

PH : Vous avez décidé de nommer votre livre Un album d’Auschwitz et non pas L’album d’Auschwitz, tel qu’ont pu être intitulés d’autres ouvrages sur cette même source. Pourquoi avoir fait ce choix ?

TB : L’objectif est justement de le désacraliser, de montrer que ce n’est qu’un des albums produits à Auschwitz. Un des quinze exemplaires sur cette opération, mais il y a eu nombre d’autres albums qui ont été faits par les SS [ndlr : comme par exemple celui réalisé par la Bauleitung d’Auschwitz].


Tal Bruttmann analyse avec une classe d'un collège alsacien les photographie de l'Album de Lili Jacob. 2016

PH : C’est un ouvrage à la fois très pointu scientifiquement et aussi très pédagogique puisque vous nous y apprenez finalement à lire des documents sources et notamment des photographies et des dessins. A qui s’adresse votre livre ?

TB : Il s’agit de réaliser un ouvrage grand public, avec évidement en ligne de mire les enseignants et les étudiants. Il y a certes une partie très pointue sur les SS, mais le reste est vraiment pensé pour le grand public. Ce n’est pas un livre fait uniquement pour les historiens, les spécialistes ou les enseignants.

Ce n’est pas un livre à petit prix non plus, mais tout est relatif. Un gros travail éditorial a été réalisé dessus. Il comporte près de 500 photos sur 300 pages. Le coût de sa fabrication est élevé, mais à l’arrivée, le produit final n’est même pas si onéreux que cela, comparativement aux ouvrages d’histoire classiques qui coûtent dans le commerce en moyenne 20 à 25 euros. Celui-ci, au regard de la qualité éditoriale et de l’iconographie qu’il propose n’est pas si cher. Le format a été choisi pour reproduire au mieux les photos originales.

PH : Vous êtes trois historiens à avoir travaillé sur l’ouvrage. Comment vous êtes-vous réparti les rôles et les tâches ?

TB : Il n’y a pas eu de vraie répartition. Chacun de nous a sa spécialité. Chacun a apporté son savoir et ses analyses. Ce n’est, pour cette raison, pas une répartition des rôles, mais une véritable complémentarité qui s’est mise en place. Stefan Hördler est spécialiste des SS, Christoph Kreutzmüller est spécialiste de la société allemande sous le nazisme et de la photo. Et moi, je suis spécialiste d’Auschwitz mais aussi de l’image . On a mis toutes non compétences respectives en commun.

Toutes les idées et recherches ont été rassemblées. J’ai écrit des passages en anglais qui ont ensuite été traduits en allemand. Christoph Kreutzmüller a écrit, pour l’essentiel, la version en allemand. Stefan Hördler a écrit la partie sur les SS.

La version française est une version 2.0 du livre, que j’ai repris en partie. On y a fait des corrections, et ajouté des compléments qui n’existent pas dans la version allemande. C’est presque une nouvelle version, même si l’essentiel est commun au livre en allemand.

 PH : Avez-vous utilisé des outils particuliers pour analyser aussi finement les images ?

TB : Uniquement nos yeux. Nous n’avons pas utilisé d’autres outils particuliers. Nicolas Mariot explique cela dans le petit texte qui est sur la jaquette du livre. En le lisant, vous pourrez comprendre exactement comment on a travaillé. L’essentiel du travail a été de regarder les photos. A part éventuellement d’agrandir des photos avec une loupe ou un ordi, on n’a rien utilisé d’autre. C’est surtout moi qui ai fait ce travail, avec un logiciel qui permet de zoomer sur les clichés, mais ça n’est pas allé au-delà.

De toute façon, aucun logiciel d’analyse de photos n’est utilisable. Quand certaines personnes sont retournées, par exemple, on ne voit pas leur visage. Il a fallu alors reconnaitre leurs vêtements ou leur ligne de cheveux.


Travail de lecture des images avec des élèves. 2016.

PH : Vous arrivez avec précision à dater certains convois, à identifier des individus. Quelles autres sources avez-vous utilisées pour analyser avec autant de précision les photographies ?

