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lundi 7 août 2023

Garth Ennis (scénario), Peter Snejbjerg et Russ Braun (dessin), Battlefields : femmes en guerre, Komics Initiative, Notre-Dame-d’Oé, 2023.

Garth Ennis (scénario), Peter Snejbjerg et Russ Braun (dessin), Battlefields : femmes en guerre, Komics Initiative, Notre-Dame-d’Oé, 2023.


Putain de guerre !

Garth Ennis est un auteur de comics américains d’origine irlandaise connu pour ses écrits très rentre-dedans, son humour caustique voire gras et un penchant certain pour les récits violents ou ultra-violents. Ses oeuvres-phares sont Preacher paru sous le label Vertigo, sa relecture bourrin du Punisher ou The Boys, comic-book popularisé par la série Amazon Prime. Ennis n’aime pas les super-héros et ne se gêne pas pour les tourner en dérision et alerter ses lecteurs sur les risques des dérives liberticides des exploits de certains vigilantes… Le lecteur ne doit donc pas s'attendre ici à des récits édifiants mettant en valeur des super-héroïnes mais bien à des petites histoires de guerre ramenant les choses à hauteur de femme. Sa démarche n'est pas sans rappeler celle de Pat Mills sur La Grande Guerre de Charlie.

Mickael Géreaume, directeur de la maison d'édition furieusement indépendante Komics Initiative, édite en deux tomes les épisodes de la métasérie Battlefields, publiée entre 2008 et 2013 par Dynamite aux Etats-Unis. Ce tome centré sur les destins de deux femmes durant la Seconde Guerre Mondiale est illustré par le Danois Peter Snejbjerg et l’Américain Russ Braun. Force est de constater que l’auteur irlando-américain quitte quelque peu son habituel ton roublard et caustique pour brosser deux portraits de femmes prises dans l’horreur de la guerre.

Le premier récit relate le sort de Carrie, une infirmière britannique dans l’horrible théâtre de la guerre du Pacifique. Dès la première page, le lecteur découvre frontalement, mais sans aucune esbroufe ou aucun mauvais goût, les viols perpétrés par les soldats japonais sur les femmes de guerre britanniques. Carrie est du nombre des femmes violées et mitraillées. Elle survit, se reconstruit et doit vivre avec ce traumatisme. Elle poursuit sa tâche du mieux qu’elle peut auprès des pilotes anglais blessés et mutilés…


Les violences de guerre sont montrées sans détour au lecteur. La violence graphique peut choquer et c'est bien entendu la volonté d'Ennis d'estomaquer son lectorat. Le ton n’est pas celui d’un récit d’action ou d’aventure mais bien d’un récit de guerre. Le soin apporté par le scénariste et son dessinateur aux recherches documentaires est scrupuleux. Ennis trouve les mots justes pour dépeindre les tourments et traumatismes de Carrie. Le tragique l’emporte dans ce récit à hauteur de femme de la guerre… Le récit est dur et difficile pour l’auteur qui multiplie les choix courageux comme pour le lecteur qui prend des coups comme les personnages de cette fiction fortement documentée.


Ennis n’héroïse pas à outrance son personnage. C’est là un trait commun à tous ses scénarii. Il rend Carrie aussi attachante que fragile et irrémédiablement détruite par la guerre. La narration n'est jamais gnangnan et l'auteur s'attache à créer un personnage doté d'une belle épaisseur psychologique, touchante et crédible.


Le second récit est plus long et non moins ambitieux et s’attache à l’histoire d’Anna, pilote soviétique engagée sur le front européen. Ennis balaie la période de la Seconde Guerre Mondiale mais poursuit son histoire au-delà du conflit. Sans détour une fois encore, l’auteur dépeint les violences de guerre sans occulter les violences sexuelles dont sont victimes les femmes pilotes. Dès les premières pages, se pose la question d’un égal traitement des soldats hommes et femmes dans l’Armée Rouge. La guerre est montrée comme une boucherie broyeuse d’hommes et de femmes dans les deux camps qui s'opposent. Anna, à bord de son avion, s’efforce de survivre et survoler les horreurs du conflit. Elle ne sort pas indemne des effroyables affrontements aériens. Le crash est synonyme de mort, blessures ou des pires atrocités aux mains de l’ennemi…


