Affichage des articles dont le libellé est Jack Kirby. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jack Kirby. Afficher tous les articles

dimanche 13 avril 2025

Robert Morales (scénario) & Kyle Baker (dessin), Captain America : la vérité, Panini Comics, Nice, 2025.


 

Robert Morales (scénario) & Kyle Baker (dessin), Captain America : la vérité, Panini Comics, Nice, 2025.

La vérité, en Histoire, est une notion pour le moins discutée et éparpillée pour le dire d'une manière simple.

La vérité ? L’histoire contemporaine des Etats-Unis n’a pas été écrite que par de « vrais » Américains Blancs Anglo-saxons et Protestants. John Basilone, sergent du corps des Marines, véritable Captain America de la bataille de Guadalcanal, mort au combat à Iwo Jima et récipiendaire de la Médaille d’Honneur et de la Navy Cross, ce brave gars est le sixième d’une famille de dix enfants dont le père est un immigré italien et la mère issue de l’immigration italienne.

La vérité ? Jacob Kurtzberg AKA Jack Kirby l’un des deux pères du Captain America des comics est issu d’une famille juive immigrée et a également servi dans l’US Army en Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale. Comme de nombreux artistes de comics de l’âge d’or ou de l’âge d’argent, il est enfant d'immigrés et cela transparaît dans ses créations. Si le wokisme existe, les comics ont toujours été woke parce que pensés, conçus et réalisés par des créateurs qui cherchent à montrer leur attachement à leur terre d’adoption. Siegel et Schuster en sont les exemples les plus parlants avec leur « Super-immigré » rescapé de Krypton qui porte haut la vérité, la justice et les valeurs si chères aux Américains !

La vérité ? Le très aryen Steve Rogers n’est pas le premier Captain America. Dans ce récit en sept chapitres, en 1942, un régiment de soldats afro-américains sert de cobayes à l’armée américaine qui cherche à mettre au point un sérum du super-soldat afin de pouvoir déployer sur les champs de bataille des super-soldats à même de vaincre les nazis ou les Japonais. Isaiah Bradley est l’un de ces soldats envoyés au camp Cathcart dans le Mississippi. Au quotidien, il est victime du racisme ordinaire de la société américaine des années 1940. Patriote et volontaire, il se soumet aux tests opérés sur lui et ses camarades. Nombre d’entre eux meurent après injection du sérum. Isaiah survit et son corps se transforme. Il devient un super-soldat, super-fort, super-agile, super-motivé. Il vole le costume de Captain America et gagne l’Europe où il combat les nazis, découvre l’horreur des expérimentations médicales dans les camps de concentration ainsi que les chambres à gaz…



 La vérité ? Laissé pour mort et abandonné aux mains des nazis, Isaiah est incarcéré par l’administration Eisenhower pour avoir volé le costume bariolé du héros américain non sans avoir été conduit devant Hitler et Goebbels lors de son emprisonnement en Allemagne. Souffrant des séquelles liées aux expérimentations médicales, Isaiah est proprement jeté à la poubelle par Uncle Sam et condamné à être oublié… Jusqu’en 2003 !

La vérité ? Publiée initialement en 2003 sous le titre Truth : Red White & Black, cette série écrite par le journaliste Robert Morales s’inspire de l’étude de Tuskegee sur la syphilis et des expérimentations illégales pratiquées sur des patients afro-américains par le Service de Santé publique des Etats-Unis à partir des années 1930. Ce scandale sanitaire est révélé dans les années 1970. Il n’est qu’un des nombreux mauvais souvenirs qui pèsent sur la conscience états-unienne. Kyle Baker, cartooniste et dessinateur, met son trait caricatural au service de cette histoire certes fictive mais qui s’applique à illustrer de manière très vivante le racisme de la société des Etats-Unis au cours des années 1940. Le trait très expressif tranche avec la couverture très super-héroïque signée Joe Quesada mais elle ne gâche pas la lecture du présent ouvrage. En fin d’album, pour chaque chapitre, des notes viennent expliciter les sources et références historiques et permettent d’ancrer le récit dans le contexte très discriminant de la Seconde Guerre Mondiale.