TB : On a utilisé quelques témoignages, même s’ils sont rares. On a aussi croisé avec énormément de documents qui ont subsisté et qui sont conservés au musée d’Auschwitz. On a aussi consulté des archives ailleurs comme celles conservées à Yad Vashem, à Washington, Prague, Budapest, etc… C’est vraiment le travail de base de l’historien qu’on a mené : recouper les sources. Il reste une part d’hypothèse, surtout que notre matériau est limité pour le coup : on a juste l’album et les photos dans l’album. Mais l’immense majorité des choses dont on parle est fondée et s’appuie sur un corpus documentaire solide. Et quand on formule une hypothèse, on le précise à chaque fois.

PH : Le respect que vous accordez aux personnes qui sont photographiées alors qu’elles vont mourir est assez marquant. Vous en faites d’ailleurs la remarque dès les premières pages du livre. Est-ce que montrer ces victimes du nazisme juste avant leur mise à mort vous a posé des problèmes ?

TB : Oui et non. Ces photos sont déjà très utilisées depuis sept décennies. Ce n’est pas nous qui les exhibons, elles sont montrées partout. Par contre, leur étude amène à s’interroger sur cette question justement. C’est ce qu’on a signifié dès le début du livre. Cela n’est quasiment jamais avancée par ceux qui montrent les photos de la Shoah. L’important est de traiter le sujet avec le respect dû aux personnes. Une fois cela posé, on a utilisé les photographies comme du matériau historique qu’on a analysé historiquement. Il faut rappeler ce que signifie ces photographies.

PH : A part les personnes qui tirent la langue aux photographes nazis, à qui vous rendez hommage, y a-t-il d’autres figures qui vous ont plus marqués ?

TB : Forcément, certains visages vous marquent quand vous regardez les photos, mais c’est individuel ou personnel. Certaines photographies sont marquantes par ce qu’elles contiennent d’historique. Elles concentrent beaucoup plus d’informations sur la « Solution finale ». C’est leur usage historien et pédagogique qui rendent certaines photographies plus importantes que d’autres et sur lesquelles tu peux travailler avec des élèves par exemple très longtemps.

Yisrael et Zelig, les deux frères de Lili Jacob, reconnus par leur sœur sur une des photographies de l'album. (crédit Yad Vashem).

PH : Vous êtes attaché aussi beaucoup au dessin. Quelle place le chercheur peut-il accorder au dessin ou à l’image en général ?

TB : Vous partez du principe que les historiens utilisent le dessin ou l’image. Ce n’est presque jamais le cas. Ce qui est fondamental quand on travaille sur l’image, et en particulier sur la photo, c’est qu’il faut la replacer dans son contexte, sans quoi on ne peut pas la comprendre.

Il existe énormément de sources imagées : peintures, dessins, sculptures, qui sont sous-utilisées. Elles devraient être plus intégrées dans les travaux des historiens. Certains l’ont fait avant nous, on n’a rien inventé. Par contre, on a mis en place une méthodologie et on a soulevé des problématiques qui nous paraissent importantes. Comme le dit Annette Wieviorka, on a transformé un objet en objet d’histoire. On a transformé l’album en source historique. En ce sens, on a fait quelque chose de relativement inédit, même si, en même temps que sortait le livre en Allemagne, Daniel Foliard sortait un livre sur la photographie coloniale [ndlr : FOLIARD Daniel, Combattre, punir, photographier. Empires coloniaux, 1890-1914, Paris, La Découverte, 2020.].

PH : Reste-t-il encore des questions en suspens sur cet album ? Envisagez-vous une suite, ou un autre travail avec ces chercheurs allemands ?

TB : On a trouvé tant de choses en travaillant ensemble qu’on n’a pas pu tout mettre dans le livre. On a choisi un certain nombre d’aspects qui nous paraissaient plus importants. On a écrit plusieurs articles parus en Allemagne ou aux Etats-Unis qui en abordent d’autres qui ne sont pas dans le livre.

