

Sébastien Gayraud et Maxime Lachaud, Mondo movies : reflets dans un œil mort, Potemkine éditions, Paris, 2024.
Mondo Cane (1962) Paolo Cavara, Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Potemkine éditions, Paris, 2024.
Adieu Afrique / Africa Addio (1966) Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Potemkine éditions, Paris, 2024.
La Cible dans l’œil / L’Occhio selvaggio (1967) Paolo Cavara, Potemkine éditions, Paris, 2024.
The Killing of America (1981) Sheldon Renan et Leonard Schrader, Potemkine éditions, Paris, 2024.
Les Négriers / Addio Zio Tom (1971) Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Le chat qui fume, Paris, 2024.
En fin d'année 2024, les éditeurs Potemkine et Le Chat qui Fume se sont tous les deux fendus d'éditions magnifiques et exclusives d’œuvres rares, difficiles à voir, à digérer et à supporter pour diverses raisons. Des œuvres néanmoins d'une actualité et d'une « fraîcheur » troublante !
"All the scenes you are about to
see are real and were shot as they were taking place. If sometimes they seem cruel, it is only
because cruelty abounds on this planet. And anyway, the duty of a reporter is
not to make the truth seem sweeter, but to show things as they really
are."
C’est
sur cet avertissement que s’ouvre Mondo Cane, projeté à Cannes en 1962,
le premier d’une longue lignée de films dits mondo. Un duo de roublards
italiens est à l’origine de ce film et du sulfureux filone qu’il engendra.
Franco Prosperi est un documentariste, sa formation initiale est celle d’un scientifique
spécialisé dans l’ichtyologie. Son compère, Gualtiero Jacopetti est d’un autre
tonneau. Fasciste puis Partisan et peut-être même au service secret de l’Oncle
Sam, il se lance dans une carrière de journaliste dans les années 1950. Sa carrière
éclaboussée de scandales divers, le bonhomme laisse dans son sillage une odeur
de soufre et des histoires de pédophilie, pornographie, prostitution...
Il convient de replacer ce métrage dans le contexte italien et européen des années 1960. La prospérité économique de l'après-guerre et les premiers soubresauts d'une mondialisation qui se met à trotter bouleversent et agitent les sociétés italienne et européenne. Se détachant du néo-réalisme ambiant, Prosperi et Jacopetti proposent une nouvelle forme de cinéma qui n'entend pas délivré la vérité mais une vérité. Ils tendent aussi à l'Italie et au monde en général un miroir déformant à même de restituer leur vision complètement grotesque du monde.
Ces
deux roublards filment et montent ce curieux documentaire aux allures de faucumentaire ou chocumentaire
racoleur qu’est Mondo Cane. Le concept est nouveau, audacieux et propre
à générer buzz et scandale. Le métrage aligne de courtes séquences a priori
sans lien entre elles et s’en va souligner l’absurdité du monde des hommes et
leur cruauté certaine. Se succèdent ainsi des images de la célébration de l’icône
virile Rudolph Valentino dans sa bourgade natale, une foule de femmes
hystériques qui manque tailler en pièces Rossano Brazzi, des starlettes
exhibant leur plastique sur la French Riviera et en regard de ces scènes
très badines, celles plus exotiques d’une femme nourrissant au sein un porcelet
en Nouvelle-Guinée, le gavage d’oies dans un élevage des environs strasbourgeoises,
les déambulations sanglantes des pénitents de Nocera Terinese en période
pascale…
Espèce
de coq à l’âne outrancier porté par la musique lyrique de Riz Ortolani et la narration
cynique de Stefano Sibaldi, ce métrage fait date. Le genre mondo est créé et paré à déferler
sur les écrans et à contaminer le cinéma. Dès 1963, sort sur les écrans un
attendu Mondo Cane 2, un Mondo Nudo, un Mondo Infame, un Malomondo,
etc. Chocumentaire complaisant qui se doit d’aligner les scènes sensément
réelles qui mêlent sexe, mort, exotisme de pacotille, cynisme mercantile, tel
est le mondo movie. Par son essence même, le mondo est à la lisière du
cinéma et au-delà des frontières du bon goût.