Ennis n’épargne rien à son « héroïne » : abattue par les Nazis, elle est capturée et emprisonnée puis « libérée », jugée pour trahison et déportée au Goulag… L’affrontement des totalitarismes soviétique et nazi est crûment et durement mis en scène par un auteur fermement décidé à n’idéaliser en rien le second conflit mondial ! L'écriture est fine même si toujours aussi brutale. La guerre est sale, horrible, inhumaine et proprement dégueulasse sous sa plume et le crayon de Russ Braun ! Fort heureusement pour ce personnage attachant pour qui le lecteur frémit au fur à mesure que les pages se tournent, Ennis lui ménage une sortie quelque peu… heureuse... enfin...


Carrie et Anna sont deux femmes extrêmement courageuses, fortes et fragiles à la fois, guidées par une volonté certaine et toutes les deux attachantes en raison de leur humanité fortement mise à l'épreuve par les événements guerriers qu'elles traversent et qui les affectent. Ce volume consacré au sort de la « gente féminine » durant la Seconde Guerre Mondiale est une lecture âpre mais prenante et donne furieusement envie de découvrir le deuxième volume consacré aux « hommes en guerre ».

samedi 13 mai 2023

Zerocalcare, No sleep till Shengal, éditions Cambourakis, Paris, 2023.

Zerocalcare, No sleep till Shengal, éditions Cambourakis, Paris, 2023.


Au début des années 1970, William Friedkin plante ses caméras en Irak pour filmer le prologue de L’Exorciste. Dans ses mémoires, il se remémore ce tournage en terre Yézidi :

« Ils m'ont prévenu que j'aurais à traverser le territoire kurde pour me rendre dans une zone dangereuse sur laquelle ils n'avaient aucun contrôle. On disait que les Yézidis sacrifiaient des animaux et pratiquaient aussi des sacrifices humains. La coutume veut que vous ne marchiez jamais devant un Yézidi parce que si Sheitan lui ordonne de vous tuer, il le fera sans hésiter.

Les Yézidis ne mangent pas de laitue car ils pensent que l'esprit de Sheitan réside dans la laitue. Leurs traditions étaient réprouvées aussi bien par le monde arabe que par leurs compatriotes kurdes. Leurs origines et leurs pratiques ésotériques sont inconnues de la plupart des Occidentaux. J'ai été prévenu que des mouches encerclaient leur campement et on m'a gentiment fait savoir qu'il fallait que je les évite mais que je ne devais sous aucun prétexte en tuer une, car l'esprit de Satan vit dans les mouches et les serpents.

Pour une raison mystérieuse, les hommes Yezidis gardent une de leurs jambes dans leur pantalon lorsqu'ils font l'amour à une femme. J'ai demandé à ce que l'on m'explique cela et Tarik m'a dit que c'était probablement pour que les Yézidis soient prêts à exécuter les instructions du diable à tout instant. Le son sh ne doit jamais être prononcé devant un Yézidi car cela équivaudrait prononcer le nom de Sheitan en vain. Puisqu'il y a de nombreux mots dans la langue arabe qui requièrent d'utiliser le son sh - par exemple dans la très courante salutation Chosh kaka , qui signifie  Bonjour, mon ami. »

Au printemps 2021, Zerocalcare, l’un des dessinateurs de bande dessinée les plus connus de la péninsule italienne, se rend en Irak pour témoigner de la situation des Yézidis ou Ezidis tels qu’ils sont appelés dans le présent album. Bien loin des anecdotes farfelues rassemblées par le réalisateur américain, l’aventurier italien se penche sur le sort de cette communauté coincée entre les potentats irakiens et turcs, victimes des pires massacres depuis plusieurs décennies et sans cesse soumis aux bombardements ou violences. Force est de constater que de la curieuse peuplade aux rites et habitudes étranges, il ne reste plus grand chose... Après avoir rencontré les femmes et résistants kurdes de Kobané en 2014, Zerocalcare met en lumière le combat pour la survie de cette minorité. Un combat qui se déroule dans l’indifférence assourdissante de l’Occident…


Le récit suit ce nouveau périple du plus punk des dessinateurs de bande dessinée italien. Tout comme pour Kobané Calling ou sa série animée autobiographique À découper suivant les pointillés, il aborde les choses par le menu et avec beaucoup d’humour, de distance ou de second degré. L’autodérision est autant un moyen pour l’auteur de respirer, avec son lecteur, entre deux scènes pleines de tensions ou de douleurs qu’une manière de se moquer de notre indifférence ou méconnaissance de la situation des Ezidis.