Il reste encore plein de choses à trouver et d’ici dix ou vingt ans, d’autres historiens verront peut-être des aspects qu’on n’a pas vus. Mais c’est le jeu en histoire. Je travaille sur Auschwitz. Aujourd’hui, je mets en lumière de nouvelles connaissances que n’avaient pas trouvées les historiens d’avant. Chaque nouvelle génération d’historiens apporte des nouveautés et de nouveaux questionnements.

Le prochain projet avec Christoph Kreutzmüller, portera sur l’analyse des photos de l’écrasement de la révolte du ghetto de Varsovie. Il y a plein de choses à dire et ça n’a jamais été fait. L’idée n’est pas de reproduire ce qu’on a fait sur l’album d’Auschwitz, mais de trouver de nouveaux axes, de nouvelles problématiques ou de nouvelles propositions d’usage de l’image.

Une des photographie de "L'arrivée d'un convoi". Crédits Yad Vashem.


dimanche 19 février 2023

Didier Pasamonik (direction), Spirou dans la tourmente de la Shoah, éditions Dupuis - Mémorial de la Shoah, Marcinelle, 2023.

 

Didier Pasamonik (direction), Spirou dans la tourmente de la Shoah, éditions Dupuis - Mémorial de la Shoah, Marcinelle, 2023.

Interviewé sur la genèse du projet de bande-dessinée sur la Révolution Française dont le deuxième tome sort en ce début d’année 2023, Florent Grouazel s’explique : « Je suis fasciné par les représentations passant par bande dessinée et le cinéma. Les arts populaires charrient tout un imaginaire et je trouve intéressant de le remettre en question. Les représentations de la Révolution doivent un peu aux historiens, mais surtout aux illustrateurs et aux auteurs de bande dessinée. Nous avons une vraie responsabilité vis à vis des images que le public va se faire de cette période. »

C’est une démarche semblable qui anime Emile Bravo dans les quatre volumes des aventures du jeune Spirou plongé dans la tourmente de la Seconde Guerre Mondiale. Le présent catalogue d’exposition peut autant servir de compagnon de lecture, de prolongement ou de véritable making-of de ces quatre volumes de bande-dessinée. Ces quelques 150 pages richement illustrées reviennent sur les contextes historique et éditorial ainsi que sur les coulisses de la création de ce récit à part dans la bibliographie du plus célèbre des grooms.

Coupons court aux polémiques autour de la question d'une supposée « bazardisation de la mémoire de la Shoah » : la démarche profondément humaniste, pédagogique et sincère de l'artiste Emile Bravo est clairement démontrée dans ce catalogue. La culture et les arts populaires sont en outre d'essentiels leviers dans l'éducation du public aux questions de la Shoah, des totalitarismes ou de la Seconde Guerre Mondiale. 

Sous la direction de Didier Pasamonik, une « escouade » de spécialistes de la Shoah ou de la Seconde Guerre Mondiale, d’historiens, de spécialistes de la bande-dessinée, d'académiciens et de pédagogues vient éclairer et expliciter le travail de mémoire et d’Histoire du talentueux Emile Bravo. L’ouvrage a de nombreux intérêts et attraits. Ce qui est assez vertigineux à la lecture de ce catalogue, c’est qu’en explorant les sources sur lesquelles s’appuie l’artiste, il met en lumière une histoire dans l’histoire, une œuvre dans l’œuvre et surtout l’Histoire dans l’histoire de ce groom tout jeunot qui n’est pas encore le Spirou que le lecteur connaît ou croit connaître.


Articulé en huit parties, ce beau livre fait la part belle à l’Histoire du vingtième siècle. Les premiers pas de Spirou dans son journal éponyme en 1938 jusqu’aux années de guerre, l’ancrage volontaire du récit imaginé par Emile Bravo dans le contexte de la Belgique occupée par les Nazis, les clivages entre Wallons, Flamands ou Bruxellois durant cette terrible période, la Shoah, les camps d’internement et la déportation, la persécution des Juifs de Belgique, la résistance aux forces d’occupation nazies… Le sérieux et le soin apportés par Emile Bravo à l’assise historique de sa tragicomédie humaniste forcent le respect. En quelques pages, les auteurs du catalogue parviennent à rédiger des mises au point concises et extrêmement limpides sur les divers aspects susnommés. L’iconographie est riche et précieuse. En une double page titrée « Auschwitz, que savait-on ? », Tal Bruttmann expose l’état des connaissances avérées ou supposées sur la « solution finale » au moment des faits. Le travail sur le contexte est extrêmement utile à des fins didactiques.

