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vendredi 21 février 2025

Sébastien Gayraud et Maxime Lachaud, Mondo movies : reflets dans un œil mort, Potemkine éditions, Paris, 2024.

 


Sébastien Gayraud et Maxime LachaudMondo movies : reflets dans un œil mort, Potemkine éditions, Paris, 2024.

Mondo Cane (1962) Paolo Cavara, Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Potemkine éditions, Paris, 2024.

Adieu Afrique / Africa Addio (1966) Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Potemkine éditions, Paris, 2024.

La Cible dans l’œil / L’Occhio selvaggio (1967) Paolo Cavara, Potemkine éditions, Paris, 2024.

The Killing of America (1981) Sheldon Renan et Leonard SchraderPotemkine éditions, Paris, 2024.

Les Négriers / Addio Zio Tom (1971) Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Le chat qui fume, Paris, 2024.


En fin d'année 2024, les éditeurs Potemkine et Le Chat qui Fume se sont tous les deux fendus d'éditions magnifiques et exclusives d’œuvres rares, difficiles à voir, à digérer et à supporter pour diverses raisons. Des œuvres néanmoins d'une actualité et d'une  « fraîcheur » troublante !

"All the scenes you are about to see are real and were shot as they were taking place. If sometimes they seem cruel, it is only because cruelty abounds on this planet. And anyway, the duty of a reporter is not to make the truth seem sweeter, but to show things as they really are."


C’est sur cet avertissement que s’ouvre Mondo Cane, projeté à Cannes en 1962, le premier d’une longue lignée de films dits mondo. Un duo de roublards italiens est à l’origine de ce film et du sulfureux filone qu’il engendra. Franco Prosperi est un documentariste, sa formation initiale est celle d’un scientifique spécialisé dans l’ichtyologie. Son compère, Gualtiero Jacopetti est d’un autre tonneau. Fasciste puis Partisan et peut-être même au service secret de l’Oncle Sam, il se lance dans une carrière de journaliste dans les années 1950. Sa carrière éclaboussée de scandales divers, le bonhomme laisse dans son sillage une odeur de soufre et des histoires de pédophilie, pornographie, prostitution... 

Il convient de replacer ce métrage dans le contexte italien et européen des années 1960. La prospérité économique de l'après-guerre et les premiers soubresauts d'une mondialisation qui se met à trotter bouleversent et agitent les sociétés italienne et européenne. Se détachant du néo-réalisme ambiant, Prosperi et Jacopetti proposent une nouvelle forme de cinéma qui n'entend pas délivré la vérité mais une vérité. Ils tendent aussi à l'Italie et au monde en général un miroir déformant à même de restituer leur vision complètement grotesque du monde.

Ces deux roublards filment et montent ce curieux documentaire aux allures de faucumentaire ou chocumentaire racoleur qu’est Mondo Cane. Le concept est nouveau, audacieux et propre à générer buzz et scandale. Le métrage aligne de courtes séquences a priori sans lien entre elles et s’en va souligner l’absurdité du monde des hommes et leur cruauté certaine. Se succèdent ainsi des images de la célébration de l’icône virile Rudolph Valentino dans sa bourgade natale, une foule de femmes hystériques qui manque tailler en pièces Rossano Brazzi, des starlettes exhibant leur plastique sur la French Riviera et en regard de ces scènes très badines, celles plus exotiques d’une femme nourrissant au sein un porcelet en Nouvelle-Guinée, le gavage d’oies dans un élevage des environs strasbourgeoises, les déambulations sanglantes des pénitents de Nocera Terinese en période pascale…

Espèce de coq à l’âne outrancier porté par la musique lyrique de Riz Ortolani et la narration cynique de Stefano Sibaldi, ce métrage fait date. Le genre mondo est créé et paré à déferler sur les écrans et à contaminer le cinéma. Dès 1963, sort sur les écrans un attendu Mondo Cane 2, un Mondo Nudo, un Mondo Infame, un Malomondo, etc. Chocumentaire complaisant qui se doit d’aligner les scènes sensément réelles qui mêlent sexe, mort, exotisme de pacotille, cynisme mercantile, tel est le mondo movie. Par son essence même, le mondo est à la lisière du cinéma et au-delà des frontières du bon goût.