   

La vérité ? Le Marvel Cinematic Universe (MCU) n’a rien d’une pierre philosophale et ne parvient pas à transcender le matériau comic-book pour en faire des métrages d’exception à même de secouer le public et de l’amener à se questionner. Isaiah Bradley apparait dans le tout récent Captain America Brave New World, métrage qui n’a pas atteint les sommets espérés au box-office. La réédition du présent ouvrage n’est pourtant pas une mauvaise chose en 2025. Alors que l’administration Trump s’est lancée dans une grande entreprise de « purification » du récit national états-unien, ce grand et bel ouvrage est un très beau et bienvenu rappel des racines beaucoup plus bigarrées et métissées de la société américaine que celles tant vantées et fantasmées par tous ces mâles alphas blancs plus ventripotents qu’autre chose ! Réinjecter un peu de Rouge ou de Noir dans l’Histoire des Etats-Unis ne semble pas complètement insensé par les temps qui courent !

La vérité ? Où est l’Axe du Mal dans ce récit dans lequel les expérimentations du gouvernement américain sur les soldats afro-américains ne diffèrent pas trop de celles menées par les nazis sur les juifs d’Europe !?! Bonne question... Sous ses apparences parfois grossières et cartoonesques, le présent récit pointe plus de choses du doigt qu’il n’y paraît et invite son lecteur à réfléchir, s’interroger, se renseigner sur nombre de choses.

Make America Red, White and Black Again ? Yep ! Gommer de l'Histoire des Etats-Unis les récits dits clivants pour ne conserver qu'un récit célébrant l'unité, c'est refuser de se confronter à des épisodes douloureux et à des clivages bien présents aujourd'hui encore, c'est aussi se renier soi-même et s'enfermer dans une sorte de fable mensongère sur ses origines et sur l'histoire de son pays... Pas forcément un choix très heureux... Et certainement pas un modèle à suivre !

dimanche 23 mai 2021

Jack Kirby (scénario et dessin), Les Losers, Urban Comics, 2017


 Jack Kirby (scénario et dessin), Les Losers, Urban Comics, 2017

Jack Kirby, le « roi des comics », le dessinateur qui a révolutionné la manière de raconter et de représenter les super-héros, le très prolifique auteur de centaines de récits hauts en couleurs aurait eu 100 ans en 2017. Il est triomphalement entré dans le Robert illustré (édition 2022) aux côtés de Pénélope Bagieu, Catherine Meurisse, Alan Moore et Akira Toriyama. C’est très classe pour un p’tit gars au style énergique et coloré !

Le style de Jack Kirby, quel est-il exactement ? Il est tout en puissance, en force, en exubérance et en énergie. Ses pages vous sautent au visage. Elles explosent, irradient, flambent, crient, hurlent, vibrent… Jack Kirby est un créateur enthousiaste et enthousiasmant.

Pourtant, comme le rappelle Neil Gaiman dans la préface de ce pavé de 272 pages, le roi Kirby n’était pas particulièrement enthousiaste à l’idée d’écrire et d’illustrer les aventures d’une bande de « perdants » pour DC comics en 1974.

Les « Losers » de cet album sont un groupe de soldats de la Seconde Guerre Mondiale, une bande de « stéréotypes » : le borgne, le jeune, le dur et l’Amérindien de service. Bof… Un comic de guerre de plus…

Qu’est-ce que Kirby peut bien tirer de cette bande de « losers » ? Ce que d’aucuns considèrent comme sa dernière grande bande-dessinée ! Et c’est vrai que ces récits de guerre portent la marque du « roi des comics ». Et c’est vrai qu’une fois encore, Jack Kirby compose un « opéra comic » pour le plus grand plaisir du lecteur.

Des histoires de soldats, Kirby en a déjà raconté et illustré des dizaines. Il en a lui-même vécu quelques-unes dans la Compagnie F du 11ème régiment d’infanterie de l’U.S. Army. Kirby a débarqué à Omaha Beach en Normandie et a combattu durant la Seconde Guerre Mondiale.