S’il s’attarde sur les difficultés rencontrées pour atteindre les terres des Ezidis, ses problèmes de sommeil, il met en regard ses maigres problèmes avec ceux d’une communauté opprimée depuis des décennie. Il s’attarde beaucoup sur le sort des femmes et des enfants. Viols, disparitions, assassinats… Il laisse dans ses pages le temps aux personnes rencontrées de se raconter avec beaucoup de sincérité et de simplicité. Il s’appesantit sur les tentatives des Ezidis de mettre en place des structures démocratiques les plus égalitaires possibles, sur les obstacles posés par les gouvernements et autorités d’Irak et sur les déceptions nombreuses de cette communauté… Le récit est prenant.


Le ton oscille entre légèreté et solennité, entre sourires et souffrances. En quelques 200 pages de cases en noir et blanc, sans jamais sermonner ou barber son lecteur, Zerocalcare lui ouvre les yeux sur un groupe de personnes particulièrement malmené, isolé et ignoré de la communauté internationale. Souvent il fait part de son émotion et de ses peurs. Quelques fois, la tête de René Descartes enfermée dans un bocal (oui oui!) vient faire le point sur la situation avec l'auteur. Son album respire la justesse et appelle à plus de justice. Dans sa postface, il déplore de ne devoir se contenter que de mettre en lumière les situations extrêmement tendues et complexes de certaines communautés sans pouvoir y apporter de remèdes, de solution ou de fin… Mais c’est déjà un sacré travail accompli par ce petit Romain depuis maintenant dix ans ! Bravo à lui ! Ce sont incontestablement son engagement, son ton particulier pour narrer ses aventures et son humanité manifeste qui confèrent à cette bande dessinée une grande force d'évocation et incite à la réflexion.

Félicitations et mention spéciale à Brune Seban-Desideri qui a traduit l'album avec beaucoup d'efficacité et a dû affronter les nombreuses expressions argotiques romaines présentes dans la version originale. Chapeau bas !

samedi 11 février 2023

Stéphanie COUROUBLE SHARE, Les idées fausses ne meurent jamais. Le négationnisme, histoire d’un réseau international

 


Stéphanie COUROUBLE SHARE, Les idées fausses ne meurent jamais. Le négationnisme, histoire d’un réseau international,
Le bord de l’eau,
Lormont, 2021.

« Les idées fausses ne meurent jamais » … cependant elles tuent. Les assassinats liés directement au négationnisme sont rares me direz-vous, mais ils existent (attentat de Halle en Allemagne en 2019) et même si les victimes sont peu nombreuses, rien qu’une seule, en est déjà une de trop.

En France, on a tendance à penser que le négationnisme est une création nationale, et que ce sont nos « faussaires de l’histoire » bien de chez nous qui ont tout inventé, puis diffusé en Europe et dans le monde.

La réalité mise en lumière par Stéphanie Courouble Share, historienne et chercheuse associée à l’Institute for the Study of Global antisemitism and Policy de New York, montre que le négationnisme français n’est en rien précurseur, mais constitue plutôt un maillon d’un réseau bien plus vaste, dont le berceau se situe en Allemagne et aux Etats-Unis. Sans nier aucunement l’originalité des falsificateurs de l’histoire français (Bardèche tout de suite après la guerre, l’ancien déporté Rassinier ou Faurisson qui introduit l’impossibilité technique de gazer les Juifs), l’ouvrage permet de mettre en lumière des figures bien moins connues chez nous et qui posèrent, en leur temps, les bases du mensonge négationniste : Hoggan et Butz (Etats-unis), Christophersen (Allemagne) ou Harwood (Grande-Bretagne). Les Français n’avaient plus qu’à « surfer sur une vague » dont les remous ont agité notre pays, surtout à partir de la fin des années 1970, début d’une sorte d’ « âge d’or » du négationnisme hexagonal.