Jacopetti et Prosperi se sont toujours vus comme des documentaristes dont l’ambition est d’éclabousser le public et les écrans de ce qui leur semble être une vérité absolue : il n’y a pas de Dieu et le monde est cruel. D’où ce titre de Mondo Cane qui est une interjection exclamative qui pourrait maladroitement se traduire par un « miséricorde ! » de dépit…


Notre duo de documentaristes ne s’arrêta pas en si bon chemin. Assembler des séquences crapoteuses, c’est bien mais documenter la décolonisation de l’Afrique des années 1960, c’est mieux. Présents avec leurs équipe et caméra sur un continent africain en plein bouleversement politique, Jacopetti et Prosperi ne pouvaient pas passer à côté de l’occasion de réaliser un Africa Addio qui 55 ans après continue d’estomaquer, d’interroger, de choquer, de secouer et d’interpeler.

Le projet de ce film est bien différent de celui de Mondo Cane. D’ailleurs notre duo de documentaristes a peut-être consacré une grande partie du restant de leur vie respective à chercher à défendre ce mondo qui, comme son titre l’indique, dépeint la décolonisation comme une dégringolade des Etats africains nouvellement libérés du colonialisme. Au programme de ce nouveau « documentaire » : le départ des autorités britanniques du Kenya, la révolte des Mau-Mau, les carnages des braconniers sur les cheptels d’animaux sauvages, la révolution à Zanzibar, les violences au Rwanda, la rébellion Simba au Congo… 

Les images sont splendides et la réalisation extrêmement soignée. Tout sous l’œil de la caméra est très cinégénique.  Cette beauté formelle trahit d'ailleurs l'authenticité affichée des séquences capturées. Nos deux cinéastes du réel sont des fabricants de vérité qui prennent un soin scrupuleux à mettre en boite toutes les vignettes. Le montage est redoutable et rend presque dispensable le commentaire tranchant de la voix off. A la rigueur des parades militaires des troupes coloniales, à la dignité de ces colons blancs aux yeux clairs succèdent les faciès grimaçants et barbares d'Africains fétichisés par la caméra, les scènes de foule en délire et les séquences de destruction et de carnage.

Un autre aspect qui vient trahir la nature peu documentaire de l'entreprise cinématographique est l'absence de contextualisation des diverses séquences. Le film donne de l'Afrique une image amalgamée et chaotique bien peu flatteuse sans préciser vraiment où et quand les scènes ont été tournées. Le propos l'emporte sur le souci documentaire : l'Afrique décolonisée est un nouveau né turbulent et ingrat qui s'engouffre dans  un abime de chaos et d'autodestruction !

Jacopetti et Prosperi se posent en amoureux d’une Afrique coloniale qui part en lambeaux, s’auto-détruit, s’entre-dévore littéralement… Ils affirmèrent jusqu’à leur mort que l’Histoire leur a donné raison et que la décolonisation est l’un des plus grands malheurs de la deuxième partie du 20ème siècle. Le Rwanda ? ils étaient là avant tout le monde pour filmer et dénoncer les violences ! Catastrophe humanitaire, politique, économique et environnementale dûment documentée par leurs soins à travers ce triste Adieu l’Afrique.

L’accueil de Mondo Cane a été pour le moins mouvementé, celui d’Africa Addio l’est beaucoup plus ! Remonté pour sa distribution en Italie, en France ou aux Etats-Unis. Interdit en Allemagne de l’Ouest après des manifestations à Berlin, censuré en France sous De Gaulle, le film n’est pas épargné au grand dam de ses auteurs. Difficile de rester de marbre face à la chose… Jacopetti a été embêté par la justice en raison d’une séquence d’exécution qui aurait été mise en scèhe pour les besoins du tournage. Le discours réactionnaire, colonialiste, révisionniste et raciste de notre duo a de quoi laisser pantois ainsi qu’une collection d’images sanglantes et choquantes. Quant à la petite vignette sud-africaine qui illustre les bienfaits de l’apartheid, elle laisse songeur…

Ce qui est détonant, en revanche, c’est que cet opus n’est qu’un exemple d’une avalanche de chocumentaires du même acabit qui rivalisent d’inventivité et de mauvais goût pour battre à plate couture les « parrains du mondo » à leur propre jeu : Ultima Grida della Savana, Savana Violenta, Dolce e Salveggio ou la malaisante série de films des frères Castiglioni pousse le genre mondo vers le death movie ou le snuff… Filmer la mort pour de vrai et la montrer au spectateur ! Le mondo movie dérape et cela, les spectateurs, critiques et cinéastes contemporains des faits en sont diablement conscients.

