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samedi 23 août 2025

Altarriba, Garcia Sanchez, Moral, Le ciel dans la tête Denoel Graphic, Paris, 2023.

AltarribaGarcia SanchezMoralLe ciel dans la tête,
Denoël Graphic,
Paris, 2023.


Il y a eu une période où la bande dessinée s’est intéressée de près aux migrants et à leur parcours. De l’Odyssée d’Hakim, à l’excellent roman graphique Demain, Demain de Laurent Maffre, on a pu retracer le chemin très souvent chaotique de celles et ceux qui, pour une raison ou une autre, prennent la décision très compliquée de quitter un jour leur terre d’origine pour trouver un meilleur lieu où vivre. Arrivés à destination, ils ressentent la terrible désillusion de constater que l’Eldorado qu’ils s’étaient imaginé était loin de la réalité et qu’on ne veut la plupart du temps pas d’eux ici. Plus grave: on fait tout pour mal les accueillir et pour leur rendre la vie difficile dans l’espoir qu’ils prennent eux-mêmes la décision de repartir là d’où ils viennent. Espoir vain pour les uns et pour les autres…

                               

En mêlant douceur, onirisme et cruauté sans filtre, les trois auteurs livrent dans ce roman graphique un récit inédit d’une force sans égale par rapport à toutes les productions citées précédemment. C’est à travers l’histoire du jeune Nivek, jeune personnage de fiction qui incarne tant de destins réels, que les auteurs nous plongent dans l’odyssée de ce jeune africain qui n’a qu’un objectif : trouver l’endroit où il pourra vivre en toute sérénité et observer dans une quiétude tant espérée les étoiles brillantes de la voute céleste qu’il assimile à l’univers de paix si recherché.

On sent dès le début de l’histoire que le parcours de Nivek sera compliqué. On est même très vite persuadé que rien ne finira bien. Mais au cours de ses pérégrinations et de ses rencontres, le jeune homme grandit, tant en taille qu’en esprit. Véritable parcours initiatique, c’est à partir des mines du Kivu et en traversant la jungle, la savane, le désert libyen, la méditerranée que Nivek se construit.

                                 

Enfant qui échappe à un accident dans une mine de coltan du Congo, il devient ensuite enfant soldat, drogué et quasi envouté, qui ne sait pas pour quoi et pour qui il se bat et commet des atrocités. Accompagné de Joseph, un compagnon d’infortune, il fuit pour intégrer une tribu de chasseurs d’éléphants. Toujours en quête d’un monde meilleur, c’est en compagnie d’un sorcier qu’il poursuit son voyage à travers la savane et dans le désert, où il rencontre l’amour en Aïcha, qui devient sa nouvelle raison de vivre et de ne jamais baisser les bras.  

Le style graphique de Garcia Sanchez transcende cette histoire. Par un découpage très original et des personnages longilignes et à la fois anguleux et plein de rondeurs, il installe un très fort dynamisme qui entraine le lecteur dans la course folle des différents protagonistes. Associé à Moral qui s’est chargé de la couleur, il trouve ses inspirations dans ce qu’on a coutume d’appeler les arts premiers africains. Ensemble, ils ont réussi à créer une ambiance chaleureuse qui peut s’avérer inquiétante dans certains épisodes de l’histoire scénarisée par Altarriba.

                                  

Lauréate du grand prix de la critique de l’ACBD en 2024, cette bande dessinée est certainement l’une des meilleures productions sur les migrants et les migrations et certainement l’une de meilleure bande dessinée réalisée ces dernières années. Un véritable chef-d’œuvre.

                                     

vendredi 21 février 2025

Sébastien Gayraud et Maxime Lachaud, Mondo movies : reflets dans un œil mort, Potemkine éditions, Paris, 2024.

 


Sébastien Gayraud et Maxime LachaudMondo movies : reflets dans un œil mort, Potemkine éditions, Paris, 2024.

Mondo Cane (1962) Paolo Cavara, Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Potemkine éditions, Paris, 2024.

Adieu Afrique / Africa Addio (1966) Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Potemkine éditions, Paris, 2024.

La Cible dans l’œil / L’Occhio selvaggio (1967) Paolo Cavara, Potemkine éditions, Paris, 2024.

The Killing of America (1981) Sheldon Renan et Leonard SchraderPotemkine éditions, Paris, 2024.

Les Négriers / Addio Zio Tom (1971) Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Le chat qui fume, Paris, 2024.


En fin d'année 2024, les éditeurs Potemkine et Le Chat qui Fume se sont tous les deux fendus d'éditions magnifiques et exclusives d’œuvres rares, difficiles à voir, à digérer et à supporter pour diverses raisons. Des œuvres néanmoins d'une actualité et d'une  « fraîcheur » troublante !

"All the scenes you are about to see are real and were shot as they were taking place. If sometimes they seem cruel, it is only because cruelty abounds on this planet. And anyway, the duty of a reporter is not to make the truth seem sweeter, but to show things as they really are."


C’est sur cet avertissement que s’ouvre Mondo Cane, projeté à Cannes en 1962, le premier d’une longue lignée de films dits mondo. Un duo de roublards italiens est à l’origine de ce film et du sulfureux filone qu’il engendra. Franco Prosperi est un documentariste, sa formation initiale est celle d’un scientifique spécialisé dans l’ichtyologie. Son compère, Gualtiero Jacopetti est d’un autre tonneau. Fasciste puis Partisan et peut-être même au service secret de l’Oncle Sam, il se lance dans une carrière de journaliste dans les années 1950. Sa carrière éclaboussée de scandales divers, le bonhomme laisse dans son sillage une odeur de soufre et des histoires de pédophilie, pornographie, prostitution... 