Jacopetti
et Prosperi se sont toujours vus comme des documentaristes dont l’ambition est
d’éclabousser le public et les écrans de ce qui leur semble être une vérité absolue :
il n’y a pas de Dieu et le monde est cruel. D’où ce titre de Mondo Cane
qui est une interjection exclamative qui pourrait maladroitement se traduire
par un « miséricorde ! » de dépit…
Notre
duo de documentaristes ne s’arrêta pas en si bon chemin. Assembler des séquences
crapoteuses, c’est bien mais documenter la décolonisation de l’Afrique des
années 1960, c’est mieux. Présents avec leurs équipe et caméra sur un continent
africain en plein bouleversement politique, Jacopetti et Prosperi ne pouvaient
pas passer à côté de l’occasion de réaliser un Africa Addio qui 55 ans
après continue d’estomaquer, d’interroger, de choquer, de secouer et d’interpeler.
Le
projet de ce film est bien différent de celui de Mondo Cane. D’ailleurs
notre duo de documentaristes a peut-être consacré une grande partie du restant de leur vie
respective à chercher à défendre ce mondo qui, comme son titre l’indique,
dépeint la décolonisation comme une dégringolade des Etats africains
nouvellement libérés du colonialisme. Au programme de ce nouveau « documentaire » :
le départ des autorités britanniques du Kenya, la révolte des Mau-Mau, les
carnages des braconniers sur les cheptels d’animaux sauvages, la révolution à
Zanzibar, les violences au Rwanda, la rébellion Simba au Congo…
Les images sont splendides et la réalisation extrêmement soignée. Tout sous l’œil de la caméra est très cinégénique. Cette beauté formelle trahit d'ailleurs l'authenticité affichée des séquences capturées. Nos deux cinéastes du réel sont des fabricants de vérité qui prennent un soin scrupuleux à mettre en boite toutes les vignettes. Le montage est redoutable et rend presque dispensable le commentaire tranchant de la voix off. A la rigueur des parades militaires des troupes coloniales, à la dignité de ces colons blancs aux yeux clairs succèdent les faciès grimaçants et barbares d'Africains fétichisés par la caméra, les scènes de foule en délire et les séquences de destruction et de carnage.
Un autre aspect qui vient trahir la nature peu documentaire de l'entreprise cinématographique est l'absence de contextualisation des diverses séquences. Le film donne de l'Afrique une image amalgamée et chaotique bien peu flatteuse sans préciser vraiment où et quand les scènes ont été tournées. Le propos l'emporte sur le souci documentaire : l'Afrique décolonisée est un nouveau né turbulent et ingrat qui s'engouffre dans un abime de chaos et d'autodestruction !
Jacopetti
et Prosperi se posent en amoureux d’une Afrique coloniale qui part en lambeaux,
s’auto-détruit, s’entre-dévore littéralement… Ils affirmèrent jusqu’à leur mort
que l’Histoire leur a donné raison et que la décolonisation est l’un des plus
grands malheurs de la deuxième partie du 20ème siècle. Le Rwanda ? ils étaient là avant tout le monde pour filmer et dénoncer les violences ! Catastrophe
humanitaire, politique, économique et environnementale dûment documentée par
leurs soins à travers ce triste Adieu l’Afrique.
L’accueil
de Mondo Cane a été pour le moins mouvementé, celui d’Africa Addio
l’est beaucoup plus ! Remonté pour sa distribution en Italie, en France ou
aux Etats-Unis. Interdit en Allemagne de l’Ouest après des manifestations à
Berlin, censuré en France sous De Gaulle, le film n’est pas épargné au grand dam de ses
auteurs. Difficile de rester de marbre face à la chose… Jacopetti a été
embêté par la justice en raison d’une séquence d’exécution qui aurait été mise en
scèhe pour les besoins du tournage. Le discours réactionnaire, colonialiste,
révisionniste et raciste de notre duo a de quoi laisser pantois ainsi qu’une
collection d’images sanglantes et choquantes. Quant à la petite vignette sud-africaine
qui illustre les bienfaits de l’apartheid, elle laisse songeur…
Ce
qui est détonant, en revanche, c’est que cet opus n’est qu’un exemple d’une
avalanche de chocumentaires du même acabit qui rivalisent d’inventivité
et de mauvais goût pour battre à plate couture les « parrains du mondo »
à leur propre jeu : Ultima Grida della Savana, Savana Violenta,
Dolce e Salveggio ou la malaisante série de films des frères Castiglioni
pousse le genre mondo vers le death movie ou le snuff…
Filmer la mort pour de vrai et la montrer au spectateur ! Le mondo movie
dérape et cela, les spectateurs, critiques et cinéastes contemporains des faits
en sont diablement conscients.