"They made the most disgusting, contemptuous insult to decency ever to masquerade as a documentary." (Roger Ebert 1972)



Filmé en 1967, L’Occhio Salveggio dévoile les coulisses du cinéma mondo. Paolo Cavara, son réalisateur, est un ancien collaborateur de Jacopetti et Prosperi. Dans son œuvre de fiction, il s’attache à suivre le cinéaste Paolo et son acolyte Valentino qui parcourent le monde à la recherche de séquences croustillantes à monter dans leurs chocumentaires. Cavara démonte la démarche pseudo-documentaire des cinéastes mondo. Il taille un costard à Jacopetti et Prosperi dont il condamne le cynisme et l’irresponsabilité. Il dénonce une spectacularisation à l’outrance de l’actualité politique internationale. Il filme aussi les réactions estomaquées de certains membres de l’équipe de tournage lors de la fabrication d’une vérité toute relative…

La séquence qui retient l'attention du spectateur attentif est celle de l'exécution d'un prisonnier dans un pays d'Asie du Sud-Est en proie aux troubles de la décolonisation. Dans le film de fiction, Cavara reconstitue une séquence tournée par Jacopetti en Arfrique pour Addio Africa,  lorsqu'il suivait une colonne de mercenaires commandée par Siegfried Kongo Müller, ancien soldat de la Wehrmacht. Dans L'Occhio Salveggio, le héros du film prend le temps de choisir son angle de prise de vue, demande au peloton d'exécution d'attendre que la lumière soit bonne, choisit un lieu d'exécution plus cinégénique... A se demander ce qui est le plus choquant : la falsification des faits ou l'effroyable cynisme du réalisateur ?

Film précieux que cette fiction qui interroge le média cinématographique ainsi que le geste du réalisateur. Nous sommes encore loin chronologiquement des propos d’un Umberto Eco sur la néo-télévision dans La Guerre du Faux et pourtant… Pourtant il est certain qu’une étude précise et contextualisée de la naissance et de l’évolution du genre mondo ne peut que donner des clefs d’analyse extrêmement précise sur le rapport d’un certain cinéma vérité à l’image. Et en termes d’analyse approfondie du genre cinématographique dont il est question ici, l’ouvrage Mondo movies reflets dans un œil mort de Sébastien Gayraud et Maxime Lachaud, est incontournable et indispensable. Ce livre est extrêmement scrupuleux dans son étude chronologique que dans la mise en évidence des traits si particuliers du cinéma mondo qui contaminent le cinéma ou le traitement des actualités filmées.

Car oui le mondo contamine et remue le cinéma. Werner Herzog, qui ouvre son Nosferatu Fantôme de la Nuit en filmant les momies de Guajanuto au Mexique, cède aux sirènes du mondo. Le très sage Sergio Martino, lorsqu’il signe sa relecture d’Alan Quartermain, La Montagne du dieu cannibale, pourrait se contenter de filmer la plastique d’une Ursula Andress peu avare de dévoiler ses charmes mais non, il doit truffer son métrage de séquences de mise à mort et de dépeçage d’animaux par des indigènes ! Et oui, l’un des autres grands films italiens sorti en 1980 et signé Ruggero Deodato, Cannibal Holocaust, est un commentaire sur le cinéma mondo, la spectacularisation outrancière des chocumentaires, une prise de pouls de l’Italie des « années de plomb » et une œuvre contaminée par les procédés du mondo (cf. l’infâme séquence de la tortue) !