Il convient de replacer ce métrage dans le contexte italien et européen des années 1960. La prospérité économique de l'après-guerre et les premiers soubresauts d'une mondialisation qui se met à trotter bouleversent et agitent les sociétés italienne et européenne. Se détachant du néo-réalisme ambiant, Prosperi et Jacopetti proposent une nouvelle forme de cinéma qui n'entend pas délivré la vérité mais une vérité. Ils tendent aussi à l'Italie et au monde en général un miroir déformant à même de restituer leur vision complètement grotesque du monde.

Ces deux roublards filment et montent ce curieux documentaire aux allures de faucumentaire ou chocumentaire racoleur qu’est Mondo Cane. Le concept est nouveau, audacieux et propre à générer buzz et scandale. Le métrage aligne de courtes séquences a priori sans lien entre elles et s’en va souligner l’absurdité du monde des hommes et leur cruauté certaine. Se succèdent ainsi des images de la célébration de l’icône virile Rudolph Valentino dans sa bourgade natale, une foule de femmes hystériques qui manque tailler en pièces Rossano Brazzi, des starlettes exhibant leur plastique sur la French Riviera et en regard de ces scènes très badines, celles plus exotiques d’une femme nourrissant au sein un porcelet en Nouvelle-Guinée, le gavage d’oies dans un élevage des environs strasbourgeoises, les déambulations sanglantes des pénitents de Nocera Terinese en période pascale…

Espèce de coq à l’âne outrancier porté par la musique lyrique de Riz Ortolani et la narration cynique de Stefano Sibaldi, ce métrage fait date. Le genre mondo est créé et paré à déferler sur les écrans et à contaminer le cinéma. Dès 1963, sort sur les écrans un attendu Mondo Cane 2, un Mondo Nudo, un Mondo Infame, un Malomondo, etc. Chocumentaire complaisant qui se doit d’aligner les scènes sensément réelles qui mêlent sexe, mort, exotisme de pacotille, cynisme mercantile, tel est le mondo movie. Par son essence même, le mondo est à la lisière du cinéma et au-delà des frontières du bon goût.

Jacopetti et Prosperi se sont toujours vus comme des documentaristes dont l’ambition est d’éclabousser le public et les écrans de ce qui leur semble être une vérité absolue : il n’y a pas de Dieu et le monde est cruel. D’où ce titre de Mondo Cane qui est une interjection exclamative qui pourrait maladroitement se traduire par un « miséricorde ! » de dépit…


Notre duo de documentaristes ne s’arrêta pas en si bon chemin. Assembler des séquences crapoteuses, c’est bien mais documenter la décolonisation de l’Afrique des années 1960, c’est mieux. Présents avec leurs équipe et caméra sur un continent africain en plein bouleversement politique, Jacopetti et Prosperi ne pouvaient pas passer à côté de l’occasion de réaliser un Africa Addio qui 55 ans après continue d’estomaquer, d’interroger, de choquer, de secouer et d’interpeler.

Le projet de ce film est bien différent de celui de Mondo Cane. D’ailleurs notre duo de documentaristes a peut-être consacré une grande partie du restant de leur vie respective à chercher à défendre ce mondo qui, comme son titre l’indique, dépeint la décolonisation comme une dégringolade des Etats africains nouvellement libérés du colonialisme. Au programme de ce nouveau « documentaire » : le départ des autorités britanniques du Kenya, la révolte des Mau-Mau, les carnages des braconniers sur les cheptels d’animaux sauvages, la révolution à Zanzibar, les violences au Rwanda, la rébellion Simba au Congo… 

Les images sont splendides et la réalisation extrêmement soignée. Tout sous l’œil de la caméra est très cinégénique.  Cette beauté formelle trahit d'ailleurs l'authenticité affichée des séquences capturées. Nos deux cinéastes du réel sont des fabricants de vérité qui prennent un soin scrupuleux à mettre en boite toutes les vignettes. Le montage est redoutable et rend presque dispensable le commentaire tranchant de la voix off. A la rigueur des parades militaires des troupes coloniales, à la dignité de ces colons blancs aux yeux clairs succèdent les faciès grimaçants et barbares d'Africains fétichisés par la caméra, les scènes de foule en délire et les séquences de destruction et de carnage.

Un autre aspect qui vient trahir la nature peu documentaire de l'entreprise cinématographique est l'absence de contextualisation des diverses séquences. Le film donne de l'Afrique une image amalgamée et chaotique bien peu flatteuse sans préciser vraiment où et quand les scènes ont été tournées. Le propos l'emporte sur le souci documentaire : l'Afrique décolonisée est un nouveau né turbulent et ingrat qui s'engouffre dans  un abime de chaos et d'autodestruction !

Jacopetti et Prosperi se posent en amoureux d’une Afrique coloniale qui part en lambeaux, s’auto-détruit, s’entre-dévore littéralement… Ils affirmèrent jusqu’à leur mort que l’Histoire leur a donné raison et que la décolonisation est l’un des plus grands malheurs de la deuxième partie du 20ème siècle. Le Rwanda ? ils étaient là avant tout le monde pour filmer et dénoncer les violences ! Catastrophe humanitaire, politique, économique et environnementale dûment documentée par leurs soins à travers ce triste Adieu l’Afrique.