"They
made the most disgusting, contemptuous insult to decency ever to masquerade as
a documentary." (Roger Ebert 1972)
Filmé
en 1967, L’Occhio Salveggio dévoile les coulisses du cinéma mondo.
Paolo Cavara, son réalisateur, est un ancien collaborateur de Jacopetti et
Prosperi. Dans son œuvre de fiction, il s’attache à suivre le cinéaste Paolo et
son acolyte Valentino qui parcourent le monde à la recherche de séquences
croustillantes à monter dans leurs chocumentaires. Cavara démonte la
démarche pseudo-documentaire des cinéastes mondo. Il taille un costard à Jacopetti
et Prosperi dont il condamne le cynisme et l’irresponsabilité. Il dénonce une spectacularisation
à l’outrance de l’actualité politique internationale. Il filme aussi les réactions
estomaquées de certains membres de l’équipe de tournage lors de la fabrication
d’une vérité toute relative…
La séquence qui retient l'attention du spectateur attentif est celle de l'exécution d'un prisonnier dans un pays d'Asie du Sud-Est en proie aux troubles de la décolonisation. Dans le film de fiction, Cavara reconstitue une séquence tournée par Jacopetti en Arfrique pour Addio Africa, lorsqu'il suivait une colonne de mercenaires commandée par Siegfried Kongo Müller, ancien soldat de la Wehrmacht. Dans L'Occhio Salveggio, le héros du film prend le temps de choisir son angle de prise de vue, demande au peloton d'exécution d'attendre que la lumière soit bonne, choisit un lieu d'exécution plus cinégénique... A se demander ce qui est le plus choquant : la falsification des faits ou l'effroyable cynisme du réalisateur ?
Film
précieux que cette fiction qui interroge le média cinématographique ainsi que
le geste du réalisateur. Nous sommes encore loin chronologiquement des propos d’un
Umberto Eco sur la néo-télévision dans La Guerre du Faux et
pourtant… Pourtant il est certain qu’une étude précise et contextualisée de la
naissance et de l’évolution du genre mondo ne peut que donner des clefs
d’analyse extrêmement précise sur le rapport d’un certain cinéma vérité
à l’image. Et en termes d’analyse approfondie du genre cinématographique dont
il est question ici, l’ouvrage Mondo movies reflets dans un œil mort de
Sébastien Gayraud et Maxime Lachaud, est incontournable et indispensable. Ce livre
est extrêmement scrupuleux dans son étude chronologique que dans la mise en
évidence des traits si particuliers du cinéma mondo qui contaminent le
cinéma ou le traitement des actualités filmées.
Car
oui le mondo contamine et remue le cinéma. Werner Herzog, qui ouvre son Nosferatu
Fantôme de la Nuit en filmant les momies de Guajanuto au Mexique, cède aux
sirènes du mondo. Le très sage Sergio Martino, lorsqu’il signe sa
relecture d’Alan Quartermain, La Montagne du dieu cannibale, pourrait se
contenter de filmer la plastique d’une Ursula Andress peu avare de dévoiler ses
charmes mais non, il doit truffer son métrage de séquences de mise à mort et de
dépeçage d’animaux par des indigènes ! Et oui, l’un des autres grands films
italiens sorti en 1980 et signé Ruggero Deodato, Cannibal Holocaust, est
un commentaire sur le cinéma mondo, la spectacularisation outrancière
des chocumentaires, une prise de pouls de l’Italie des « années de
plomb » et une œuvre contaminée par les procédés du mondo (cf. l’infâme
séquence de la tortue) !