Ce périple aux confins d’un certain cinéma extrême et même vomitif ne saurait être complet sans un dernier coup d’œil à The Killing of America. Ce chocumentaire sorti en 1981 pourrait sembler n’être d’un death movie de plus dans la veine des Faces of Death qui inondèrent les vidéo-clubs à partir de 1978. Complètement mondo dans sa manière complaisante de compiler un demi-siècle de massacres, tueries, barbaries commis aux Etats-Unis depuis l’assassinat de JFK jusqu’aux exploits sordides des Ted Bundy ou John Wayne Gacy, le métrage est porteur d’un discours alarmiste sur la prolifération des armes à feu, la multiplication des actes de violence liés à leur usage, etc. Cette vision cauchemardesque des Etats-Unis convoque à deux reprises les 26 secondes du film de Zapruder. L’éclaboussement et l’impact sur le cinéma et plus généralement la société américaine ont été très finement analysés par Jean-Baptiste Thoret. 

L'éclatement du crâne, l'enregistrement amateur comme élément d'enquête ou preuve, l'émergence du cinéma gore réaliste, l'émergence des thèses conspirationnistes, le meurtre lors d'une parade, le sniper, l'interprétation des images captées plus ou moins fortuitement... Tous ces éléments travaillent les Etats-Unis depuis les années 1960. Et dans la sphère du mondo movie, le film Zapruder  trouve une place de choix. Le délitement des Etats-Unis répond à celui de l'Afrique coloniale dans deux métrages qu'une décennie sépare. Le mondo a alors de beaux jours devant lui parce que rien ne semble pouvoir l'arrêter.

En 2025, les techniques du mondo semblent avoir contaminé le monde. Le swipe sur Tik-Tok ne permet-il pas de reproduire à l’infini le geste des Jacopetti et Prosperi qui consiste à assembler de manière anarchique et chaotique des scènes badines et des images chocs issues de l’actualité la plus brûlante ? Au-delà d’un certain « cinéma poubelle » qui n’est pas complètement déconnecté de l’émergence d’une « télévision poubelle » aujourd’hui obsolète, le mondo et son vœu pieux de montrer le monde tel qu’il est sans l’enjoliver peuvent faire songer aux discours de certains garants du freedom of speech (https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/01/restoring-freedom-of-speech-and-ending-federal-censorship/).

Ne perdons pas de vue que la dernière grosse collaboration de nos documentaristes italiens, Addio Zio Tom ou Les Nègriers, est un pseudo « documentaire de l’Histoire » hyper-violent et choquant qui entend rendre compte d’une manière définitive de l’esclavage aux Etats-Unis au 19ème siècle. Cette fois-ci, la caméra ne saisit pas sur le vif l'actualité mais elle capte une reconstitution minutieuse des faits. Enfin... Œuvre-testament de Jacopetti et Prosperi mise en boite en Haïti grâce à l’aide bienveillante du brave Papa Doc, Addio Zio Tom est une insulte à la décence pour certains, une œuvre exploitative cruelle et raciste ou un chef-d’œuvre de révisionnisme et de mauvais goût que ne renieraient pas les chantres de l’anti-wokisme le plus féroce et du freedom of speech ! Le sous-genre mondo, passablement oublié, semble furieusement d'actualité, en ce qu'il interroge les notions de vérité, réalité, histoire, falsification, révisionnisme...

En creux ou en filigrane, le duo Jacopetti-Prosperi livrait, au cours des années 1960 et 1970, une vision très blanche, mâle et même viriliste d'un monde fou dans lequel tous les repères étaient en train de changer ou de se briser. Et de film en film, leur propos s'affirmait toujours un peu plus. Un propos réactionnaire et révisionniste qui, dans Addio Zio Tom notamment, balaye d'un revers de caméra des décennies de lutte pour les droits civiques et rabaisse, infantilise ou animalise les populations noires africaines ou afro-américaines. Les méthodes très spectaculaires et critiquables de ces deux bateleurs italiens entrent curieusement en résonance avec celles de certains hommes politiques actuels, eux aussi adeptes des déclarations chocs, de la confrontation la plus brutale des points de vue voire de la propagation des alternative facts. Hé oui curieusement dans un monde passablement pazzo, la politique mondo a un bel avenir devant elle !