L’accueil de Mondo Cane a été pour le moins mouvementé, celui d’Africa Addio l’est beaucoup plus ! Remonté pour sa distribution en Italie, en France ou aux Etats-Unis. Interdit en Allemagne de l’Ouest après des manifestations à Berlin, censuré en France sous De Gaulle, le film n’est pas épargné au grand dam de ses auteurs. Difficile de rester de marbre face à la chose… Jacopetti a été embêté par la justice en raison d’une séquence d’exécution qui aurait été mise en scèhe pour les besoins du tournage. Le discours réactionnaire, colonialiste, révisionniste et raciste de notre duo a de quoi laisser pantois ainsi qu’une collection d’images sanglantes et choquantes. Quant à la petite vignette sud-africaine qui illustre les bienfaits de l’apartheid, elle laisse songeur…

Ce qui est détonant, en revanche, c’est que cet opus n’est qu’un exemple d’une avalanche de chocumentaires du même acabit qui rivalisent d’inventivité et de mauvais goût pour battre à plate couture les « parrains du mondo » à leur propre jeu : Ultima Grida della Savana, Savana Violenta, Dolce e Salveggio ou la malaisante série de films des frères Castiglioni pousse le genre mondo vers le death movie ou le snuff… Filmer la mort pour de vrai et la montrer au spectateur ! Le mondo movie dérape et cela, les spectateurs, critiques et cinéastes contemporains des faits en sont diablement conscients.

"They made the most disgusting, contemptuous insult to decency ever to masquerade as a documentary." (Roger Ebert 1972)



Filmé en 1967, L’Occhio Salveggio dévoile les coulisses du cinéma mondo. Paolo Cavara, son réalisateur, est un ancien collaborateur de Jacopetti et Prosperi. Dans son œuvre de fiction, il s’attache à suivre le cinéaste Paolo et son acolyte Valentino qui parcourent le monde à la recherche de séquences croustillantes à monter dans leurs chocumentaires. Cavara démonte la démarche pseudo-documentaire des cinéastes mondo. Il taille un costard à Jacopetti et Prosperi dont il condamne le cynisme et l’irresponsabilité. Il dénonce une spectacularisation à l’outrance de l’actualité politique internationale. Il filme aussi les réactions estomaquées de certains membres de l’équipe de tournage lors de la fabrication d’une vérité toute relative…

La séquence qui retient l'attention du spectateur attentif est celle de l'exécution d'un prisonnier dans un pays d'Asie du Sud-Est en proie aux troubles de la décolonisation. Dans le film de fiction, Cavara reconstitue une séquence tournée par Jacopetti en Arfrique pour Addio Africa,  lorsqu'il suivait une colonne de mercenaires commandée par Siegfried Kongo Müller, ancien soldat de la Wehrmacht. Dans L'Occhio Salveggio, le héros du film prend le temps de choisir son angle de prise de vue, demande au peloton d'exécution d'attendre que la lumière soit bonne, choisit un lieu d'exécution plus cinégénique... A se demander ce qui est le plus choquant : la falsification des faits ou l'effroyable cynisme du réalisateur ?

Film précieux que cette fiction qui interroge le média cinématographique ainsi que le geste du réalisateur. Nous sommes encore loin chronologiquement des propos d’un Umberto Eco sur la néo-télévision dans La Guerre du Faux et pourtant… Pourtant il est certain qu’une étude précise et contextualisée de la naissance et de l’évolution du genre mondo ne peut que donner des clefs d’analyse extrêmement précise sur le rapport d’un certain cinéma vérité à l’image. Et en termes d’analyse approfondie du genre cinématographique dont il est question ici, l’ouvrage Mondo movies reflets dans un œil mort de Sébastien Gayraud et Maxime Lachaud, est incontournable et indispensable. Ce livre est extrêmement scrupuleux dans son étude chronologique que dans la mise en évidence des traits si particuliers du cinéma mondo qui contaminent le cinéma ou le traitement des actualités filmées.

Car oui le mondo contamine et remue le cinéma. Werner Herzog, qui ouvre son Nosferatu Fantôme de la Nuit en filmant les momies de Guajanuto au Mexique, cède aux sirènes du mondo. Le très sage Sergio Martino, lorsqu’il signe sa relecture d’Alan Quartermain, La Montagne du dieu cannibale, pourrait se contenter de filmer la plastique d’une Ursula Andress peu avare de dévoiler ses charmes mais non, il doit truffer son métrage de séquences de mise à mort et de dépeçage d’animaux par des indigènes ! Et oui, l’un des autres grands films italiens sorti en 1980 et signé Ruggero Deodato, Cannibal Holocaust, est un commentaire sur le cinéma mondo, la spectacularisation outrancière des chocumentaires, une prise de pouls de l’Italie des « années de plomb » et une œuvre contaminée par les procédés du mondo (cf. l’infâme séquence de la tortue) !