Puisant dans ses souvenirs, Kirby pimente les mésaventures de ces « Losers ». Cependant, il ne va pas tirer ces personnages de comics vers l’âpre récit de guerre. Non. Kirby n’est pas un créateur aux prétentions réalistes ou naturalistes. Kirby reste fidèle à lui-même et il a envie de remplir les pages de ses comics de récits forts, énergiques et fantastiques. C’est un créateur très positif, soucieux d’alimenter l’imagination du lecteur.

Et ce, même si des planches d’illustrations pseudo-éducatives viennent montrer au lecteur les armes utilisées durant la Seconde Guerre Mondiale ou les uniformes portés par les différents soldats. Kirby agrémente ses histoires de batailles dantesques ou de visions fantastiques. Le réalisme de la guerre lui importe peu. Il est plus habitué à illustrer des sagas cosmiques ou magiques. Il est plus familier des héros en costumes bariolés que des soldats couverts de plaies et de boue…

Il apporte tout de même une touche très personnelle à certains de ces récits de guerre. Le « King » Kirby se met lui-même en scène dans le récit « Le Dévastateur contre Big Max ». Ce soldat Rodney Rumpkin, fan de science-fiction, la tête pleine de machines fabuleuses et d’idées folles… C’est le soldat Kirby ! C’est évident ! Et le petit récit est assez émouvant lorsqu’il permet à ce soldat aussi fantasque que paumé de jouer le beau rôle dans la bataille !

C’est touchant de songer au soldat Kirby, loin de son épouse Roz, transi de froid durant l’hiver 1944 et rêvant à des lendemains meilleurs…Des lendemains pleins de personnages colorés surpuissants. Et ce sont tous les récits compilés dans le présent ouvrage qu’il faut lire et apprécier en gardant à l’esprit les aspirations et rêves du « soldat Kirby ».

Un brave p’tit gars ce Kirby qui mérite bien sa place dans le Robert illustré !

lundi 10 mai 2021

Jack Kirby (scénario et dessin), O.M.A.C., Urban Comics, Paris, 2014.


 

Jack Kirby (scénario et dessin), O.M.A.C., Urban Comics, Paris, 2014.

De manière générale et avec une condescendance polie, les lecteurs oublient que Jack Kirby était un artiste à l’engagement incontestable. Le personnage de Captain America, qu’il a dessiné et créé avec Joe Simon en 1941, en est l’exemple le plus manifeste !

Ce super-héros habillé de pied en cape (même s’il n’en porte pas de cape) dans la bannière étoilée qui envoie, sur la couverture du premier numéro de ses aventures, son poing dans la figure d’Adolf Hitler est un vibrant appel à l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Allemagne Nazie dès mars 1941.

Kirby, de son vrai nom Jacob Kurtzberg, et Simon, de son vrai nom Hymie Simon, sont deux jeunes gens issus de l’immigration européenne qui cherchent à percer dans l’industrie des comics du début des années 1940. Ils sont aussi concernés par la Seconde Guerre Mondiale et la situation politique européenne du début des années 1940. Les comics sont une manière comme une autre d’exprimer leurs craintes quant à la domination nazie sur une bonne partie de l’Europe.

Dans l’éditorial du premier épisode de la série O.M.A.C. publié en octobre 1974, Jack Kirby fait la démonstration de son engagement en tant qu’auteur et dessinateur mais aussi en tant que père de famille :

« A quel point le Monde qui nous attend est-il éloigné, différent du nôtre ? Si vous êtes un péquin moyen comme moi, sans cette nécessité de gloser à l’infini ou de trouver le ‘sens profond derrière toute chose’ qui caractérise les universitaires, vous devez sans doute avoir conscience que les graines de ce que nous réserve l’avenir poussent en ce moment au fond de nos jardins. Et honnêtement, il faut bien avouer que parmi toute cette flore, les boutons les plus repoussants ne donneront certainement pas les plus belles roses. C’est le thème même d’O.M.A.C. : la maîtrise et le contrôle de l’extraordinaire devenu ordinaire. (…) Lisez O.M.A.C.. Cela vous donnera un avant-goût de cette Humanité à la veille de tous ces grands bouleversements. Pour le meilleur… ou pour le pire ? »

Il faut bien reconnaître que ces mots emprunts d’humilité de Jack Kirby sont pour le moins intrigants.