Terme créé en 1987 par Henry Rousso pour qualifier ceux qui se définissaient eux-mêmes comme des révisionnistes, les négationnistes forment un ensemble de personnes dont les idées ont pour but de clamer que le génocide des Juifs n’a jamais eu lieu et qu’il ne s’agit que d’un mensonge constitutif du grand complot juif de domination mondiale. Bien que se défendant pour la plupart d’entre eux d’être antisémites, les négationnistes diffusent des messages haineux, sous couvert de recherches pseudo-scientifiques visant à s’en prendre à la communauté juive et à tous ceux qui combattent les idées mensongères qu’ils diffusent.

Toute occasion est bonne pour se mettre en valeur. Outre les évènements politiques ou géopolitiques internationaux, détournés pour illustrer ou prouver leurs théories, ce sont souvent les scandales liés à leurs écrits, discours ou interviews, ainsi que les procès qui leur sont faits, qui ont pu servir de tribunes à ceux hommes et ces femmes, à l’égo surdimensionné. La presse, souvent malgré elle, mais toujours très maladroite, a contribué à diffuser les idées des négationnistes, en leur offrant des droits de réponse, prétextant les règles de la liberté d’expression.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le négationnisme n’est pas le fait de fieffés idiots, mais bien trop souvent d’universitaires ou de chercheurs qui profitent de leur titre ou de leur place dans un centre de recherche, pour assoir et légitimer leurs idées, installant ainsi encore plus fortement et durablement le doute dans l’esprit de leurs lecteurs ou adeptes. Alors, quand en plus ils bénéficient du soutien d’intellectuels (Noam Chomsky) ou de personnalités publiques (l’Abbé Pierre), l’affaire devient encore plus compliquée pour ceux qui défendent l’Histoire au sens noble du terme.

Véritable encyclopédie du négationnisme, l’ouvrage est un guide indispensable qui doit ouvrir les yeux à tout historien, mais aussi à toutes celles et ceux qui s’intéressent, de près ou de loin à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, des génocides, de la Shoah, et plus généralement aux questions sensibles. Car en effet, on ne s’improvise pas historien. La démarche historique et rigoureuse et appelle une étude précise des documents. L’esprit critique n’est pas la remise en cause systématique de tout ce qui est scientifiquement prouvé et la vérité historique existe, à partir du moment où elle est étayée solidement par les preuves.

Le génocide des Juifs d’Europe en est une. Indiscutable, mais cela ne veut pas dire que la recherche à ce sujet soit complète et close, en témoignent les excellents ouvrages qui paraissent actuellement. Seuls la poursuite de cette démarche et de cette recherche scientifique, couplée à une éducation rigoureuse faite en classe pourra contrer les idées nauséabondes, complotistes et vectrices de haines et de violence de ses « assassins de la mémoire ». 


lundi 24 mai 2021

Darwyn Cooke (scénario et dessin), DC : The New Frontier, Urban Comics, Collection DC Black Label, Paris, 2019


Darwyn Cooke (scénario et dessin), DC : The New Frontier, Urban Comics, Collection DC Black Label, Paris, 2019.

Décédé en mai 2016, Darwyn Cooke était un dessinateur extrêmement talentueux à même de scénariser, de dessiner, d’encrer, de coloriser et de lettrer ses propres récits. De son passage dans l’animation, Darwyn Cooke conservait un sens aigu du découpage et une vision proprement cinématographique de la bande-dessinée.

Cet homme extrêmement talentueux et ambitieux a sans doute écrit et dessiné son chef-d’œuvre en 2003-2004 : The New Frontier.

Ce projet vraiment remarquable entend en 404 pages inscrire les principaux super-héros de la maison DC Comics dans le 20ème siècle et faire résonner l’apparition de cette mythologie moderne avec le contexte historique du moment de leur création.e

Le titre de cette œuvre fait évidemment référence au discours de John Fitzgerald Kennedy, le 15 juillet 1960 : « Mais je vous dis que nous sommes devant une Nouvelle Frontière [...], que nous le voulions ou non. Au-delà de cette frontière, s'étendent les domaines inexplorés de la science et de l'espace, des problèmes non résolus de paix et de guerre, des poches d'ignorance et de préjugés non encore réduites, et les questions laissées sans réponse de la pauvreté et des surplus. »

D’une manière absolument virtuose, Darwyn Cooke revisite l’histoire des Etats-Unis de 1945 à 1960. Il couvre cette période de la Guerre Froide en faisant coïncider les destinées de héros tels que Superman, Batman, Wonder Woman ou Green Lantern et le contexte de tensions Est-Ouest, de luttes pour les droits civiques, de menace nucléaire…

Les présidents Einsenhower, les futurs présidents Nixon et Kennedy et d’autres grandes figures de l’histoire américaine font des apparitions.