Ce périple aux confins d’un certain cinéma extrême et même vomitif ne saurait être complet sans un dernier coup d’œil à The Killing of America. Ce chocumentaire sorti en 1981 pourrait sembler n’être d’un death movie de plus dans la veine des Faces of Death qui inondèrent les vidéo-clubs à partir de 1978. Complètement mondo dans sa manière complaisante de compiler un demi-siècle de massacres, tueries, barbaries commis aux Etats-Unis depuis l’assassinat de JFK jusqu’aux exploits sordides des Ted Bundy ou John Wayne Gacy, le métrage est porteur d’un discours alarmiste sur la prolifération des armes à feu, la multiplication des actes de violence liés à leur usage, etc. Cette vision cauchemardesque des Etats-Unis convoque à deux reprises les 26 secondes du film de Zapruder. L’éclaboussement et l’impact sur le cinéma et plus généralement la société américaine ont été très finement analysés par Jean-Baptiste Thoret. 

L'éclatement du crâne, l'enregistrement amateur comme élément d'enquête ou preuve, l'émergence du cinéma gore réaliste, l'émergence des thèses conspirationnistes, le meurtre lors d'une parade, le sniper, l'interprétation des images captées plus ou moins fortuitement... Tous ces éléments travaillent les Etats-Unis depuis les années 1960. Et dans la sphère du mondo movie, le film Zapruder  trouve une place de choix. Le délitement des Etats-Unis répond à celui de l'Afrique coloniale dans deux métrages qu'une décennie sépare. Le mondo a alors de beaux jours devant lui parce que rien ne semble pouvoir l'arrêter.

En 2025, les techniques du mondo semblent avoir contaminé le monde. Le swipe sur Tik-Tok ne permet-il pas de reproduire à l’infini le geste des Jacopetti et Prosperi qui consiste à assembler de manière anarchique et chaotique des scènes badines et des images chocs issues de l’actualité la plus brûlante ? Au-delà d’un certain « cinéma poubelle » qui n’est pas complètement déconnecté de l’émergence d’une « télévision poubelle » aujourd’hui obsolète, le mondo et son vœu pieux de montrer le monde tel qu’il est sans l’enjoliver peuvent faire songer aux discours de certains garants du freedom of speech (https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/01/restoring-freedom-of-speech-and-ending-federal-censorship/).

Ne perdons pas de vue que la dernière grosse collaboration de nos documentaristes italiens, Addio Zio Tom ou Les Nègriers, est un pseudo « documentaire de l’Histoire » hyper-violent et choquant qui entend rendre compte d’une manière définitive de l’esclavage aux Etats-Unis au 19ème siècle. Cette fois-ci, la caméra ne saisit pas sur le vif l'actualité mais elle capte une reconstitution minutieuse des faits. Enfin... Œuvre-testament de Jacopetti et Prosperi mise en boite en Haïti grâce à l’aide bienveillante du brave Papa Doc, Addio Zio Tom est une insulte à la décence pour certains, une œuvre exploitative cruelle et raciste ou un chef-d’œuvre de révisionnisme et de mauvais goût que ne renieraient pas les chantres de l’anti-wokisme le plus féroce et du freedom of speech ! Le sous-genre mondo, passablement oublié, semble furieusement d'actualité, en ce qu'il interroge les notions de vérité, réalité, histoire, falsification, révisionnisme...

En creux ou en filigrane, le duo Jacopetti-Prosperi livrait, au cours des années 1960 et 1970, une vision très blanche, mâle et même viriliste d'un monde fou dans lequel tous les repères étaient en train de changer ou de se briser. Et de film en film, leur propos s'affirmait toujours un peu plus. Un propos réactionnaire et révisionniste qui, dans Addio Zio Tom notamment, balaye d'un revers de caméra des décennies de lutte pour les droits civiques et rabaisse, infantilise ou animalise les populations noires africaines ou afro-américaines. Les méthodes très spectaculaires et critiquables de ces deux bateleurs italiens entrent curieusement en résonance avec celles de certains hommes politiques actuels, eux aussi adeptes des déclarations chocs, de la confrontation la plus brutale des points de vue voire de la propagation des alternative facts. Hé oui curieusement dans un monde passablement pazzo, la politique mondo a un bel avenir devant elle !

God bless America !

mercredi 11 janvier 2023

THIL Tristan, BAILLI Vincent, Congo 1905. Le rapport Brazza Futuropolis, Paris, 2018.

 

 THIL Tristan, BAILLI Vincent, Congo 1905. Le rapport Brazza

Futuropolis,

Paris, 2018.

 

Parfois, à la lecture d’un ouvrage, l’impression nous vient qu’il nous était destiné. Ainsi, quelques mois après avoir soutenu ma thèse de doctorat « Se recycler après l’Empire. Formations et carrières des anciens élèves de l’école nationale de la France d’outre-mer (1945 à nos jours), à avoir donc passé plusieurs années en compagnie des administrateurs, magistrats et inspecteurs du travail coloniaux au gré des séjours dans des centres d’archives variés, à avoir nécessairement analysé les relations franco-africaines dans le deuxième XXe siècle en profondeur, j’ai eu la chance de ressentir cette impression à la lecture de Congo 1905. Le rapport Brazza. Le premier secret d’État de la « Françafrique » de Vincent Bailly er Tristan Thil aux éditions Futuropolis. Sa découverte vaut assurément le coup.

Ce récit d’archives, l’intégralité du rapport et des archives de Brazza étant conservés aux archives nationales de l’outre-mer à Aix-en-Provence, nous plonge dans les années 1905-1906 de Paris au Congo français, des bureaux du ministère des colonies aux méandres du fleuve éponyme, des bancs de l’assemblée nationale aux cercles du Congo français où cohabitent l’administration coloniale dirigée par le commissaire général Émile Gentil, les gardes armés et les compagnies concessionnaires de caoutchouc qui profitent du travail forcé et organisent des prises d’otage pour faire pression sur les populations.