God bless America !

mercredi 1 mars 2023

Nathan Réra, Au jardin des délices : entretiens avec Paul Verhoeven, éditions Rouge Profond, collection Raccords, Paris, 2010.

 

Nathan Réra, Au jardin des délices : entretiens avec Paul Verhoeven, éditions Rouge Profond, collection Raccords, Paris, 2010.

Benedetta, lors de sa présentation au Festival de Cannes 2021, a été diversement reçu et perçu par la critique comme par le public. Film de nonnesploitation endimanché ? Bûcher dressé contre l'hypocrisie et la bien-pensance ? Facétie d'un cinéaste sur le retour ? Le film est sans doute un peu tout cela et bien plus encore. Il est maladroit de vouloir ranger dans une seule case ce réalisateur à la triple carrière et ses oeuvres polymorphes.

Nathan Réra est chercheur en Histoire des Arts et il s’est spécialisé dans les représentations artistiques et documentaires des témoignages liés aux génocides. Il a étudié la question du Rwanda et celle de la destruction des Juifs d’Europe. Dans ces entretiens qu’il mène avec une grande proximité avec Paul Verhoeven et une grande finesse, il s’attache aux effets de miroirs et de renvois entre le cinéma du réalisateur néerlandais et ses références artistiques ou mémorielles.

La filmographie de Paul Verhoeven peut faire songer à une toile de Jérôme Bosch, d’où le titre choisi pour cet ouvrage. Le « Hollandais violent » a brossé tout au long de sa carrière une gigantesque toile où se côtoient tourments, désirs, supplices et délices : viol, énucléation, être humain littéralement liquéfié sous l’effet d’un bain d’acide, démembrements, copulation frénétique… Les scènes violentes, choquantes, cauchemardesques ou sexy font partie intégrante de la trépidante filmographie du réalisateur.

Au sein de cet ensemble hétéroclite souvent dérangeant et perturbant, les aller-retours entre son cinéma et la peinture, la sculpture ou le cinéma des autres sont fréquents. Le tout jeune auteur, lorsqu’il se faisait la main en mettant en scène un épisode de la série télévisée Floris (un équivalent néerlandais des aventures de Thierry la Fronde ou Ivanhoé), s’amusait déjà à caricaturer le peintre Jérôme Bosch. Parmi les références essentielles pour appréhender l’art de Verhoeven, La Tentation de Saint-Antoine dudit Bosch s’impose.

L’iconographie chrétienne est une donnée qui hante les films du cinéaste néerlandais. Il reconnaît, dans ses échanges avec Nathan Réra, sa fascination pour les représentations de la crucifixion. Le livre dresse de Paul Verhoeven le portrait d’un esthète, d’un mélomane, d’un grand conteur et raconteur mais aussi celui d’un trublion du septième art, jamais en manque d’idées audacieuses et iconoclastes pour secouer son public. De la figure christique d'un Robocop à cette Benedetta qui d'une statue de la Vierge fait un godemiché, le cinéma de Verhoeven est celui de tous les audaces !

Mais qu’est-ce qu’un universitaire spécialisé dans les représentations des génocides peut bien trouver à analyser dans la filmographie déroutante de Paul Verhoeven ? Né en 1938 à Amsterdam, le réalisateur garde de terribles souvenirs des années d’occupation des Pays-Bas par les Nazis. Témoin direct de violences de guerre, marqué à jamais par cette sordide période, il imprègne nombre de ses films de cette mémoire « présente-absente ». La disparition d’une famille juive voisine, la faim, la maladie, les exécution sommaires... La Chair et le Sang est une fresque pleine de bruit et de fureur dans laquelle il s’attache à mettre en images les approches historiques de Johan Huizinga. Moyen Âge renaissant ou Renaissance encore teintée de Moyen Âge mais aussi version médiévale de La Horde Sauvage de Sam Peckinpah. Et surtout, de l’aveu du cinéaste et de son complice scénariste Gerard Soeteman, volonté de mettre en scène une horde de mercenaires dont les traits sont calqués sur l’intelligentsia nazie : Martin Bormann, Josef Goebbels, etc.