Avec une grande intelligence et une grande sensibilité, l’artiste parvient à faire se croiser les petits histoires science-fictionnelles des personnages DC et la grande Histoire du 20ème siècle.

L’ancrage de la fiction dans le réel est proprement bluffant ainsi que très pertinent.

Superman, porte-étendard des valeurs américaines (« Truth, Justice and the American Way ») apparaît en parfait « G-Man ». Hal Jordan, pilote d’essai, est une version fantasmée du déjà quasi-super-héroïque Chuck Yeager. John Wilson, dont la famille est victime des exactions du Klu Klux Klan, se dresse contre les menées racistes et incarne la lutte des Noirs pour les droits civiques. Wonder Woman enfin, de manière spectaculaire et révolutionnaire, est dessinée et écrite par Darwyn Cooke comme une véritable Amazone qui dépasse Superman d’une bonne tête, se dresse de toute son imposante stature contre le sexisme ambiant et remet à sa place ce boy-scout d’outre-espace qu’est Superman.

La lecture que l’auteur fait de quelques événements-phares des années 1950 est vraiment très intelligente.

Le trait extrêmement simple et précis de Darwyn Cooke fait songer à Jack Kirby ou à Alex Toth. Il a souvent été dit ou écrit que l’artiste cultive un style rétro. Dans le cas de la présente bande-dessinée, cela semble aller de soi : le récit est situé dans les années 1950. Il est réducteur de réduire le style de Darwyn Cooke à un simple style rétro sous influence de Kirby.

Il faut un talent certain pour en quelques traits saisir sur le papier une émotion. Et comme l’a souligné Mike Carlin au sujet des pages de Darwyn Cooke, à simplement regarder ses personnages, le lecteur comprenait l’histoire sans même lire les bulles ou cases de texte. Oui, cet artiste était un pur génie du story-telling.

Le côté très « film noir » de ses récits est partie intégrante de son art. Ses proches, ses amis et collaborateurs le comparaient volontiers à un Lee Marvin du comic-book. Darwyn Cooke était un grand gaillard cool, décontracté mais redoutable et toujours prêt à défendre la veuve et tous ses orphelins. Et c’est cet humanisme profond qui transpire dans la présente bande-dessinée.

Le dessinateur a tenu à représenter Wonder-Woman comme une femme plus forte que Superman. Il a à dessein représenté un Superman au service du gouvernement étatsunien. Il a beaucoup réfléchi à comment rendre compte du combat pour les droits civiques.

The New Frontier est une œuvre majeure à ranger à côté des Watchmen et autres Dark Knight Returns. Néanmoins cette œuvre se distingue clairement de ses illustres aînées en ce qu’elle parvient à traiter de manière très adulte et para-textuelle le sujet qu’elle s’est ambitieusement choisie avec le sourire en plus. Parce qu’outre le côté « film noir » ou « rétro », il y a un profond optimiste qui colle parfaitement à cette ère post-Seconde Guerre Mondiale.

Les couvertures originales montrent des héros souriants et chez Darwyn Cooke, les héros sourient parce qu’il estimait que les comics sont là pour interpeler et faire réfléchir mais pas que. Et au sortir d’une décennie de super-héros aux mines patibulaires et aux dents serrées, le dessinateur a voulu dans les années 2000 revenir à quelque-chose de plus coloré et de plus heureux.

Parvenir à aborder quantité de problématiques de l'immédiate après-guerre puis de la Guerre Froide, en toute simplicité et honnêteté et sans pesanteur et pédantisme, c'est aussi la marque du talent de Darwyn Cooke. La réédition dans la collection DC Black Label est agrémentée d'une galerie des couvertures originales, de croquis préparatoires, etc. Un très bel écrin pour une très très belle oeuvre.

Darwyn pour cette œuvre majeure et pour ta manière unique et élégante d’avoir réinventé Catwoman, tu nous manques…