Qui est friand de secret d’État étouffé et révélé par l’enquête archivistique, de scandales politico-économiques, de rivalités de pouvoir et bien sûr d’histoire coloniale sera captivé par ces pages d’une rare beauté. Les choix esthétiques des auteurs permettent de saisir les ambiances, les lieux, le rythme et les mouvements. Ainsi, les planches sont de véritables tableaux où se mêlent la peinture, l’aquarelle essentiellement, les couleurs vives ou sombres, les traits hésitant du croquis, finalement suffisamment soignés, pour capter précisément les attitudes et les émotions. Ce dessin est au service d’un rythme soutenu souligné par les nombreux cartouches chronologiques. Le lecteur est ainsi invité à reconstituer les étapes de ce rythme effréné qui rapproche parfois la narration de celle d’un thriller à suspense et la lecture d’un Escape Game dont le compte-à-rebours file bien trop vite.

La construction du récit participe à cette dynamique : l’histoire commence par la fin, à Paris, dans les bureaux du ministère des colonies en nous plongeant directement dans les débats de la commission chargée de publier – ou non – le rapport Brazza. Les aventures de la mission et les exactions du système colonial français occupent la partie centrale du la bande dessinée et sont amorcées par le récit de l’un des membres présents à la réunion qui ouvre l’ouvrage. Gardons en tête que l’un des objectifs confiés à l’expédition est de prouver que le système colonial public français est bien plus respectueux des engagements pris à Berlin en 1885 que le système colonial privé belge. Nous comprenons rapidement, à travers les yeux des membres de l’expédition qu’il n’en est rien. Le récit se termine par le procès expéditif de deux membres de l’administration coloniale, fusibles que l’on fait sauter pour faire l’ombre sur le reste des horreurs qui n’ont rien à envier au domaine de Léopold II. Enfin les dernières pages sont celles du décès de Pierre Savorgnan de Brazza qui n’a donc pas eu le temps de défendre son rapport. Sa publication est réclamée pendant quelques années par certains membres du corps expéditionnaire qui publient régulièrement dans Le Temps ou L’Humanité. Certaines planches retranscrivent très justement l’inconfort ressenti par le lecteur devant la violence des Blancs sans que l’ouvrage ne tombe jamais dans la caricature puisque les auteurs montrent aussi très justement les fortes tensions au sein même des autorités coloniales. L’antagonisme entre Gentil et Brazza en est l’apogée.

Une fois le récit achevé, l’album s’enrichit d’un dossier documentaire passionnant. Quatre éléments le constituent. Tout d’abord, les auteurs résument et éclairent rapidement l’essentiel des faits exposés au cours du récit avant de nous proposer une interview croisée de l’éditeur Dominique Bellec et de l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch qui, parmi tout ce qu’elle a fait pour l’histoire française et africaine, a été la première, alors qu’elle était encore doctorante, a retrouvé les archives du rapport Brazza que l’on croyait perdues. Enfin, deux documents d’archives complètent le dossier : les instructions strictement confidentielles du ministre des colonies, Etienne Clémentel, à Pierre Savorgnan de Brazza et la lettre de Brazza à Paul Bourde écrite à Brazzaville le 24 août 1905 et publiée dans Le Temps le 27 septembre 1905.

La rencontre précieuse entre la bande dessinée et le dossier documentaire permet aux lecteurs d’entrer de plein pied dans le système colonial violent et raciste du début du XXe siècle. Cette rencontre peut aussi permettre aux élèves et étudiants de saisir le fonctionnement des sociétés coloniales au moment où les programmes scolaires insistent davantage sur l’affirmation de la IIIe République et sur la loi de séparation des Églises et de l’État. Bien que l’usage du terme « françafrique » paraisse abusif, pour ne pas dire anachronique, la mise en regard du récit et des archives permet aussi de comprendre le cœur du travail des historiennes et historiens et ainsi de répondre à la question essentielle de la fabrique de l’histoire. Ce travail souligne l’importance des sources, de l’enquête, des preuves pour atteindre un récit historique vrai. Ainsi, le complotisme et les relectures réactionnaires de l’histoire coloniale souhaitant réhabiliter les aspects positifs de la colonisation s’en trouvent disqualifiés. Et Vincent Bailly et Tristan Thill de rappeler que l’important est l’exposition des faits, leur mise en relation et que la bande dessinée est un support particulièrement efficace pour nourrir le devoir d’histoire.    


dimanche 26 mai 2019

Jean-François Champollion, Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte, Christian Bourgois éditeur, Paris, 2019.




Jean-François Champollion, Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte,
Christian Bourgois éditeur,
Paris, 2019.

Recueillis et annotés par H. Hartleben



L'Egypte antique a de tous temps fait rêver des générations d'enfants sur les bancs de l'école. Les programmes scolaires, jusqu'il y a peu d'années, invitaient à présenter les sphynx, pyramides, et masques mortuaires en or, à des jeunes ébahis par la beauté et la magnificence de tels vestiges. Pourtant c'est une histoire longue et bien compliquée qu'il fallait transmettre, et bien peu la maitrisaient réellement.