Au-delà des connaissances historiques rassemblées dans ce catalogue, l’ouvrage est également l’occasion de rencontres avec des personnages que Spirou croise dans ses aventures ou qu’Emile Bravo et l’équipe de Didier Pasamonik ont croisé lors de leur enquête. L’artiste auteur des œuvres dans l’œuvre tout d’abord, à savoir Félix Nussbaum. Les lecteurs de la tétralogie connaissent le sort malheureux de ce peintre déporté à Auschwitz en août 1944. Ses peintures apparaissent dans les cases de la bande-dessinée et à travers son histoire s’esquisse celle de la destruction des Juifs d’Europe. Caroline François s’attarde sur la vie et le destin de Felka Platek, artiste peintre et épouse de Nussbaum. L’Histoire s’incarne de manière touchante dans les pages d’Emile Bravo. Là est l'un des versants humanistes du travail de l'auteur. Sa bande-dessinée est un récit édifiant qui s'adresse tant à l'esprit qu'au coeur du lectorat.

Les autres figures marquantes qui apparaissent dans le présent ouvrage sont Jean Doisy et l’incroyable Victor Martin. Jean Doisy de son vrai nom Jean-Georges Evrard, est rédacteur en chef du Journal de Spirou de 1938 à 1955. C’est un pionnier de la bande-dessinée belge, un antifasciste convaincu et une figure de la Résistance belge. Le récit héroïque du combat de Jean Doisy pour poursuivre la publication du Journal de Spirou ou de journaux clandestins sous l’Occupation est prenant. Cependant l’improbable mais vraie mission d’infiltration de Victor Martin en Haute-Silésie afin d’enquêter sur le sort des Juifs déportés depuis le Belgique, son arrestation, son évasion puis l’envoi de son rapport en 1942 sont proprement hallucinants. Ces hauts-faits abondamment détaillés et documentés dans le catalogue viennent jeter un éclairage inattendu sur la Résistance belge, sans doute trop peu connue du lectorat français.



Le catalogue se clôt sur deux bonus géniaux et hautement informatifs sur les coulisses de la création de la bande-dessinée. Une visite de la galerie des peintures de Félix Nussbaum par Emile Bravo et Romain Blandre. Parler de la Shoah à travers l’art, faire résonner les cases de bande-dessinée et les toiles de Nussbaum, mettre « l’art face à l’Histoire»… La force du projet d’Emile Bravo se dévoile lors de cette « visite ». Enfin, un entretien entre Emile Bravo, Romain Blandre, Caroline François et Didier Pasamonik vient répondre à nombre de questions sur la création, le sens, les choix artistiques et la mission à la fois mémorielle, pédagogique et humaniste à laquelle s’est contraint Emile Bravo. Spirou s’éveille au Monde et Emile Bravo souhaite que le lecteur prenne conscience que « la Bête n’est pas morte » et qu’il faut pour la combattre se cultiver, apprendre, prendre du recul et mettre à bas l’ignorance ou la peur qui pourrissent âmes et esprits…

La postérité dira si, comme l’assène Didier Pasamonik dans son introduction, le travail d’Emile Bravo est « la bande-dessinée la plus importante écrite sur le Shoah depuis Maus d’Art Spiegelman ». En tous les cas, les planches d’Emile Bravo et le présent catalogue sont de très précieux auxiliaires dans la lutte contre l’ignorance, la haine et le négationnisme. Le catalogue donne furieusement envie de se replonger encore et encore dans la bande-dessinée mais surtout de découvrir cette exposition présentée au Mémorial de la Shoah jusqu'en août 2023 !