Et il faut bien reconnaître aussi que le présent album de 192 pages est pour le moins intrigant si ce n’est dérangeant !

L’histoire tourne autour de Buddy Blank (rebaptisé Otto Ordinaire dans la version française !). Dans un futur proche, ce petit employé très ordinaire est transformé contre son gré et lors d’une « opération informatique-hormonale faite par télécommande » (sic !) en super-soldat appelé One Man Army Corp (Organisme Métamorphosé en Armée Condensée ou en bref : O.M.A.C.) par une mystérieuse organisation, la Global Peace Agency (Agence Globale pour la Paix).

Il devient un guerrier redoutable, doté de super-pouvoirs et d’une magnifique crête de cheveux coiffée à l’Iroquoise ( ?). Il évolue dans un monde futur menacé par la déshumanisation et les manœuvres pas très catholiques de « méchants » incarnant les pires dérives du complexe militaro-industriel...

Vue comme cela, la série semble être une version futuriste et un brin pessimiste (ou punk ?) du Captain America. Et elle pourrait aussi être un joyeux fourre-tout, ce qu’elle est un peu en vérité !

Mais la série est autrement plus stupéfiante et surprenante ! Jugez-en plutôt par les premières pages proprement hallucinantes du récit : le héros fait irruption dans une usine de « monte-ton-amies ». Hein ? Quoi ? Oui oui des espèces de « sex-dolls » en kit, c’est-à-dire, sous le crayon de Jack Kirby, des femmes artificielles en morceaux et en boites !

Le lecteur fait ensuite connaissance avec les agents de l’Agence Globale pour la Paix) dissimulés derrière des masques oranges gommant toute identité et toute inégalité. Un satellite-espion appelé « l’œil » fournit au héros super-puissance et informations. Un grand méchant Mister Big, des milliardaires vieillissant kidnappant de belles jeunes gens pour y faire transplanter leur cerveau dérangé et malade, etc. …

Sentant la fin de son contrat imminente chez DC Comics, le « King » des comics se lâche !

Jack Kirby s’essaie à l’anticipation prophétique et imagine les Etats-Unis tombées aux mains d’un milliardaire maléfique (Donald Trump ??? Il est roux sur la couverture du deuxième numéro du comic !), Etats-Unis complètement corrompus par une industrie des loisirs et des divertissements toute-puissante, etc., etc. …

Le scénariste et dessinateur s’inscrit dans le courant de la science-fiction anglo-saxonne qui portera sur les écrans des métrages comme « Soleil vert », « Rollerball ». De manière assez étonnante et décapante, il anticipe sur des thématiques développées dans « Robocop » dans la décennie suivante (lavage de cerveau, robotique, etc.) ou plus récemment dans « Get Out »…

Ce comic n’est guère inintéressant !

Sans trop de surprise le succès ne fut pas au rendez-vous tant cette bande-dessinée est curieuse dans le paysage des comics des années 1970. Le lecteur peut également imaginer les haussements de sourcils des éditeurs, censeurs et autres âmes bien pensantes à la vue de ces « monte-ton-amies » qui apparaissent dès le premier épisode !

Le récit se termine d’ailleurs en queue de poisson : OMAC disparaît et le satellite-espion « l’Oeil » explose !!!

Jack Kirby prenait-il de la drogue ? Non, sans doute pas. Etait-il inquiet pour l’avenir et pour ses enfants ? Oui, très certainement. Avait-il une imagination débordante ? Absolument !!! Et dans cette bande-dessinée « bizarre » et amusante, il la laisse déborder plus que de raison et s’interroge sur les dérives technologiques, les prémices de la mondialisation, la militarisation…

Après l’arrêt de cette série, l’artiste retourne chez Marvel Comics, où il livrera quelques séries bien… « inspirées » dans lesquelles il explorera les dimensions mythologico-science-fictionnelles des mythologies post-modernes. Rien de comparable à cet « OMAC » sorti tout armé et coiffé à l’Iroquoise de son esprit !

A lire ou relire le sourire aux lèvres et l’esprit ouvert !

 Qui a dit « aware » ???