Cette fascination pour l'Egypte est sûrement issue des descriptions de passionnés, d'explorateurs qui en leur temps ont découvert, parfois pillé, les tombeaux des pharaons pour remplir les salles des musées européens. Parmi ces hommes, nul doute que Champollion soit le plus connu. Mais à la différence des autres, ce fou d'histoire égyptienne, a fait preuve de bien plus de respect pour le peuple et la culture égyptienne en qui il voue une admiration sans limite.

Le recueil de lettres, articles, notes présentés ici en est une preuve parfaite. Il s'agit d'un ensemble de documents produits par Champollion suite à son voyage en Egypte entre 1828 et 1829, quelques années après avoir réussi à traduire les hiéroglyphes grâce à la Pierre de Rosette. Il se rend sur place non seulement pour découvrir de nouveaux sites jusqu'à la deuxième cataracte, mais aussi pour vérifier les travaux des auteurs romains et grecs antiques, ainsi que ceux de ces contemporains. Avec minutie et un sens du détail, il décrit, relève, compare, prélève, dessine et fait dessiner tout ce qu'il voit pour retracer au mieux l'histoire des dynasties égyptiennes qui se sont succédées à la tête du royaume. Point d'orgue de ce "reportage", son époustouflante description de Thèbes à travers les lettres qu'il écrit à son frère ainé, le célèbre archéologue Champollion-Figeac, avec qui il souhaite partager ses découvertes.

A travers ces écrits, Champollion fait état aussi du contexte géopolitique européen et mondial de l'époque. En cette période colonialiste, il se démarque de l'opinion commune, n'hésitant pas à critiquer la politique militaire de la France qui met en péril son voyage. Bien que le style soit très "dix-neuvième siècle", c'est avec un grand respect et admiration sans bornes que le Pacha est mentionné. Et s'il faut ramener en France un obélisque, c'est celui de Louqsor que conseille de démonter et transporter Champollion, non sans avoir au préalable dédommagé comme il se doit les Egyptiens. 

Ce n'est donc pas uniquement chargé d'antiquités égyptiennes que rentre Champollion en France après presque un an et demi de pérégrination, mais aussi avec son "portefeuille" de dessins et croquis réalisés en grande partie par son équipe de Toscans qui prélève sur papier chaque monument, chaque fresque avec un réalisme époustouflant. C'est donc accompagné d'un recueil de ces travaux que nous vous conseillons de prendre le temps de vous plonger dans ces lettres et notices monumentales de l'Egyptologue le plus célèbre du monde. 

dimanche 18 mars 2018

Véronique Olmi, Bakhita, Albin Michel, Paris, 2017.




Véronique Olmi, Bakhita,
Albin Michel,
Paris, 2017.


On l'appelle Bakhita "la chanceuse" pour deux raisons : la première c'est qu'il est normal de rebaptiser une esclave (sans doute pour que ceux qui les recherchent aient des difficultés à les retrouver) mais aussi parce que le choc de son enlèvement a provoqué l'amnésie de son nom et de celui de ses proches.

L'histoire se déroule de 1869 à 1947 d'abord en Afrique au Soudan puis en Italie. On suit Bakhita, on partage horrifié sa vie d'esclave durant laquelle elle subit torture et humiliation mais on vit aussi intensément  les coups du destin qui la mèneront à la découverte de Dieu. Souvent elle se taira ou obéira mais lorsqu'elle dira "non" son parcours déviera totalement de ce qu'il aurait dû être.


Ce livre nous plonge dans une période sombre de l'histoire et nous fait découvrir un personnage étonnant d'une incroyable perspicacité, d'une résistance exceptionnelle et qui saura prendre son destin en main.

Article réalisé par Agnès C.

mercredi 23 août 2017

Jowhor Ile, Avenue Yakubu, des années plus tard, Christian Bourgois Editeur, Paris, 2017.




Jowhor Ile, Avenue Yakubu, des années plus tard,
Christian Bourgois Editeur,
Paris, 2017.
Traduit de l'anglais (Nigeria) par Catherine Richard-Mas.

Tout commence à Port Harcourt, au Nigeria, par la disparition d'un jeune homme exemplaire, Paul Utu. Son père, Bendic, est un avocat bien connu dans la région et Ma, sa mère, une professeure d'université irréprochable. Pourtant ce jour de 1995, Paul ne rentre pas. Qu'a-t-il pu lui arriver? La réponse à cette question, on ne la découvrira qu'à la toute fin du roman.

Car avant cette révélation, c'est d'abord de la vie de cette famille dont il sera question, et, en filigrane, de l'évolution politique et sociale du Nigeria dans les années 90: le passage difficile du pays dans une modernité qu'on lui impose, la convoitise et les malversations des compagnies transnationales pour s'approprier les ressources du pays, les pots-de-vin versés ici ou là, qui attisent cupidités, haines et favorisent la corruption et l'installation de la dictature militaire. Devant cette possibilité d'obtenir facilement argent et pouvoir, les familles se déchirent, les rapports sociaux changent, les communautés, même dans les plus petits villages, se scindent en deux: il y a ceux qui cèdent devant les valisent de billets et les autres qui tentent de conserver traditions et valeurs et qui s'opposent avec violence à l'arrivée des compagnies pétrolières et au saccage de leur lieu de vie et de leur culture.

Les manifestations étudiantes sont sauvagement réprimées, les arrestations se font de plus en plus nombreuses. Des attentats permettent au pouvoir de se débarrasser des opposants; les assassinats et disparitions sont de plus en plus fréquents. Dans les villages, on s'entre-tuent, on chasse les représentants du gouvernement, on est puni. 