Ce
périple aux confins d’un certain cinéma extrême et même vomitif ne saurait être
complet sans un dernier coup d’œil à The Killing of America. Ce chocumentaire
sorti en 1981 pourrait sembler n’être d’un death movie de plus dans la
veine des Faces of Death qui inondèrent les vidéo-clubs à partir de 1978.
Complètement mondo dans sa manière complaisante de compiler un demi-siècle
de massacres, tueries, barbaries commis aux Etats-Unis depuis l’assassinat de
JFK jusqu’aux exploits sordides des Ted Bundy ou John Wayne Gacy, le métrage
est porteur d’un discours alarmiste sur la prolifération des armes à feu, la
multiplication des actes de violence liés à leur usage, etc. Cette vision cauchemardesque
des Etats-Unis convoque à deux reprises les 26 secondes du film de Zapruder. L’éclaboussement
et l’impact sur le cinéma et plus généralement la société américaine ont été
très finement analysés par Jean-Baptiste Thoret.
L'éclatement du crâne, l'enregistrement amateur comme élément d'enquête ou preuve, l'émergence du cinéma gore réaliste, l'émergence des thèses conspirationnistes, le meurtre lors d'une parade, le sniper, l'interprétation des images captées plus ou moins fortuitement... Tous ces éléments travaillent les Etats-Unis depuis les années 1960. Et dans la sphère du mondo movie, le film Zapruder trouve une place de choix. Le délitement des Etats-Unis répond à celui de l'Afrique coloniale dans deux métrages qu'une décennie sépare. Le mondo a alors de beaux jours devant lui parce que rien ne semble pouvoir l'arrêter.

En
2025, les techniques du mondo semblent avoir contaminé le monde. Le swipe
sur Tik-Tok ne permet-il pas de reproduire à l’infini le geste des Jacopetti
et Prosperi qui consiste à assembler de manière anarchique et chaotique des
scènes badines et des images chocs issues de l’actualité la plus brûlante ?
Au-delà d’un certain « cinéma poubelle » qui n’est pas
complètement déconnecté de l’émergence d’une « télévision poubelle »
aujourd’hui obsolète, le mondo et son vœu pieux de montrer le monde tel
qu’il est sans l’enjoliver peuvent faire songer aux discours de certains garants
du freedom of speech (https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/01/restoring-freedom-of-speech-and-ending-federal-censorship/).
Ne
perdons pas de vue que la dernière grosse collaboration de nos documentaristes
italiens, Addio Zio Tom ou Les Nègriers, est un pseudo « documentaire
de l’Histoire » hyper-violent et choquant qui entend rendre compte d’une
manière définitive de l’esclavage aux Etats-Unis au 19ème siècle. Cette fois-ci, la caméra ne saisit pas sur le vif l'actualité mais elle capte une reconstitution minutieuse des faits. Enfin... Œuvre-testament
de Jacopetti et Prosperi mise en boite en Haïti grâce à l’aide bienveillante du
brave Papa Doc, Addio Zio Tom est une insulte à la décence pour certains,
une œuvre exploitative cruelle et raciste ou un chef-d’œuvre de révisionnisme
et de mauvais goût que ne renieraient pas les chantres de l’anti-wokisme le plus
féroce et du freedom of speech ! Le sous-genre mondo, passablement oublié, semble furieusement d'actualité, en ce qu'il interroge les notions de vérité, réalité, histoire, falsification, révisionnisme...
En creux ou en filigrane, le duo Jacopetti-Prosperi livrait, au cours des années 1960 et 1970, une vision très blanche, mâle et même viriliste d'un monde fou dans lequel tous les repères étaient en train de changer ou de se briser. Et de film en film, leur propos s'affirmait toujours un peu plus. Un propos réactionnaire et révisionniste qui, dans Addio Zio Tom notamment, balaye d'un revers de caméra des décennies de lutte pour les droits civiques et rabaisse, infantilise ou animalise les populations noires africaines ou afro-américaines. Les méthodes très spectaculaires et critiquables de ces deux bateleurs italiens entrent curieusement en résonance avec celles de certains hommes politiques actuels, eux aussi adeptes des déclarations chocs, de la confrontation la plus brutale des points de vue voire de la propagation des alternative facts. Hé oui curieusement dans un monde passablement pazzo, la politique mondo a un bel avenir devant elle !
God
bless America !