Le second conflit mondial et son impact aux Pays-Bas, Verhoeven l’aborde sans fards dès les années 1980 avec Soldaat van Oranje jusqu’aux années 2000 avec Zwartboek. Dans les entretiens menés par Nathan Réra, le soin apporté aux recherches documentaires et les choix de mise en scène du réalisateur sont particulièrement mis en exergue. A la différence de Gillo Pontecorvo (dans Kapo) ou de Steven Spielberg (dans La Liste de Schindler), l’Amstellodamois se garde bien de montrer les corps des victimes néerlandaises de la Shoah. Il est fort conscient du processus d'extermination dans les centres d'assassinat. Il n'ignore pas qu'aucune image fixe ou filmée ne rend compte du sort des Juifs à Belzec, Treblinka ou Auschwitz... Le cinéaste s’interroge sur le statut de l’image dans les représentations du génocide. S’il ne suit pas la ligne que s’impose Lanzmann, il ne s’interdit pas d’utiliser comme références les images de la découverte des crimes de guerre nazis. En revanche, il ne filme pas l’assassinat et veut éviter de mettre en boite des scènes aussi maladroites et embarrassantes que celles se déroulant à Auschwitz dans La Liste de Schindler.

Nathan Réra s’entretient avec un homme avisé et fort documenté. Verhoeven reconnaît que pour Zwartboek il a aménagé et condensé le fruit de ses recherches documentaires pour les besoins du scénario. Certains personnages historiques sont ainsi combinés en une seule et même personne. Le souci de coller à une certaine forme de vérité historique est néanmoins bien réel. La sortie de guerre assez catastrophique des Pays-Bas y est montré sans détour et sans concession. La Shoah, même s’il en est question, n’est pas le sujet du film. De même dans Soldaat van Oranje, le regard de Verhoeven sur l’après-guerre et les crimes de guerre nazis prend une place de choix.

Interrogé sur l’importante influence des représentations cinématographiques de la Seconde Guerre Mondiale sur une certaine forme de mémoire collective, Paul Verhoeven n’est pas tendre avec le révisionnisme douteux d’un Quentin Tarantino et de ses Inglorious Basterds. Pourquoi le réalisateur américain cite-t-il autant de films dans son métrage ? Que cherche-t-il à montrer ? Le pouvoir du cinéma peut-il réécrire l’Histoire ? Veut-il simplement rendre fun le second conflit planétaire ? S’agit-il de faire des Juifs les vainqueurs de la guerre ? Le « Hollandais violent » s’interroge avec justesse sur ce grand écart entre réalité historique et cinéma de l’auteur de Pulp Fiction... Ce comic-book sur la Seconde Guerre Mondiale n’arrive pas à la cheville de la satire mal comprise et mal accueillie qu’était Starship Troopers

La filmographie de Paul Verhoeven s’étale sur une cinquante d’années. Ses premiers films ont été les plus chers tournés aux Pays-Bas. Dans les années 1980, c’est encouragé par Steven Spielberg qu’il s'en va aux Etats-Unis tenter sa chance. La Chair et le Sang est la première étape de son ascension internationale. Film d’une extraordinaire maîtrise, représentation inventive de la période charnière entre Moyen Âge et Renaissance, réinvention du film d’aventures médiévales… Verhoeven a enchaîné les succès : Robocop, Total Recall, Basic Instinct… Et depuis 1992, il a dégringolé de film en film. Show Girls ou Starship Troopers sont des échecs commerciaux. Taxé d’être décadent, pervers, libidineux, le réalisateur batave s’est replié en Europe. Il continue de réaliser les films qu’il souhaite, à moindre frais mais avec une égale efficacité. Et toujours avec ce je ne sais quoi de décontraction et de subversion batave !

Le présent ouvrage est un régal et l’occasion de découvrir ou redécouvrir le talent d’un réalisateur européen parti à la conquête d’Hollywood. C’est aussi l’occasion de se pencher sur les représentations cinématographiques de la destruction des Juifs d’Europe avec l’œil d’un expert, Nathan Réra, et la complicité d’un cinéaste hautement sympathique.