Dans l'Avenue Yakubu, les trois enfants Utu observent tout cela de façon plus ou moins détachée, et c'est à travers leurs regards que ces mutations sont relatées. Ces visions permettent à l'auteur de revenir sur la rencontre entre les parents, les chamailleries entre frères, sœurs et voisins. Les réunions politiques plus ou moins clandestines à la maison sont observées avec curiosité par les jeunes enfants. Puis c'est le départ de chacun d'eux pour les écoles, l'internat, les retours moins réguliers à la maison. Ces récits du passé de la famille viennent renforcer le mystère de la disparition du plus grand frère.

C'est enfin à travers les yeux de Bibi, la plus jeune, et du cadet Ajie que l'on découvrira le fin mot de l'histoire, quand, des années plus tard, ceux-ci sont rappelés dans l'Avenue Yakubu par leur mère, qui, malgré la mort de Bendic, n'a jamais cessé de rechercher son fils. La terrible vérité leur sera alors révélée.

Un magnifique roman qui, sans forcément avoir vécu des drames similaires à la famille Utu, nous incite aussi à porter un regard sur les changements dans notre existence. 

Un grand merci à Jeanne Grande et aux éditions Christian Bourgois.

lundi 3 avril 2017

Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation. Rwanda (1994-2016), Editions du Seuil, Paris, 2017.




Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation. Rwanda (1994-2016),
Editions du Seuil,
Paris, 2017.

Lorsqu'en 2008 Stéphane Audoin-Rouzeau partait pour la première fois au Rwanda à l'invitation de jeunes chercheurs qui travaillent sur le génocide des Tutsi, il était loin de se douter de l'impact de l'événement et de sa mémorialisation sur lui et sur sa carrière. Une initiation est le récit de ces bouleversements à la fois professionnels et personnels provoqués par la (re)découverte pour un historien de cet « épisode » inédit de l'histoire du monde.

Entre récits de rencontres et mises au point historiques, le spécialiste des violences commises pendant la Première Guerre mondiale explique de façon claire le rôle joué par la France avant et pendant le génocide, ses relations désormais compliquées avec le gouvernement rwandais, et, dans ces contextes, le malaise d'être un Français qui assiste sur place aux commémorations des massacres. Tout est raconté avec une limpidité à faire frémir les journaux négationnistes qui osent aujourd'hui donner la parole à d'ex-membres du gouvernement français de l'époque, impliqués jusqu'au cou dans l'affaire et qui clament ne rien avoir à se reprocher malgré l'évidence de leurs actes. Ce massacre d'une telle intensité n'a été possible qu'après une préparation de longue date et un soutien logistique efficace. Tous les rapports et témoignages prouvent que, pour des raisons qui restent encore obscures, les premières missions françaises visaient à stopper l'avancée du FPR, alors que l'armée gouvernementale et les miliciens massacraient hommes, femmes et enfants avec une sauvagerie sans égale. Puis ce fut la protection et l'exfiltration plus ou moins volontaires des tueurs que l'Opération Turquoise accompagnait.

Cet événement sans égal dans l'histoire a peu à peu et durablement transformé l'historien et a métamorphosé de façon irrémédiable son rôle. Invité à témoigner lors du procès de génocidaires, l’historien a du contextualiser les faits reprochés aux accusés. Il est aussi amené à expliquer pourquoi une certaine "raison d'Etat" pousse encore récemment un Premier Ministre à justifier la conduite d'un ancien Président de la République du même bord politique que l'actuel afin de ne pas discréditer un parti dont la cote de popularité s'effondre depuis les premiers mois du dernier quinquennat. Comment peut-on encore supporter devant l'évidence d’une telle erreur de parler d'un "double génocide" en sous-entendant que finalement les Tutsi n'avaient pas volé ce qui leur arrivait? 

Le bouleversement qui s'opère dans la vie de Stéphane Audoin-Rouzeau est surtout provoqué par les récits des rescapés qu'il rencontre au fil de son séjour au Rwanda. Joséphine, dernière rescapée d'une famille décimée et à qui on avait offert une vache, raconte comment cette dernière est morte de faim car ses voisins, certainement aussi les tueurs de ses proches, ne voulaient pas qu’elle paisse dans les champs alentours, prouvant ainsi que la haine est encore bien vivante au Rwanda. Émilienne, elle aussi rescapée, trouve la force, comme thérapeute, de faire raconter les pires horreurs subies par ses patients afin de les soulager. Massacres entre voisins, déchaînement de violence, cruauté...même en spécialiste des violences de guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau n’aurait pu imaginer entendre de telles paroles, apprendre de telles horreurs.

Un éclairage indispensable est fait aussi sur la grande question que toute personne qui s'intéresse au sujet ne peut que se poser: comment des coreligionnaires, aussi croyants soient-ils, ont-ils pu en arriver à  tuer leurs "frères" ou leurs prêtres, à l'intérieur même des églises, lieux sacrés, faisant office jusqu’alors de refuges en cas de danger ?

Enfin le choc des commémorations, de leur mise en scène, l'organisation du travail de mémoire rwandais ont profondément marqué l'historien. Loin des monuments aux morts des guerres mondiales que l’on a l’habitude de voir en France, au Rwanda, ce sont des fosses communes qu'on ouvre chaque année, ce sont des cadavres qu'on expose dans la position même dans laquelle ils sont morts, témoins des souffrances vécues lors de l'ultime moment où la machette s'abattait sur eux vingt ans plus tôt. Sans oublier non plus ces grandes cérémonies collectives organisées dans les stades, occasions souvent de crises d'hystérie en série lorsque les témoignages des survivants font remonter à la mémoire de ceux qui sont là les terribles images des corps mutilés, les horribles images des scènes de mise à mort.


L'épilogue du livre raconte le retour des chercheurs l’année dernière dans le pays des mille collines. Les esprits ont changé, les temps aussi, mais le souvenir reste vivant. Partout on sent le génocide ; on sent sa présence dans toutes les consciences, sur tous les lieux où ont été tués les victimes. Les relations avec la France restent encore tendues. Mais ce que n'arrivent pas à accomplir les politiques, peut-être les historiens et leur objectivité y arriveront-ils: leurs relations avec les rescapés et leurs recherches sur ce qui s'est réellement passé sur place il y a plus de vingt ans mèneront certainement un jour à la réconciliation entre les deux États.

samedi 22 octobre 2016

Gaël Faye, Petit pays, Grasset, Paris, 2016.




Gaël Faye, Petit pays,
Grasset,
Paris, 2016.

Gabriel est un jeune garçon issu de l'union entre un colon européen et une mère d'origine rwandaise réfugiée au Burundi. Avec sa sœur Ana, il vit chichement dans une maison, au fond d'une impasse de Kinanira, quartier de Bujumbura, ville du Burundi.

Avec quelques autres garçons du coin, il crée son "gang", les Kinanira Boyz, dont le but est de dérober les mangues mûres des jardins des villas du quartier pour les revendre et gagner quelque argent pour s'acheter gâteaux et bonbons qu'ils mangent ensemble dans leur quartier général: un vieux combi Volkswagen à l'abandon au milieu d'un terrain vague voisin. Les adolescents grandissent et les fruits de leurs menus larcins sont désormais consacrés à essayer d'acheter les accessoires de mode hors de prix nécessaires à impressionner les jeunes filles du collège.

1993 arrive, c'est l'année où les Burundais testent l'expérience de la démocratie après plus de vingt années de pouvoir militaire. Gabriel n'y comprend pas grand chose tant son père l'a préservé depuis toujours de la politique. Il se montre simplement impressionné par ces files de personnes qui attendent patiemment devant les bureaux de vote. La proclamation des résultats des élections et la défaite du parti de l'armée ouvre l'espoir d'un renouveau démocratique du pays.

Mais la guerre civile qui éclate quelques jours plus tard et l'assassinat du président fraîchement élu   ruinent ce rêve auquel était attaché nombre de Burundais. Gabriel, réfugié dans sa maison avec son père et sa sœur, entend au loin les coups de feu et écoute les rumeurs au sujet des massacres qui se produisent dans le pays. Tout cela n'a rien de concret pour lui, jusqu'au jour où, dans la cour de son école, éclate une bagarre qui va le happer dans le tourment des violences.

Car à cette guerre civile vient se superposer un génocide importé de l'autre Petit pays voisin: celui des Tutsi par les extrémistes hutu au Rwanda. L'attentat contre le président rwandais et le nouveau président burundais le 7 avril 1994 en marquera le début et constituera le prétexte au massacre de milliers de personnes. Dans le Pays aux mille colonies, près d'un million de Tutsi seront massacrés par des milices extrémistes en une centaine de jours.

Gabriel se rend compte qu'il est tutsi de par ses origines maternelles, et que sa famille est en train de mourir de l'autre côté de la frontière. Comme beaucoup de personnes, Hutu ou Tutsi, il ne connait pas l'origine lointaine et absurde de ce racisme créé de toutes pièces par les colons européens allemands puis belges. Ce qu'il sait c'est qu'on tue désormais simplement pour la couleur de la peau, la longueur d'un nez ou celle d'une nuque. Comme dans tout génocide, on invente une catégorie d'ennemis et on s'en improvise son bourreau.

La sauvagerie qui entre dans le Petit pays de Gabriel transforme les gens. Le gang de petits garçons voleurs de mangues se fait milice d'autodéfense de l'impasse où ils vivent. Les anciens voisins deviennent assassins, les tueurs sont habités par une haine sauvage qui les pousse à s'acharner sur leurs victimes; les rescapés sont hantés par les images insoutenables des corps de leurs proches démembrés à coups de machette. "Le génocide est  une marée noire, ceux qui ne s'y sont pas noyés, sont mazoutés à vie".

Gabriel, lui, tente de se préserver de tout cela en se réfugiant dans des livres que lui prête chaque jour une vieille voisine d'origine grecque et dans une correspondance qu'il entretient avec son amoureuse française qu'il n'a jamais vue. Mais sa position est difficile à tenir: enfant de tutsi, il est vu pas les extrémistes Hutu de son pays comme un autre de ces "cafards" qu'il faut  exterminer; fils d'un père français, il est considéré par les tutsi burundais comme une sorte de collabos qui a participé au massacre au Rwanda.


L'auteur de ce magnifique livre, Gaël Faye, est surtout connu en France dans le monde de la musique et du slam. En nous livrant ici son premier roman semi autobiographique , il nous fait comprendre à travers les yeux d'un enfant, les mécanismes de haine qui poussent les gens à commettre l'irréparable.